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Full text of "L'Afrique Byzantine, histoire de la domination Byzantine en Afrique (533-709)"

HUmn^H 




Toronto 

* 




Lf BRARY 





^° 



DESCRIPTION DE L'AFRIQUE DU NORD 

ENTREPRISE PAR ORDRE DE 

M. LE MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS, 



L'AFRIQUE BYZANTINE 



MI SXOIRE 



DE LA 



DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

( 533-709 ) 



Par décision du 31 octobre 1895, M. le Ministre de l'Instruction pu- 
blique et des Beaux-Arts a ordonné la publication de Y Afrique byzantine : 
Histoire de la domination byzantine en Afrique, par M. Ch. Diehl, pro- 
fesseur d'histoire à l'Université de Nancy. 

M. de la Blanchère et M. Cagnat, membres du Comité des Travaux 
Historiques, ont été chargés de suivre cette publication en qualité de 
Commissaires responsables. 



ANGERS, IMPRIMERIE UË A. BURDIN, RUE GARNIER, 4. 






L'AFRIQUE BYZANTINE 






HISTOIRE 



DE LA 



DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

( 533 - 709 ) 



PAR 



CHARLES DIEHL 

Ancien membre des Écoles françaises de Rome et d'Athènes, 
Professeur d'histoire à l'Université de Nancy. 



OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLUS-LETTKES 



PARIS 

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

28, RUE BONAPARTE, 28 
1896 







Digitized by the Internet Archive 
in 2013 



http://archive.org/details/lafriquebyzantinOOdieh 




HAI 

CITADE 




A 
rZANTJ N E 

ioie Sud -Est 
o 



PRÉFACE 



L'Académie des inscriptions et belles-lettres avait 
mis au concours pour 1894 le sujet suivant: « Étudier, 
d'après les textes historiques, les inscriptions et les mo- 
numents, l'histoire de la domination byzantine en Afri- 
que. » Le présent livre reproduit, à peu de chose près, le 
mémoire couronné par l'Institut. Toutefois, si l'on a con- 
servé les lignes maîtresses du plan et l'ordonnance gé- 
nérale de l'ouvrage, on n'a point cru devoir s'interdire 
de remanier, parfois profondément, le détail de tel ou 
tel chapitre et de procéder à une attentive et minutieuse 
révision de l'ensemble. On tenait d'une part à mettre à 
profit les conseils que le savant rapporteur du concours, 
M. G. Schlumberger, a bien voulu donner à l'auteur de 
de ce travail ; et d'autre part, dans l'Afrique du Nord, 
les découvertes vont si vite que, depuis l'achèvement 
même du mémoire original, plus d un fait a été acquis, 
qui méritait d'être mis en valeur. Tel qu'il est, ce livre 
offre donc, je n'ose dire l'histoire définitive de l'Afrique 



a 



ii HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

byzantine, du moins cette histoire, aussi exacte, aussi 
complète qu'il est à cette heure possible de l'écrire. 

Au vrai, l'histoire de la domination byzantine en Afri- 
que est assez malaisée à raconter. A côté de périodes 
largement éclairées, on y rencontre de grands espaces 
sombres, où le chercheur risque fort de perdre pied. On 
sait admirablement, par exemple, grâce aux renseigne- 
ments amplement fournis par Procope et par Corippus, 
grâce aux inscriptions nombreuses, grâce aux monuments 
qui aujourd'hui encore couvrent la terre africaine, quel- 
les furent l'organisation et les destinées de ce pays durant 
le long règne de Justinien. Les informations ne sont guère 
moins nombreuses sur les derniers jours de la domina- 
tion grecque, encore qu'il faille ici se défier des fantai- 
sies des écrivains arabes et que la critique ait parfois 
quelque peine à démêler, parmi les exagérations des 
chroniqueurs, les faits authentiques et sûrement établis. 
Mais entre ces deux périodes lumineuses, quelle vaste 
zone intermédiaire remplie d'obscurité ! Sans doute la 
correspondance de Grégoire le Grand éclaire d'un jour 
inattendu l'état politique et religieux de l'Afrique vers 
la fin du vi e siècle : mais entre la mort de Justinien et 
l'avènement de l'empereur Maurice, surtout entre l'a- 
vènement et la mort d'Héraclius, que de difficultés, que 
d'incertitudes, que de lacunes ! C'est à grand'peine, en 
recueillant les rares témoignages épars dans l'aridité 
des chroniques, en rassemblant les lambeaux des textes 
législatifs, en interprétant les débris d'inscriptions et 



PREFACE ni 

les fragments de monuments, qu'on arrive à reconstruire 
l'histoire de ces obscures et difficiles époques : encore 
faut-il se résigner le plus souvent à n'entrevoir que les 
lignes générales des choses, sans prétendre reconstituer 
dans le détail ce que fut, sous l'autorité de Byzance, la 
vie africaine. 

De cet état des sources historiques, il résulte forcé- 
ment quelque disproportion dans la composition de ce 
livre. Justinien et son règne y tiennent une très grande 
place : et au vrai, si l'on songe que l'œuvre conçue 
par le grand empereur a longuement influé sur les 
destinées ultérieures de l'Afrique et y a laissé jusqu'à 
nos jours des traces indestructibles,, peut-être cette 
place, si considérable soit-elle, ne semblera point im- 
méritée. Par ailleurs, il a fallu, au contraire, se con- 
tenter de renseignements très rapides et très sobres. 
Malgré cet inévitable défaut, ce livre, je l'espère, ne 
sera point inutile ni à l'histoire générale de Byzance, 
ni à l'histoire particulière de l'Afrique du Nord. On y 
verra quelle activité prodigieuse les empereurs d'Orient 
déployèrent pour conserver à la monarchie, pendaut 
près de deux siècles, cette province de l'Occident loin- 
tain, quel soin ils prirent d'y organiser une sérieuse dé- 
fense militaire, quelle sollicitude ils apportèrent pour en 
assurer la prospérité. On y saisira sur le vif un nouvel 
et instructif épisode, assez semblable à celui que jadis 
j'ai étudié en Italie, de cette lente transformation qui, 
entre l'époque de Justinien et le vin c siècle, modifia si pro- 



iv HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

fondement l'empire grec. Surtout, on y verra comment, 
en Afrique comme partout, les Byzantins surent se mon- 
trer les dignes héritiers de Rome, avec quelle ténacité 
merveilleuse ils surent reprendre les traditions et conti- 
nuer l'œuvre militaire des empereurs du 11 e et du 111 e siècle, 
et comment enfin, par leur énergie et leur souple habi- 
lité, ces basileis, grands constructeurs de forteresses et 
grands diplomates, ont bien mérité en somme l'hom- 
mage qu'aujourd'hui encore leur rend involontaire- 
ment l'imagination des indigènes d'Afrique, lorsque, à 
l'exemple des Arabes du moyen âge, elle confond sous 
le nom commun de Roum et identifie en quelque sorte les 
Byzantins du vi c et du vii e siècles et les Romains, leurs 
grands devanciers. 



Il me reste, en terminant ce livre, à remplir un agréa- 
ble devoir : celui de remercier tous ceux qui m'ont 
aidé de leurs bons offices ou de leurs conseils. Je dois 
en particulier exprimer ma reconnaissance à M. G. 
Schlumberger, membre de l'Institut, qui a été le rappor- 
teur du concours où ce travail a été couronné ; à 
M. Xavier Charmes, directeur du Secrétariat au Minis- 
tère de l'Instruction publique, à MM. Perrot, président, 
et Gagnât, secrétaire de la Commission de l'Afrique du 
Nord, qui se sont obligeamment employés pour hâter 
la publication de cette étude ; à M . Gsell , professeur 
à l'École des lettres d'Alger, qui m'a communiqué avec 



PREFACE v 

une bonne grâce inestimable les documents, plans et 
dessins relatifs à plusieurs monuments que je n'avais 
pas eu l'occasion d'étudier directement; à M. P. Gau- 
ckler, directeur des Antiquités à Tunis , qui a libéralement 
mis à ma disposition quelques-uns des renseignements 
archéologiques recueillis par le service dont il a la charge. 
Mais il y a un nom surtout que je tiens à rappeler ici : 
c'est celui de mon ami René de La Blanchère. Chargé 
comme commissaire responsable de suivre cette publi- 
cation, il a apporté dans cette tache délicate autant de 
bonne volonté que de délicate courtoisie, jusqu'au jour 
où une mort prématurée et singulièrement regrettable 
est venue subitement priver les études africaines d'un 
de leurs plus intelligents, de leurs plus actifs initiateurs. 
Je dois remercier aussi M. A. Ballu, architecte en 
chef des monuments historiques de l'Algérie, qui m'a 
obligeamment fourni de précieuses informations sur 
Tébessa et Timgad; M. Saladin, architecte, qui m'a 
autorisé à puiser sans compter dans la riche collection 
de dessins et de plans exécutés par lui en Tunisie ; 
M. Salomon Reinach, qui a gracieusement mis à mon 
service la carte dressée par lui pour Y Afrique romaine 
de Tissot; MM. Hachette et G ie qui se sont empressés, 
avec une libéralité peu commune, à me prêter plusieurs 
clichés qui me faisaient besoin ; enfin et surtout M. Ernest 
Leroux, mon éditeur, qui a très aimablement fait accueil 
à toutes les demandes que j'ai eu à lui adresser, et m'a 
donné sans jamais hésiter les planches, les cartes, les 



vi HISTOIRE DELA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

figures que j'ai jugées nécessaires. Pour finir, je tiens 
encore à remercier M. Port, étudiant d'histoire à la 
Faculté des lettres de Nancy, qui a accepté avec beau- 
coup de bonne grâce et rempli avec infiniment de soin 
l'ingrate et utile tâche de rédiger l'index alphabétique 
des noms propres qui termine ce volume. 



Liste par ordre alphabétique des principaux 
documents cités dans ce livre. 



Agathias. Historia, éd. de la Byzantine de Bonn. 

Anonyme. Traité de la 'lactique (éd. Kochly et Rûstow, Griechische 

Kriegsschrifsteller, t. II, 2 Abt. Leipzig, 1855). 
Anonyme. Tlzp\ xoÇstaç (éd. Kochly et Rùstow, /. c). 
Beladori (El-), publié dans le Journal asiatique, 1844. 
Caesarii patricii epistolae [Mon. Germ. hist., Epistolae, t. III). 
Gassiodorus. Variarum libri XII (Migne, Patrologie latine, t. LXIX). 
Gassiodorus. De institutione divinarum lit ter arum (Migne, Patrolo- 
gie latine, t. LXX). 
Chronicon Paschale, éd. de la Byzantine de Bonn. 
Codex Justinianus, éd. Kriiger. 
Gorippus. Jokannis et In laudem Justini, éd. Partsch (Mon. Germ. 

hist., Auct. antiq., III, 2). 
Corpus inscriptionum. latinarum, t. VIII et Supplément au t. VIII. 
Ai^yyjgiç ^uya)(P£A^ç (Gombefis, Bibl. graec. patrum auctarium novis- 

simum, t. I, p. 324). 
El-Bekri, trad. de Slane (Journal asiatique, 1858-1859). 
Epistola clericorum italorum (Mon. Germ. hist., Epist., t. III). 
Epistolae Merowingici et Karolini aevi (Epistolae aevi Merowingici, 

éd. Gundlach. Epistolae Wisigoticae, éd. Gundlach (Mon. Germ. 

hist., Epis t., t. III). 
Evagrius. Historia ecctesiastica (Migne, Patrologie grecque, 

t. LXXXVI). 
Facundus Hermianensis. Defensio, Adversus Mocianum, etc. (Migne, 

Patrologie latine, t. LXVII). 



viit HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Ferranpus Carthaginiensis. Scripta (Migne, Patrologie latine, 
t. LXVII). 

Fotoli lfrikia, trad. Cherbonneau [Revue africaine, 1869). 

Fredegarius. Chronicon {Historiens de France, t. II). 

Fulgentii Vita (Migne, Patrologie latine, t. LXV). 

Georgii Cyprii Descriptio orbis romani, éd. Gelzer. 

Gregorii Agrigentini Vita (Migne, Patrologie grecque, t. XGVIII). 

Gregorii Magni papae epistolae , éd. Ewald et Hartmann (Mon. Germ. 
hist., Epist., t. I et II, et Migne, Patrologie latine, t. LXXVII). 

Hiérocles. Synecdemos, éd. Burckhardt. 

Hildefonsus. De viris illustribus (Migne, Patrologie latine, t. XGVI). 

Honorii papae Epistolae (Migne, Patrologie latine, t. LXXX). 

ïbn Abd-ee Hakem, trad. de Slane {Journal asiatique , 1844, et Bist. 
des Berbères, t. I, Appendice). 

Ibn Adzari. Baïan (extraits dans Fournel, Les Berbers). 

Ibn Haukal, trad. de Slane (Journal asiatique, 1842). 

Ibn Khaldoun. Bist. des Berbères, trad. de Slane. 

Ibn Koteiba (dans Gayangos, Bistory of the Mohammedian dynas- 
ties in Spain, Londres, 1840, t. I, Appendice E). 

Isidorus Hispalensis. Chronicon; De regibus Gothorum, éd. Momm- 
sen (Mon. Germ. hist., Script, antiquiss., XI, 2); De viris illus- 
tribus (Migne, Patrologie latine, t. LXXXIII). 

Isidorus Pacensis. Chronicon (Migne, Patrologie latine, t. XCVI). 

Itinerarium Antonini. 

Johann es Antiochenus (Mûller, Fragm. hist. graec, t. IV). 

Johannes Biclarensis, éd. Mommsen (Mon. Germ. hist., Script, 
antiq., XI, 1). 

Johannes Ephesius, éd. Schonfelder. 

Johannes Epiphaniae (Mùller, /. c, t. IV). 

Johannes Malalas, éd. delà Byzantine de Bonn. 

Jean de Nikiou, éd. Zotenberg (Notices et extraits des mss., 
t. XXIV, 1). 

Jordanes. Romana, éd. Mommsen (Mon. Germ. hist., Script, antiq., 
V, 1). 

Junilius. De partibus divinae legis(M\gne, Patrologie latine, t.LXVIII). 

Justianiani Novellae, éd. Zachariae de Lingenthal. 

Justiniani Novellae, éd. Schoell. 

Kitab-el-Aghani (Journal asiatique, 1844). 



LISTE DES PRINCIPAUX DOCUMENTS CITES ix 

Labbe, Sacromncta concilia, éd. de Paris, 1671, t. IV, V, VF. 
Leontius Neapolitanus, Vita S. Johannis Elemosynarii, éd. Gelzer, 

Fribourg, 1893. 
Liber pontifîcalis Ecclesiae romanae, éd. Duchesne. 
Liberatus, Breviarium (Migne, Patrologie latine, t. LXVIII). 
Lydus, De magistratibus, éd. de la Byzantine de Bonn. 
Marcellinusgomes, éd. Mommsen [Mon. Germ. hist., Script, antiq., 

XI, 1). 
Marius Aventicensis, éd. Mommsen (Mon. Germ, hist., Script, antiq., 

XI, 1). 
Martini papae commemoratio (Migne, Patrologie latine, t. LXXXVII). 
Martini papae epitolae (ibid.). 

Maximi Vita ac certamen (Migne, Patrologie grecque, t. XG). 
Maximi Disputatio cum Pyrrho; Epistolae (Migne, Patrologie 

grecque, t. XG, XCI). 
Menanuer, éd. de la Byzantine de Bonn. 
Michel Syrus (Journal asiatique, 1848-1849). 
Nicephorus patriarciia, éd. de Boor. 
Notitia dignitatum, éd. Seeck. 
Notitia provinciarum et civitatum Africae, éd. Halm (Mon. Germ. 

hist., Script, antiq., III, 1). 
Notitia episcoporum, éd. Gelzer (Byzanlinische Zeitschrift, t. II). 
Noveiri (En-), trad. de Slane (Journal asiatique, 1841, et Hist. des 

Berbères, t. I, Appendice). 
Pelagii I papae epistolae (Mon. Germ. hist., Epist., t. III). 
Primasius Hadrumetinus. Scripta (Migne, patrologie latine, 

t. LXVIII). 
Procopius, De Bello Vandalico, éd. de la Byzantine de Bonn. 

— De Bello Golhico (ibid ). 

— .De Bello Persico (ibid.). 
De Aedificiis (ibid.). 

— Hist or ia arcana (ibid.). 

Ravennatis anonyrni Cosmographia, éd. Pinder et Parthey. 

Sebeos. Histoire d'Héraclius (Journal asiatique, 1866). 

Strategika (attribué à l'empereur Maurice), éd. Scheffer, Upsal, 

1664, à la suite des Tactica d'Amen. 
Tabari, éd. Nôldeke. 
Table de Peutinger, éd. Miller. 



x HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Théophane, éd. de Boor. 

Théophylacte Simocatta, éd. de Boor. 

Thomas presbyter, éd. Land (Anecdota Syriaca, 1. 1). 

Verecundus Iuncensis. Script 2 (Migne, Patrologie latine,t.LXlX). 

Victor Tonnennensis, éd. Mommsen (Mon. Germ. hist., Script, an- 

tiq., XI, 1). 
Victor Vitensis, éd. Hàlm (Mon. Germ. hist. , Script, antiq., III, 1). 
Vigilii papae epistolae (Migne, Patrologie latine, t. LXJX) . 
Vitae patrum Emeritensium (Migne, Patrologie latine, t. LXXX). 
Zachariae von Lingenthal. Jus graeco-romanum (t. III, Novellae 

constitutions) . 
Zonaras, éd. Dindorf. 



Liste par ordre alphabétique des principaux 
ouvrages ou articles cités dans ce volume. 



Amari. Stor{a dei musulmani di Sicilia. 3 vol., Florence, 1856- 

1858. 
Archives des Missions littéraires et scientifiques . 
Baronius. Annales ecclesiastici. 12 vol. Anvers, 1658. 
Benjamin. De Justiniani aetate quaestiones militares. Berlin, 1892. 
Bethmann-Hollweg. Ver Civilprocess des gemeinen Rechts. 3 vol. 

Bonn, 1866. 
La Blanchère. Voyage d'études dans la Maurétanie Césarienne 

(Arch. des Missions, 3 e série, t. X). 
La Blanchère. Musée oVOran. Paris, 1892. 
La Blanchère, V aménagement de Veau et V installation rurale dans 

l'Afrique ancienne (Nouv. Arch. des Miss., t. VII). 
De Boor. Zur Chrono graphie des Theophanes [Hermès, 1890). 
Bourde. Rapport sur les cultures fruitières dans le centre de la Tu- 
nisie. Tunis, 1893. 
Bulletin des Antiquités africaines. 
Bulletin de Correspondance africaine. 
Bulletin du Comité des travaux historiques. 
Bullettino d'Archeologia cristiana. 

Bury. History of the later Roman empire. 2 vol., Londres, 1889. 
Gagnât. L armée romaine d'Afrique. 1 vol., Paris. 1893. 
Gagnât et Boeswillwald. Timgad. Livraisons 1-4, Paris 1891, et 

suiv. 
Gagnât. Explorations épigraphiques et\ archéologiques en Tunisie 

(Arch. des Miss., 3 e série, t. XI, XII, XIV). 



xii HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Carton. Découvertes archéologiques et épigraphiques faites en 

Tunisie, Paris, 1895. 
Cât. Essai sur la province romaine de Maurétanie Césarienne. Paris, 

1891. 
Cosneau. De Romanis viis in Numidia. Paris, 1886. 
Comptes rendus de V Académie des inscriptions . 
Dahn. Die Kônige der Germanen. Berlin, 1861-1871. 
Dahn. Prokopius von Caesarea. Berlin, 1865. 
Delamare. Exploration archéologique de V Afrique. Paris, 1850. 
Delattre. Plombs byzantins de Carthage [Missions catholiques, 1887 

et Bulletin d'Bippone, 1893). 
Diehl. Etudes sur V administration byzantine dans l'exarchat de 

Bavenne. 1 vol., Paris, 1888. 
Diehl. Bapport sur deux missions dans l'Afrique du Nord (Mouv. 

Arch. des Miss., t. IV). 
Dozy. Bêcher ches sur l'histoire et la littérature de l'Espagne, Leycle 

1860. 
Dozy. Histoire des musulmans d'Espagne. Leyde, 1861. 
Drapeyron. L'empereur Héraclius. 1 vol., Paris 1869. 
Duchesne. Vigile et Pelage {Bévue des Quest. hist., 1884). 
Dureau de la Malle. L'Algérie. Paris, 1852. 
Finlay. Greece under the Bomans. Londres, 1857. 
Fournel. Les Berbers. Etudes sur la conquête de l'Afrique par 

les Arabes. 2 vol. Paris, 1881. 
P. Gauckler. L'archéologie de la Tunisie. Paris, 1896. 
Gasquet. Études byzantines. Paris, 1888. 
Gelzer. Chalkedon oder Karchedon (Bhein. Muséum, 1893). 
Gelzer. Ungedruckte und wenig bekannte Bistùmerverzeichnisse 

(Byzant. Zeitschr., II) 
Groii. Geschichte des ostrômischen Kaisers Justins If. Leipzig, 1889. 
Gsell. Becherches archéologiques en Algérie. Paris, 1893. 
Gsell et Graillot. Buines romaines au nord de l'Aurès (Mélanges 

de l'École de Borne, 1893 et 1894). 
Guérin. Voyage en Tunisie. 2 vol. Paris, 1862. 
Hanoteau etLETOURNEUX. La Kabylie et les coutumes kabyles. Paris, 

\ 872-1873. 
Hartmann. Untersuchungen zur Geschichte der byzantinischen Ver- 

waltung in Italien. Leipzig, 1889. 



LISTE DES PRINCIPAUX OUVRAGES OU ARTICLES CITES xm 

Hefele. Histoire des conciles, trad. DeJarc, t. III et IV. Paris, 1870. 

Hodgkin. ltaly and lier invaders, t. III et IV. Oxford, 1885. 

Isambert. Histoire de Justinien. Paris, 1856. 

Jaffé. Regesta pontificum. 2 e éd. Leipzig, 1881. 

Jaehns. Geschiclite der Kriegswissenscliaft. Munich, 1889. 

Krùger. Kritik des Justinianischen Codex. Berlin, 1867. 

Lampe. Qui fuerint Gregorii Magni temporibus in imperii Bgzan- 
tini parte occidentali exarchi, Berlin, 1892. 

Lenoir. Architecture monastique. Paris, 1856. 

Mannert. Geschichte der Vandalen. Leipzig, 1881. 

Mas-Latrie. Anciens évêchés de l'Afrique septentrionale (Bull, de 
Corr. afr., 1886). 

Masqueray. De Aurasio monte. Paris, 1886. 

Masqueray. formation des cités chez les populations sédentaires de 
l'Algérie. Paris, 1886. 

Masqueray. Ruines anciennes de Khenchelaà Besseriani (Revue afri- 
caine, 1878-1879). 

Masqueray. Traditions de V Aouras oriental (Bull, de Corr. afr., III). 

Mercier. Histoire de V Afrique septentrionale . 3vol., Paris, 1888-1891. 

Colonel Mercier, Notes sur les ruines et voies antiques de l'Algérie 
(Bull, du Comité, 1885, 1886, 1888). 

Moll. Tébessa (Recueil de Constantine, 1859-1860). 

Mommsen. Ostgothische Studien (Neues Archiv, t. XIV et XV). 

Mommsen. Bas rômische Militdrwesen seit Diode tian (Hermès, 
t. XXIV). 

Mommsen. Die Bewirthschaftung des Kircliengutes unter Papst 
Gregor J.(Zeitschr. fur Social- und Wirthschaftsgesch., 1893). 

Morcelli. Africa christiana. Brixiae, 1817. 

A. Mùller. Der Islamim Morgenund Abendland. Berlin, 1885-1886. 

Papier. Du mont Pappua (Rec. de Constantine, 1879-1880). 

Papencordt. Geschichte der Vandalisclien Herrschaf tin Africa. Ber- 
lin, 1837. 

Partsch. Beitrdge zur Erkldrung und Kritik der Johannis (Hermès, 
IX). 

Pflugk-Harttung. Belisar's Vandalenkrieg (Historische Zeitschrift, 
1889). 

Poinssot. Explorations dans la Tunisie centrale (Bull, des An t. 
afr., 1883). 



xiv HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Ragot. Le Sahara de la province de Constantine [Recueil de Cons- 

tantine, 1873-74 et 1875). 
Rambaud. L'Empire grec au x e siècle. Paris, 4870. 
Ravoisié. Exploration scientifique de l'Afrique. Paris, 1853-1858. 
Recherche des antiquités dans le nord de l'Afrique. Paris, 1890. 
Recueil de la Société archéologique de Constantine. 
Renier. Rapport de mission (Arch. des Missions, 1851). 
Revue africaine. 
Revue archéologique. 

Rey. Architecture militaire des Croisés. Paris, 1871. 
Rinn. Géographie ancienne de l'Afrique (Revue africaine, 1893). 
De Rossi. La capsella argentea africana. Rome, 1889. 
Roth. Oqba ibnNafi. Gôttingen, 1859. 
Sabatier. Monnaies byzantines. Paris, 1862. 
Saladin. Rapport sur une mission en Tunisie (Arch. des Missions, 

3 e série, t. XIII, 1887). 
Saladin. i? e Rapport sur une mission en Tunisie (Nouv. Arch. des 

Missions, t. I. 1893). 
Schlumberger, Sigillographie byzantine. Paris, 1884. 
De Slane. Lettre à M. Hase sur les premières expéditions des mu- 
sulmans en Mauritanie (Journal asiatique, 1844). 
Tauxteb. Le patrice Gregorius (R<ivue africaine, 1885). 
Texier. Architecture byzantine. 
Tissot. Géographie comparée de la province romaine d'Afrique. 

Paris, 1884-1888. 
Toulotte. Géographie de l'Afrique chrétienne. 4 vol., Paris, 1892- 

1894. 
Toutain. Les cités romaines de la Tunisie. Paris, 1896. 
De Vigneral. Ruines romaines du cercle de Guelma. Paris, 1867. 
De Vignebal. Kabylie du Djurdjura. Paris, 1868. 
H. de Villefosse. Tébessa (Tour du monde, t. XL). 
De Vogué. Monuments de la Syrie centrale. Paris, 1865-1877. 
Weil. Geschichte der Khalifen. Mannheim, 1846-1862. 
Zachariae von Lingentiial Geschichte des griechisch-r omise heu 

Rechts. 3 e éd., Berlin, 1892. 
Zachabiae von Lingenthal, Dievom Kaiser Anastasius fur die Libya 

Pentapolis erlassenen Formae (Monatsber. der k. Akademie der 

Wissensch. zu Berlin, 1879). 



aV 



Liste des principales abréviations 
employées dans les notes du volume. 



Pour ne point répéter à l'infini les titres complets de certains ou- 
vrages constamment cités dans les notes, nous les avons remplacés 
par ua certain nombre d'abréviations, dont voici la liste : 

Aed. = Procopius, iïe Aedifîciis. 

Anon. = Anonyme, Traité de la Tactique. 

Bell. Vand. ~ Procopius, De Bello Vandalico. 

Bell. Goth. — — De Bello Gothico. 

Bell. Pers. = — De Bello Persico. 

Bull. Ant. afr. — Bulletin des Antiquités africaines. 

Bull. Com. =z Bulletin du Comité des travaux historiques. 

Bull. Corr. afr. = Bulletin de Correspondance africaine. 

C. I. L. = Corpus inscriptionum latinarum. 

Cod. Just. = Codex Justinianus. 

Georg. Cypr. — Georgii Gyprii Descriptio orbis romani. 

Greg. Epist. ou Greg. — Gregorh Magni papae Epistolae. 

Hist.arc.zn Procopius, Historia arcana. 

Joli. — Gorippus, Johannis. 

Marcell. com. z= Marcellinus comes. 

Labbe =z Labbe, Sacrosancta Concilia. 

M. G. H. ou Mon. Germ. hist. = MoKumenta Germamae historica. 

P. L. ou Patr. lat. = Migne, Patrologie latine. 

P. G. zz Migne, Patrologie grecque 

Bec. de Const. zzz Recueil de la Société archéologique de Constantine. 

Saladin, I — Saladin, Rapport sur une mission en Tunisie, 1887. 

Saladin, II == Saladin, Deuxième rapport sur une mission en 

Tunisie, 1893. 
Strateg. = Strategika. 
Vict. Ton. = Victor Tonnennensis. 



LIVRE PREMIER 

LA REPRISE DE L'AFRIQUE PAR L'EMPIRE RYZANTIN 

(533-539) 



HISTOIRE 



DE LA 



DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

(533-709) 



LIVRE PREMIER 

LA REPRISE DE L'AFRIQUE PAR L'EMPIRE BYZANTIN 

(533-539) 



CHAPITRE PREMIER 

LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE (533-534) 

I 

Depuis le jour cù l'imprudence du comte Boniface avait 
livré l'Afrique romaine aux Vandales de Genséric, jamais les 
empereurs n'avaient abandonné l'espoir de reprendre posses- 
sion de la province perdue. Plusieurs fois au cours du 
v e siècle, Rome et Constantinople avaient préparé des expé- 
ditions puissantes contre le redoutable royaume barbare, dont 
les flottes désolaient sans merci toutes les côtes méditerra- 
néennes : tour à tour Majorien, un des derniers princes éner- 
giques qui se soient assis sur le trône d'Occident, et quelques 
années plus tard l'empereur d'Orient Léon I er avaient tenté 
de renverser l'établissement de Genséric. Sans doute le succès 
n'avait point répondu à leurs efforts. En 460 les armements 
rassemblés dans les ports d'Espagne n'avaient pas même pu 



4 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

prendre la mer ! : la grande expédition de 468, commencée 
sous d'heureux auspices,, s'était achevée dans les eaux de 
Carthage par un désastre mémorable, qui ruina pour de 
longues années la flotte et les finances de l'empire d'Orient 2 
et sous le coup de ces insuccès, Zenon, successeur de Léon I er , 
avait dû, vers 476, au moment même où l'empire d'Occident 
s'écroulait sous les coups d'Odoacre, signer avec Genséric 
une paix perpétuelle 3 . Mais malgré le traité conclu, et qui fut 
respecté pendant près de soixante ans, malgré les relations 
courtoises qu'entretinrent avec les souverains de Constanti- 
nople plusieurs des successeurs de Genséric 4 , la patiente 
politique byzantine n'avait abdiqué aucune de ses prétentions , 
elle n'attendait, pour les faire valoir, qu'une occasion favo- 
rable. Déjà sous le règne du pacifique Hildéric, son influence 
s'insinuait lentement en Afrique : le roi vandale, en vrai bar- 
bare ébloui par l'éclat du nom impérial, s'honorait d'être 
l'ami personnel du basileus Justinien; il se plaisait à échanger 
avec lui les cadeaux et les ambassades, il faisait sur ses mon- 
naies remplacer sa propre image par celle du souverain 
byzantin : insensiblement il devenait le vassal de l'empire 3 . 
Mais cette dépendance, d'ailleurs assez incertaine, ne pou- 
vait suffire aux vastes ambitions du nouveau prince qui régnait 
à Constantinople. Justinien rêvait à l'empire universel. Ce 
monde romain disparu, dont les débris avaient formé les 
royaumes germaniques, il s'en proclamait l'héritier légitime 
et songeait à le reconstituer dans son intégrité; ces droits 
impériaux, que tous ses prédécesseurs avaient soigneusement 
réservés, il aspirait à les relever dans leur pleine étendue 6 . 

i. Procope, Bell. Vand.,\>. 340-342 (éd. de Ronn), où l'on trouve d'assez cu- 
rieuses légendes sur l'entreprise de Majorien. Cf. Rury, History of the later 
Roman empire, I, 240. 

2. Procope, Bell. Vand., p. 335-340; Bury,Z. c, I, p. 244-246. 

3. Bell. Vand., p. 343-344. 

4. /d., p. 346, 350. 

5. Id., p. 350-351; Dahn, Die Kônige der Germanen, I, p. 166. 

6. Cod. JusL, I, 27, 2, praef. : Imperii jura suscepimus. Cf. Procope, BelU 
Vand., p. 387. 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 5 

Empereur romain, il voulait faire rentrer au sein de l'unité 
romaine ces provinces depuis tant d'années captives des bar- 
bares ; prince catholique, il souffrait impatiemment de voiries 
chrétiens orthodoxes soumis aux hérétiques ariens, « persécu- 
teurs des corps et des âmes »*, et de même qu'au dedans il 
revendiquait pour la couronne tout le pouvoir que la lex Regia 
avait conféré jadis aux anciens empereurs 2 , ainsi il prétendait 
au dehors dominer, comme autrefois le peuple romain, sur 
toutes les nations humaines 3 . Confiant au reste dans la pro- 
tection divine, se considérant tout ensemble comme le restau- 
rateur des droits de l'empire et le champion de Dieu 4 , il 
n'attendait qu'un prétexte pour traduire en acte ses rêves 
ambitieux : et parmi tant de nations barbares dont il préparait 
la perte, ses regards se tournaient naturellement vers l'Afri- 
que, où à tant d'autres torts les Vandales ajoutaient cette 
injure, insupportable pour l'orgueil de Justinien, de conserver 
comme un trophée, au trésor de Cartilage, les ornements 
impériaux, symbole de Fautorité suprême, jadis ramassés 
dans le pillage de Rome par la main de Genséric 5 . 

Pour tenter de reconquérir l'Afrique, il ne manquait donc 
que l'occasion : l'usurpation de Gélimer se chargea de la four- 
nir. On sait comment les maladresses d'Hildéric provoquèrent 
dans le royaume vandale une révolution intérieure (531); lassés 
de la faiblesse d'un roi ennemi des batailles, et dont les trou- 
pes venaient d'être honteusement défaites par les indigènes de 
la Byzacène, mécontents de la tolérance libéralement accordée 
aux Africains catholiques, inquiets surtout de la politique d'un 
prince qui, rompant brusquement l'alliance ostrogothique, se 
jetait aveuglément aux bras de l'empereur; travaillés d'ailleurs 
par les instigations perfides d'un rival ambitieux, les guerriers 
vandales renversèrent le souverain légitime et proclamèrent à 

1. Cod. JuH., I, 27, 1, 1. 

2. De concept. Digestorum, 7. 

3. De Cod. Just. confirmando, 1. 

4. De concept. Digestorum, 1,2. 

5. Cod. Just., I, 27, 1,7. 



6 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

sa place un autre descendant de Genséric, Gélimer 1 . Tout 
aussitôt, la diplomatie byzantine entra en campagne, récla- 
mant d'abord le rétablissement, puis tout au moins la mise en 
liberté du roi déchu ; et en véritable suzerain intervenant pour 
trancher les débats de ses vassaux, Justinien exigea qu'on 
remit entre ses mains Hildéric et ses fidèles 2 : c'était l'habi- 
tuelle politique des empereurs d'Orient d'accueillir à Constan- 
tinopletous les prétendants aux royautés barbares, afin de se 
ménager, en soutenant leurs querelles, un perpétuel prétexte 
d'intrigues et de revendications. 

Aussi bien de l'Afrique tout entière, on regardait vers By- 
zance : les partisans du roi vaincu intriguaient à Constanti- 
nople, sollicitant l'empereur de prendre en mains la cause du 
vassal dévoué qui comptait sur son amitié 3 ; la colonie des 
marchands orientaux, fort nombreuse à Carthage, suppliait 
Justinien d'intervenir par les armes* ; l'aristocratie catholique 
et romaine, que la faveur du roi déchu compromettait auprès 
du nouveau prince 5 , souhaitait ardemment les secours de l'enr 
pire; et peut-être Hildéric lui-même et les parents qui parta- 
gaient son sort songeaient-ils à chercher un refuge à Byzance 6 , 
tant le nom de l'empire romain avait gardé de gloire et de 
prestige parmi les barbares mêmes qui avaient consommé sa 
ruine. Gélimer ne s'y trompa point ; il comprit que les conces- 
sions ne feraient que retarder de quelques mois le conflit iné- 
vitable : et refusant toute satisfaction, il répondit aux deman- 
des de l'empereur par des confiscations, des exécutions, et 
un redoublement de rigueurs contre ses adversaires vaincus 7 . 
La lutte était ouverte : Justinien se décida à porter la guerre 
en Afrique. 



1. Procope, Bell. Vand., p. 350-351. 

2. Id., p. 351-352. 

3. Id., p. 431, 352. 

4. Id., p. 392. 

5. Id., p. 383; Victor Tonnennensis, ann. 531 (éd. Mommsen, p. 198) 

6. Bell. Vand., p. 351-352. 

7. Id., p. 351-352; Vict. TonD., arm. 533 (p. 198). 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 7 

Il faut voir dans Procope l'émoi, on pourrait dire la cons- 
ternation, que cette résolution jeta dans le conseil impérial 1 . 
Le souvenir du grand désastre de 468 était encore présent à tou- 
tes les mémoires; et songeant à ce qu'avait coûté en argent et 
en hommes cette malheureuse expédition, les ministres des 
finances impériales supputaient avec inquiétude les dépenses 
qu'exigerait la campagne nouvelle. Les généraux s'effrayaient 
de cette guerre qu'il faudrait, par delà les mers, loin de toute 
base sérieuse d'opérations, conduire contre un ennemi jugé 
singulièrement redoutable; et, résumant les anxiétés de tous, 
le préfet du prétoire Jean de Gappadoce énumérait, grossis- 
sait à plaisir 2 tous les dangers de cette expédition lointaine : 
la victoire incertaine, la défaite sûrement désastreuse, le pro- 
fit nul en cas de succès, puisque l'Afrique conquise serait im- 
possible à conserver, les périls formidables en cas de revers, 
puisque la rupture avec les Vandales attirerait sur l'empire les 
ravages tant redoutés des corsaires africains. Ajoutez que la 
guerre avec les Perses, terminée depuis quelques mois à 
peine, avait presque épuisé le trésor impérial, que les soldats, 
à peine revenus d'une pénible campagne, semblaient mal dis- 
posés à aller, sans un moment de répit, combattre à l'autre 
bout du monde, inquiets surtout à la pensée des batailles na- 
vales qu'il faudrait livrer sans doute avant de débarquer 3 . Et 
devant tant d'oppositions conjurées, Justinien lui-même se 
prenait à douter du succès de l'entreprise. Pourtant les motifs 
religieux finirent par triompher des raisons politiques. Il y 
avait à ce moment à Constantinople un grand nombre de pros- 
crits africains victimes des persécutions vandales, une multi- 
tude d'évêques martyrisés pour leur foi, qui tous réclamaient 
vengeance 4 : autour d'eux, toute la chrétienté orthodoxe sup- 



i. Bell. Vand., p. 353-356. 

2. Ainsi l'orateur affirmait qu'il faudrait une année pour recevoir à Cons- 
tantinople des nouvelles d'Afrique (Bell. Vand., p. 355). 

3. Bell. Vand., p. 354. 

4. Id., p. 345; Cod. Just.; I, 27, \, 4, où l'on observe un accord remarquable 
avec les récits de Procope ; Vict. Tonn., ann. 534 (p. 198). 



8 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

pliait l'empereur de faire expier aux ariens les supplices des 
serviteurs du Christ 1 . Ces fougueuses instances, les mystiques 
promesses de victoire apportées au nom de Dieu même, les 
miracles dont la personne des martyrs semblait être l'objet", 
étaient bien faits pour émouvoir un souverain byzantin, tou- 
jours prêt à croire que la protection divine suffit à sauver les 
causes les plus désespérées. Sans doute, les informations pré- 
cises que les évêques d'Afrique fournirent sur les dispositions 
des populations africaines, les espérances que donnèrent les 
fugitifs échappés du royaume, et surtout Tardent désir que Jus- 
tinien avait formé d'intervenir ne furent pas étrangers non 
plus à la décision suprême : mais, à coup sûr, lorsque l'empe- 
reur se résolut à ordonner les préparatifs, on peut assurer que 
le prince avait pleinement raison contre ses conseillers. 



II 



Les circonstances en effet étaient singulièrement favorables. 
Le royaume vandale était bien déchu depuis les temps glo- 
rieux de Genséric. A aucun moment, la population germanique 
cantonnée dans l'Afrique du Nord ne paraît avoir été fort con- 
sidérable ; mais au commencement du vi e siècle, le nombre 
des conquérants semble avoir encore diminué. Sans discuter 
ici les chiffres donnés par Procope et dont quelques-uns sont 
visiblement empreints d'exagération 3 , on admettra aisément, 
à voir l'importance qu'attache Géîimer à un contingent de 
5,000 hommes, et l'impossibilité où il se trouve de réprimer à 
la fois le soulèvement de la Sardaigne et celui de la Tripoli- 

1. Bell. Vand., p. 356. 

2. Id., p. 345. Cf. Cod. Just., I, 27, 1, 4, où les mêmes miracles sont rap- 
portés. 

3. Procope, Bell. Vand., p. 334, dit 80,000; à la p. 418, 150,000; dans l'His- 
toire secrète (éd. Bonn, t. 111, p. 106) 80,000 tués. Cf. l'excellente discussion de 
Pfiuçk-Harttung, Belisar's Vandalenkrieg (Hist. Zeitschrift, t. LXI (1889), 
p. 70-72. 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 9 

taine, que l'armée vandale ne devait pas être fort nombreuse, 
et on ne se trompera guère en l'estimant à 30 ou 40,000 guer- 
riers, ce qui représente une population totale de 200,000 per- 
sonnes à peine 1 . Pourtant c'eût été là une force redoutable 
encore, si ces barbares avaient conservé intactes les qualités 
natives qu'ils apportaient au moment de l'invasion; mais sur 
ces Germains sauvages le climat débilitant de l'Afrique, la 
richesse du pays conquis, les jouissances trop avidement goû- 
tées d'une civilisation infiniment raffinée avaient exercé bien 
vite une influence désastreuse. « De toutes les nations que je 
connais, dit Procope, celle des Vandales est la plus efféminée : 
du jour où ils ont occupé l'Afrique, ils ont pris l'habitude des 
bains journaliers et ont fourni leur table de tout ce que la 
terre et la mer offrent de plus délicat. Ils se sont couverts de 
bijoux d'or et de vêtements de soie; ils ont fait leurs délices 
du théâtre, de l'hippodrome, des autres plaisirs de même sorte, 
et surtout de la chasse; ils se sont complus aux danseurs et 
aux mimes, à la musique et aux spectacles, à tout ce qui peut 
charmer les yeux et les oreilles. Ils habitaient pour la plupart 
dans de magnifiques villas, toutes environnées d'arbres et 
d'eaux courantes; ils passaient le temps en grands festins et 
se passionnaient pour les plaisirs de l'amour 2 . » A ce régime, 
les guerriers vandales avaient perdu bien vite leur vigueur et 
leur courage d'autrefois : on le verra bien dans la lutte su- 
prême qu'ils soutiendront contre l'armée byzantine. Enfin, par 
surcroît de malheur, dans ce peuple déjà diminué et affaibli, 
la révolution récente avait semé des divisions profondes. 
Parmi les Vandales mêmes, Hildéric gardait ses fidèles, et 
plusieurs d'entre eux aimèrent mieux passer au parti de l'em- 
pereur que servir un prince qu'ils tenaient pour usurpateur et 
tyran 3 . 

Une autre cause de faiblesse de la domination vandale se 

i. Pflugk-Harttung, /. c, p. 72. 

2. Procope, Bell. Vand., p. 434-435. Cf. Anthologie, Ep. VI, 59; III, 33- 
37. Luxorius, AnthoL, p. 591, 588. 

3. Bell. Vand., p. 357. 



10 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

trouvait dans les sentiments qu'elle inspirait à ses sujets afri- 
cains. Depuis la conquête, la population catholique avait cruel- 
lement souffert dans ses intérêts et dans sa foi, et la répulsion 
naturelle que lui inspirait le vainqueur arien s'était accrue de 
toute la rigueur des spoliations et des persécutions 1 . Le règne 
de Hunéric (477-484) avait été particulièrement cruel pour 
l'Église 2 , et l'empereur Justinien énumère avec une secrète 
complaisance les vexations et les supplices de toute sorte, les 
évêques martyrisés, les églises souillées, les orthodoxes mal- 
traités, torturés ou proscrits 3 , toutes les misères qui justi- 
fiaient l'intervention byzantine et d'avance lui assuraient l'ap- 
pui des populations. Sans doute l'avènement d'Hildéric avait 
rendu aux catholiques quelque tranquillité 4 , mais sa chute 
les livrait de nouveau à la discrétion des ariens, et les rigueurs 
qui, dès le début du règne de Gélimer, avaient frappé les chefs 
de la noblesse africaine étaient bien faites pour inquiéter les 
hautes classes de la société catholique 5 . Si l'on songe en ou- 
tre que la tolérance du dernier règne avait permis aux évê- 
ques de reconstituer en quelque manière les cadres de l'Eglise 
catholique 6 , on jugera que leur appui assuré à Byzance n'était 
point une quantité négligeable, et que, sous leur influence, les 
populations prirent à l'égard des soldats de Bélisaire une atti- 
tude tout autre qu'indifférente \ Dès la nouvelle de l'expédition 
projetée par Justinien, la Tripolitaine se souleva à la voix 
d'un des chefs de l'aristocratie locale, et se donna à l'empe- 
reur, sans que Gélimer pût rien tenter pour réprimer la ré- 
volte 8 . Dans le reste du pays une sourde agitation régnait : on 

1. Sur l'ardeur du catholicisme des populations africaines, cf. un texte 
curieux de la Vita Fulgenlii, c. 56 et 57 (Migne. Patr. lat., LXV, p. 145-146). 

2. Bell. Vand., p. 344-346. Cf. Victor Vitensis, passim; Dahn, /. c, 250-259. 

3. Cod. Just., I, 27, 1, 2-5. Cf. Bell. Vand.,?. 347-348. 

4. Vict. Tonn., ann. 523 (p. 197). 

5 Vict. Tonn., ann. 531, 533 (p. 198). 

6. Cf. les Actes du concile de 525 (Labbe, Sacrosancta Concilia, éd. de Paris, 
1671, t. IV). 

7. Pflugk-Harttung, p. 73-74. 

8. Bell. Vand., p. 357, 361. 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 11 

se contait, sous le manteau, des prophéties et des visions mys- 
térieuses, annonçant que les temps étaient proches où les 
grands saints de l'Église africaine viendraient eux-mêmes punir 
les insultes faites à leurs sanctuaires; et tous, dit Procope, 
attendaient impatiemment l'accomplissement delà vengeance 
promise 1 . 

A côté des provinciaux, nettement ou sourdement hostiles, 
l'attitude des tribus berbères n'était pas moins inquiétante 
pour la domination vandale. Tenues d'abord en respect parla 
forte main de Genséric, et associées par lui à ses expéditions 
militaires*, elles n'avaient pas tardé à s'affranchir de l'autorité 
de ses successeurs. Dès le règne de Hunéric, les montagnards 
de PAurès se proclamaient indépendants, sans que les Van- 
dales pussent réussir à les faire rentrer dans le devoir 3 ; peu 
après les indigènes du Hodna et des Ziban, les grands chefs 
des Maurétanies suivaient cet exemple, rattachés tout au plus 
au royaume vandale par un lien de vassalité 4 . Bientôt, enhar- 
dis par l'impunité de leur révolte, on vit les tribus maures 
descendre dans la plaine, et franchissant la ligne abandonnée 
des forteresses romaines, jadis chargées de les contenir, ra- 
vager cruellement les hauts plateaux de la Numidie, sans 
que Hunéric pût rien faire pour empêcher leurs désastreuses 
razzias 5 . Sous le règne de Transamond (496-522), les tribus 
de la Tripolitaine 6 , sous le règne de Hildéric, celles de la 
Byzacène 7 , révoltées à leur tour, mirent deux fois en pleine 
déroute les troupes royales qui leur furent opposées. Contre 
l'invasion byzantine, Gélimer ne pouvait donc guère compter 
sur leur concours; dans une neutralité peu sûre, les Maures 

1. Bell. Vand., p. 397-398. 

2. ld., p. 334, 344. 

3. Id., p. 345. 

4. Id., p. 451. Cf. C. I. L., VIII, 9286, où il est question, à la date de 495, d'un 
bellum Maurorum dans la Maurétanie Césarienne. 

5. Bell. Vand., p. 466, 344; Corippus, Johannide (éd. Partsch), III, 184- 
197, 267-276. 

6. Id., p. 345-346. 

7. Id., p. 349. 



12 HISTOIRE DE LÀ DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

surveilleraient les événements, prêts à se ranger sans scrupule 
du côté du vainqueur. 

Cependant, et malgré les défaites répétées que lui avaient 
infligées les indigènes, la puissance vandale, quoique affaiblie 
par ces échecs, passait pour singulièrement redoutable. Mais 
en fait, ni l'armée, ni la flotte de Gélimer n'étaient capables 
de justifier les inquiétudes qu'elles inspiraient aux Byzantins. 
Les troupes de terre se composaient exclusivement de cava- 
lerie l ; et cette cavalerie était bien peu faite pour soutenir le 
choc des lourds escadrons de Bélisaire. Sans doute, par son 
extrême mobilité, par la fougue impétueuse de ses attaques, 
elle aurait pu, comme les légers cavaliers arabes, mettre par- 
fois en péril les bataillons byzantins : l'insuffisance de son 
armement lui ôtait en grande partie cet avantage. Les Van- 
dales en effet ne portaient ni l'arc ni le javelot, ou du moins 
ils se servaient de ces armes de jet d'une façon plus que mé- 
diocre; incapables en conséquence de harceler l'ennemi à dis- 
tance, habitués à combattre seulement avec la lance et avec 
l'épée, ils étaient obligés de rechercher le combat corps à 
corps, et dans cette mêlée, leur infériorité apparaissait trop 
certaine 2 . En face d'eux, ils trouvaient une cavalerie pesam- 
ment armée, couverte de cuirasses et de boucliers d'acier, sur 
lesquels s'émoussait le tranchant des épées vandales; malgré 
tout leur courage, ils ne pouvaient, mal armés qu'ils étaient 
pour la défense, soutenir longtemps le choc massif des cata- 
phractaires byzantins; ainsi, brisés dans leur élan, s'ils pre- 
naient l'offensive, par les flèches dont les harcelaient les 
archers montés de Bélisaire, incapables d'enfoncer par la fou- 
gue de leurs charges les solides escadrons de Justinien, ils se 
trouvaient trop souvent réduits à une attitude défensive qui 
leur enlevait le meilleur de leurs avantages. Pour compenser 
ces faiblesses et tirer quelque parti de ces brillants cavaliers, 
il eût fallu du moins une stricte et rigoureuse discipline : elle 

1. Bell. Vand , p. 348-349. 

2. ld., p. 348-349. Cf. Pflugk-Harttung, p. 75-76. 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 13 

manquait absolument dans l'armée vandale. Il suffît, pour s'en 
convaincre, de voir comment s'engagea la bataille de Deci- 
mum. Le capitaine chargé d'attaquer Pavant-garde byzantine 
ne prend nul souci des ordres reçus, qui lui prescrivent de 
concerter ses mouvemeuts avec ceux des troupes royales, il ne 
s'inquiète pas davantage de tenir en main les cavaliers dont il 
dispose; et en vrai barbare, friand des grands coups d'épée, 
il se jette avec quelques hommes sur les soldats de Bélisaire, 
pendant que le reste de son monde s'égrène sur la route de 
Carthage, chevauchant, comme en promenade, par petits 
groupes de vingt ou trente individus 1 . Un peu plus tard, en 
face même du gros des forces byzantines, les troupes de Géli- 
mer abandonnent leur ordre de bataille 2 , et il en va ainsi du- 
rant toute la campagne, sans qu'on puisse jamais, même à la 
journée suprême de Tricamarum, obtenir de ses chefs ou des 
soldats autre chose qu'une valeur brillante et désordonnée. 

Quant à la marine vandale, qui jadis avait rempli de terreur 
la Méditerranée, dont l'attaque éventuelle préoccupait si fort 
Bélisaire et remplissait d'une inquiétude folle les soldats 
byzantins, elle ne paraît avoir joué aucun rôle dans la lutte. 
Elle n'apparut ni pour couvrir les côtes d'Afrique et empêcher 
le débarquement, ni pour défendre les approches de Carthage. 
Sans doute, il faut remarquer que cent vingt vaisseaux venaient 
d'être détachés pour l'expédition de Sardaigne 3 , mais si c'était 
là toute la flotte vandale, elle aussi était bien déchue depuis le 
temps de Genséric. Et en fait, on ne voit point que Gélimer 
disposât d'autres navires*; et d'ailleurs, même après le retour 
de l'escadre de Sardaigne, il ne semble en avoir tiré nul parti. 
Certes, le souvenir des victoires navales de Genséric hantait 
bien mal à propos l'esprit des conseillers de Justinien; pour 
rendre possible le retour de tels désastres, il eût fallu au 
royaume vandale d'Afrique d'autres ressources que les sien- 

1. Bell. Vand., p. 385. 

2. /d.,p. 391. 

3. ld., p. 361. 

4. ld., p. 408 :«ocvt\ tû <ttoXo). Cf. Pflugk-Harttung, /. c, p. 82-83. 



14 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

nés, et surtout d'autres hommes que ceux qui guidaient ses 
destinées. 

Il est incontestable en effet que le caractère de Gélimer, 
son étrange imprévoyance, sa rare indécision, contribuèrent 
singulièrement à l'heureux succès de l'expédition byzantine. 
Le roi barbare se laissa pleinement surprendre par le débar- 
quement de Bélisaire, et cela lorsqu'il avait — on Fa démontré 
péremptoirement 1 — toutes raisons d'attendre la prochaine 
ouverture des hostilités. Malgré cela, il ne prit nulle mesure, 
ni pour couvrira l'aide de la flotte les approches de l'Afrique, 
ni pour mettre Carthage, sa capitale, en état de défense, ni 
pour protéger à l'aide de l'armée de terre la côte contre un 
débarquement : il comptait que bien des mois passeraient 
encore avant l'arrivée de l'expédition byzantine 2 ; et en atten- 
dant, sa belle insouciance laissait aller les choses au hasard. 
A la veille même d'une lutte redoutable, il envoyait en Sar- 
daigne 5,000 hommes, l'élite de ses soldats, et cent vingt vais- 
seaux, toute sa flotte; à l'autre bout du royaume, il laissait les 
impériaux prendre pied en Tripolitaine, et d'avance, jugeant la 
partie perdue, s'inquiétait peu de tenter la reprise de cette pro- 
vince lointaine 3 ; et, tranquille sur l'avenir, il quittait Car- 
thage et la mer pour s'en aller passer la saison chaude dans la 
ville d'Hermiane en Byzacène*, à quatre jours de la côte, 
loin de toute nouvelle. Le débarquement inattendu de Béli- 
saire réveilla brusquement Gélimer; on verra plus tard qu'il 
ne sut pas mieux réparer les événements qu'il n'avait su les 
prévenir. 

Enfin la diplomatie byzantine avait gagné à sa cause une 
alliance aussi précieuse qu'imprévue : c'était celle d'Amala- 



1. Pflugk-Harttung, p. 80-82. 

2. Procope, Bell. Vand., p. 371. Il faut noter la valeur du terme : ev toutw 

3. ld., p. 361. 

4. Procope, Bell. Vand., p. 371, 383, dit Hermioue. C'est très probablement 
Hermiane, patrie de Facundus. Dans les listes épiscopales on trouve Yepi- 
scopus Hermianensis . 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 15 

sonthe qui gouvernait au nom de son fils Athalaric le royaume 
ostrogoth d'Italie. La mort du roi vandale Transamond, sui- 
vie bientôt de l'emprisonnement de sa veuve Amalafride, 
fille du grand Théodoric, et du massacre des Goths qui rac- 
compagnaient *, avaient rompu les relations amicales jadis 
formées entre les deux grands royaumes germaniques d'Occi- 
dent; depuis lors, la mort violente d'Amalafride, demeurée 
sans vengeance, avait exaspéré encore les ressentiments du 
gouvernement ostrogothique 2 ; il fut donc tout disposé à favo- 
riser l'expédition byzantine dirigée contre les Vandales. Les 
ports de la Sicile accueillirent la flotte de Justinien; l'armée 
put y faire des vivres et y acheter en abondance les chevaux 
nécessaires à la cavalerie ; le général y recueillit des informa- 
tions précieuses sur l'état du pays où il allait combattre, et ce 
n'est point tout à fait sans raison qu'Amalasonthe, quelques 
années plus tard, s'attribuait quelque part dans le succès des 
Byzantins 3 . Si l'on tient compte enfin des diversions heureu- 
ses qui avaient permis Foccupation de la Tripolitaine et le 
soulèvement de la Sardaigne 4 , on avouera que jamais les cir- 
constances n'auraient pu se rencontrer plus favorables. 



III 



Cependant ce fut un jour solennel, lorsque le 22 juin de 
l'année 533 l'expédition mit à la voile pour quitter Constanti- 
nople. L'empereur lui-même, des fenêtres du palais, présidait 
à la cérémonie; le patriarche de Byzance, environné de son 
clergé, était descendu sur le port pour appeler la bénédiction 
céleste sur les combattants de la pieuse entreprise, et bénir le 
chef et les soldats qui partaient pour cette sorte de croisade^. 

1. Bell. Vand., p. 349-350; Vict. Tonn., ami. 523 (p. 196-197). 

2. Cassiodore, Var., IX, i. 

3. Bell. Vand., p. 370, 371-372; Bell.Goth., éd. Bonn, t. II, p. 19 20. 

4. Bell. Vand., p. 357-358. 

5. Itf., p. 362. 



16 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

x^nxieusement, la superstitieuse population de la capitale 
commentait les menus incidents qui accompagnaient le départ 
et en tirait des présages sur le succès futur de la campagne. Il 
faut avouer que, malgré la pompe déployée, l'opinion publi- 
que n'était point exempte d'inquiétudes : beaucoup d'entre les 
assistants craignaient que, de cette flotte magnifique, per- 
sonne ne revînt jamais d'Afrique à Byzance 1 , et ceux qui par- 
taient n'étaient guère moins terrifiés. Si quelques-uns d'entre 
eux, et parmi les plus éclairés, se rassuraient à la pensée de 
quelque songe favorablement interprété 2 , la masse des soldats 
s'épouvantait de ce long voyage vers une terre lointaine, et 
beaucoup déclaraient tout net que, si la flotte vandale atta- 
quait l'escadre byzantine, ils ne résisteraient point, incapables 
de combattre à la fois l'ennemi et la mer 8 . Pourtant c'était 
une belle armée que Justinien embarquait pour l'Afrique. Elle 
comprenait 10,000 hommes d'infanterie et 5,000 à 6,000 
hommes de cavalerie pris en partie dans les rangs des légions, 
en plus grand nombre dans les contingents de fédérés 4 . La ca- 
valerie en particulier, qui allait jouer un si grand rôle dans les 
combats futurs, avait été composée avec un soin extrême : on y 
trouvait 400 soldats hérules, dont le courage égalait la disci- 
pline et la loyauté 6 ; 600 archers à cheval de race v hunnique, 
troupe légère destinée à éclairer l'armée 6 ; on y remarquait sur- 



1. Bçll. Vand., p. 361-362. 

2. ld., p. 363, où Procope raconte le rêve qui le détermina à suivre 
Rélisaire. 

3. ld., p. 370, 375. 

4. Jd.,p.358. Le chiffre de 5,000 cavaliers, indiqué à deux reprises par Pro- 
cope (p. 358 et 441) ne semble point pourtant comprendre certains auxiliaires 
barbares, qui accompagnèrent l'expédition. Dans le dénombrement de l'ar- 
mée d'Afrique (p. 359-360) l'historien, en effet, après avoir énuméré les corps 
de cavalerie formés de ^xp atc (otou et de édérés, nomme à part, et sous d'autres 
chefs, 400 Hérules et 600 archers huns, servant comme £u[x[xor/oc. Il est donc 
possible qu'on doive ajouter ce millier d'hommes aux 5,000 cavaliers mention- 
nés à la p. 358 comme recrutés sx te tfrpocTiwrwv xa\ cpoiôepaTwv, et majorer 
un peu en conséquence l'effectif de la cavalerie byzantine. 

5. ld., p. 360,427-428. 

6. ld., p. 360. 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 17 

tout un corps d'élite de 1,500 à 2,000 cavaliers cuirassés 1 , for- 
mant la garde de Bélisaire, et commandé par des officiers choi- 
sis appartenant à l'état-major du général 2 . A la tête de ces 
vieilles troupes aguerries par les longues années de la guerre 
perse 3 , se trouvaient des chefs éprouvés, connus pour leur bra- 
voure et leur grande expérience des choses militaires, et dont 
la plupart avaient déjà servi sous les ordres directs ou dans 
la maison même de Bélisaire 4 . Enfin le commandement supé- 
rieur était confié au meilleur général de l'empire, au vain- 
queur de Dara, à Bélisaire, qui portait le titre de magister mi- 
litum per Orient em" a ; pour adjoint — nous dirions pour chef 
d'état-major — il avait le domestique Solomon,dont le nom se 
rencontrera fréquemment dans l'histoire de l'Afrique byzan- 
tine, et autour de lui se pressait tout un état-major civil et 
militaire, où Ton doit une mention particulière au xapeBpoç 
Procope 6 , l'exact et fidèle historien de la campagne qui allait 
s'ouvrir. Cinq cents transports, manœuvres par 20,000 mate- 
lots, portaient l'armée, et une escadre, formée de quatre-vingt 
douze vaisseaux de guerre ou dromons montés par 2,000 ra- 
meurs, convoyait l'expédition 7 . 

De Byzance en Afrique, la navigation fut longue et pénible, 
marquée par d'interminables relâches et par de fréquents in- 
cidents, où se révélèrent tout d'abord quelques- uns des défauts 
d'administration ou de discipline dont les armées d'Afrique 
devaient tant de fois souffrir s . Non sans peine on gagna la 
Sicile : c'est ici que les dangers sérieux commençaient. Béli- 

1. Sur l'armement de ces troupes d'élite, Strategika de Maurice, I, 2, p. 20 
(éd. Scheffer, Upsal, 1664). 

2. Bell. Vand., p. 360. Ou obtient ainsi le total probable de cette troupe : à la 
journée de Decimum, il y a 300 uTOxa7ucn;ài à l'avant-garde (Bell. Vand., p. 381), 
800 en arrière (id., p. 389), d'autres avec Bélisaire (id., p. 388). Toute cette 
garde est comprise dans le total de 5,000 cavaliers (id., p. 441). 

3. Bell. Vand., p. 388. 

4. Id., p. 339. 

5. Cod. Just., I, 27, 2. 

6. Bell. Vand., p. 363, 370. 

7. Id., p. 360. 

8. Id., p. 367-369, 364. 

I. 2 



18 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

saire, en véritable homme de guerre, ne doutait point que la 
flotte vandale ne croisât dans le détroit, et sachant combien 
peu il pouvait compter sur ses troupes dans une telle conjonc- 
ture, il appréhendait fort une bataille navale : il ne s'inquié- 
tait guère moins des difficultés du débarquement sur une côte 
inconnue, sous les yeux d'une armée ennemie, dont il igno- 
rait la force et la tactique 1 : singulière ignorance, pour le 
dire en passant, chez un général qui comptait parmi ses offi- 
ciers des hommes qui avaient vécu à Carthage et à la cour 
des rois vandales 2 . La chance, qui tient une si grande place 
dans cette campagne d'Afrique, vint fort heureusement tirer 
Bélisaire d'embarras ; un hasard lui apprit que le passage 
était libre, que l'imprévoyance de Gélimer rendait le débar- 
quement facile :sans tarder, la flotte mit à la voile, et, passant 
au large de Malte, elle vint, deux jours après. mouiJler sur 
la côte d'Afrique, en face du promontoire désert de Caput 
Vada (auj. Ras Kaboudia) 3 . Il y avait trois mois que l'expé- 
tion avait quitté Constantinople (mi-sept. 533) *. 

C'était assurément un succès d'avoir atteint sans coup férir 
les rivages du royaume vandale; mais sur cette plage isolée 
où le hasard, plus que le choix, avait conduit la flotte byzantine, 
on se trouvait singulièrement éloigné du but essentiel de l'ex- 
pédition, plus de 200 kilomètres — neuf jours de route — sé- 
paraient Caput Vada de Carthage 5 . Aussi la plupart des géné- 
raux proposaient de reprendre la mer, et au lieu de débarquer 
l'armée sur une côte inhospitalière, où aucune place forte ne 
fournissait un soutien aux premières opérations de guerre, 
où les vivres semblaient rares, où l'eau manquait absolument, 
ils conseillaient d'aller mouiller dans le lac de Tunis pour 
attaquer directement la capitale : les amiraux, peu soucieux 



1. Bell. Vand., p. 369-370. 

2. ld., p. 431. 

3. Id., p. 372. 

4. ld., p. 377. 

■j. Procope, Bell. Vand., p. 372, dit cinq jours et, p. 374, neuf. Les itiné- 
raires donnent euviron 175 nulles (Tissot, Geo,?/', tie l 'Afrique romaine, II, 108 sq.) 



LA. CHUTE DU ROYAUME VANDALE 19 

d'exposer longtemps leur flotte sur une côte dangereuse, ou- 
verte à tous les vents et dépourvue d'abris, opinaient dans le 
même sens, insistant sur le danger de séparer l'armée de terre 
de l'escadre 1 . Bélisaire comprit mieux les nécessités de la 
situation; redoutant toujours l'apparition de la flotte vandale 
et les dangers d'une bataille navale, il refusa de perdre le bé- 
néfice déjà acquis d'un débarquement sans péril : d'ailleurs 
plus sûr de ses soldats et peut-être de lui-même dans une 
campagne continentale, il comptait en outre sur le désarroi 
où l'arrivée imprévue des Byzantins jetterait la défense, et 
sur l'appui que lui fourniraient les populations africaines. On 
se rendit aux raisons du général en chef, et bientôt les événe- 
ments se chargèrent de les justifier. 

Aux populations romaines d'Afrique, Bélisaire se présenta 
comme un libérateur : dans ses proclamations, il déclara hau- 
tement que la guerre n'avait d'autre objet que l'affranchisse- 
ment du pays, que l'empereur n'avait pris les armes que pour 
délivrer ses fidèles sujets, opprimés et persécutés par les Van- 
dales 2 . Pour se concilier plus efficacement encore la bienveil- 
lance des habitants, il veilla à maintenir dans son armée la 
plus stricte discipline: non seulement toute violence à l'égard 
des personnes fut sévèrement interdite, tout pillage des pro- 
priétés privées rigoureusement défendu, mais la maraude 
même, si fréquente dans les guerres africaines, fut punie des 
peines les plus dures : le soldat dut payer scrupuleusement 
toutes les fournitures que lui firent les indigènes s . Une si rare 
modération porta bien vite ses fruits. Les hautes classes de 
la société et en particulier le clergé catholique étaient d'avance 
acquis au parti byzantin 4 : la masse, agréablement surprise 
par la douceur des procédés de l'armée envahissante, suivit 
sans se faire prier l'exemple que lui donnaient ses chefs spi- 

1. Bell. Vand., p. 373-375. 

2. ld., p. 380, 394. 

3. ld., p. 378-379, 382, 394. Cf. Bell. Goth., p. 281-282. 

4. Vict. Tonn., ami. 533 (p. 198); Bell. Vand., p. 383. On le voit bien àSullee- 
um, où c'est le clergé et l'aristocratie locale qui font accueil aux Byzantins. 



20 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

rituels. Aussi la marche entre Caput Vada et Carthage fut-elle 
la plus aisée des promenades militaires. « Bélisaire, dit Pro- 
cope, s'était si fort concilié les Africains par sa douceur et son 
honnêteté qu'il semblait, durant toute la route, qu'on marchât 
en pays ami; les habitants ne s'enfuyaient point à l'approche 
des troupes, ils ne cachaient point ce qu'ils possédaient; au 
contraire, ils apportaient des vivres et fournissaient à discré- 
tion aux soldats tout ce qu'ils souhaitaient 1 . » Sans doute ces 
bonnes dispositions n'allaient point jusqu'à provoquer un sou- 
lèvement général en faveur de Byzance; les Romains d'Afri- 
que se contentaient d'ordinaire d'ouvrir les portes de leurs 
villes et d'en remettre solennellement les clefs à Bélisaire, 
mais c'était beaucoup déjà d'avoir assuré le ravitaillement 
des troupes, et le moindre succès devait rendre plus efficace 
encore la sympathie visible des populations . En fait, à mesure 
qu'on avançait, les manifestations devenaient plus auda- 
cieuses : un jour, c'était le chef du service des postes qui 
livrait tous ses chevaux au général byzantin, ôtant ainsi à 
Gélimer les moyens d'obtenir aisément des informations pré- 
cieuses 2 ; à l'approche de l'armée byzantine, Carthage s'agi- 
tait 3 , malgré les nombreux Vandales résidant dans la capitale ; 
la population brisait, à la vue de la flotte impériale, les chaînes 
de fer qui fermaient le port 4 ; à l'annonce du combat de Deci- 
mum, la grande ville illuminait, et pleine de joie ouvrait ses 
portes à l'armée libératrice 5 . Et pendant ce temps Gélimer, 
surpris par le débarquement inattendu des Byzantins, privé 
de l'élite de ses troupes détachée en Sardaigne, éloigné de sa 
capitale et des forces qui y étaient cantonnées, sans doute 
aussi déconcerté par l'abandon des populations romaines et 
la neutralité ambiguë des tribus indigènes, ne faisait rien 
pour entraver la marche de son heureux adversaire : et au 

1. Bell. Vand., p. 382. 

2. Id., p. 380. 

3. Id., p. 397-398. 

4. Id., p. 392. 

5. Id., p. 391. 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 21 

lieu d'employer sa brillante et mobile cavalerie à harceler 
l'armée byzantine, à entraver ses approvisionnements 1 , à la 
fatiguer par de constantes alertes, sans même s'inquiéter de 
faire réparer les fortifications de sa capitale 8 , il préparait le 
plan d'une grande bataille destinée à couvrir et à sauver Car- 
thage 3 , et sur cette carte il jouait la fortune du royaume van- 
dale. 

Dans ces conditions et contre un tel adversaire, la guerre 
ne pouvait être fort longue : trois mois suffirent à décider les 
destinées de l'Afrique 4 . Il n'est point nécessaire de raconter 
ici les détails de cette rapide campagne, et de résumer à nou- 
veau le récit, bien des fois commenté, de Procope; il suffira 
d'en noter les faits essentiels ou particulièrement significatifs. 
Bélisaire était encore à 45 kilomètres environ de Carthage, 
lorsque les éclaireurs vandales prirent le contact avec l'ar- 
rière-garde byzantine 3 ; pendant quatre jours les deux armées 
continuèrent lentement leur marche, s'avançant parallèlement 
l'une à l'autre vers la position choisie par Gélimer pour ris- 
quer le combat décisif. La bataille se livra à Decimum, la veille 
de la fête de saint Gyprien 6 (13 septembre 533) : en un jour 
elle mit à néant toutes les savantes combinaisons du roi van- 
dale 7 . Au lieu de l'action commune et foudroyante qui devait 
broyer dans un étau les soldats de Bélisaire, le combat se frac- 
tionna en une série d'engagements isolés, où apparurent à 
plein les faiblesses de Farmée vandale et l'incapacité de son 
chef : tandis que l'un des lieutenants de Gélimer s'engageait 
trop tôt et sans forces suffisantes, le roi lui-même, réglant mal 
sa route, attaquait les Byzantins de front au lieu de tomber à 

i. Cf. Bell. Vand., p. 412, où l'on voit les Vandales craindre de ravager le 
pays. 

2. Id., p. 397. 

3. 7rf.,p. 383. 

4. Id., p. 423. 

5. Id., p. 382-383. 

6. Id., p. 398. Sur la date, cf. Papencordl, Gesch. der Vandalen, 152, cote 1. 

7. Sur la bataille, cf. Bell. Vand., p. 384-391 ; Pflngk-HarttuDg, l. c, 84-89 
Tissot, /. e.,11, 115-124. 



22 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Timproviste sur leurs derrières; par surcroît, Gélimer, alors 
que l'affaire n'était point encore totalement compromise, lais- 
sait passer le moment de forcer la victoire 1 , et parmi ces mou- 
vements décousus, mal concertés, la cavalerie byzantine, 
malgré les imprudences de ses chefs, malgré des échecs par- 
tiels, n'eut point de peine à rompre les lignes peu solides des 
escadrons vandales. 

La victoire de Decimum ouvrait la route de Carthage : Géli- 
mer, en effet, à l'exemple de ses prédécesseurs, s'était peu sou- 
cié de tenir en état les fortifications de sa capitale et n'y pou- 
vait maintenant trouver un asile ; incapable d'ailleurs, avec ses 
cavaliers en déroute, d'Opposer derrière des murs à demi rui- 
nés une sérieuse résistance, il s'était, après la défaite, enfui 
par la route de Numidie 2 . Bélisaire ne l'y poursuivit point et 
marcha droit sur Carthage; en même temps, la flotte byzantine, 
qui avait doublé le promontoire d'Hermès, apparaissait dans 
le golfe de Tunis 3 . Attaquée par terre et par mer, n'ayant 
qu'une faible garnison, affolée par la nouvelle du désastre 4 et 
complètement perdue au milieu d'une population soulevée en 
faveur des Byzantins 5 , la grande ville ouvrit avec enthou- 
siasme ses portes au vainqueur. L'occupation s'en fit avec un 
ordre et une discipline remarquables : « Bélisaire, dit Pro- 
cope, maintint si bien ses soldats dans le devoir, qu'on ne 
constata aucune menace, aucun acte de violence, et que la vie 
habituelle de la cité poursuivit son cours sans être troublée: 
dans cette ville prise, qui venait de changer de régime et de 
maître, les boutiques restèrent ouvertes comme d'ordinaire, 
et les soldats, achetant au marché les vivres dont ils avaient 
besoin, demeurèrent en absolue tranquillité 6 . » Au nom de 
l'empereur, Bélisaire prit possession du palais de Gélimer 

1. Bell. Vand., p. 390. 

2. Id., p. 391. 

3. Id., p. 393-394. 

4. Id., p. 391. 

.;. Id., p. 391-392. 
6. Id., p. 396. 



LA CIÏUTE DU ROYAUME VANDALE 23 

et s'assit sur le trône du roi vandale 1 , et le soir, il invita à sa 
table l'état-major de l'armée victorieuse. Détail assez piquant, 
le dîner était celui-là même qu'on avait préparé le jour précé- 
dent pour fêter le retour triomphant de Gélimer; à la veille de 
la bataille suprême, au lieu de réparer les brèches des mu- 
railles de Carthage, les Vandales, dans leur orgueilleuse im- 
prévoyance, escomptaient le succès et ordonnaient un somp- 
tueux festin pour leur roi sûrement vainqueur 2 . 

La chute de la capitale vandale était un événement de la 
plus haute importance. Elle donnait à l'armée byzantine le 
point d'appui qui lui avait manqué jusqu'alors, une excellente 
base d'opérations pour les mouvements militaires ultérieurs, 
une solide place d'armes en cas de revers momentanés. Aussi 
le premier soin de Bélisaire fut-il de remettre la forteresse 
en état de défense. Les brèches furent réparées, les murs con- 
solidés, un large fossé bordé d'une palissade vint renforcer 
encore les moyens de résistance 3 , et, assez vite, la ville reprît 
l'aspect d'une citadelle imposante. A d'autres égards encore, 
l'occupation de Carthage n'était point inutile : à l'entrée de la 
mauvaise saison 4 , elle fournissait à la flotte byzantine un port 
sûr et bien abrité ; elle assurait les communications faciles de 
l'armée avec Constantinople ; mais surtout elle augmentait 
d'une manière incomparable le prestige de l'armée impériale. 

Les populations romaines, on l'a vu, n'avaient pas attendu 
la victoire pour se déclarer; le succès remporté décida de 
l'attitude des Maures. A la nouvelle de la bataille de Deci- 
mum et de la chute de la capitale vandale, les grands chefs 
des tribus sortirent de leur neutralité. De la Byzacène, de la 
Numidie, de la lointaine Maurétanie même, ils envoyèrent des 
ambassades au général byzantin, chargées d'apporter leur 
hommage et de promettre leur alliance au représentant de 

1. Bell. Vand., p. 394. 

2. Id., p. 395-396. 

3. Id., p. 396, 403. C'était la seule place que u'eût point rasée Gensérïc {id., 
p. 333). 

4. Id., p. 393. 



24 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Justinien; ils demandaient en échange une nouvelle et solen- 
nelle investiture de leurs commandements 1 . Bélisaire ne la 
refusa point; il en renforça l'effet par de larges distributions 
d'argent, et assuré ainsi, sinon du concours, du moins de la 
neutralité des indigènes, il revint à Gélimer. 

Le roi vandale, réfugié dans les grandes plaines de Bulla 
Regia, l'actuelle Dakhla des Ouled bou Salem, s'appliquait à 
reformer ses forces. Comprenant un peu tard son imprudence 
de Decimum, il s'efforçait à prix d'or de soulever les campa- 
gnes contre l'envahisseur et d'organiser une guerre de parti- 
sans 2 ; il tâchait, pour rendre quelque prestige à ses armes et 
quelque confiance à ses soldats, de surprendre et d'enlever les 
détachements byzantins envoyés en reconnaissance 3 ; en toute 
hâte, il rappelait de Sardaigne l'armée dont l'absence lui avait 
été si fatale 4 , et avec ses troupes reconstituées, grossies de 
quelques tribus indigènes déclarées en sa faveur 5 , il marcha sur 
Carthage. Les murailles, incomplètement réparées encore 6 , 
semblaient rendre facile une attaque de vive force; mais, pour 
la tenter, il eût fallu à Gélimer autre chose qu'un corps de ca- 
valerie. Aussi dut-il se contenter de bloquer la ville, coupant 
le grand aqueduc qui lui fournissait l'eau, occupant les routes 
par où lui arrivaient les vivres 7 ; en même temps il entamait 
dans la cité et jusque dans l'armée byzantine des négociations 
secrètes, comptant qu'à défaut des armes, la trahison lui ren- 
drait son royaume 8 . L'énergique habileté de Bélisaire déjoua 
toutes ses tentatives : son prudent sang-froid ne demeura pas 
moins impassible aux bravades par lesquelles Gélimer tâchait 
de l'attirer hors des murs en une décisive bataille. Patiem- 
ment, le général byzantin attendait son heure; enfin, vers le 

1. Bell. Vand., p. 406-407. 
1. Id., p. 401. 

3. Id., p. 401-403. 

4. Id., p. 407-408. 

5. Id., p. 406. 

6. Id., p. 412-413. 

7. Id., p. 412. 

8. Id., p. 412-413. 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 25 

milieu de décembre, trois mois environ après la journée de 
Decimum, il se décida à marcher à l'ennemi. 

Gélimer et son peuple, car les Vandales traînaient à leur 
suite leurs femmes, leurs enfants, leurs trésors 1 , étaient éta- 
blis à Tricamarum, à 30 kilomètres environ de Carthage, 
dans une position protégée par une petite rivière 2 ; mais avec 
leur imprévoyance ordinaire, les barbares avaient négligé de 
fortifier leur camp 3 , comptant que leur bravoure et leurs vail- 
lantes épées suffiraient à gagner la bataille. Mais cette fois 
encore, comme à Décimum, ils commirent fautes sur fautes 4 . 
Au lieu de profiter de leur supériorité numérique et de la mo- 
bilité de leur cavalerie pour harceler, fatiguer, envelopper les 
escadrons impériaux, ils restèrent sur la défensive derrière le 
ruisseau qui les protégeait : par trois fois, ils reçurent sur la 
pointe de leurs glaives et brisèrent la charge des cataphrac- 
taires byzantins ; mais épuisés par cette vigoureuse résistance, 
privés de leurs principaux chefs, ils laissèrent enfoncer leur 
centre à une dernière attaque, et en déroute ils se rejetèrent 
sur leur camp. Cette fois encore, la cavalerie byzantine avait, 
comme à Decimum, été seule à combattre 5 ; Finfanterie parut 
vers le soir, juste à point pour enlever presque sans combat le 
camp vandale. Ce fut le signal de la déroute suprême. Géli- 
mer, affolé, sentant que tout était perdu, sauta à cheval 
et s'enfuit avec quelques fidèles, sans laisser un ordre, sans 
s'inquiéter de ce que deviendrait son peuple 6 , et pendant que 
les siens tombaient aux mains du vainqueur, pendant que 
l'armée grecque, grisée de ses succès, ne songeait qu'à mettre 
au pillage les trésors livrés à son avidité 7 , alors que le moin- 
dre retour offensif eût suffi à balayer ces troupes disloquées 



1. Bell. Vand., p. 416, 422-423. 

2. Id., p. 416. 

3. Id., p. 416. 

4. Cf. Bell. Vand., p. 420-422; Pflugk-Harttung, l. c, 92-95. 

5. Bell. Vand., p. 391, 422. 

6. Id., p. 422. 

1. Id., p. 423, 424. 



2G HISTOIRE DE LA DOMINATON BYZANTINE EN AFRIQUE 

qui n'écoutaient plus leurs chefs 1 , Gélimer galopait dans la 
nuit sur la route de Numidie. Le royaume vandale n'existait 
plus. 

On sait la suite des événements. Pendant que le roi bar- 
bare, poursuivi par la cavalerie grecque, allait chercher un 
asile chez les Maures du mont Pappua 2 , le reste de ses Etats, 
sa forte ville d'Hippone, ses trésors, tombaient 'successive- 
ment aux mains de Bélisaire 3 . Lui-même, bloqué dans sa 
retraite par un détachement byzantin, passa trois mois à 
souffrir le froid, la faim, la misère, sans que son orgueil royal 
put se résoudre à accepter les propositions que lui faisait 
transmettre le général de Justinien 4 . A la fin de l'hiver, pour- 
tant, craignant de voir forcer son dernier asile, touché sur- 
tout des privations sans nombre que son obstination imposait 
à son entourage, il céda à sa destinée et se remit aux mains 
de Bélisaire 5 , moyennant promesse de la vie sauve et d'un 
traitement honorable (mars 534). Le représentant de l'empe- 
reur promit avec empressement tout ce qu'exigeait le roi dé- 
chu : assurément, Gélimer vaincu n'était plus guère redou- 
table; mais sa prise était le symbole vivant de la ruine de 
l'empire vandale, et elle semblait le gage assuré de la sou- 
mission totale de l'Afrique. 



IV 



Pourtant, malgré la rapidité et les triomphants succès de 
cette campagne, c'était une assez médiocre armée que celle 
de Bélisaire, et bien faite pour inquiéter le général chargé de 
la conduire. Sans doute, ces vieilles troupes étaient capables 
de se battre avec courage 6 , encore qu'on les voie parfois, 

{.Bell. Vand., p. 424. 

2. ld., p. 427. 

3. Id., p. 427, 428-429. 

4. ld., p. 427-428, 433-438. 

5. Id., p. 438-440. 

6. ld., p. 401-402. 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 27 

prises de panique subite, se débander presque sans combat 
sous une charge énergique de l'ennemi 1 ; mais, à coup sûr, 
elles étaient animées d'un singulier esprit d'indiscipline. 
Constamment l'armée et la flotte discutaient les ordres don- 
nés par les chefs; les troupes de terre déclaraient tout net 
qu'elles ne combattraient pas dans une bataille navale 2 ; les 
équipages de l'escadre refusaient d'obéir aux instructions lais- 
sées par Bélisaire, et obligeaient leurs amiraux à contrevenir 
aux volontés formelles du général en chef 3 . Les fédérés sur- 
tout se faisaient remarquer par leurs exigences, se considérant 
comme les alliés plutôt que comme les soldats de l'empereur; 
fiers des privilèges particuliers qui leur étaient concédés 4 , 
ils prétendaient être affranchis des règles de la discipline 
commune et uniquement traités selon les usages de leur pa- 
trie barbare 5 ; et à leur exemple, le reste de l'armée réclamait 
le bénéfice d'une absolue impunité. Habitués d'ailleurs à pen- 
ser que la guerre doit nourrir la guerre, tous ces hommes 
avaient le butin pour préoccupation principale, et comptaient 
bien en Afrique se conduire comme en pays conquis. A peine 
débarqués, ils se répandirent dans la campagne pour marau- 
der 6 , et Bélisaire eut tout le mal du monde à leur imposer 
cette modération qu'admire tant Procope : encore il n'y réus- 
sit qu'à grand renfort de précautions prudentes et d'insistances 
répétées 7 , et malgré ses efforts, il ne pût entièrement préser- 
ver Carthage du pillage 8 . Avec ces rudes guerriers, avides de 
vin \ d'or et de femmes 10 , chaque jour il fallait craindre une 
incartade nouvelle; et jusque sous les yeux de l'ennemi, Fi- 

i. Bell. Vand., p. 389-390. 
2. ld., p. 370, 375. 
3.1d., p. 393. 

4. ld., p. 386. 

5. Id., p. 364. 

6. Id., p. 378. 

7. Id., p. 391-392, 394. 

8. Id., p. 394. 

9. Id., p. 364, 426-427. 

10. Id., p. 424. 



28 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

vresse ou l'amour du gain leur faisaient sans cesse oublier la 
discipline. La trahison même ne les trouvait point inaccessi- 
bles. Parmi les fédérés, beaucoup étaient prêts à se vendre 
au plus offrant 1 , et au lieu de réprimer ces intrigues par un 
châtiment exemplaire, Bélisaire était obligé de négocier et 
de transiger avec les rebelles 2 . Parmi les officiers mêmes, 
beaucoup ne valaient pas mieux que les soldats; les uns déso- 
béissaient ouvertement et sans s'inquiéter ni des instructions 
reçues ni du reste de l'armée, s'engagaient témérairement 
dans les entreprises les plus imprudentes 3 ; d'autres autori- 
sent le pillage et y participent et refusent de rendre gorge 
malgré les ordres formels de Bélisaire 4 ; ceux-ci sont ivres 
quand il faut marcher en avant 5 ; ceux-là discutent quand on 
devrait combattre 6 , d'autres prêtent l'oreille aux propositions 
de Gélimer 7 ; tous enfin se jalousent les uns les autres, et 
jusque dans l'entourage du commandant en chef, de miséra- 
bles rivalités apparaissent. Après la victoire de Tricamarum 
il se trouva des officiers pour dénoncer Bélisaire à Constan- 
tinople, et, afin de le discréditer aux yeux de Justinien, on 
lança contre lui l'accusation calomnieuse, mais si souvent fa- 
tale, d'aspirer à revêtir la pourpre impériale 8 . 

Aussi voyez les faits : à la journée de Decimum, Pavant- 
garde byzantine, après un premier engagement, se lance en 
une poursuite folle sur les traces des Vandales, et, sans se 
préoccuper de sa faiblesse numérique, sans s'inquiéter de l'ar- 
mée dont elle doit éclairer la route, sans même prévenir Béli- 
saire, elle poursuit sa course durant treize kilomètres jusque 
sous les murs de Carthage 9 . Le même jour, sous les charges 

1. Bell. Vand., p. 412. 

2. Id., p. 413. 

3. Id., p. 393-394, 385-386. 

4. Id., p. 395. 

5. Id., p. 426-427. 

6. Id., p. 389. 

7. Id., p. 412. 

8. Id., p. 441. 

9. Id., p. 385-386. 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 29 

des Vandales, les fédérés se laissent enfoncer ; pris de panique, 
ils entraînent dans leur déroute un corps de huit cents cata- 
phractaires et un bon tiers de la cavalerie byzantine, bousculé 
presque sans avoir combattu, se replie en désordre et manque 
de compromettre lajournée 1 . A la bataille de Tricamarum, les 
faits sont plus graves et plus significatifs encore : pendant 
l'engagement, les auxiliaires huns se rangent à l'écart et 
s'abstiennent de combattre, attendant que la fortune se soit 
dessinée pour prendre le parti du vainqueur 2 ; après le com- 
bat, l'armée tout entière se disperse pour piller, et, jusqu'au 
matin, c'est un désordre indescriptible, où la voix des chefs 
n'est plus entendue, où la discipline n'est plus respectée, où 
le soldat grisé par les richesses qui s'offrent à ses yeux ne 
songe qu'à faire du butin et à revenir bien vite le mettre 
en sûreté à Garthage 3 . Et les troupes d'élite mêmes, et la 
garde personnelle du général suivent l'exemple : en un clin 
d'œil, l'armée victorieuse s'évapore et durant toute la nuit, 
Bélisaire, demeuré presque seul, ne sait comment faire pour 
rallier ses soldats*. Pourtant l'auteur anonyme du traité de la 
Tactique avait pris soin d'apprendre aux officiers byzantins, 
comment, en négligeant la poursuite pour le butin, on s'ex- 
pose à changer une victoire en défaite 3 , et Procope lui-même 
est obligé d'avouer que par deux fois, à Decimum comme à 
Tricamarum, quelque décision de la part de Gélimer eût 
amené sans nul doute un irréparable désastre. « Pourquoi 
Gélimer, dit-il, ayant la victoire en main, la laissa volontaire- 
ment échapper, c'est ce que je ne puis expliquer. Assurément, 
s'il avait poursuivi les fuyards, Bélisaire lui-même n'eût pu 



1. Bell. Vand., p. 389-390. 

2. Id., p. 416, 420-421. 

3. Id., p. 423-424. 

4. Id., p. 425. La môme chose se produira plus tard à la journée de Cellas 
Vatari (id., p. 489-490.) 

5. Traité de la Tactique (éd. Kôchly et Riistow, Gviech. Kriegsschriftsteller, 
t. II, 2 Abt. Leipzig, 1855), XL, 7. Cf. Strategika de Maurice, Vil, 15, p. 146- 
147; Vil, 17, p. 171-172; VIII, 2, p. 197 



30 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

soutenir le choc, et nos affaires étaient perdues 1 . » Voilà 
pour Decimum : et, après avoir raconté lajournée de Trica- 
marum, l'historien ajoute : « Si à ce moment (durant le pil- 
lage) le moindre incident s'était produit, pas un seul des 
Romains n'eût échappé 2 . » Et pour rendre compte de ces 
chances inouïes, Procope ne trouve d'autre explication que la 
volonté de Dieu, qui trouble la raison de ceux qu'il veut 
perdre : Quos ouït perdere Jupiter dementat. 

Ce fut donc moins la valeur des troupes byzantines que l'é- 
trange impéritie de leurs adversaires qui fit le succès de la 
campagne. La stratégie même de Bélisaire fut loin d'être irré- 
prochable 3 . Sans doute il faut louer le général byzantin de la 
décision avec laquelle, malgré l'opposition unanime de son 
conseil, il débarqua à Caput Vada, de l'intelligence qui lui fit 
comprendre l'importance d'une marche immédiate sur Car- 
thage, du soin qu'il prit, après la chute de la capitale, d'en 
faire sans tarder une imprenable forteresse. Il n'est pas moins 
vrai qu'il commit plus d'une dangereuse imprudence. Per- 
suadé qu'il rencontrerait l'ennemi en avant de Carthage, il 
marcha pendant près de dix jours, sans se douter que la prin- 
cipale armée vandale le suivait par derrière 4 ; et alors même 
que, bien tardivement, ses éclaireurs eurent pris le contact 
avec les coureurs de Gélimer, il ne semble pas un seul instant 
avoir deviné le plan du roi barbare. A la journée de Deci- 
mum, il laissa en arrière son infanterie, l'exposant, si Gélimer 
avait bien calculé sa route, à recevoir en queue et toute seule 
le choc des escadrons ennemis 5 ; lui-même, avec sa cavalerie, 
se porta à plus de cinq kilomètres en avant, sans réfléchir qu'une 
attaque un peu audacieuse pouvait le couper de ses troupes 
de pied, et que le corps qu'il commandait, rejeté sur le défilé 
de Decimum, courait risque d'être écrasé entre les troupes 

i. Bell. Vand., p. 390. 

2. id.,p. 424. 

3. Cf. sur l'homme, Procope, Bell. Goth., p. 280 sq. 

4. Bell. Vand., p. 383. 

5. Id., p. 387-388. 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 31 

royales et la garnison vandale de Cartilage 1 . Dans les deux 
batailles qu'il livra, les deux fois il se laissa à peu près sur- 
prendre 2 ; au lieu de choisir son heure, il dut accepter un 
combat qu'il n'attendait pas, et chaque fois il avait réglé si 
singulièrement sa marche que jamais son infanterie ne put 
arriver à temps sur Je champ de bataille, et que sa seule ca- 
valerie dut supporter tout l'effort de la lutte 3 . De même, par 
les instructions qu'il donna à sa flotte, il risqua d'exposer ses 
navires à une totale destruction, et il est étrange, lorsque 
chaque matelot prévoyait les périls de la tempête d'équinoxe 
prochaine, que seul le général ait ignoré ou oublié un aussi 
grave danger 4 . Mais telle fut dans cette guerre la bonne for- 
tune de Bélisaire que ses pires imprudences demeurèrent sans 
conséquences, que tout le servit à souhait, jusqu'aux rébel- 
lions de ses soldats. C'est la révolte de ses matelots qui sauva 
sa flotte delà tempête 3 ; c'est la désobéissance d'un officier 
qui assura l'occupation du port de Carthage 6 , mais surtout 
il dut sa victoire à l'incapacité et à la molle indécision de 
Gélimer. Le roi vandale, que son peuple regardait comme 
le plus valeureux guerrier de son temps 7 , s'abandonna sans 
résistance aux coups de la fortune. ADecimumil laissa passer 
le moment décisif, où il pouvait écraser sans peine la cavalerie 
byzantine à demi rompue 8 ; à Tricamarum, à l'instant où il 
crut voir la partie définitivement perdue, il s'enfuit sans lais- 
ser un ordre, sans tenter de rallier ses escadrons, sans essayer 
un retour offensif qui pouvait lui rendre la victoire 9 . 

Avec sa nombreuse et légère cavalerie, il aurait pu, comme 
le firent plus tard les tribus indigènes, organiser contre les 

1. Cf. Pfiugk-Harttung, p. 46. 

2. Bell. Vand., p. 387 : tcov yeyovoxcov o-jô' otioOv 7î£itu<y(xévo'.. Cf* 420. 

3. Id., p. 388, 420. 

4. Id., p. 393, 384. 

5. Id., p. 393, 

6. Id., p. 393-394. 

7. Id., p. 350. 

8. Id., p. 390. 

9. /o?., p. 422, 424. 



32 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Byzantins une redoutable guerre de partisans, les fatiguer par 
une masse de petits combats, couper leurs communications et 
leurs vivres, les attirer à sa suite dans l'intérieur du pays et 
les épuiser en détail * ; au lieu de cela, il aima mieux risquer 
deux grandes batailles, où d'ailleurs il ne semble guère avoir 
bien vaillamment payé de sa personne. Le dernier roi vandale 
apparaît dans Procope comme une nature indécise et molle, 
nerveuse et sentimentale, sans fermeté et sans résistance 2 : 
à Decimum, il perd son temps à pleurer sur le cadavre de son 
frère mort et à lui rendre les honneurs funèbres, en face de 
l'ennemi 3 : dans les plaines de Bulla, lorsque l'armée de Sar- 
daigne vient rejoindre les troupes du roi vaincu, sans un mot, 
il se jette en pleurant dans les bras de son frère, et dans une 
scène d'ailleurs singulièrement dramatique, il épuise jusqu'à 
la lie l'amère volupté des larmes 4 . Lorsque, après la défaite 
de Tricamarum, l'âpre poursuite des Byzantins l'a contraint à 
chercher un refuge parmi les Maures du mont Pappua, au lieu 
de s'ouvrir, l'épée à la main, un passage à travers les soldats 
qui bloquent sa retraite, il reste inactif, souffrant le froid, la 
faim et la misère, s'étudiant lui-même et se complaisant à 
mettre en vers ses malheurs 5 ; et après avoir courageusement 
supporté les privations, après avoir repoussé non sans hauteur 
les propositions qui lui sont faites, tout à coup, sur un inci- 
dent qui touche sa sensibilité et son cœur 6 , ses nerfs s'émeu- 
vent, son ressort s'abat et il se remet aux mains de Bélisaire. 
Devant le général byzantin, et jusque devant l'empereur, il 
gardera une attitude étrange et un peu apprêtée de philosophe 
ironique et revenu de tout, qui sait la vanité des choses hu- 
maines et se complaît à en admirer en lui-même un exemple 
particulièrement mémorable 1 . 

i. Cf. Pûugk-Harttung, l. c, p. 95. 

2. Cf. Daim, l. c, p. 179-180. 

3. Bell. Vand., p. 390-391. 

4. Id.. p. 408-409. 

5. Id., p. 437-438. 

6. Id., p. 438-439. 

7. Id., p. 440, 446. 



LA CHUTE DU ROYAUME VANDALE 



33 



En terminant le récit de la guerre vandale, Procope n'essaie 
point de dissimuler Fétonnement que lui inspire le merveilleux 
succès de cette campagne : « En tout temps, bien des entre- 
prises ont réussi au delà de toute espérance, et il en sera ainsi, 
tant que les conditions de l'humanité demeureront les mêmes. 
Bien des choses qui semblaient impossibles se sont réalisées : 
pourtant je ne sais point s'il y eût jamais événement plus mer- 
veilleux que de voir un grand empire, puissant en richesses et 
en soldats, renversé en si peu de temps par une armée de cinq 
mille hommes, qui n'avaient pas même un port pour aborder 1 . » 
Certes peu d'États se sont écroulés d'une chute plus complète 
et plus prompte : en trois mois quelques régiments de cavale- 
rie avaient détruit le royaume de Genséric. 



1. Bell. Vand., p. 441. 



CHAPITRE II 



l'afrique au lendemain de la conquête byzantine 



Deux batailles et une campagne de quelques mois avaient 
suffi à décider du sort du royaume vandale : du coup, on crut 
l'Afrique conquise et replacée tout entière sous la domination 
romaine. Dès Je mois de décembre 533, à la nouvelle de la 
prise de Carlhage, Justinien proclamait en termes magnifiques 
que « toute la Libye était réunie à l'empire » *; en avril 534, 
après la victoire de Tricamarum, il déclarait pompeusement 
que « Dieu, par sa miséricorde, venait de remettre entre ses 
mains l'Afrique et toutes ses provinces » 2 , et, presque émer- 
veillé lui-même de la rapidité inattendue de la conquête, il se 
répandait en actions de grâces et remerciait la Providence de 
l'avoir choisi, « lui, le plus humble de ses serviteurs », pour 
être le vengeur de l'Église et le libérateur des peuples 3 . Sans 
doute, on prévoyait bien que pour achever la soumission de 
la province, pour la reconstituer dans son intégrité, telle que 
l'avait connue et possédée l'empire romain, il faudrait soute- 
nir quelques luttes encore et vaincre quelques résistances; 
mais Justinien se persuadait que quelques courtes semaines 
suffiraient à rétablir en Afrique la paix et la sécurité sous son 
règne très glorieux *. Et tout heureux de montrer à ses nou- 
veaux sujets la différence qui existait entre « la captivité si 

1. De confect. Digest., 23; Cod. Just., I, 17, 2, 1 et 24. 

2. Cod. Just., 1, 27, 1, 7. 

3. Id., I, 27, 1, 1, 5. 

4. W., I, 27, 2, 4 b. 



L'AFRIQUE AU LENDEMAIN DE LA CONQUÊTE BYZANTINE 35 

dure et le joug- barbare » qu'ils avaient connus et cette liberté 
toute neuve que leur apportait la domination byzantine ', dès 
le mois d'avril 534, avant même que la soumission de Gélimer 
fût connue à Byzance, il prenait les mesures nécessaires pour 
la réorganisation complète, administrative, financière, mili- 
taire, de ses nouvelles provinces. Malheureusement, entre les 
séduisantes illusions de l'optimisme impérial et la "réalité des 
choses, il y avait quelque différence; on le voit bien en étu- 
diant l'état du pays au lendemain de la chute du royaume van- 
dale. 



I 



Tout d'abord, et malgré les affirmations impériales, il s'en 
fallait de tout que l'Afrique fût pleinement reconquise. Assu- 
rément, la campagne de Bélisaire avait soumis aux Byzantins 
la Proconsulaire tout entière et une grande partie de la Byza- 
cène; assurément, le reste de cette région semble avoir été 
presque immédiatement occupé jusqu'à Thelepte et Capsa et 
jusqu'aux frontières de la ïripolitaine 2 ; dans cette dernière 
province aussi, l'autorité impériale paraît avoir été restau- 
rée 3 . Mais à mesure qu'on s'avançait vers l'ouest, la paci- 
fication devenait plus imparfaite. Près des deux tiers de la Nu- 
midie échappaient à la domination grecque : si, du côté de 
l'occident, elle atteignait la région de Gonstantine 4 , vers le 
sud, elle ne dépassait point la lisière septentrionale des hauts 
plateaux : de ce côté, la ligne des places fortes qui, entre le 
Kef et la vallée du Roummel, protègent la grande route de 
Carthage à Cirta — je veux dire les citadelles de Tagoura, de 
Madaure, de ïipasa, de Gadiaufala, d'Ad Centenarium, de 
Tigisis — détermine assez exactement la première étape de 

1. Cod. Just., I, 27, 1, 8. 

2. Cela ressort de Cod. Just., I, 27, 2,1 a et de Procope, Bell. Vand., p. 431. 

3. Procope, Bell. Vand., p. 361, 431. 

4. Cod. Just., I, 27, 2, 1 a. 



36 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

l'occupation byzantine, et l'on voit pour quelles raisons Jus- 
tinien, malgré ses déclarations magnifiques, s'est contenté de 
fixer à Constantine la résidence du duc de Numidie; les pro- 
grès de la conquête étaient encore à ce moment fort limités 
dans cette partie de l'Afrique '. Quant aux trois Maurétanies, 
Sitifienne, Césarienne, Tingitane, elles n'existaient pour ainsi 
dire que sur le papier et restaient tout entières à soumettre. 
A la vérité, la flotte byzantine avait occupé sans peine un cer- 
tain nombre de places de la côte, probablement Igilgilis (Dji- 
djelli) et Saldae (Bougie) 2 dans la Maurétanie Sitifienne, et 
certainement Caesarea (Gherchel) dans la Césarienne 3 , et 
poussantmême jusqu'aux colonnes d'Hercule, les Grecs avaient 

délogé les Wisigoths de la ville de Septem en Tingitane et 
jeté une garnison dans cette importante forteresse 4 ; mais 
tous ces postes étaient comme isolés au milieu d'un pays 
pleinement insoumis et ne communiquaient que par mer avec 
les possessions proprement byzantines 5 . Sans doute encore, la 
supériorité de la marine impériale avait permis la prompte 
occupation de la Corse, de la Sardaigne, des îles Baléares 6 ; 
et, en fait, au mois d'avril 534, Bélisaire pouvait se flatter 
d'avoir, comme il le souhaitait, réoccupé au nom de l'empire 
tout le territoire jadis possédé par les rois vandales 7 : mais 
depuis longtemps le royaume fondé par Genséric ne compre- 
nait plus qu'une portion de l'Afrique. 

II 

Du moins, le gouvernement byzantin avait-il quelques 

î. Voir la démonstration de ce fait, tirée de la date de ces diverses forteres- 
ses, dans mon Rapport sur deux missions en Afrique, p. 65-66. 

2. Mommsen, C. 1. L., VIII, p. xvu. 

3. Procope, Bell. Vand., p. 430; Cod. Just., I, 27, 2, 1 a. 

4. Procope, Bell. Vand., p. 430; Isidore, Hist. Gothorum (éd. Mommsen), 
p. 284. 

5. Bell. Vand., p. 501. 

6. M., p. 430-431. 
l.Id., p. 429-430. 



L'AFRIQUE AU LENDEMAIN DE LA CONQUÊTE BYZANTINE 37 

chances de dominer paisiblement le pays déjà reconquis, d'oc- 
cuper rapidement et aisément le reste? Pour assurer dans la 
nouvelle province l'autorité impériale, Bélisaire, en vertu des 
pouvoirs absolus que lui avait délégués Justinien, prit une 
série de prudentes mesures, bientôt ratifiées et complétées 
par les ordres venus de Constantinople. Tout d'abord, il im- 
portait de régler le sort des vaincus : pendant la guerre, le 
général byzantin avait traité avec douceur les Vandales qui 
avaient consenti à faire leur soumission ; il leur avait promis 
la vie sauve, et, se contentant de les désarmer, il les avait, 
sous bonne garde, internés à Cartbage '. Mais une fois la cam- 
pagne finie, il sembla impossible de laisser dans le pays ce 
dangereux ferment de révoltes futures : Bélisaire se décida, 
à la fois pour débarrasser la province et pour parer de leur 
présence son cortège triomphal, à faire transporter en Orient 
l'élite des chefs et de l'armée vandales 2 . Ces émigrés furent 
incorporés dans les troupes impériales; quelques-uns restèrent 
à Constantinople et servirent dans la garde de Bélisaire 3 ; les 
autres formèrent cinq régiments de cavalerie qu'on cantonna 
sur la frontière de Perse, et auxquels l'empereur accorda, 
pour flatter leur orgueil, le surnom de Vandali Justiniani*. 
Toutefois il est évident que ces mesures ne s'appliquèrent 
qu'à l'aristocratie de la nation vaincue ; les gens de moindre 
importance demeurèrent en Afrique s , et leur condition paraît 
avoir été réglée d'une manière assez dure. Sur le champ de 
bataille de Tricamarum, beaucoup d'entre eux étaient tombés 
au pouvoir des soldats : ceux-là restèrent les esclaves de leurs 
nouveaux maîtres. En vertu du même droit de la guerre, les 
femmes et les filles prises dans la lutte suprême furent attri- 
buées au vainqueur et la plupart d'entre elles épousèrent des 



1. Procope, Bell. Vand., p. 396, 425, 428. 

2. /d., p. 420. Cf. 428 : iroUos te xa\ oÉpt<noi 

3. Bell. Goth., p. 281. 

4. Bell. Vand., p. bl\;Bell. Pers., p. 244. 

5. Bell. Vand., p. 475, 471. 



38 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

soldats byzantins 1 . Les propriétés ne furent pas mieux traitées 
que les personnes ; non seulement les terres qui avaient formé 
le domaine royal furent confisquées au profit de l'empereur 2 , 
mais les biens particuliers mêmes ne demeurèrent point à 
l'abri des revendications. On fit rendre gorge à tous les déten- 
teurs illégitimes de terres; les anciens propriétaires furent 
autorisés à faire valoir leurs droits 3 , les églises catholiques 
furent remises en possession de leurs domaines 4 . Sans doute, 
pour éviter un bouleversement total dans l'état de la propriété, 
on couvrit bientôt de la prescription toutes les usurpations 
remontant au delà de la troisième génération 5 ; néanmoins 
la mesure eut sans cloute pour effet de dépouiller la plupart 
des propriétaires de race germanique. Enfin, persécutés dans 
leur religion, chassés de leurs églises, exclus de toute partici- 
pation aux charges publiques, « attendu, dit cruellement une 
novelle impériale, que c'est bien assez pour eux de vivre » 6 , 
les Vandales semblent avoir peu à peu disparu sans laisser de 
trace. Quelques-uns d'entre eux — un millier à peine — es- 
saieront quelques années plus tard de venger dans une révolte 
suprême, les humiliations de 534 7 : la masse, désarmée, sou- 
mise à une sévère surveillance, évincée peu à peu de l'Afrique 
byzantine 8 , probablement diminua vite, ou se fondit dans la 
population indigène; en tout cas elle ne fut plus jamais une 
cause d'embarras pour le gouvernement impérial. 

Aussi bien, dans l'Afrique reconquise, les Vandales ne for- 



1. Procope, Bell. Vand., p. 470. 

2. Id., p. 470. 

3. Nov. 36. 

4. Nov. 37. 

5. Nov. 36, 1. 

6. Nov. 37, 6. 

7. Bell. Vand., p. 475. 

8. D'autres trausportatioos furent faites par ordre de Soloruon (Bell. Vand., 
p. 493) : même les femmes furent chassées. L'Anonyme de Ravenne (éd. Pin- 
der-Parthey, p. 162) montre les restes des Vandales réfugiés en Tingitane. 
Pourtant on trouve encore des Vandales en Afrique en 546 [Bell. Vand., p. 523, 
527). 



L'AFRIQUE AU LENDEMAIN DE LA CONQUÊTE BYZANTINE 39 

maient qu'une faible minorité. Il était tout autrement impor- 
tant de se concilier les bonnes dispositions de l'élément 
romain. On a vu avec quelle faveur, dès le début de l'expédi- 
tion, les populations des villes et des campagnes avaient ac- 
cueilli l'armée byzantine ; elles saluèrent avec une joie sans 
mélange le triomphe définitif de Justinien, et pour elles, le 
rétablissement de l'autorité impériale fut considéré — et non 
pas seulement par métaphore — comme le point de départ 
d'une ère nouvelle 1 . Le clergé catholique surtout, qui avait 
tant souffert des persécutions vandales durant « la violente 
captivité de cent années » 2 , exultait d'allégresse, et les évêques 
réunis en 534 au concile de Carthage exprimaient en termes 
enthousiastes leur bonheur d'être de nouveau soumis à l'em- 
pire orthodoxe 3 . Il était facile d'entretenir ces sentiments de 
dévouement : pour le faire, la piété de Justinien se trouvait 
d'accord avec son intérêt. Aussi combla-t-il de ses libéralités 
l'Eglise africaine 4 : dès 534 % un édit ordonna de restituer aux 
établissements religieux de tout le diocèse d'Afrique les do- 
maines qui leur avaient été injustement enlevés, de les 
remettre en possession des édifices du culte, de leur faire 
rendre les vases et les ornements sacrés dont ils avaient été 
dépouillés, et les autorisa à revendiquer en justice tous les 
biens usurpés sur eux par des particuliers 6 . En même temps, 
tous les privilèges accordés par le Code aux églises métropo- 
litaines étaient conférés à l'évêque de Carthage 7 : toutes les 
églises de son diocèse devaient jouir du droit d'asile, toutes 
légitimement recevoir des legs et des donations 8 . Mais 
surtout l'empereur s'appliqua à satisfaire les longues ran- 
cunes et les haines profondes que le clergé catholique nour- 

i, C. 1. L., VIII, 5262. Cf. Sabatier, Monnaies byzantines, I, 190. 

2. Labbe, Concilia, IV, 1755. 

3. Ibid. IV, 1755. 

4. Nov. 37, praef. 

5. Nov. 37, praef. La novelle de 535 vise et confirme une nouvelle précédente. 

6. Nov. 37, 1, 3, 4. 

7. Nov. 37, 9. 

8. Nov. 37, 10, 11. 



40 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

rissait contre ses persécuteurs : tous les dissidents, ariens, 
juifs, donatistes et païens, furent traités avec la dernière 
rigueur. Non seulement leurs prêtres furent chassés des 
églises, et interdiction leur fut faite d'administrer les sacre- 
ments, mais encore leurs adhérents furent exclus de toutes 
les charges publiques, et la conversion même ne leur ouvrit 
point l'accès des magistratures '. L'exercice de tout culte héré- 
tique fut soigneusement proscrit; les temples ariens, les syna- 
gogues furent transformés en églises catholiques; les conci- 
liabules secrets même furent interdits, « attendu qu'il est 
absurde de permettre à des impies l'accomplissement de céré- 
monies sacrées 2 . » Ainsi Justinien prouvait à Dieu sa recon- 
naissance et montrait qu'il savait « venger les injures de 
l'Église. » Aussi, lorsque reprenant les pieuses traditions d'au- 
trefois, les évêques de la Proconsulaire, de la Byzacène et de 
la Numidie se réunirent en 534, au nombre de deux cent 
vingt, en un concile solennel à Carthage 3 , ils purent exprimer 
au pape Agapet la joie presque sans mélange que leur causait 
le rétablissement de l'autorité impériale 4 ; et en leur nom le 
Souverain Pontife félicita l'empereur du zèle qu'il déployait 
« pour l'accroissement du peuple catholique » et de la piété qui 
faisait, partout où s'étendait l'empire, prospérer tout aussitôt 
le royaume de Dieu 5 . 

Les populations romaines ne furent pas traitées avec moins 
de faveur. Non seulement Justinien voulut que la capitale de 
l'Afrique reconquise, dotée de « privilèges impériaux , » prît 
en son honneur le nom de Carthago Justiniana; mais il ac- 
corda à ces victimes de la tyrannie vandale de plus efficaces 
satisfactions. Une pragmatique sanction de o34 autorisa les 
Africains à revendiquer, pendant une durée de cinq années, 

1. Nov. 37,5, 6, 7; Procope, Bell. Va?id., p. 471. 

2. Nov. 37, 8. 

3. Labbe, Concilia, IV, 1755, 1784-1785. 

4. Ibid., IV, 1755-1756. 

5. Ibid., IY, 1793. 

6. Nov. 37, 9. 



L'AFRIQUE AU LENDEMAIN DE LA CONQUÊTE BYZANTINE 41 

toutes les terres qui leur avaient été injustement enlevées, 
réparant de cette sorte les spoliations jadis ordonnées par 
Genséric *. A la vérité, en même temps qu'il annulaitles effets 
de la conquête vandale, l'empereur prétendait aussi remettre 
les impôts sur le pied où ils étaient jadis établis dans l'Afrique 
romaine : c'est sous cette réserve expresse qu'il fit restituer, 
même aux églises, les biens indûment usurpés 2 ; par ses 
ordres, des agents de finances furent chargés par toute la 
province de dresser le rôle des contributions: « et ces charges, 
dit Procope, parurent aux Africains fort pesantes et intolé- 
rables » 3 . 

Pourtant, au moins au début, les Romains d'Afrique avaient 
trop à se louer du rétablissement de l'autorité impériale, pour 
ne lui être pas pleinement dévoués. Il n'en était pas de même 
des tribus berbères, qui formaient le fond de la population. 
Sans doute, la plupart d'entre elles avaient fait avec empres- 
sement une soumission apparente; troublés par les oracles de 
leurs prophétesses, et plus encore par les foudroyants succès 
de Bélisaire, les grands chefs de la Byzacène, de la Numidie, 
de la Maurétanie même avaient accepté la suzeraineté impé- 
riale, prêté hommage au représentant du basileus, donné 
leurs fils ou leurs frères en otages comme gages de leur fidé- 
lité \ Mais, malgré ces manifestations, d'ailleurs assez inté- 
ressées, les Maures s'étaient bien gardés de se compromettre 
entre les deux partis, et la plupart avaient conservé une neu- 
tralité prudente, attendant l'issue delà lutte et réservant leurs 
forces 5 . Maintenant que les Vandales avaient succombé, ils 
commençaient — un peu tard — à s'inquiéter pour eux-mêmes, 
et pour des raisons peut-être plus solides que les motifs indi- 
qués par Procope 6 , ils songeaient, non point seulement par 

1. Nov. 36, praef. et 5. On y trouve la preuve qu'une première constitution 
fut promulguée dès 534. 

2. hov. 37, 1. 2; Evagrius, Hist. eccl., IV, 18. 

3. Procope, Bell. Vand.,^. 444-445. 

4. /cf., p. 443, 406. 

5. ld., p. 407, 443. 

6. M., p. 442-443. 



42 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

perfidie naturelle, à prendre les armes contre les nouveaux 
maîtres de l'Afrique. Une seule chose les retenait encore dans 
le devoir, la crainte que leur inspirait le prestige deBélisaire 1 ; 
mais déjà de divers côtés, l'insurrection se préparait. Dès le 
début de 534, les Maures de la Tripolitaine s'étaient soulevés, 
et il avait fallu, pour repousser leurs attaques, renforcer la 
garnison byzantine 2 ; dans le sud de la Numidie, dans la Byza- 
cèno, les grands chefs se concertaient, et dans l'intérieur 
même du pays byzantin, les tribus qui avaient soutenu la 
cause de Gélimer et fidèlement combattu pour lui jusqu'au 
bout 3 , étaient trop récemment et trop mal soumises pour ne 
point reprendre les armes au premier signal. 

Or, ce n'étaient point là des adversaires méprisables, et 
ces YujjLvoiMaupoucrtc, comme les appelait dédaigneusement Bé- 
lisaire ', devaient donner plus de mal aux Byzantins que 
n'avaient fait toutes les forces du royaume vandale. Ils for- 
maient à ce moment quatre groupes principaux. C'étaient 
d'abord les tribus de la Tripolitaine, dont la plus importante 
et la plus redoutable était celle des Levathes ou Louata, can- 
tonnée sur les frontières occidentales de la province 5 . Dans 
le sud de la Byzacène, aux alentours des Chotts et jusqu'aux 
environs de Capsa et de Thelepte, une grande confédération 
se groupait autour de la tribu des Frexes, et reconnaissait 
l'autorité suprême d'Antalas, fils de Guenfan 6 ; d'autres tri- 
bus de la même région obéissaient à des chefs indépendants, 
tels qu'Esdilasa, Medesinissa et surtout le plus considérable 
de tous, Goutsina, dont le nom reviendra souvent dans l'his- 
toire des guerres africaines 7 . Dans le sud de la Numidie, 

1. Procope, Bell. Vand., p. 444-445. 

2. Id., p. 431. 

3. ld., p. 406, 427. 

4. Id., p. 388. 

5. ld., p. 502, 533; Corippus, Joh., VI, 224; Partsch, Préface à l'éd. de Corip- 
pus, p. Xll-XIIl. 

6. Bell. Vand., p. 349, 462, 503-504; Joh., III, 66-67, etc.; Partsch, /. c, 
p. xi-xir. 

7. Bell. Vand., p. 448. 



L'AFRIQUE AU LENDEMAIN DE LA CONQUÊTE BYZANTINE 43 

toule une série de grands Etats indigènes s'étaient constitués 
à la faveur de l'anarchie vandale. Après avoir, vers la fin du 
v c siècle, secoué l'autorité des successeurs de Genséric, les 
montagnards de l'Aurès n'avaient pas tardé à descendre dans 
les plaines fertiles qui bordent le massif à l'est et à l'ouest l , 
et chassant devant eux les colons romains épouvantés par 
leurs razzias incessantes, ils avaient pillé et détruit toutes ces 
villes florissantes , Lambèse, Diana Veteranorum, Thamu- 
gadi, Bagai, qui jadis avaient porté la civilisation sur les hauts 
plateaux de Numidie 2 : maintenant, leurs ravages s'étendaient 
impunément presque jusqu'à la lisière du Tell 3 . Parmi les 
chefs indigènes de cette région, le plus puissant était le roi de 
l'Aurès, Iabdas, capable, suivant Procope, de mettre en ligne 
30,000 cavaliers 4 : à côté de lui, Orthaias était probablement 
le chef des tribus du Hodna 5 . Enfin toute la Maurétanie, depuis 
Gadès jusqu'au delà de Caesarea, formait le domaine de quel- 
ques grands princes indigènes: la plus forte partie de la Césa- 
rienne, toute la côte, à l'exception de la capitale, appartenait 
à Mastigas 6 ; au sud-ouest, depuis Tiaret et Frenda jusqu'à 
Lamoricière (Altava) et Aïn-Temouchent (Safar), un autre roi, 
Masuna, avait fondé un vaste empire 7 . Tous ces chefs, fiers 
des succès tant de fois remportés sur les Vandales 8 , encoura- 
gés par les faciles ravages dont ils avaient couvert le pays 
romain, étaient capables d'opposer aux Byzantins une résis- 
tance redoutable et d'ébranler, même dans les provinces déjà 
soumises, une domination encore mal assurée. Les régions 
montagneuses de la Byzacène et de la Proconsulaire renfer- 

1. Bell. Vand., p. 466. 

2. Id., p. 466 (Tirngad) ; 494 (Bagai). Diana, Lambèse n'ont plus d'évêques en 484 
(Ragot, Recueil de Co?istantine,X\l, 226, 190-191). 

3. Bell. Vand., p. 463 ; Corippus, Joh., III, 184-197, 267-276. 

4. Bell. Vand., p. 462, 463, 465. 

5. Id., p. 466. 

6. Id., p. 451, 465, 501. 

7. Id., p. 461; C. I. L., VIII, 9835. Cf. La Blanchère, Voyage d'éludé dans la 
Maurétanie Césarienne (Arch. des missions, X, p. 92, 96-99). 

8. Bell. Vand., p. 456. 



44 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

maient en effet, en plein territoire byzantin, bien des tribus 
imparfaitement pacifiées : dans le vaste promontoire du cap 
Bon, clans la vallée difficile et tourmentée du haut Bagradas, 
dans les ravins du mont Pappua, subsistaient des ferments 
de révolte, que le moindre incident suffirait à réveiller l . Enfin, 
au delà des tribus qui se trouvaient en contact immédiat avec 
les Byzantins, au delà de l'Aurès, le désert nourrissait une 
réserve inépuisable de nomades, toujours prêts à venir faire 
du butin dans les riches plaines de l'Afrique 2 . La situation 
était donc grave, et, malgré la bonne volonté assurée des 
populations romaines, l'insurrection menaçante des indigènes 
risquait d'ajourner, peut-être pour toujours, la réalisation des 
vastes espoirs de Juslinien. 



III 

Du moins, le gouvernement byzantin possédait-il des moyens 
suffisants pour défendre les conquêtes déjà faites, pour assurer, 
fût-ce par la force, la pacification du reste du pays? On a vu 
précédemment quel était, même sous les ordres d'un Bélisaire, 
l'état de l'armée byzantine; lorsque, vers le milieu de l'année 
534, le général quitta l'Afrique pour retourner à Constanti- 
nople, les choses prirent bien vite une tournure plus fâcheuse 
encore. Il faut voir, dans l'un des rescrits impériaux d'avril 
534, les multiples recommandations que fait Justinien aux 
soldats et aux officiers de l'armée d'Afrique : elles montrent 
au vif quelques-uns des défauts dont souffraient les troupes 
byzantines. Avec une insistance bien significative, l'empereur 
prescrit aux soldats d'être « doux et bienveillants à l'égard 
des habitants, de ne leur faire tort ni injure » 3 . Aux officiers 
il ordonne de ne point chercher à gagner sur la solde ou sur 
la nourriture de leurs hommes et de se contenter, sous peine 

1. Bell. Vand., p. 427; Joh., II, 56-61, 65-68; Partch, l. c, VIII-X. 

2. Bell. Vand., p. 495. 

3. Cod. Just., I, 27, 2, H. 



L'AFRIQUE AU LENDEMAIN DE LA CONQUÊTE BYZANTINE 45 

de destitution, du traitement, d'ailleurs fort suffisant,, qui 
leur est alloué 1 . Surtout, l'empereur exige que les chefs mi- 
litaires fassent avant tout leur métier de soldats : ils devront 
constamment tenir leurs effectifs au complet et leurs troupes 
en haleine 2 ; surtout ils devront concerter leurs efforts, et au 
lieu de se diviser par de jalouses intrigues, s'entendre pour 
la défense commune des provinces confiées à leur vigilance 3 . 
Tout cela est excellent sans doute; malheureusement, officiers 
et soldats devaient en tenir peu de compte : et dans ces ins- 
tructions impériales, déjà l'on voit apparaître le germe de 
quelques-uns des pires maux qui ruineront l'Afrique byzantine. 
On avait fait dans la conquête la part belle à l'armée victo- 
rieuse : les esclaves, l'argent, les femmes lui avaient été libé- 
ralement abandonnés 4 ; malgré cela, les soldats se jugeaient 
mal récompensés de leurs fatigues 8 et se déclaraient lésés 
dans le partage du butin. Ils réclamaient, eux aussi, leur part 
des terres vandales, et se plaignaient violemment de voir 
attribuer au trésor public ou au domaine impérial les proprié- 
tés reprises sur les vaincus 6 : ils soupçonnaient leurs généraux 
de vouloir s'enrichir à leurs dépens, et annonçaient l'intention 
de réparer par eux-mêmes les injustices dont ils se croyaient 
victimes. D'autre part, après une campagne de six mois, cette 
armée de mercenaires aspirait à jouir en repos des richesses 
qu'elle avait gagnées ; la plupart des soldats s'étaient ma- 
riés, épousant leurs prisonnières vandales 7 : ils prétendaient 
vivre tranquilles avec leurs femmes et le service commençait 
à leur paraître le plus lourd des esclavages 8 . D'ailleurs, enor- 
gueillis de leurs succès, pleins de mépris pour les populations 
africaines, ils espéraient bien prendre leur revanche de la 

1. Cod. Just., I, 27, 2, 9 a et 9 b. 

2. lbid., 9. 

3. Ibid., 10. 

4. Bell. Vand., p. 470. 

5. Id., 479, 482. 

6. Id., p. 470. 

7. Id., p. 470. 

8. Id., p. 478. 



46 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

modération relative que leur avait imposée Bélisaire : les 
riches villes d'Afrique leur semblaient une admirable matière 
à pillage, leurs habitants, des vaincus qu'on pouvait molester, 
dépouiller et tuer sans scrupules *. Pour ramener au devoir et 
employer utilement cette armée indisciplinée et avide, il eût 
fallu des chefs énergiques et loyaux ; or, du haut en bas de la 
hiérarchie, les officiers, sauf quelques rares exceptions, se 
jalousaient à l'envi. Les uns songeaient à profiter des rancunes 
du soldat pour chercher la satisfaction de leurs ambitions 
personnelles 2 ; les autres n'étaient point fâchés d'entretenir, 
ou tout au moins de laisser croître une indiscipline qui para- 
lysait les plans du général en chef 3 : et en face de l'ennemi 
menaçant, les camps byzantins étaient pleins d'intrigues, de 
conspirations, de menaces de révolte \ Cette armée en décom- 
position était prête pour toutes les paniques et pour toutes 
les séditions. 

D'autre part, la défense de la frontière était encore, malgré 
les instructions expresses de l'empereur, fort insuffisamment 
organisée. Depuis que Genséric avait ordonné de raser les 
murailles de toutes les]villes africaines 3 , il n'existait plus, sauf 
à Carthage et àHippone 6 , aucune forteresse dans la province, 
et cet admirable système, par lequel les Romains avaient 
assuré la sécurité du pays, était pleinement tombé en abandon. 
A la vérité, la nécessité de se protéger contre les incursions 
des Maures avait amené les populations à construire sur quel- 
ques points des fortifications improvisées 7 . Mais ce n'étaient 
pas là de bien sérieux moyens de défense ; en fait, la frontière 
était ouverte à toutes les invasions. Pour parer à ces insuffi- 
sances, Bélisaire avait installé un certain nombre de postes 

1. Bell. Vand., p. 473, 474, 477. 

2. Id., p. 475, 490. 

3. Id., p. 473. 

4. Id., p. 472. Sur les précautions à prendre contre les cnrâcrst; des troupes, 
cf. Strateg., I. 9, p. 40. 

5. Bell. Vand., p. 333. 

6. Id., p. 333. 427. 

7. 7d.,p. m;Aedif., p. 340. 



L'AFRIQUE AU LENDEMAIN DE LA CONQUÊTE BYZANTINE 47 

sur les confins de la Byzacène et de la Numidie *, commencé 
l'organisation de ces milites limitanei dont Justinien lui re- 
commandait la création, et sans doute même construit quel- 
ques redoutes 2 . Pour surveiller les indigènes, des corps de 
cavalerie avaient été cantonnés dans la Byzacène 3 ; pour dé- 
fendre le nord de la Numidie, une sorte de marche frontière 
avait été constituée sur la lisière septentrionale du haut pla- 
teau. Mais cette organisation était encore imparfaite. Les 
troupes installées dans les divers postes étaient peu nom- 
breuses, mal préparées au rôle qu'elles devaient remplir 4 ; 
les places fortes étaient rares ou inachevées. Par surcroît, 
Bélisaire ne paraît pas un seul instant avoir pressenti la gra- 
vité du péril; comme Justinien, il croyait que la chute du 
royaume vandale et la prise de Gélimer assuraient la sou- 
mission de l'Afrique, et fort imprudemment il décidait de 
ramener avec lui à Byzance une partie du corps expédition- 
naire, précisément ces troupes d'élite qui avaient assuré le 
succès de la campagne 5 . Aussi le résultat ne pouvait-il être 
douteux : dès la première prise d'armes, les postes de la fron- 
tière furent enfoncés et le pays byzantin livré sans défense aux 
ravages et aux cruautés des indigènes. 

En outre, les mesures mêmes par lesquelles Justinien s'était 
efforcé de faire agréer la domination byzantine, semaient dans 
la province des causes de divisions et de troubles. L'autorisa- 
tion de revendiquer les terres injustement usurpées avait 
réveillé une multitude de questions litigieuses et produit une 
véritable « guerre intestine » 6 . On remontait jusqu'à cinq ou 
six générations en arrière pour prouver des droits manifeste- 
ment prescrits ; on produisait devant les tribunaux des pièces 
fausses, des témoins subornés 7 , de sorte que, « en souhai- 

1. Bell. Vand., p. 447. 

2. Id., p. 463. 

3. Id., p. 448. 

4. Id., p. 444. 

5. Id., p. 444. 

6. Nov. 36, praef. 

7. Nov. 36, 2, 4. 



48 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

tant restituer à chacun ce qui lui appartenait, l'empereur per- 
mettait à beaucoup de gens de s'emparer traîtreusement du 
bien d'autrui » *. Il y avait là un état de choses assez grave 
pour que, en 535, Justinien jugeât nécessaire d'intervenir, et 
de limiter à la troisième génération les droits qu'on pourrait 
utilement faire valoir 2 ; mais le mal était commis et il devait 
avoir d'assez graves conséquences. D'autre part, l'intolérance 
religieuse portait ses fruits : malgré l'ardeur de sa piété, 
l'empereur avait compris que quelques concessions étaient 
nécessaires et que l'intérêt commandait de traiter avec ména- 
gement les prêtres ariens, dont l'influence était grande. Jus- 
tinien inclinait donc à conserver dans leurs charges et di- 
gnités les membres du clergé hérétique qui reviendraient à 
l'orthodoxie 3 . Mais cette indulgence politique sembla into- 
lérable aux évêques africains : le concile de Carthage protesta, 
le pape blâma l'empereur d'admettre un compromis aussi 
condamnable 4 , et il fallut en passer par sa volonté. Le résultat 
fut plus grave qu'on ne pensait : les prêtres ariens excom- 
muniés firent à l'autorité byzantine une opposition irré- 
conciliable, et comme ils comptaient encore, dans le pays et 
jusque dans d'armée 3 , un assez grand nombre d'adhérents, 
ce fut une nouvelle cause de trouble et de désorganisation 
ajoutée à toutes celles qui paralysaient la défense. 

Une chance favorable pourtant restait à la cause impériale : 
c'était l'heureux choix qu'avait fait l'empereur pour donner 
un successeur à Bélisaire. Parmi les officiers qui avaient fait 
la campagne d'Afrique, nul n'était plus apte à achever la con- 
quête que l'ex-consulSolomon. Arménien d'origine, il était né 
au bourg de SoJachon, près de Dara 6 ; il avait suivi l'expédition 
d'Afrique en qualité d'adjoint du général en chef, avec le titre 



i. Nov. 36, 5. 

2. Nov. 36, 1 . 

3. Labbe, IV, 1793-1794 ; Morcelli, Africa christiana, III, 284. 

4. Labbe, IV, 1756, 1791-1792, 1793-1794. 

5. Bell. Vand., p. 471-472. 

6. Théophylacte Simocatta, II, 3, 13; II, 4,12; Procope, Bell. Vand., 359. 



L'AFRIQUE AU LENDEMAIN DE LA CONQUÊTE BYZANTINE 49 

de domesticus ; véritable chef d'élat-major de Bélisaire, il 
avait assez complètement gagné la confiance du patrice pour 
être chargé par lui, après la victoire de Decimum et la prise 
de Carthage, d'aller porter à l'empereur la nouvelle des évé- 
nements accomplis l . On peut croire que ses rapports ne furent 
point sans influence sur les mesures que Justinien arrêta pour 
la réorganisation de l'Afrique ; en tout cas il revint à Car- 
thage, investi d'une mission de confiance 2 , et c'est à lui que 
Bélisaire transmit en s'embarquantle commandement de l'ar- 
mée 3 . Bientôt, au titre de magister militum, Solomon allait 
ajouter celui de préfet du prétoire d'Afrique, et réunir entre 
ses mains les pouvoirs civils et militaires 4 . Or il se trouva 
que, dans le corps de ce général eunuque 5 , se rencontraient 
une âme énergique, un courage à toute épreuve, de remar- 
quables talents de diplomate et d'administrateur : c'était beau- 
coup pour résoudre heureusement la crise qui, en 534, mena- 
çait l'Afrique; ce n'était pasassez pour la conjurer entièrement. 
Pourtant, et contre toute espérance, on le croyait à Cons- 
tantinople. En toute sincérité, Justinien pensait qu'un ordre 
impérial suffirait à « étendre les provinces africaines jusqu'aux 
limites qu'avait atteintes la république romaine avant l'inva- 
sion des Vandales et des Maures » 6 , à reconstituer cet « antique 
limes», tout hérissé de villes fortes et de citadelles, qui garan- 
tissait autrefois l'intégrité de l'Afrique \ Il se persuadait que 
« les veilles et les travaux de ses soldats dévoués 8 » triom- 
pheraient sans peine des ennemis qui occupaient encore des 
portions de son impérial héritage; avec une remarquable et 
un peu naïve insistance, il parlait du moment prochain où 



1. Bell. Y and., p. 406. 

2. ld., p. 441-442. 

3. Id., p. 444, 447. 

4. C. /. L., VIII, 4677; Nov. 36, 37 (a. 535). 

5. Bell. Vand., p. 359. 

6. Cod. Just., I, 27, 2, 4. 

7. ld., 4 a, 7, 13. 

8. ld., 4 6. 

I. 



50 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

l'ancienne frontière serait réoccupée dans son intégrité \ et il 
était si sûr du succès, que d'avance, en deux rescrits fameux, 
il organisait sa conquête. Il était décidé, décrété, qu'à partir 
du mois de septembre 534 2 , entrerait en vigueur la nouvelle 
administration civile, militaire et financière ; à cette date même 
les événements allaient se charger de montrer toute la vanité 
des illusions nourries par l'état-major byzantin et partagées 
par l'empereur. Pendant que Bélisaire triomphait à Constan- 
tinople, et étalait aux yeux éblouis de la populace de la capitale 
les sièges d'or, les pierreries, les vases précieux, la vaisselle 
de prix, les vêtements magnifiques, les voitures somptueuses, 
tous les trésors que cent ans de pillage avaient accumulés à 
Carthage *, pendant que la piété et l'orgueil de Justinien se 
glorifiaient de voir reconquis tout ensemble les vases de Salo- 
mon et les ornements de l'empire 4 , pendant que dans le pa- 
lais impérial, sur les murs du vestibule de la Chalcé, on faisait 
représenter, en d'éclatants tableaux de mosaïques, les épisodes 
de la conquête de l'Afrique, les villes soumises et Gélimer 
rendant humblement hommage à Justinien et à Théodora 5 , 
pendant ce temps même, le successeur de Bélisaire, avec son 
armée à demi désorganisée, luttait, au milieu d'un pays mal 
soumis et plus mal défendu encore, contre une formidable 
insurrection. 

1. Cod. Just., I, 27, 2, 4 b, 7, Î3. 

2. Ici., I, 27, 1, 43. 

3. Bell. Vand., p. 445-447. 

4. ld., p. 445, 446; Cod. Just., I, 27, 1, 7. 

5. Procope, Aed., p. 204; Corippus, In laudem Justïni, I, 285-287. 



CHAPITRE III 



LA PACIFICATION DE l' AFRIQUE PAR SOLOMON (534-539) 



En racontant les origines du soulèvement berbère de 534, 
Procope rapporte un curieux épisode *. Au moment où la rup- 
ture éclatait entre Gélimer et l'empire byzantin, les chefs des 
tribus avaient consulté leurs prophétesses pour savoir quelle 
attitude ils devraient observer entre les deux partis. L'oracle 
avait répondu qu'une armée sortie de la mer ruinerait le 
royaume vandale et que les Maures à leur tour seraient vain- 
cus et détruits, le jour où les Romains auraient à leur tête un 
général imberbe. Le débarquement imprévu de Bélisaire, en 
justifiant la première partie de la prophétie, avait décidé les 
tribus à garder la neutralité, et àlaisser,sansintervenir, écraser 
les Vandales : mais quand la lutte touchant à sa fin sembla 
présager le moment prochain de leur propre défaite, ils cher- 
chèrent à reconnaître parmi les officiers byzantins le vainqueur 
annoncé par les destins. Ils n'en purent découvrir aucun qui 
répondit au signalement donné — Solomon était en ce mo- 
ment en mission à Constantinople — et reprenant courage, 
se croyant en conséquence à Fabri de tout danger, ils n'hési- 
tèrent plus à engager les hostilités. 

Au vrai, d'autres motifs encore semblent avoir provoqué 
l'insurrection. Pendant la guerre vandale, les indigènes, sui- 
vant une tactique dont ils semblent coutumiers, paraissent 
avoir jugé fort habile de laisser les deux adversaires user leurs 

1. Procope, Bell. Vand., p. 443-444. 



52 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

forces et s'épuiser l'un par l'autre : maintenant ils croyaient le 
moment venu de mettre à profit la désorganisation profonde 
qui suivait la défaite de Gélimer. D'autre part, les prestigieux 
succès de Bélisaire, sans doute aussi les promesses magnifi- 
ques dont il avait acheté l'inaction des grands chefs, avaient 
imposé aux indigènes une prudente et politique réserve; mais 
les engagements pris par le général byzantin étaient demeurés 
lettre morte, et les tribus se plaignaient de n'avoir obtenu 
aucun des avantages qu'on avait fait miroitera leurs yeux l . Il 
semble en outre qu'une mauvaise récolte, et la famine qui en 
était la conséquence % avaient exaspéré chez les Maures le 
désir, toujours éveillé, d'aller piller les plaines fertiles et les 
riches villages de l'Afrique romaine. Enfin Bélisaire partait, 
et l'état où il laissait la province semblait merveilleusement 
favoriser une prise d'armes. 



La guerre nouvelle qui commençait était d'une gravité 
extrême. Jusque-là, les troupes byzantines avaient eu à com- 
battre une armée à peu près régulière; elles en avaient triom- 
phé sans trop de peine par la supériorité de leur armement et 
les règles plus savantes de leur tactique. Contre le nouvel 
adversaire qu'elles rencontraient, ces avantages ne leur ser- 
vaient plus guère : en face des légers cavaliers berbères, la 
solide armée impériale risquait de paraître un peu lourde et 
insuffisamment mobile; devant la tactique, peu scientifique 
peut-être, mais si merveilleusement appropriée au pays, de 
leurs insaisissables ennemis, les correctes méthodes de com- 
bat des généraux byzantins risquaient de demeurer inefficaces; 
et les impériaux tout d'abord s'en trouvèrent assez déconcer- 
tés, pour qu'il ne soit pas inutile d'insister un peu sur les dif- 
férences qui séparaient les deux adversaires. 

1, Proc, Bell. Vand., p. 452. 

2. Id., p 452. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 53 

Les troupes byzantines étaient en général fort lourdement 
armées 1 . Le fantassin portait la cuirasse et les jambières de 
métal, ou tout au moins de cuir, et par dessous, une cotte de 
maille d'environ deux centimètres d'épaisseur; sur la tête, il 
mettait un casque de métal, surmonté d'une longue pointe; 
pour se couvrir, il avait un grand bouclier mesurant l m ,62 de 
diamètre, au centre duquel était fichée une pointe de fer de 
huit centimètres de longueur. Tous les hommes portaient l'é- 
pée, Tare et le carquois 2 ; une moitié d'entre eux étaient par 
surcroît armés de la pique 3 ; enfin le soldat était parfois en- 
core muni d'une forte hache à double tranchant, qui lui ser- 
vait, dans les pays boisés, à se frayer un passage 4 . La ca- 
valerie était plus pesamment équipée encore : homme et cheval 
étaient complètement bardés de fer; sur la tête, le cheval por- 
tait un frontal de métal et tout son avant-train était soigneu- 
sement cuirassé; on poussait la précaution jusqu'à lui ferrer 
les pieds pour l'empêcher de se blesser aux pointes des che- 
vaux de frise \ Le cavalier n'était pas moins bien protégé : il 
avait l'armure de fer, le bouclier, le haut casque empanaché, 
et comme armes Fépée, la lance, Tare et le carquois 6 . Assu- 
rément, à côté de ces troupes de ligne, les forces byzan- 
tines comprenaient aussi quelque infanterie légère et des 
cavaliers moins pesamment armés que les cataphractaires 7 ; 
mais ces régiments paraissent avoir été surtout employés au 
service d'éclaireurs : ils jouent dans les batailles un rôle assez 

1. Anonyme sur la Tactique (Kôchly et Rùstow, l. c), XVI ; Bell. Vand. 
p. 456. 

2. Anonyme, XXVJ1, 4; XXXVI, 1. 

3. Id., XVI. 

4. Id., XVIII, 10; Joh., IV, 560, et d'une manière générale, sur l'armement 
de l'infanterie, les Strategika attribués à l'empereur Maurice (éd. Scheffcr), 
XII, 8, p. 303-305. 

5. Anonyme, XVII. 

6. Joh. IV, 489-501 (curieuse description du cavalier byzantin) ; Bell. Vand., 
p. 448, et Strategika, I, 2, p. 20-23. 

7. Anon., XXXII, 6, 7 ; XXXV, 4. Les Strategika, XII, 8, p. 303-305, distinguent 
la grosse infanterie des 0-xoutoctoi et l'infanterie légère. Sur la cavalerie légère 

(cursores, antecesstores),o,[. ibid., I, 3, p. 28-29. 



54 HISTOIRE DE LA DOMINATION BTZANTINE EN AFRIQUE 

secondaire, et d'ailleurs ils ne semblent point avoir constitué 
un effectif fort important. 

On conçoit qu'une armée ainsi équipée ne fût point très 
mobile et que l'infanterie en particulier se déplaçât avec quel- 
que lenteur : aussi s'accommodait-elle mieux de la défensive 
que de l'offensive; et, par un trait assez significatif, les livres 
de tactique de l'époque se préoccupent beaucoup moins de 
l'attaque à fournir que des moyens de se protéger contre les 
assauts de l'ennemi. D'autre part, les changements introduits 
dans l'armement des troupes avaient fait perdre aux armées 
byzantines du vie siècle quelque chose de leur solidité. Depuis 
que fantassins et cavaliers étaient tous pourvus de l'arc, l'ar- 
cher était devenu le roi des batailles 1 : et, malgré les critiques 
sévères de certains écrivains militaires du temps 2 , c'est de ce 
côté qu'était dirigée toute l'instruction des hommes. On leur 
apprenait à manier l'arc, indifféremment à pied et à cheval, 
à se servir de leurs armes de manière à tirer tout à la fois 
juste, fort et vite; on se flattait d'obtenir des flèches une puis- 
sance de pénétration suffisante pour percer facilement boucliers 
et cuirasses 3 ; mais, malgré ces perfectionnements ingénieux, 
ceux-là peut-être n'avaient pas tort, qui craignaient de voir 
altérer par là les anciennes qualités militaires du soldat ro- 
main. Habituées en effet à combattre surtout à distance, les 
troupes commençaient à redouter le contact direct de l'ad- 
versaire ; pour tirer bon parti de l'infanterie byzantine, il 
était devenu essentiel de la couvrir contre les charges de la 
cavalerie ennemie 4 ; il fallait devant son front disposer des 
pieux et des chevaux de frise, renforcer par des machines les 
angles de ses carrés, surtout l'abriter le plus possible der- 

1. Bell. Pers., I, 14; I, 18; Bell. Goth., 1,22. Surtout Bell. Pers., 1, 1, p. 11-13. 

2. Bell. Pers., I, p. 11, 12-13. 

3. ld., p. 12-13. 11 existe un traité spécial du vi« siècle Ttspi -uoÊsia; (Kôchly 
et Rustow, l. c, p. 198-209) et Jahns, Gesch. der Kriegswissenschaft, Munich, 
1889, p. 151; cf. Strategika, I, 1, p. 18-19. 

4. Voir le traité d'Urbicius qui date du vi e siècle; Strategika, XII, 8, p. 366- 
368. Cf. Jahns, /. c, p. 141-142. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 55 

rière des fortifications, où elle pouvait avec sang-froid faire 
usage de ses armes. On voit en quel état d'infériorité des 
troupes de cette sorte, peu mobiles à la fois et peu solides, se 
trouvaient devant les charges furieuses des légers escadrons 
berbères. Fort heureusement la cavalerie byzantine valait 
beaucoup mieux que l'infanterie : en fait, c'est elle qui assu- 
rera le succès des guerres africaines, comme elle avait déjà 
fait celui de l'expédition vandale. 

L'écrivain anonyme du vi e siècle, auquel j'emprunte ces dé- 
tails, ne nous renseigne pas moins curieusement sur la tactique 
de son temps. Dans ce traité, où sont résumées avec un tour 
assez personnel les traditions militaires de l'époque 1 , rien 
absolument n'est laissé à l'imprévu 2 : en toute circonstance le 
général, nourri de ces préceptes, sait avec une précision méticu- 
leuse quel parti il devra prendre. Il apprend comment il réglera 
la marche de ses troupes,, selon qu'elles s'avancent en plaine 
ou dans un terrain escarpé ou boisé 3 ; comment il traversera 
un défilé ou franchira un fleuve 4 ; suivant quels principes il or- 
ganisera son service d'éclaireurs et de grand'garde 3 ; comment 
il fera manœuvrer ses troupes ou disposera son camp 6 . Il 
apprend d'après quelles règles immuables — ce que le traité 
appelle l'o'ixovoiu'a %o'ké\LQu 1 — il devra engager et conduire la 
bataille : et ici surtout, l'auteur anonyme guide son général 
comme par la main. Il prescrit le terrain qu'il faudra choisir 
pour combattre, il dit les mouvements tactiques qu'on devra 
opérer, il indique comment on rangera les lignes si l'ennemi 



1. Il est publié et traduit dans Kochly et Riistow, /. c. Cf. Jiihns, /. c, 
p. 146 seq. 

2. « Ce n'est point, dit l'auteur des Strategika, comme le croient des gens 
inexpérimentés, par l'audace et la masse des soldats que les guerres réussis- 
sent, mais par la protection de Dieu, i ordre et la tactique » (Strateg., Vil, 1, 
p. 135). 

3. Anon., XVIII. 

4. Id., XVIII, 7; XIX. 

5. Id., XX. 

6. Id., XXI-XXV; XXVI-XXX. Cf. Strateg., IX, 3, p. 218-219. 

7. Anon , XXXI seq. 



56 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

prend l'offensive de telle ou telle manière, où l'on placera les 
troupes de cheval s'il se produit une attaque de flanc, quel 
parti on prendra si l'adversaire est en nombre, quelle attitude 
si ses forces se composent surtout de cavalerie, où l'on ran- 
gera les cataphractaires, où l'infanterie légère : rien ne man- 
que, pas même l'énumération des mesures à prendre en cas 
de retraite ou de défaite l , A la vérité, on objectera peut-être 
que ces règles, si sensées qu'elles puissent être, sont parfois 
singulièrement minutieuses, qu'elles laissent une place bien 
restreinte à l'initiative personnelle, et qu'en face d'une tac- 
tique nouvelle comme était celle des Berbères, ces principes 
trop stricts devaient être plus d'une fois déconcertés : il n'en est 
pas moins vrai qu'en pratique, les Byzantins appliquèrent ces 
règles dans toutes leurs guerres africaines : c'est ce qui oblige 
à étudier d'un peu près le curieux traité que nous analysons. 
Aussitôt que les espions font savoir qu'une incursion en- 
nemie est prochaine, le général, après avoir pris les mesures 
nécessaires pour assurer la sécurité des villes et des habitants 
du plat pays, doit en toute hâte se rapprocher de la frontière 2 . 
Des partis de cavalerie, commandés par des officiers choisis 
parmi les plus intelligents et les plus « débrouillards » de l'ar- 
mée 3 , éclairent sa route et battent l'estrade en avant et sur 
les flancs de la colonne : ils ont charge de reconnaître les pas- 
sages dangereux, d'occuper, s'il faut traverser un défilé, les 
hauteurs qui le dominent, de déjouer les surprises, d'enlever 
les convois de l'ennemi, surtout d'étudier avec soin le terrain 
et de rechercher les endroits qui se prêtent aux embuscades \ 
Il n'y a nul intérêt en effet à risquer de grandes batailles : 
c'est par des attaques de nuit, par des pièges habilement ten- 
dus qu'il faut tâcher de détruire l'adversaire : ' ; tout au moins, 



1 . Anou., XXXVIT-XXXVHI. 

2. ld., XLII, 3. 

3. Id., XX, 6 : cçpovipiouç ty)V cpuacv xoù è|x7ts.'.pou; 6op\joù)V te xoù xaTao-xo7rr ( ç. 

4. Id., XX, 5-8 : XVIII, 9. Cf. Joh., I, 571-578 et Stmteg., VII, 4, p. 139. 

5. ld., XXXIX-XL et Strateg., VII, 4, p. 139; et sur les attaques de nuit, ibid., 
IX, 2, p. 205-211. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 57 

si cela est impossible, faut-il s'efforcer de tomber sur lui à 
l'improviste, soit lorsqu'il est fatigué d'une marche longue et 
difficile, soit au moment où ses troupes en désordre s'occupent 
à établir ou à lever le camp, soit lorsqu'une partie de son 
monde s'est dispersée à la recherche des vivres ; il est préfé- 
rable encore de l'assaillir au point du jour, après l'avoir tenu 
en éveil toute la nuit par des escarmouches d'avant-garde, 
alors qu'épuisé de fatigue, il est incapable de se défendre 1 . 
Faut-il risquer une action décisive, autant que possible on 
choisira une plaine, où la cavalerie pourra se déployer à l'aise 2 : 
l'infanterie s'y formera en carrés, couvrant ses lignes, comme 
d'un mur, de la masse de ses grands boucliers d'acier, et pro- 
tégée par des chausse-trapes et des chevaux de frise contre 
les charges de l'adversaire 3 ; en avant, se portent les troupes 
légères qui, par leurs flèches, mettront le désordre parmi les 
chevaux de l'ennemi, et surtout les corps de cataphractaires, 
afin d'atlirer à un engagement de cavalerie les escadrons hos- 
tiles^ si, contre tout espoir, ces manœuvres ne décident 
point la victoire, si les troupes ainsi exposées sont ramenées 
en arrière, l'infanterie légère se réfugie dans l'intérieur des 
carrés, la cavalerie se replie sur les ailes et démasque le corps 
de bataille 5 . Alors, pour repousser la charge, les fantassins 
mettent la pique à terre : ils couvrent de leurs flèches les 
escadrons qui s'élancent, les deux premiers rangs visant aux 
jambes des chevaux, les autres tirant en l'air pourfaire retom- 
ber les traits de haut en bas sur les hommes que leur bouclier 
ne protège plus \ Et cette défense semble si sûrement efficace 
qu'on prévoit à peine le cas où la charge atteindrait les lignes 



1. Anon., XXXIII, 7. On remarquera que l'Anonyme invoque précisément 
l'exemple et l'autorité de Bélisaire (XXXIII, 8), pour déterminer les moyens 
de diviser un ennemi trop nombreux et de le battre en détail. 

2. Joh., VIII, 23-24. 

3. Anon., XVI; Joh. IV, 555-563; Anon., XXXII, 15-17, 14. 

4. Anon., XXXV, 1, XXXVI, 2. 

5. Id., XXXII, 17; XXXVI, 2. 

6. Id , XXXVI, 1. 



58 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

byzantines; il est comme entendu d'avance que ce tir régulier 
et sûr brisera l'élan des escadrons ennemis. Alors, sur ces 
troupes en désordre la cavalerie se rabat et par une attaque 
furieuse — le seul corps-à-corps de la journée — achève la 
déroute; en même temps, l'infanterie s'avance, piques enavant, 
balayant de sa masse tout ce qui oppose une résistance *. Mais 
il faut bien se garder d'abuser de la victoire : aussi on évitera 
de pousser trop la poursuite, de crainte de tomber dans quelque 
embuscade s ; surtout — et la prescription ne laisse pas d'être 
curieuse — on ne cherchera jamais à envelopper complète- 
ment l'ennemi, de peur qu'ayant perdu toute possibilité de 
fuir, il ne se décide par nécessité à fournir une résistance 
désespérée 3 . Inversement, si l'adversaire est en force, on 
n'hésitera point à battre en retraite, et de nouveau la tactique 
explique comment elle se fera sans désavantage : ici encore 
c'est la cavalerie qui soutiendra tout l'effort, et par ses savantes 
manœuvres retardera la poursuite de l'ennemi 4 . Ainsi rien 
n'est laissé au hasard, rien non plus à l'initiative du général, 
et plus d'une fois la tactique désordonnée des Maures devait 
déjouer ces principes de combat si méthodiquement établis. 

Par l'armement, les Berbères étaient assurément fort infé- 
rieurs aux Byzantins, et Ton conçoit que les généraux impé- 
riaux les traitent dédaigneusement d'adversaires sans défense 5 . 
Les pieds et les bras nus, le corps et la tête enveloppés d'un 
grand burnous de toile, ils n'ont, fantassins et cavaliers, 
d'autre arme défensive qu'un petit bouclier de cuir; pour l'at- 
taque ils sont armés d'une courte et large épée, et chacun 
d'eux porte en outre deux longs et solides javelots 6 : mais ce 
léger équipement leur assure une mobilité extrême, et ils se 
fient à cet avantage pour harceler, envelopper et rompre la 

1. Anon., XXXVI, 4. 

2. ld., XL, 9. 

3. ld., XXXIV, 4; XXXIX, 12; Strateg., VIII, 2, p. 198-199. 

4. Anon., XXXVII, 1-2; XXXVIII, 1-3. 

5. Bell. Vand., p, 388, 454. 

6. Joh., II, 114-115, 126-137, 150-155; VIII, 189-192; Bell. Vand., p. 4o3- 
454. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 59 

lourde infanterie byzantine *. Suivant l'usage de tous les no- 
mades, ils emmènent à leur suite dans leurs courses les 
femmes, les enfants, les troupeaux de la tribu 2 ; mais ce n'est 
point là, comme on pourrait croire, un obstacle à leur marche : 
les bêtes, on le verra tout à l'heure, ont leur rôle dans la ba- 
taille; les femmes, en élevant les retranchements du camp, 
en soignant les chevaux, en fourbissant les armes, laissent 
les guerriers plus frais pour la lutte, et d'ailleurs plus d'une 
fois elles prennent furieusement leur part du combat. Quant 
à la tactique des indigènes, elle est déterminée par leur par- 
faite connaissance du pays et la supériorité numérique de 
leur innombrable cavalerie. Ils se plaisent à faire une guerre 
d'escarmouches et d'embuscades, occupant les passages dif- 
ficiles des montagnes, se dissimulant sous l'abri des bois ou 
dans le lit desséché des rivières ; ils aiment à surprendre l'en- 
nemi en route et à faire tourbillonner autour de ses rangs 
demi-rompus la galopade furieuse de leurs escadrons 3 ; ils 
s'entendent aux fuites savantes qui entraînent l'adversaire en 
une imprudente poursuite et l'amènent, épuisé et sans ordre, 
dans le piège soigneusement préparé; ils le harcèlent par cent 
attaques de détail et toujours se dérobent devant lui, sans 
jamais risquer un combat régulier, sans vouloir surtout ac- 
cepter en plaine une grande bataille rangée ; ils se tiennent 
sur les hauteurs, occupant les sommets, se défendant derrière 
des abatis d'arbres 4 , épiant la marche de l'ennemi pour profi- 
ter du moindre désarroi, assaillir son camp mal fortifié, le 
surprendre au moment de la sieste 5 ; ils simulent la retraite, 
parfois la déroute, pour tromper l'adversaire et l'attirera leur 
suite dans les régions désertes, où la faim, la soif, la chaleur 
briseront son courage; même, pour mieux l'épuiser, ils font 

1. Bell. Vand., p. 456. 

2. Joli., IV, 1074-1076, 1125-1126; Bell. Vand., p. 453, 457-458, 503; Joh. 
VII, 6S-69. 

3. Joh., I, 525, 578. 

4. ld., II, 16-17. 

5. Id., VIII, 258-259. 



(50 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

le dégât devant lui l . Parvient-on à rejoindre ces insaisissables 
cavaliers, à les forcer à une action décisive, leur manière de 
combattre trouble toutes les prévisions. Avec leurs chameaux 
rangés sur plusieurs lignes d'épaisseur, ils forment au milieu 
de la plaine un vaste retranchement circulaire 2 : derrière cette 
première défense, ils placent le reste de leurs troupeaux, bœufs, 
moutons et chèvres, solidement attachés les uns aux autres 3 ; 
à l'intérieur de ce rempart vivant, des cordes tendues, des 
fourches, des pieux fichés enterre, des chausse-trapes semées 
sur le sol, renforcent les moyens de résistance 4 . Dans cette 
citadelle, les femmes, les enfants, les vieillards sont laissés à 
la garde du camp; les fantassins, qu'on sait incapables de 
soutenir le choc de la cavalerie byzantine, s'abritent sur la 
lisière du retranchement, entre les jambes des chameaux et 
repoussent de leurs flèches les assauts de l'adversaire 5 ; la 
cavalerie prend position sur les hauteurs voisines, prête à 
charger en queue ou en flanc les escadrons ennemis en dé- 
sordre 6 : les indigènes comptent bien en effet que la vue et 
les beuglements des chameaux épouvanteront les chevaux 
byzantins et rompront sans peine l'élan de la première atta- 
que \ Et pour mieux décider les Grecs à prendre l'offensive, 
quelques cavaliers choisis viennent parader devant les rangs 
byzantins 8 ; des détachements de cavalerie berbère prennent 
même l'offensive et, poussant des clameurs féroces, se préci- 
pitent au combat 9 : mais lorsque leur déroute ou leur fuite 
simulée ont amené sur la lisière du camp les escadrons grecs, 
alors la tactique des indigènes se révèle avec un plein succès : 

1. Joh., VII, 300-309. 

2. Bell. Vand., p. 348-349, 453; Joh., II, 92-96. 

3. Corippus fait sur cette tactique d'intolérables jeux d'esprit {Joh., II, 397- 
403). 

4. Joh., IV, 598-605, 613-618. 

5. Id., IV, 623-626; Bell. Vand., p. 453. 

6. Bell. Vand., p. 453; Joh., IV, 868 seq. 

7. Bell. Vand., p. 456. 

8. Joh., IV, 655-657. 

9. Id., IV ,[680-683. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 61 

en face des chameaux furieux, les chevaux se dérobent ou se 
cabrent ', et les fantassins, sortant de leur abri, s'élancent sur 
les cataphractaires démontés ou rompus, tandis que les Ber- 
bères, descendant des hauteurs, viennent par leurs charges 
achever la déroute. 

Pour compléter ces indications, il ne sera point superflu 
peut-être de résumer le tableau de quelqu'une de ces grandes 
batailles africaines, tel que Corippus l'a tracé dans son poème. 
Sans doute il y aurait quelque témérité à chercher dans les 
vers de la Johannide un rapport pleinement fidèle et parfaite- 
ment exact, tel qu'au lendemain du combat le peut faire un 
général victorieux. Assurément, les grands coups d'épée des 
héros byzantins, les duels magnifiques où les injures alternent 
avec les passes d'armes appartiennent à l'arsenal de procédés 
ordinaire aux faiseurs d épopée. Mais si les détails sont de 
pure invention poétique, la physionomie générale de la ba- 
taille est bien rendue et rigoureusement vraie : la plupart des 
traits s'en pourraient découvrir isolés dans Procope; dans 
Corippus ils se trouvent rassemblés et groupés le plus heu- 
reusement du monde pour nous faire saisir au vif ce qu'était 
la tactique indigène. 

Voici par exemple une surprise de cavalerie 2 . A l'approche 
de Farmée byzantine, les Maures ont gagné le sommet des 
collines, dissimulés derrière un rideau de forêts où flambent 
de larges incendies. L'avant-garde grecque, chargée d'explo- 
rer le terrain et de reconnaître les positions de l'ennemi, s'en- 
gage dans la plaine : alors quelques cavaliers indigènes 
descendent des hauteurs, et, poussant de grands cris, lancent 
leurs chevaux au galop vers les lignes de l'adversaire ; et peu 
à peu des masses de cavalerie plus profondes débouchent sur 
le terrain, sans paraître pourtant rechercher la bataille. A cette 
vue, les troupes byzantines s'arrêtent, prêtes à se replier sur 
le principal corps d'armée : mais alors de toutes parts les esca- 

1. Bell. Y and , p. 457. 

2. Joli ,11,162 265. 



62 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

drons berbères se précipitent dans la plaine, faisant tourbil- 
lonner autour des lignes romaines leurs légers chevaux nu- 
mides, s'efforçant d'envelopper le détachement ennemi et de 
lui couper la retraite. Une terrible mêlée s'engage, où l'on 
ne combat plus qu'avec l'épée : et sous la masse toujours crois- 
sante de leurs adversaires, les cavaliers bvzantins écrasés se 
replient tant bien que mal vers une hauteur voisine, et s'ap- 
prêtent à vendre chèrement leur vie, quand fort heureusement 
Je gros de l'armée accourt pour dégager son avant-garde. 
L'affaire est manquée, et sans plus attendre, les Berbères 
prennent la fuite et regagnent le sommet des collines. 

La grande bataille du livre IV de la Johannide est peut être 
plus instructive encore. En face des lignes byzantines, les 
Berbères ont construit un énorme camp circulaire, formant 
avec leurs chameaux et leurs troupeaux de bêtes un rempart 
que défend l'infanterie : une partie de la cavalerie se tient en 
réserve sur les collines; le reste commence l'action en cou- 
vrant de javelots les lignes byzantines, et, suivant l'usage, le 
combat s'engage à distance entre les deux cavaleries '. Bien- 
tôt, en une charge furieuse, les Berbères se jettent sur les 
escadrons grecs : repoussés en désordre, ils tournent bride et 
se replient au galop sur leur infanterie, entraînant en une 
poursuite folle les Romains à leur suite jusqu'à la lisière 
même du camp; mais là, ils se reforment, de nouveau ils 
recommencent la charge , et une vaste mêlée de cavalerie 
s'engage dans la plaine. Enfin les Maures en déroute sont ra- 
menés jusque dans leurs retranchements, et la bataille semble 
perdue, quand des hauteurs, d'où elle observait la lutte, la 
réserve se porte d'un élan furieux sur le flanc des troupes by- 
zantines, qui, surprises, affolées, s'enfuient en désordre, 
abandonnant leurs chefs au milieu du combat. Pourtant, grâce 
aux efforts des officiers grecs, la bataille se rétablit, et re- 
prend plus ardente devant le camp berbère. Retranchés dans 
leur citadelle vivante, les indigènes font une défense désespé- 

i. Joh.. IV. G 19- 1171 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 63 

rée : les femmes, les enfants, les vieillards, tout le monde 
prend part à la lutte ; on repousse les assaillants à coups de 
pierre, on les écrase sous d'énormes meules, on leur jette des 
masses de plomb et des torches enflammées, tandis que l'infati- 
gable cavalerie maure prodigue les sorties et déploie, à la voix 
de ses chefs, un courage auquel ses adversaires mêmes ren- 
dent hommage 1 . Mais enfin on les refoule; et à grands coups 
d'épée les Byzantins s'ouvrent un passage à travers les vivants 
remparts " 2 . Les chameaux, le jarret coupé, s'abattent sur le 
sol, les bêtes se dispersent et s'enfuient : alors de toutes parts, 
les troupes pénètrent dans le camp forcé, massacrant tout ce 
qu'elles rencontrent, pillant tout ce qu'elles trouvent, cepen- 
dant qu'à travers la plaine s'enfuient les débris de l'armée ber- 
bère, poursuivis jusqu'à la tombée de la nuit par les escadrons 
byzantins. 

J'ai insisté — un peu longuement peut-être — sur ces dé- 
tails si curieux et si pittoresques. C'est qu'en effet, dans ces 
indigènes si différents d'eux-mêmes, les Grecs ont rencontré, 
jusqu'à la conquête arabe, les seuls, mais constants, adversaires 
de leur domination. Us ont pu réussir à les vaincre, ils ont 
pu parvenir à paralyser leurs attaques par une solide chaîne 
de forteresses, ils ont pu même les réduire momentanément à 
une vassalité transitoire : toujours ils ont dû reprendre contre 
eux les armes, toujours ils ont trouvé en eux l'obstacle irré- 
ductible à l'occupation totale de l'Afrique. C'est pourquoi, 
dès cette première guerre, qui est en quelque manière le pro- 
totype de tant d'autres, il n'était point inutile de marquer en 
quelques traits les habitudes militaires des deux adversaires, 
d'expliquer leurs méthodes de combat, de faire comprendre 
le caractère de leurs luttes : dans ce tableau général on trouve 
en effet, avec l'explication de plus d'une défaite subie par les 
impériaux, comme une image réduite de ces guerres inces- 
santes qui ont ensanglanté l'Afrique byzantine. 

1. Joh., IV. 30-33. 

2. Cf. Bell. Vand., p 457. 



64 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

On conçoit qu'avec do tels ennemis, d'un courage éprouvé, 
d'une obstination sans égale, la lutte qui commençait mena- 
çât d'être interminable. D'ailleurs, avec ces populations no- 
mades, qu'on ne savait où frapper sûrement, les actions les 
plus décisives en apparence demeuraient sans résultat : après 
chaque bataille gagnée, tout était à recommencer; et l'on 
avait à peine eu le temps de célébrer la victoire, que du désert, 
où les vaincus s'étaient dérobés à la poursuite, une nouvelle 
invasion s'abattait sur la Byzacène ou la Numidie 1 . Enfin, 
pour commencer leurs attaques, les indigènes choisissaient 
d'ordinaire la saison la plus chaude 2 , et lorsque, pendant plu- 
sieurs jours de suite, lesirocco soufflait en brûlantes tempêtes 3 , 
on juge si la marche devenait dure et la bataille pénible pour 
les cataphractaires impériaux tout couverts de fer, pour la 
lourde infanterie succombant sous le poids de ses armes. 

Fort heureusement, l'éternel manque d'union qui a, en tout 
temps, fait avorter tous les soulèvements berbères, devait, 
comme il avait jadis servi les affaires de Rome, profiter aussi 
aux Byzantins 4 . Au vi e siècle, comme autrefois, d'incessantes 
rivalités armaient les tribus l'une contre l'autre; des haines 
farouches divisaient les grands chefs, et jusque dans la même 
famille existaient des inimitiés irréconciliables, conséquence 
des tragédies domestiques qui plus d'une fois y avaient fait 
couler le sang. Grâce à ces divisions constantes, pas une fois 
les indigènes ne surent réunir leurs forces dans un soulève- 
ment général : au contraire, il suffit de l'insurrection d'un 
chef, pour que l'autre demeure neutre ou vienne offrir ses ser- 
vices à l'empereur; souvent même les indigènes provoquent 
et sollicitent l'intervention byzantine. Le roi de FAurès, Iab- 
das, n'a pas de plus cruel adversaire que son beau-frère Mas- 
sonas 3 ; le chef du Hodna, Orthaias, est l'ennemi juré de sou 

1. Bell. VancL, p. 458; Joh , Vf, 58-127. 

2. Bell. Vand., p. 404; Joh., VI, 247, 256-257. 

3. Joh., VII, 370-373. 

4. Sur ce manque d'uuiou, cf. Uanoteau et Letourneux, La Kabylie, t. II, 1-4. 

5. Bell. Vand., p. 465. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 65 

puissant voisin l : et pourquoi? C'est que l'un a un meurtre à 
venger, l'autre une longue suite de razzias heureuses à faire 
expier à son rival. En Byzacène, Antalas et Coutsina se dé- 
testent au point de ne pouvoir servir sous les mêmes drapeaux, 
et pendant quinze ans on les voit constamment changer de 
parti et d'attitude, suivant que l'un d'entre eux abandonne ou 
sert les Byzantins 2 . Que l'insurrection essayée avorte, que les 
révoltés se fassent écraser, que l'autorité byzantine s'accroisse, 
peu leur importe, s'ils peuvent satisfaire à ce prix leur ven- 
geance et leur haine : pendant qu'en 534, Coutsina et ses 
confédérés se soulèvent, les tribus d'Antalas ne font pas un 
mouvement 3 . Enfin, parmi les insurgés mêmes, nulle entente, 
nulle action commune. Iabdas fait des razzias en Numidie, 
sans s'inquiéter si les Byzantins taillent en pièces les Berbères 
de la Byzacène 4 ; de leur côté les gens de la Tripolitaine com- 
battent séparément sans prendre souci de leurs alliés. C'est 
à cette absence d'union, à ces divisions éternelles que la do- 
mination byzantine dut ses succès principaux et sa longue du- 
rée : toujours en effet, la bravoure des soldats impériaux put 
vaincre en détail ces adversaires incapables de concert; tou- 
jours la diplomatie de leurs généraux sut trouver des partisans 
parmi ces grands chefs, plus soucieux de leurs ambitions ou 
de leurs haines que de l'indépendance de leur pays 5 . 



II 



L'insurrection de o34 commença, suivant l'usage, par d'au- 
dacieuses razzias dans le pays ouvert 6 . Les postes byzantins 

1. Bell. Vand., p. 465. 

2. Partsch, L c, XXVII-XXV1II. 

3. Bell. Vand., p. 462. 

4. Id., p. 462, 464-465. 

5. Les traités de tactique recommandent, au reste, comme un moyen sur de 
victoire, d'entretenir, à force de cadeaux et de promesses, des divisions parmi 
les ennemis (Straleg., VII, I, p. 136). 

6. Bell. Vand., p. 444, 448, 463. 

I. 5 



66 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

de la frontière se laissèrent enlever ou surprendre; la popu- 
lation des campagnes, ne trouvant nulle forteresse où chercher 
un refuge, fut massacrée ou réduite en esclavage : et bientôt 
plus de 50,000* Berbères coururent la Byzacène, sous les 
ordres de quatre chefs, Coutsina, Esdilasa, Iouphrout et Me- 
desinissa 2 . C'étaient là d'inquiétantes nouvelles : bientôt un 
incident plus grave acheva d'alarmer les esprits. Un corps de 
cavalerie de plus de 500 hommes, troupe d'élite commandée 
par deux officiers solides, jadis attachés à la personne de 
Bélisaire, était cantonné en Byzacènes: ce détachement es- 
saya de faire tête à l'ennemi, et un moment il sembla y réus- 
sir; mais bientôt, attaqués par des forces supérieures, cernés 
de toutes parts dans un étroit défilé, les cavaliers byzantins, 
après une résistance héroïque, succombèrent sous le nom- 
bre ; la plupart d'entre eux restèrent sur le champ de bataille ; 
quelques-uns, moins heureux, tombèrent au pouvoir des in- 
digènes, et parmi eux l'un des commandants du détachement. 
C'était un prisonnier démarque : tout aussitôt il fut massacré, 
et sa tête promenée, comme un trophée de victoire, à travers 
les camps berbères. La nouvelle de ce désastre jeta la panique 
à Carthage : et on le comprend sans peine, si Ton songe à l'é- 
moi que produirait, dans notre Algérie française, au début 
d'un soulèvement, l'annonce de la destruction totale d'un 
de nos régiments de cavalerie 4 . En même temps on appre- 
nait que la Numidie était envahie, et que 30,000 hommes 
d'Iabdas, descendus de l'Aurès, parcouraient sans trouver 
d'obstacle toute l'étendue des hauts plateaux 6 . Du coup, l'ar- 
mée byzantine, déjà si ébranlée, acheva de perdre toute con- 
fiance 6 , et son nouveau chef lui-même, placé dès sa prise de 
commandement en d'aussi difficiles conjonctures, s'effrayait 

1. Bell. Vand., p. 454. 

2. ld., p. 448. 

3. Id., p. 447, 449. Sur le chiffre des troupes byzantines, id., p. 454. 

4 Id,, p. 447. 

5. Id., p. 447, 463. 

6. Id., p- 454. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON Cl 

non sans raison de la lourde responsabilité qui lui incombait \ 
Solomon disposait pourtant de forces assez importantes. Il 
conservait avec lui la presque totalité du corps expéditionnaire, 
Bélisaire s'étant décidé, au moment de partir, à lui laisser la 
plus grande partie delà cavalerie d'élite qu'il comptait d'abord 
emmener à Gonstantinople 2 ; de plus, l'empereur avait senti 
la nécessité de renforcer l'armée d'occupation, et des troupes 
fraîches étaient en route et sur le point d'arriver 3 . Le général 
byzantin allait donc avoir à ses ordres tout près de 18,000 
hommes 4 : toutefois la nécessité de faire un détachement en 
Numidie, l'obligation de laisser des garnisons dans un certain 
nombre de villes diminuaient assez sérieusement l'effectif de 
l'armée combattante. Cependant Solomon n'hésita point : rap- 
pelant à lui toutes les unités disponibles, se contentant d'as- 
surer sérieusement la défense de Carthage, il marcha à l'ennemi 
avec le reste de ses forces. 

Il trouva les Berbères en Byzacène, campés, sous les ordres 
de leurs quatre chefs, dans la grande plaine de Mamma 5 . A 
la vue de la petite armée byzantine, qu'ils jugeaient — non 



1. Bell. Vand., p. 447. 

2. Id. : p. 444. 

3. ld.. p. 444. 

4. On obtient ce total de la façon suivante. Au moment du soulèvement 
militaire de 536, c'est-à-dire après les pertes de la campagne de 534-535, les 
forces byzantines se décomposent ainsi : 8,000 hommes insurgés avec Stotzas 
(Bell. Vand., p. 475), 2,000 en garnison à Carthage (*c/.,p. 475-476), plus les trou- 
pes détachées en Numidie (id.,p. 474-475, 481), formaut environ 3,000 hommes, 
plus les garnisons des autres villes (id., p. 483), dont on peut déterminera 
peu près le chiffre. En 537, en effet, Germanos constate que les insurgés, gros- 
sis des troupes de Numidie, comprennent les deux tiers de l'ancienne armée 
d'Afrique : on obtient ainsi, pour les garnisons demeurées fidèles, en y com- 
prenant celle de Carthage, environ 5,500 hommes. Cela fait un total de 
16,500 hommes, qu'on peut pousser à 18,000 pour le début de la campagne de 
534. 

5. L'emplacement est inconnu. Pourtant la même plaine est mentionnée dans 
Corippus (Joh., Vil, 283), et la ville de Ma^ç est nommée parmi celles que 
Justinien fortifia (Proc, Aed., 342). Elle était au milieu d'une plaine entourée 
de hautes montagnes (Bell. Vand., p. 453). On verra plus bas qu'il faut la cher- 
cher sans doute entre Sbiba et Kairouan. 



68 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

sans raison — assez démoralisée par les premiers succès de 
l'insurrection 1 , les indigènes se crurent de force à accepter 
la bataille; et formant avec leurs chameaux un vaste camp 
circulaire, confié à la défense de l'infanterie, plaçant en réserve 
sur les hauteurs une bonne part de leur cavalerie, ils atten- 
dirent l'attaque. Solomon avait trop peu de troupes pour 
assaillir sur toutes ses faces l'énorme retranchement; de plus 
il ne voulait point s'engager entre l'ennemi et le pied de la 
montagne, craignant — et à juste titre — d'exposer son flanc 
ou ses derrières à la charge des escadrons berbères. Il jugea 
donc préférable d'essayer, par un assaut vigoureux, de rompre 
sur un point les lignes de ses adversaires, espérant bien qu'un 
premier succès suffirait à déterminer la déroute ; et avec toute 
sa cavalerie il se porta en avant. Mais à la vue des chameaux, 
les chevaux de l'armée byzantine s'affolèrent, le désordre se 
mit dans les rangs, et l'infanterie maure, sortant de ses abris, 
commençait le massacre, lorsque Solomon, sautant à bas de 
cheval, ordonna à son monde de mettre pied à terre. A l'abri 
de leurs grands boucliers, les lignes grecques se reformèrent, 
tandis que le général, à la tête de cinq cents hommes d'élite, 
s'élançait l'épée à la main sur les chameaux qui formaient 
l'obstacle; plus de deux cents de ces bêtes tombèrent, le camp 
était forcé. Alors, abandonnant leurs femmes, leurs enfants, 
leurs troupeaux, les Berbères épouvantés prirent la fuite sans 
résister davantage, poursuivis jusqu'au pied des montagnes 
par la cavalerie byzantine. Ils laissaient, s'il en faut croire 
Procope 2 , dix mille morts sur le terrain : quoi qu'il faille 
penser de ce chiffre, probablement fort exagéré, tout au 
moins un énorme butin tomba aux mains du vainqueur. 

Après un succès aussi complet qu'inespéré, on devait s'at- 
tendre avoir l'armée byzantine pousser ses avantages : au lieu 
de cela, Solomon rentra tout droitàCarthage 3 . Croyait-il que 



1. Sur la bataille, Bell. Vand., p. 453-458. 

2. Bell. Vand., p. 458. 

3. Id., p. 458. 



LA. PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON [69 

la sévère leçon qu'ils venaient de recevoir suffirait à faire 
tomber les armes des mains des indigènes? la chose semble 
assez peu vraisemblable, et l'on verra l'année suivante le gé- 
néral byzantin prendre, après la victoire, de bien autres me- 
sures de pacification l . Il est donc probable que d'autres rai- 
sons déterminèrent ce rapide retour : d'une part la mauvaise 
saison commençante — on était à la fin de l'année 534 — ne 
se prêtait guère à une longue campagne 2 ; d'autre part les 
nouvelles de Numidie étaient inquiétantes et il fallait de ce 
côté aussi prévoir de graves événements; enfin l'armée, déjà 
sourdement mécontente, prétendait sans doute, suivant l'u- 
sage 3 , mettre tout d'abord en sûreté le butin qu'elle avait fait. 
Quoi qu'il en soit de ces conjectures, on avait en somme paré 
au danger le plus pressant ; la victoire de Mamma avait mo- 
mentanément dégagé la Byzaeène tout entière 4 : Solomon se 
contenta de ce résultat. 

Les effets ne s'en firent pas longtemps sentir. A peine le 
gouverneur était-il rentré à Carthage, que les indigènes, plus 
exaspérés qu'assagis par leur défaite, recommencèrent en plus 
grand nombre qu'auparavant des razzias en Byzaeène 5 . Il 
fallut, sans tarder, reprendre la campagne : c'était dans les 
premiers mois de 535. Mais cette fois les indigènes avaient 
profité de leur précédent échec : quand Solomon les rejoignit 
aux environs du montBurgaon G , il eut beau pendant plusieurs 
jours leur offrir la bataille, les Maures refusaient de des- 
cendre dans la plaine 7 . Ils occupaient au flanc de la mon- 



1. Bell. VancL, p. 462. 

2. Cf. id., p. 468, où cette raison met fin à la campagne. 

3. Cf. id., p. 424. 

4. Bell. Vand., p. 458. 

5. Id., p. 458. 

*■ 6. Sur la bataille, Bell. Vand.,^. 458-462. Sur l'emplacement, Tissot, I,p. 34. 
On veut voir dans cette montagne le Djebel Bou Ghanem ; mais Procope, 
p. 459, dit qu'elle se trouve lv */<opto) èp^w : cette indication convient-elle à 
l'emplacement signalé? En tout cas, il faut chercher le lieu du combat assez 
au sud et non loin des frontières de Numidie. 
7. Bell. Vand., p. 458. Cf. p. 465. 



70 ITTSTOIRE DE TA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

tagne une formidable position : couverts du côté du sommet 
par la difficulté du terrain, qui rendait les crêtes presque 
inaccessibles, commandant toutes les pentes qui s'abaissaient 
vers la vallée, ils se croyaient inexpugnables. Le général by- 
zantin ne laissait pas d'être embarrassé : son armée, mal ravi- 
taillée, commençait à murmurer 1 ; et d'autre part l'effectif 
très considérable des forces berbères rendait fort périlleuse 
une attaque de front 2 . Solomon s'en tira par un coup d'audace : 
pendant la nuit, il réussit à faire escalader, par un millier 
d'hommes choisis, les sommets abrupts qui dominaient le 
camp indigène; et au matin, au moment où les tribus voyaient, 
avec une stupeur joyeuse, les troupes byzantines s'élever, 
comme pour l'assaut, sur les premières pentes de la montagne, 
tout à coup elles s'aperçurent qu'elles étaient prises entre 
deux adversaires. Alors ce fut une folle déroute à travers les 
escarpements du Burgaon 3 ; cavaliers et fantassins mêlés se 
renversaient, s'écrasaient, se tuaient les uns les autres, com- 
blant de leurs cadavres les ravins de la montagne, au point 
qu'on parla de 50,000 Maures disparus dans le désastre 4 ; cette 
fois encore, le butin fut énorme, et la masse des captifs si con- 
sidérable, qu'un enfant maure, dit Procope, se vendait au 
même prix qu'un agneau 5 . Mais cette fois du moins, des me- 
sures sérieuses furent prises pour achever la victoire. L'un 
des chefs insurgés, Esdilasa, tombé au pouvoir du vainqueur, 
fit sa soumission et fut interné à Carthage; ses confédérés 
furent refoulés hors des limites de la Byzacène ; d'ailleurs, 
complètement décimés par le désastre et craignant les ven- 
geances des populations qu'ils avaient tant de fois pillées, ils 
abandonnèrent sans peine leurs terrains de parcours et s'en- 
fuirent en Numidie 6 . Iabdas les accueillit, leur donna des 



1. Bell. Vand., p. 459. 

2. ld., p. 459. 

3. Id., p. 461-462. 

4. ld., p. 462. 

5. ld., p. 462. 

6. ld.. p. 462. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 71 

terres, peut-être du côté de Timgad ou de Lambèse 1 , et nous 
les retrouverons plus tard au cours de cette histoire : quant 
aux tribus demeurées dans le pays, elles furent placées sous 
la haute autorité d'Antalas, un grand chef dont le dévouement 
et la fidélité ne s'étaient point démentis pendant le soulève- 
ment 2 . La Byzacène était pacifiée. 

Le moment était venu d'agir en Numidie. Pendant l'été de 
535, Iabdas, roi de PAurôs, avait profité des embarras des 
Bvzantins 3 pour razzier les hauts plateaux : avec sa nom- 
breuse cavalerie, il avait poussé jusqu'aux limites du Tell, 
sans que les faibles garnisons grecques qui occupaient quel- 
ques postes sur cette frontière pussent sérieusement songer à 
arrêter ses ravages 4 . Il était grand temps de punir ces inso- 
lences. Les circonstances d'ailleurs semblaient favorables : 
plusieurs grands chefs indigènes, Orthaias, qui commandait 
dans le Hodna, Massonas, qui occupait une partie de la Mau- 
rétanie, sollicitaient les secours de Solomon contre leur puis- 
sant voisin, et promettaient d'unir leurs contingents aux 
troupes du général byzantin 3 . Aussi, dans les derniers mois 
de l'année 535, Solomon se décida à entreprendre l'expédition. 
Il aborda TAurès par l'est, par la région de Khenchela, comp- 
tant, selon toute vraisemblance, pénétrer dans la montagne 
par la grande vallée de l'Oued el Arab 6 . Mais, peu familiarisé 
encore avec la tactique des indigènes, persuadé qu'Iabdas 
s'empresserait d'offrir la bataille pour empêcher l'invasion de 
son territoire, convaincu au reste qu'un seul engagement suf- 



i. Parstch, l. c, XVIII. Sur cet usage d'accueillir les vaincus, Hauoteau et 
Letourneux, l. c, II, 14-15. 

2. Bell. Vand., p. 462. 

3. ld., p. 465. 

4. Il faut noter pourtant l'exploit d'Althias àTigisis (Bell. Vand., p. 463-464); 
Tissot, II, p. 422-423, suivant Poulie (Bec. de Const., 1878, p. 375-376), place à 
tort cet épisode en 539. 

5. Bell- Vand., p. 465. 

6. ld., p. 465. L'Abigas est en effet l'Oued Bou Rougal qui coule dans la plaine 
de Bagai. 



72 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

firait à terminer la guerre 1 , il se mit en route avec une colonne 
de cavalerie assez nombreuse, mais approvisionnée pour quel- 
ques jours seulement 2 . On s'aperçut bientôt de l'erreur com- 
mise : pendant toute une semaine, par des chemins difficiles, 
la colonne marcha sans pouvoir joindre l'ennemi ; à mesure 
que les Byzantins avançaient, les montagnards se dérobaient 
devant eux, se contentant de multiplier sur leur route les 
difficultés, mais sans consentir jamais à accepter le combat*. 
Par les auxiliaires indigènes qui servaient dans l'armée grec- 
que, Iabdas était d'ailleurs fort exactement informé de la si- 
tuation de ses adversaires; il savait que leurs vivres dimi- 
nuaient, que la famine allait les obliger à une prompte retraite *: 
aussi les laissa-t-il, sans bouger, se déployer trois jours de suite 
en ordre de bataille ; il n'avait garde de renouveler l'impru- 
dence qui avait coûté si cher aux tribus de la Byzacène. Abso- 
lument déconcertés par cette méthode nouvelle pour eux, les 
Byzantins commencèrent à se décourager, bientôt à s'inquié- 
ter : dans ce pays malaisé, ils avaient pour seuls guides leurs 
alliés berbères ; ne risquaient-ils point d'être trahis par eux 
et jetés en quelque embuscade? Pour encourager le zèle de 
ces auxiliaires, Solomon ne leur avait pas ménagé l'argent 5 ; 
mais, au vrai, ces gens ne rendaient aucun bon service, n'ap- 
portant, lorsqu'on les envoyait en éclaireurs, nul renseigne- 
ment précis, retardant la marche des troupes plus qu'ils ne la 
guidaient, peut-être même s'entendant avec Iabdas et lui fai- 
sant chaque jour passer de précieux renseignements. Et les 
soldats, pleins de défiance à l'égard de ces alliés qu'ils ne 
connaissaient pas, se répétaient que les Maures étaient une 
race perfide, qu'il fallait de leur part s'attendre à tout dans 
une expédition dirigée contre leurs frères 6 ; d'ailleurs, les 



1. Bell. Vand., p. 466. 

2. Id., p. 466-467. 

3. Id., p. 465, 467. 

4. Id., p. 467. 

5. Id., p. 466. 

6. Id., p. 467-468. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 73 

vivres manquaient, la mauvaise saison était venue 1 . Solomon 
lui-même, inquiet, découragé, comprit qu'il fallait battre en 
retraite ; en toute hâte on regagna la plaine. L'expédition 
avait échoué 3 . 

Ce n'était là, dans la pensée de Solomon, qu'un échec pas- 
sager, qu'il comptait bien réparer dès le prochain printemps 3 . 
Aussi, à peine rentré à Carthage, s'occupa-t-il à préparer une 
nouvelle expédition : mais la campagne précédente lui avait 
servi de leçon : il sentait que, pour soumettre l'Aurès, il fallait 
autre chose qu'une simple colonne volante; surtout, il com- 
prenait quel danger il y avait à employer des auxiliaires ber- 
bères, et en conséquence, il organisait ses armements, de ma- 
nière à se passer de ce périlleux concours 4 . Tout à la fois, il 
déployait une activité prodigieuse pour assurer la sécurité du 
vaste gouvernement qui lui était confié. En même temps qu'il 
envoyait une escadre et un corps de troupes rétablir la paix 
en Sardaigne 3 , il se préoccupait d'organiser solidement la dé- 
fense de la Numidie byzantine. Dès la fin de 535, au retour de 
l'expédition de l'Aurès, il avait laissé un important détachement 
en garnison dans la province 6 ; mais, malgré cette augmenta- 
tion du corps d'occupation, la frontière demeurait ouverte aux 
razzias des Berbères. Solomon la ferma par la construction 
d'une série de citadelles. Sur toute la lisière méridionale de 
cette région, parallèlement au tracé de la grande route de 
Carthage à Constantine, s'éleva une barrière de places fortes 
redoutables, destinées à renforcer et à relier entre eux les 
quelques postes déjà construits par les ordres de Bélisaire. De 
cette époque datent incontestablement, pour citer les prin- 
cipaux seulement, la redoute de Tagoura 7 , le curieux château 



1. Bell. Vancl., p. 468. 

2. Ici., p. 468. 

3. Ici., p. 4ÔS. 

4. Ici., p. 468. 

5. Ici., p. 468-469. 

6. Ici., p. 468. 

7. C. 1. L., VIII, 16851 ; ïissot, II, 383. 



74 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

de Madaure 1 , l'importante forteresse de Tipasa, dominant la 
grande et fertile plaine de Dréa ; avec le poste d'Ad Centena- 
rium (Kevîoupiai) 2 et la ville forte de Tigisis 3 , ces places fer- 
maient absolument l'accès du Tell aux nomades du sud et 
constituaient contre les montagnards de l'Aurès une solide 
base d'opérations. Enfin Solomon ne s'inquiétait pas moins 
de protéger la Byzacène pacifiée et soumise ; la construction 
de la citadelle de Théveste, qui date de cette époque 4 , atteste 
dès ce moment ses efforts pour empêcher toute attaque des 
tribus numides sur le pays byzantin. 

Dans son ardent désir de reconquérir sans tarder les pro- 
vinces qui jadis avaient formé l'Afrique romaine, Solomon, 
comme l'empereur son maître, se flattait de quelques illusions. 
A tous deux le souvenir des succès triomphants remportés en 
Byzacène avait bien vite fait oublier le léger insuccès de Y Aurès . 
Élevé, en récompense de ses victoires à la haute dignité de 
patrice 3 , le général byzantin voyait déjà toute l'Afrique à ses 
pieds, et fièrement il rappelait sur les murs de Théveste « la 
nation maure tout entière détruite par le bras de Solomon » 6 . 
A Constantinople, on s'exaltait bien davantage encore. Dès le 
mois de janvier 535, après la victoire de Mamma, Justinien 
déclarait que Vandales et Maures étaient soumis à l'autorité 
impériale \ et se félicitait de la grande paix qui régnait en 
Afrique 8 . Quoiqu'il eût fallu par la suite rabattre un peu de 

1. C. I. L., VIII, 4677. 

2. Cf. Tissot, II, 424. 

3. Dell. Vand., p. 463. 

4. C. /. L., VIII, 1863. Comme à Madaure, l'inscription intitule Solomon ma- 
gister militum et praefectus Libyae. Les inscriptions du second gouverne- 
ment portent toutes : bis praefectus. 

5. Le fait résulte delà comparaison de C. I. L., VIII, 4677 et 1863. Les deux 
textes datent du premier gouvernement; mais dans l'un (Madaure) on ne 
trouve point le mot patricius, qui figure à Théveste. Solomon obtint donc ce 
titre au cours de son premier gouvernement, probablement après les succès 
de 535. 

6. C. /. L., VIII, 1863. 

7. Nov. 1, praef. 

8. Nov. 36, praef. Solomon dit la même chose à ses soldats. Bell. Vand., 
p 460. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 75 

ces assertions pompeuses 1 , pourtant la confiance était rapide- 
ment revenue. Au mois d'avril 536,, l'empereur remerciait le 
cielqui 1 ui avait permis de « soumettre les Vandales, les Alains et 
les Maures, et de recouvrerl'Afrique tout entière »,et il ajoutait : 
« Nous avons bon espoir que Dieu nous accordera également 
de conquérir les autres pays que les anciens Romains ont pos- 
sédés jusqu'aux limites des deux océans, et que leur négligence 
a plus tard laissé perdre; et avec l'appui céleste, nous nous 
efforcerons d'en améliorer la condition 2 . » Or, au moment 
même où Justinien signait ce rescrit tout rempli de belles es- 
pérances, de graves événements éclataient à Carthage et une 
formidable insurrection militaire, qui mettait en question 
l'existence même de la domination impériale, retardait de 
trois ans la pacification de l'Afrique. 



III 



Malgré ses éminentes qualités de général et d'administra- 
teur, ou plutôt peut-être à cause d'elles, Solomon n'avait 
point réussi à se faire aimer des soldats. Exigeant beaucoup 
des troupes, très dur dans le service, plus préoccupé de veil- 
ler aux intérêts généraux de l'Etat que de donner satisfaction 
à l'avidité ou à la mollesse de l'armée 3 , il était incontestable- 
ment fort peu populaire. Même son entourage immédiat, pour 
lequel il n'avait pas plus de complaisance que pour le reste des 
troupes, semble lui avoir été assez médiocrement attaché : les 
gens de sa maison, les soldats choisis de sa garde, les officiers 
de son état-major lui sont pour la plupart fort peu dévoués 4 ; 

1. Nov. 8, 10, 2 (mai 535), où l'empereur se borne à dire : Vandalos in servi- 
tutem redegimus. 

2. Nov. 30, il, 2. 

3. Bell. Vand., p. 470. Il est probable que les plaintes au sujet du butin se 
rapportent à des faits du même ordre (cf. Bell. Vand., p. 482), Solomon voulant 
sans doute, comme il fit en 539, l'employer à bâtir des forteresses (Bell. Vand., 
p. 501). 

4. Bell. Vand., p. 472. 



76 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

le principal de ses lieutenants est en hostilité ouverte avec 
lui 1 ; et un complot formidable pourra se nouer contre sa vie, 
sans que, parmi les nombreux affiliés, il se rencontre — chose 
significative — une seule personne pour l'avertir 2 . Sous un 
tel chef, toutes les causes de mécontentement qui germaient 
sourdement devaient bien vite grandir : et en effet, pendant 
l'hiver de 535-536, l'esprit d'indiscipline, qui depuis long- 
temps déjà travaillait l'armée byzantine, s'accrut, dans l'inac- 
tion des camps, d'une manière inquiétante 3 . Les fatigues mul- 
tipliées des précédentes campagnes, la perspective prochaine 
d'une nouvelle et pénible expédition donnaient au soldat le dé- 
goût du service militaire 4 ; les retards infinis apportés au 
paiement de la solde 5 augmentaient sa mauvaise volonté. 
Assurément ces retards n'étaient guère imputables à Solomon. 
Dans l'enthousiasme des premiers succès, Justinien avait 
décidé que les frais d'entretien des troupes et de l'administra- 
tion impériale seraient pris sur les impôts de la province 
d'Afrique 6 : or ces impôts rentraient fort mal et le trésor était 
à peu près vide; mais le soldat ne s'en inquiétait guère et ré- 
clamait son dû. Enfin le butin considérable fait dans la cam- 
pagne de 535 ne semble pas avoir été partagé d'une façon 
absolument équitable : du moins les hommes se plaignaient 
d'être lésés dans leurs droits, et d'avoir été spoliés de ces dé- 
pouilles, « dont la loi de la guerre, disaient-ils, a fait la récom- 
pense des dangers courus dans les combats 7 . » D'autre part, 
les efforts mêmes de Solomon pour réorganiser la province 
conformément aux instructions impériales tournaient contre 
lui : la reprise des terres vandales par l'État ou parles anciens 



1. Bell. Vand., p. 473. 

2. Id., p. 472. 

3. C'est pour éviter des dangers de cette sorte que les traités de tactique 
recommandent de disperser les troupes (Slraleg., 1, 9, p. 40). 

4. Bell. Vand., p. 478, 482. 

5. Id., p. 482. 

6. Cad. Just., I, 27, 2, 18. 

7. Bell. Vand., p. 482. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 77 

détenteurs soulevait de grosses difficultés 1 ; les soldats pré- 
tendaient avoir leur part, et ils étaient excités dans ces reven- 
dications par les femmes vandales qu'ils avaient épousées, 
furieuses de se voir évincer des domaines qu'elles possé- 
daient avant la conquête 2 . L'application des lois contre les 
dissidents soulevait d'autres colères : il y avait dans l'armée 
byzantine un assez grand nombre d'hommes de confession 
arienne; ces gens s'inquiétaient pour eux-mêmes des édits 
intolérants de l'empereur; ils compatissaient aux misères de 
leurs coreligionnaires africains, ils prêtaient l'oreille à leurs 
plaintes et aux suggestions de leurs prêtres 3 . L'approche des 
grandes solennités de Pâques exaspérait encore ces senti- 
ments, en faisant plus vivement sentir aux non-conformistes 
Fexclusion dont ils étaient frappés 4 . Aussi on s'agitait dans 
les camps, et avec d'autant plus de liberté qu'entre les grands 
chefs de l'armée régnait, au su de tous, une mésintelligence 
profonde, et que les soldats se vantaient de trouver, dans 
l'état-major même, des appuis contre Solomon. De la coali- 
tion de tant de mécontentements, d'ailleurs habilement exploi- 
tés par quelques ambitieux, naquit sans peine une formidable 
conspiration : on devait profiter des fêtes de Pâques pour 
assassiner, dansune des églises de Carthage, le général en chef, 
et le succès semblait d'autant plus assuré que, dans l'entourage 
même du patrice, la plupart des gardes et des officiers étaient 
gagnés au complot 5 . Le secret — chose prodigieuse — avait 
été scrupuleusement gardé; mais au dernier moment les con- 
jurés hésitèrent, soit qu'ils fussent effrayés par la sainteté du 
lieu où il s'agissait de commettre le meurtre, soit plutôt qu'un 
dernier reste de respect les empêchât d'attenter à la personne 
de leur glorieux chef; deux jours de suite ils reculèrent au 
moment décisif, puis craignant de s'être trahis par ces allées 

1. Cf. Nov. 36 et les modifications qu'elle apportait à l'édit de 534. 

2. Bell. Vand., p. 470. 

3. Id., p. 470-471. 

4. Id., p. 471-472. 

5. M., p. 472. 



78 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

et venues suspectes, et plus encore par les reproches véhé- 
ments qu'ils s'étaient faits publiquement de leur lâcheté, ils 
quittèrent Carthage en grand nombre, et, jugeant qu'ils 
n'avaient plus rien à ménager, ils se mirent à vivre sur le 
pays 1 . On était au mois de mars 536 2 . Solomon, tout surpris 
d'un événement si grave et si inattendu, tenta du moins de 
retenir dans le devoir les troupes demeurées dans la ville : 
et d'abord il crut y réussir. Mais bientôt, voyant qu'aucune 
mesure n'était prise contre les révoltés, ces régiments, tous 
affiliés d'ailleurs à la conspiration 3 , se soulevèrent à leur 
tour. En vain, pour essayer de les apaiser, Solomon leur fit 
porter de bonnes paroles par Théodore de Cappadoce, l'un de 
ses lieutenants : les soldats, qui, à tort ou à raison, croyaient 
cet officier en mauvais termes avec le patrice, ne s'en laissèrent 
pas imposer ; à grands cris ils le proclamèrent leur chef, et se 
ruant hors de l'hippodrome, ils marchèrent en masse sur le 
palais 4 . Inutilement quelques officiers dévoués se firent tuer 
en essayant d'arrêter ces furieux : le premier sang versé exci- 
tant davantage leur rage, le palais fut pris d'assaut. Bientôt 
le désordre et le massacre s'étendirent dans la ville entière : 
tous ceux qu'on rencontrait, Byzantins ou Africains, pour peu 
qu'on les sût amis du patrice, pour peu surtout qu'on les sût 
riches, tombèrent sous les coups des soldats ; les maisons par- 
ticulières furent envahies, les propriétés saccagées, et le pillage 
ne cessa qu'au soir, lorsqu'enfin la fatigue et l'ivresse eurent 
triomphé de la fureur des troupes 5 . Les officiers, et ceux-là 
mêmes qui avaient gardé quelque popularité dans l'armée, 
avaient dû assister impuissants à ces scènes de carnage ; 
quant à Solomon, il n'avait échappé à la mort qu'en se cachant 
dans l'église du palais. A la faveur de la nuit, il put sortir de 
cette retraite, et avec un de ses lieutenants qui s'associa à sa 

1. Bell. Vand., p. 472, 473. 

2. En 536 Pâques tombait le 23 mars (Mas Latrie, Trésor de chronologie). 

3. Bell. Vand., p. 473. 

4. Jd.,-p. 473-474. 

5. Id., p. 474. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 79 

fortune, avec Procope son conseiller et cinq personnes de sa 
suite, il s'embarqua furtivement, et traversant le golfe, gagna 
la petite ville de Missua 1 . 

L'insurrection triomphait : pourtant les soldats craignirent 
de rester à Garthage, où quelques troupes, revenues de leur 
stupeur de la veille, semblaient vouloir demeurer fidèles à 
l'empereur 2 , et quittant la ville, ils allèrent rejoindre, dans les 
plaines de Buila Regia, le reste des révoltés *. Là ils mirent à 
leur tête un officier subalterne, Stotzas, jadis attaché à la per- 
sonne d'un des lieutenants de Bélisaire 4 , et appelant à eux 
tous les mécontents, ils formèrent bien vite une redoutable 
armée. A leur voix, en effet, tout ce qui restait encore de la 
nation vandale se jeta dans l'insurrection 3 ; les esclaves, 
comptant bien profiter du grand bouleversement qui se pré- 
parait, accoururent en masse au camp des séditieux 6 ; les 
grands chefs numides — et parmi eux labdas et Orthaias, 
maintenant réconciliés — promirent l'appui de leurs troupes, 
ravis d'une aventure qui ruinait les projets de Solomon et 
semblait présager la chute prochaine de la domination impé- 
riale même 7 . Stotzas, en effet, ne cachait pas son intention de 
chasser de l'Afrique tous ceux qui restaient fidèles à Justinien 
et de constituer à son profit une souveraineté indépendante 8 . 
Et dans ce but, avec ses huit mille hommes de troupes régu- 
lières et ses innombrables alliés, il marchait sur Garthage, 
persuadé qu'il occuperait sans coup férir la capitale de son 
futur royaume. 

Mais Solomon, tout en fuyant, n'avait point perdu son sang- 
froid. Avant de s'embarquer, il avait eu le temps de s'enten- 
dre avec Théodore de Gappadoce, auquel il laissa pleins pou- 

1. Bell. Vand., p. 474. 

2. Id., p. 475-476. 

3. Id., p. 475. 

4. Id., p. 475, 362. 

5. Id., p. 475, 471, 471 

6. Id., p. 475. 

7. Id., p. 487, 490. 

8. Id., p. 475. 



80 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

voirs pour combattre l'insurection, lui recommandant de tenir 
ferme à Carthage aussi longtemps qu'il pourrait 1 . A peine 
arrivé à Missua, il envoya un émissaire au général qui com- 
mandait le détachement de Numidie, afin qu'averti des événe- 
ments, il tâchât à n'importe quel prix de maintenir ses troupes 
dans le devoir. Lui-même, avec Procope, s'embarquait en hâte 
pour la Sicile 2 . Bélisaire l'occupait avec l'armée chargée de 
reconquérir l'Italie, et le patrice comptait bien qu'il trouverait 
chez son ancien général l'appui matériel et moral nécessaire 
pour réprimer l'insurrection. 

Bélisaire n'hésita pas un instant : sans perdre temps à mo- 
biliser une partie de ses troupes, il se jeta dans un vaisseau 
avec une centaine de soldats d'élite, et emmenant Solomon, 
il cingla vers Garthage 3 . Il arriva juste à temps pour la sauver. 
Déjà Théodore de Cappadoce et les quelques troupes restées 
fidèles, serrés de près par les révoltés, épouvantés par les 
menaces et les cruautés de Stotzas, étaient entrés en négocia- 
tion avec les rebelles*, et la capitulation semblait imminente, 
quand tout à coup l'arrivée de Bélisaire changea la face des 
événements. Tel était, sur ses anciens soldats, le prestige du 
général en chef, qu'à la seule nouvelle de sa présence, l'armée 
insurgée leva le siège et se replia en désordre par la route de 
Numidie, tandis que les forces impériales, pleines de confiance 
dans le vainqueur de Decimum et de Tricamarum, deman- 
daient à grands cris à marchera l'ennemi b . Bien que Bélisaire 
pût disposer de deux mille hommes à peine, il ne douta point 
de sa fortune : après avoir, par d'abondantes distributions 
d'argent, réchauffé le zèle des soldats 6 , il se mit à la poursuite 
de Stotzas et l'atteignit au passage de la Medjerda, auprès de 
la ville de Membressa (auj. Medjez-el-Bab). La lutte ne fut pas 



1. Bell. Vand., p. 474-475. 

2. Id. % p. 474, 475. 

3. ld., p. 476. 

k. Id., p. 475, 476. 

5. Id., p. 476, 477. 

6. Id., p. 476. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 81 

longue' : surpris au milieu d'un mouvement dangereux et 
difficile par une vigoureuse charge des impériaux, les rebelles 
s'enfuirent sans faire résistance du côté de l'ouest. 

Bélisaire, avec la faible armée qui l'accompagnait, ne crut 
point possible de les poursuivre : persuadé d'ailleurs que l'effet 
moral de cette prompte victoire suffirait à ruiner l'insurrec- 
tion 2 , jugeant qu'avant toute chose il fallait réorganiser l'ad- 
ministration des provinces africaines, il rentra à Carthage : 
il comptait au reste que, s'il en était besoin, les troupes de 
Numidie sauraient à elles seules écraser les débris des rebel- 
les. Il s'attacha donc, mêlant habilement à quelques exécu- 
tions nécessaires les gratifications et les faveurs 3 , à restaurer 
la discipline tant ébranlée dans l'armée byzantine; peut-être 
même crut-il nécessaire, pour rendre plus aisé le rétablisse- 
ment de l'ordre, d'éloigner de son commandement le patrice 
Solomon 4 ; et en attendant que l'empereur eût pourvu à son 
remplacement, il restait à Carthage, lorsque de mauvaises 
nouvelles de Sicile l'obligèrent en toute hâte à rejoindre son 
armée 5 . Au moment même où ce contre-temps éloignait Béli- 
saire de l'Afrique, un nouveau désastre frappait la cause im- 
périale. Les officiers qui commandaient les troupes byzantines 
en Numidie avaient essayé de tirer parti de la victoire de 

i. Cf. Bell. Vand., 476-481; Joh., III, 311-313; Tissot, II, p. 326-328. 

2. Bell. Vand., p. 480. 

3. Marcellinus cornes (ann. 535, éd. Mommsen, p. 104) : partim blandiendo, 
partira ulciscendo. 

4. Le continuateur du comte Marcellin affirme que Solomon resta en Afrique 
après le départ de Bélisaire, qu'il eut avec l'armée de nouvelles difficultés et 
qu'à la suite de cela il fut remplacé par Germanos, qui le renvoya à Constan- 
tinople à la disposition de l'empereur (ann. 536, p. 104). La chose paraît bien 
douteuse. En effet, Bélisaire partant laisse le commandement des troupes à 
Théodore de Cappadoce et à Ildiger (Bell. Vand., p. 481). Procope le dit formel- 
lement et, comme il accompagnait Bélisaire ou tout au moins le vit à Syracuse 
dès son retour, on peut l'en croire. Il semble bien qu'on chercha à satisfaire 
les troupes. Valérien, très attaché à Solomon, fut rappelé de Numidie (Bell. 
Vand., p. 474, 481). Théodore de Cappadoce reçut de l'avancement, malgré 
le rôle qu'il avait joué dans la révolte. Il est donc probable que Solomon fut 
momentanément écarté. 

5. Bell. Vand., p. 481. 

I. 6 



82 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Membressa : voyant les rebelles rejetés en déroute sur la pro- 
vince, ils avaient marché à leur rencontre pour les empêcher 
de se reformer; ils espéraient, par surcroît, pouvoir enlever 
Stotzas, qu'on savait réfugié avec quelques hommes seulement 
dans la petite ville de Gadiaufala 1 . Mais l'indiscipline qui tra- 
vaillait toute l'armée byzantine n'avait point épargné le déta- 
chement de Numidie; à peine les soldats se trouvèrent-ils en 
présence du chef de la révolte, qu'oubliant tous leurs devoirs, 
ils passèrent en masse au parti de l'insurrection ; bien plus, ils 
laissèrent, sans rien faire pour les sauver, massacrer traîtreu- 
sement leurs officiers auxquels on avait d'abord promis la vie 
sauve : par cette sanglante et inutile exécution, Stotzas comp- 
tait bien compromettre ses nouveaux amis d'une manière 
irréparable 2 . 

C'étaient près de trois mille hommes qui venaient grossir les 
forces de l'insurrection; maintenant les deux tiers au moins 
de l'armée byzantine d'Afrique étaient soulevés contre Pem- 
pereur 3 ; sous les ordres d'Ildiger et de Théodore de Cap- 
padoce, chargés par intérim du commandement, restaient 
cinq mille hommes à peine, concentrés à Carthage et dans 
quelques autres villes, troupes mécontentes, mal sûres, d'une 
fidélité plus que douteuse, profondément travaillées par les 
intrigues des rebelles, dans les rangs desquels beaucoup de 
soldats comptaient des parents ou des amis 4 . Pour rétablir 
l'autorité impériale, pour sauver l'Afrique si récemment con- 
quise et déjà presque perdue pour l'empire, un vigoureux 
effort était indispensable : mais àce moment même, l'expédi- 
tion d'Italie absorbait toutes les ressources de la monarchie 
et immobilisait ses armées : au lieu des soldats qu'il fallait, 
Justinien dut se contenter d'envoyer un général (fin 536). 
Ainsi, moins de trois ans après la glorieuse expédition de Béli- 
saire, tous les rêves de l'empereur, toutes ses ambitions de 

1. Bell. Vand., p. 481. Cf. Tissot, II, p. 418. 

2. Bell. Vand., p. 481-482. 

3. Id., p. 483. 

4. ld., p. 483. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 83 

domination universelle dépendaient à peu près entièrement de 
l'habileté diplomatique plus ou moins grande du nouveau 
commandant en chef. 

Du moins, pour cette mission difficile, le basileus avait fait 
un choix excellent. Le patrice Germanos s'était déjà, comme 
magister militum per Ihraciam, distingué sur la frontière 
du Danube en repoussant une incursion de Slaves 1 ; il était 
de plus le propre neveu du souverain 2 , et l'on espérait que 
cette haute origine, rappelant d'une manière visible aux sol- 
dats la fidélité qu'ils devaient au prince, donnerait au nou- 
veau gouverneur plus de prestige et d'autorité; enfin, en lui 
conférant des pouvoirs extraordinaires 3 , on le mettait en 
mesure de prendre, sans contrôle et selon les circonstances, 
toutes les dispositions nécessaires au salut de l'Afrique. Aus- 
sitôt arrivé à Cartilage, le patrice comprit la gravité de la si- 
tuation: pour venir à bout de l'insurrection menaçante, avant 
tout il fallait reconstituer l'armée ; mais on ne pouvait songer, 
au moins pour le moment, à rétablir par des rigueurs salu- 
taires la discipline ébranlée : c'eût été, avec des troupes d'une 
fidélité chancelante, achever sûrement la débâcle 4 . Germanos 
agit en diplomate 3 . Tout d'abord, par une proclamation, il fit 
connaître qu'il était envoyé par l'empereur tout exprès pour 
écouter les doléances des soldats, leur rendre bonne justice 
et punir leurs oppresseurs 6 ; et comme gage de ses bonnes in- 
tentions, il sacrifia à la rancune des troupes et renvoya à Cons- 
tantinople quelques officiers trop impopulaires ou trop com- 
promis par leur attachement à Solomon 7 . En même temps il 

1. Bell. Golh., p. 450. 

2. Bell. Vand., p. 482. 

3. Id., p. 482. 

4. Id., p. 483. 

5. Marcellinus cornes, p. 105 (ann. 536). 

6. Bell. Vavd., p. 483. 

7. Il s'agit ici en particulier de Martin et de Valérien. Procope dit (Bell. 
Vànd., p. 493) qu'ils furent renvoyés à ByzaEce sous le gouvernement de 
Germanos. Or on voit qu'ils se trouvaient à Constantinople en décembre 536 
(Bell. Golh., p. 116), et qu'à cette date ils repartirent pour l'Italie (Bell. Golh., 
p. 125 ; Marcellinus cornes, ann. 537, p. 105). Ils quittèrent donc l'Afrique au 



84 HISTOIRE DE LA DOMINATON BYZANTINE EN AFRIQUE 

tâchait de prendre les hommes par la douceur, leur manifes- 
tant en toute occasion une constante bienveillance, affectant 
à leur égard une confiance absolue l , s'appliquant à les séduire 
par ses bons procédés et ses largesses ; enfin il faisait annon- 
cer que tous ceux qui feraient leur soumission trouveraient 
auprès de lui un accueil honorable; bien plus, il promettait — 
et cette concession montre à quel point de faiblesse en était 
réduite l'autorité impériale — de payer intégralement la solde 
arriérée des troupes, même pour le temps passé dans les rangs 
de l'insurrection 2 . Et tandis que, par cette large tolérance, il 
provoquait dans l'armée de Slolzas de nombreuses défections, 
il diminuait, d'autre part, les forces des rebelles en traitant 
sous main avec les grands chefs indigènes : et, en effet, Iab- 
das_, Orthaias, d'autres encore, promettaient au représentant 
de l'empereur de se trouver de son côté au jour de la bataille 3 . 
L'hiver se passa dans ces négociations : dès le printemps de 
537, avec son armée reconstituée et presque égale en nombre 
à celle des rebelles 4 , Germanos se prépara à commencer les 
hostilités. Vainement Slotzas, reprenant la tactique qui lui 
avait tant de fois réussi, vint à quelques kilomètres de Car- 
thage présenter la bataille, comptant bien qu'à sa seule vue 
les troupes du patrice abandonneraient leur chef : cette fois, 
pas une défection ne se produisit dans les rangs des impé- 
riaux 5 , et après quelques jours d'une inutile attente, Stotzas 
crut prudent de se rapprocher de ses alliés indigènes, et il se 
replia en hâte vers la Numidie 6 . Germanos l'y suivit et l'at- 
teignit à Cellas Yatari 7 . Le patrice n'était point sans inquié- 

plus tard dans la seconde moitié de 536. Or, tous deux étaient fort attachés 
à Solomon et mal vus des troupes (Bell. Vand., p. 474). 

1. Bell. Vand., p. 483-485. 

2. /rf., p. 483. 

3. Id.y p. 487 

4. ld., p. 483, 

5. ld., p. 483-486. 

6. ld., p. 486. 

7. Sur l'endroit, cf. Tissot, II, p. 416, qui ne donne point des informations 
très sûres. Le comte Marcellin (ann. 537, p. 105), dit : « in ter Maurorum dé- 
serta. » Sur le nom de l'endroit, cf. Joh., III, 318. 



LA. PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 85 

tude : l'armée rebelle, en effet, malgré le désordre apparent 
de ses lignes, se composait de vieilles troupes romaines aguer- 
ries par vingt combats ; derrière elle, se pressait une masse 
épaisse de cavaliers berbères, et malgré les assurances de 
défection données par les grands chefs, le général impérial se 
rendait bien compte que, si ses soldats pliaient, les indigènes 
prendraient sans hésiter le parti du vainqueur ! ; enfin il n'avait 
dans son infanterie qu'une médiocre confiance et craignait 
qu'à la moindre panique, elle ne se laissât emporter 2 . Et, au 
vrai, la bataille fut tout autrement sérieuse que toutes celles 
qui jusque-là s'étaient livrées en Afrique 3 . Dès le premier 
choc, la cavalerie impériale qui formait l'aile droite fut bous- 
culée par une vigoureuse charge de Stotzas, et déjà l'infante- 
rie à son tour était entamée, lorsque Germanos, à la tête de 
quelques escadrons d'élite, se jeta dans le combat l'épée à la 
main. Alors, dans une lutte furieuse, les deux cavaleries 
s'entremêlèrent; ordre avait été donné de ne faire nul quar- 
tier aux rebelles; aussi ils se battirent en désespérés. Germa- 
nos, tombé à bas de cheval, ne dut la vie qu'au courage de 
ses gardes : Stotzas se défendit tant qu'il lui resta des forces 
et quand, avec quelques hommes, il dut prendre la fuite, il 
ne jugeait pas encore la partie perdue. Pendant qu'en avant 
du camp, ses troupes opposaient une résistance obstinée, et 
manquaient de repousser les attaques des impériaux, lui- 
même galopait vers les Berbères pour les entraîner à la charge 
et rétablir la bataille*. Mais à ce moment même Germanos, 
par un mouvement tournant, forçait les retranchements des 
rebelles et la déroute commençait. A cette vue, les Maures 
crurent le moment venu de participer à la victoire et au pillage 
et ils se jetèrent à la poursuite des insurgés. Pendant ce temps, 
suivant ses habitudes, la détestable armée byzantine, oubliant 
l'ennemi, n'écoutant plus son chef, ne songeait qu'à faire 

ï. Bell. Vand., p. 487. 

2. /d., p. 486. 

3. Cf. id., p. 486-490. 

4. Bell. Vand., p. 490. 



86 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

du butin 1 ; elle manqua le payer assez cher. Plus résolu 
que ne l'avait été Gélimer à Tricamarum, connaissant mieux 
aussi l'indiscipline du soldat victorieux, Stotzas rallia une 
partie des siens et tenta une suprême attaque 2 : elle échoua 
devant le courage de Germanos. La bataille était définitive- 
ment perdue. Le chef rebelle, demeuré presque seul, s'enfuit 
avec quelques Vandales jusqu'en Maurétanie ; il y trouva 
accueil chez un chef indigène dont il épousa la fille ; ceux des 
siens qui avaient survécu à la lutte firent leur soumission. 
L'insurrection était terminée. 

Il s'agissait maintenant de remettre de l'ordre en Afrique 3 . 
Germanos sut montrer alors que sa douceur n'était point 
exempte de fermeté. A peine en effet rentrée à Carthage, l'ar- 
mée recommençait à s'agiter : le long succès de Stotzas éveil- 
lait les ambitions; on se mit à conspirer contre le patrice, 
comme jadis on avait fait contre Solomon 4 ; de nouveau d'ail- 
leurs la solde était en retard, et le mécontentement augmentait 
d'autant 3 ; mais cette fois les ménagements n'étaient plus 
nécessaires. Averti du complot, Germanos prit des mesures 
énergiques ; lorsque les mutins vinrent au palais présenter 
des réclamations menaçantes, lorsqu'eftsuite, rassemblés à 
l'hippodrome, ils semblèrent vouloir recommencer les désor- 
dres de 536, le général sans hésiter les fit disperser par la 
force et tailler en pièces 6 ; en même temps il faisait arrêter et 
pendre le principal chef de la conspiration 7 . Grâce à ces salu- 
taires rigueurs, l'armée comprit qu'il fallait obéir : et pendant 
près de deux ans, l'Afrique, sous le gouvernement de Germa- 
nos, connut quelque tranquillité 8 . 

1. Bell. Vand., p. 489-490. 

2. ld., p. 490. 

3. ld., p. 490. 

4. Id., p. 490. 

5. Id., p. 491. 

6. ld., p. 491-492. 

7. /a'., p. 492-493. 

8. Ces faits se placent sans cloute dans l'hiver de 537-538, puisque Germanos. 
dit Procope (Bell. Vand., p. 491), commença par recourir à la ruse, n'osant 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 87 



IV 



A la journée de Cellas Vatari, les Berbères avaient laissé 
échapper l'occasion favorable d'en finir, peut-être pour tou- 
jours, avec la domination byzantine. Mais s'ils avaient fait la 
sottise d'assister impassibles à la bataille, au lieu de se jeter 
sur les Grecs divisés et épuisés, ils n'en demeuraient pas moins 
très redoutables dans leur indépendance. Les grands chefs de 
la Numidie, oubliant leurs inimitiés, s'étaient rapprochés et 
réconciliés 1 ; leurs forces, demeurées intactes pendant le sou- 
lèvement de Stotzas, paisiblement accrues et reconstituées 
durant trois années, étaient considérables. Au contraire, les 
sanglants combats de Ja guerre civile — celui de Cellas 
Vatari semble avoir été particulièrement meurtrier — avaient 
fort affaibli l'armée byzantine ; et par surcroît, pour fournir 
des renforts àBélisaire assiégé dans Rome, on avait été obligé 
de dégarnir la province 2 . Si donc l'on voulait reprendre les 
vastes projets de conquête jadis conçus par Justinien et si 
tristement interrompus en 536, il importait avant tout de 
remettre sur un pied solide l'effectif du corps d'occupation. 
On s'y résolut en l'année 539. A cette date, la soumission 
de l'Italie semblait presque achevée; le moment parut venu 
de réaliser le rêve, tant caressé jadis, de la reprise totale de 
l'Afrique romaine. Une armée nouvelle fut donc équipée et 
embarquée pour Carthage 3 ; et à sa tête, la confiance deTem- 
pereur appela le personnage qui jadis en Libye avait si fidèle- 
ment exécuté les instructions du prince et si énergiquement 
pris en main l'œuvre de la conquête et de la réorganisation 
administrative. A la place de Germanos rappelé à Byzance, 

immédiatement sévir, de crainte de tout compromettre. En 538, se place sans 
doute le combat d'Autenti {Joh., III, 319), à l'est de Sufetula (Tissot, II, 
p. 443-445), livré probablement à une tribu de la Byzacène. 

1. Bell. Vand., p. 487. 

2. Bell. Goth., p. 175. Cela eut lieu au début de l'année 538. 

3. Bell. Vand., p. 493. 



88 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

]e patrice Solomon, rentré en faveur, fut nommé tout à la fois 
préfet du prétoire et magistcr militum 1 . La pacification de 
l'Afrique allait enfin s'achever. 

Dès l'abord, l'énergie du nouveau gouverneur apparut en 
des mesures décisives. Résolument il débarrassa les troupes 
des éléments de trouble et de désordre qu'elles renfermaient, 
renvoyant à Byzance ou à l'armée d'Italie tous ceux qui lui 
parurent mal sûrs 2 ; et à la place de ces vétérans gâtés jus- 
qu'aux moelles partant d'intrigues, de complots, d'insurrec- 
tions, il forma des régiments nouveaux qu'il soumit à une sé- 
vère discipline. Il expulsa non moins rigoureusement les 
Vandales qui avaient fourni des armes au soulèvement de 
Stotzas, et surtout ce ramassis de femmes dont les criailleries 
avaient allumé jadis le mécontement des soldats contre lui 3 . 
Et s'étant ainsi vengé de ceux qui avaient causé sa chute, sûr 
maintenant de son pouvoir et de ses soldats, il recommença la 
guerre contre les Berbères, négligée depuis trois années, par 
une grande expédition dans l'Aurès. 

De nouveau, comme en 535, Solomon aborda par l'est le 
vaste massif montagneux, et son avant-garde, sous les ordres 
de Guntarith, l'un de ses officiers, vint prendre position dans 
la plaine de Bagai 4 . Mais, depuis la précédente campagne, les 
indigènes avaient eu le temps d'oublier les sévères leçons de 
prudence que leur avaient données les Byzantins : au lieu 
d'attendre, comme autrefois 3 , l'ennemi dans leurs redoutables 
montagnes, ils descendirent hardiment dans la plaine et at- 
taquèrent le détachement grec. Guntarith, vaincu par des 
forces très supérieures, dut se replier sur son camp; il s'y 
trouva bientôt bloqué par les Berbères, et pour venir à bout 



1. C. 1. L., 4799. Victor Tonn., ann. 543, p. 201. 

2. Bell. Vand., p. 493. 

3. Id., p. -493. 

4. Id., p. 493-494. Sur cette campagne, cf. Rinn, Géographie ancienne de 
l'Afrique {Revue afric, 1893, p. 297 et suiv., avec une carte), qui essaie d'i- 
dentifier les localités désignées par Procope. 

5. Cf. Bell. Vand., p. 465. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 89 

de sa résistance, ceux-ci n'imaginèrent rien de mieux que de 
détourner vers les retranchements romains les. eaux de l'Abi- 
gas (Oued Bou Rougal), transformant ainsi toute la plaine en 
un marais impraticable 1 . Fort heureusement, Solomon vint à 
temps dégager son avant-garde, assez empêchée de la posi- 
tion où elle était placée, et poursuivant les indigènes qui 
n'avaient eu garde de l'attendre, il leur infligea au pied 
même de l'Aurès une sérieuse défaite 2 . Iabdas comprit alors 
qu'il fallait en revenir à son ancienne tactique, et se retirant 
vers les régions les plus hautes et les plus difficiles de la mon- 
tagne, il s'efforça d'attirer à sa suite l'armée byzantine 3 . Mais 
Solomon, instruit par l'expérience, refusa de prêter à cette 
manœuvre; au lieu de chercher péniblement à joindre le roi 
berbère, il se mit à ravager méthodiquement les riches plaines 
qui s'étendent au nord de l'Aurès, brûlant les moissons, dé- 
vastant les campagnes : il comptait bien, en les frappant ainsi 
au point sensible, inspirer aux tribus une salutaire terreur 4 . 
Puis avec une colonne bien équipée, il se lança à la poursuite 
d'Iabdas. Rapidement il enleva la forteresse deZerbula 3 , puis 
il se porta au cœur même de la montagne, et trouva l'ennemi 
établi dans une position presque inaccessible, « défendue de 
toutes parts par des précipices et couverte par des rochers 
taillés à pic » 6 . On vit bien dans cette circonstance combien 
avait changé l'esprit de l'armée byzantine : malgré les lenteurs 
et les difficultés du siège, malgré la pénurie des vivres, mal- 
gré la nécessité où l'on était réduit de rationner l'eau aux 



i. Bell.Vand., p. 494-495. Cf. Masqueray, Bull.Corr. afr., T, p. 278-279; III, 
p. 103-105, où l'on trouve de curieuses légendes berbères gardant le sou- 
venir de cet épisode. 

2. Id., p. 495. 

3. Id., p. 495-496. 
4 Id., p. 495-496. 

5. Id., p. 496-497. Sur les noms géographiques de cette campagne, cf. Ragot, 
Rec. de Const., 1873-74, p. 220-221; Masqueray, De Aurasio monte, p. 1-20, 
47-48; surtout Rinn, /. c, p. 309-310. Cf. aussi Joli., II, 145. Sur l'Abigas, 
Tissot, I, p. 52-53. 

6. Bell. Vand., p. 496. 



90 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

troupes 1 , les soldats, tout fiers des exploits prodigieux qu'ils 
avaient accomplis 2 , réclamaient impatiemment l'assaut : 
Solomon hésitait à le permettre, lorsque quelques hommes 
réussirent à surprendre une des portes de la place : à la vue 
de ce coup d'audace, sans même attendre les ordres, l'armée 
entière, pleine d'enthousiasme, s'élance à l'attaque 3 ; les Mau- 
res surpris n'opposent qu'une faible résistance; Iabdas lui- 
même, blessé dans la lutte, est obligé de prendre la fuite. 
Comme Stotzas, le chef vaincu alla chercher un asile en Mau- 
rétanie 4 . C'était la fin de la campagne. Peu de jours après, les 
femmes et les trésors du roi berbère tombaient aux mains 
d'une des colonnes volantes qui battaient en tout sens la 
montagne 5 ; et bien vite la pacification du pays s'acheva, au 
moins en apparence. D'ailleurs, pour assurer les résultats de 
l'expédition, pour empêcher toutretour offensif du redoutable 
adversaire qu'on venait de vaincre, Solomon comprit qu'il 
fallait occuper le pays conquis. Par ses ordres, des redoutes 
s'élevèrent dans l'intérieur et au pied de F Aurès : elles devaient 
tenir en respect les indigènes et garantir à l'empire la posses- 
sion définitive de la région 6 . 

Ainsi tout le haut plateau de Numidie rentrait sous la do- 
mination byzantine : le patrice profita de ces succès pour 
pousser encore plus loin ses avantages. Il est probable qu'Or- 
thaias avait pris les armes pour soutenir son allié : en tout 
cas il avait favorablement accueilli les tribus expulsées de 
l'Aurès 7 . Solomon se résolut à l'attaquer. Malheureusement 
sur cette expédition si grosse de conséquences, Procope ne 
fournit que des renseignements fort sommaires ; nous appre- 
nons seulement que le Zab, le Hodna, toute la Maurétanie 



i. Bell. Vand.,?. 497. 

2. Id., p. 497-498. 

3. Id., p. 498-499. 

4. ld. f p. 500. 

5. Id., p. 500-501. 

6. Jd., p. 500; De Aedif., p. 343 

7. Bell. Vand., p. 495. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLO MON 91 

Sitifienne furent soumis par le patrice 1 , et les inscriptions 
nous montrent que, pour assurer sa conquête, il s'attacha, 
comme il avait fait dans l'Aurès, à occuper solidement le 
pays. Des citadelles importantes s'élevèrent à Tubunae 2 
(Tobna) et à Zabi Justiniana 3 (près de Msila), couvrant contre 
les attaques des nomades du sud la nouvelle province byzan- 
tine; au nord, Sitifis (Sétif) protégea la frontière du côté de 
l'ouest et tint en respect les Berbères de la Césarienne 4 . 
C'étaient là, après les tristesses des précédentes années, de 
grands et glorieux résultats : depuis la Tripolitaine jusqu'aux 
confins de la Maurétanie Césarienne, depuis la mer jusqu'à la 
région des Chotts, aux montagnes de l'Aurès et aux steppes 
du Hodna, l'antique province romaine d'Afrique reconnaissait 
la domination du très pieux empereur Justinien; au delà 
même, vers l'Occident, des places éparses sur la côte semblaient 
un point de départ pour de futures conquêtes, et grâce à l'é- 
nergique valeur du patrice Solomon, les rêves de l'ambition 
impériale semblaient à la veille de se réaliser. Grâce à lui 
aussi, après la pacification terminée, l'œuvre de la réorgani- 
sation administrative allait s'achever non moins heureuse- 
ment : « Solomon, dit Procope, gouverna avec modération et 
assura en Afrique une entière sécurité; il entoura chaque ville 
de remparts, il fit observer les lois avec exactitude, il fut vrai- 
ment le défenseur de l'ordre : sous son autorité, la Libye, 
comblée de richesses, fut puissante et parfaitement heu- 
reuse 5 . » Après les grandes victoires de 539, dit encore l'his- 
torien, « tous les Africains soumis à l'autorité impériale goû- 
tèrent une paix durable; et sous le gouvernement sage et 
modéré de Solomon, n'ayant pour l'avenir plus aucune crainte 
de guerre, ils se considérèrent justement comme les plus 



1. Bell. Vand.,ip. 501. 

2. Cf. mon Rapport, p. 24-25. 

3. CI. L., VIII, 8805. 

4. ld., VIII, 8483. 

5. Bell. Vand., p. 493. 



92 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

heureux de tous les hommes 1 . » Et pi us tard, quand revinrent 
pour l'Afrique les mauvais jours de troubles et d'invasion, 
c'est vers cette période de paix et de prospérité que se repor- 
tèrent naturellement tous les regards : « Alors, dit le poète 
Corippus, la tranquillité la plus profonde régnait dans notre 
pays; ni la guerre, ni les ravages des pillards, ni l'avidité 
des soldats ne venaient s'abatlre sur le toit du paysan; les 
propriétés étaient respectées, la Libye regorgeait de richesses, 
la paix était assurée dans le monde. Alors Cérès prodiguait 
ses dons 2 , alors les pampres étaient chargés de grappes et les 
arbres verts s'émaillaient d'olives brillantes comme des pier- 
reries. Le soldat vivait heureux et paisible sur ses terres; 
partout le cultivateur avait commencé à planter ses vignes, 
et, liant sous le joug ses taureaux dociles, il jetait gaiement 
la semence, en faisant sur la montagne résonner son joyeux 
refrain. La paix était féconde et prospère ; sur la terre apaisée 
s'élevaient les douces chansons et les voix légères; partout 
le marchand chantait, le laboureur était plein de joie, le voya- 
geur était tranquille, et les Muses venaient adoucir et charmer 
les travaux des hommes. La liberté était entière 3 . » Sous ce 
gouvernement réparateur, l'Afrique retrouvait ses forces 
épuisées 4 ; les chefs berbères, tremblant au souvenir de leurs 
défaites, venaient d'eux-mêmes se soumettre à l'autorité de 
l'empereur 5 , et les populations délivrées de leurs misères 
passées 6 , se répandaient en accents de reconnaissance. « C'est 
votre main, dit énergiquement Corippus, qui a arraché les mi- 
sérables Africains aux griffes de la mort. L'Afrique a res- 
suscité au bruit de vos triomphes; après ses longs deuils, vous 
lui avez rendu la joie 7 . » Sans doute, il ne faut point prendre 

i. Bell. Vand., p. 501. 

2. Cf. sur cette fertilité, Joh., III, 28-34; surtout 31-32 : « fecunda, redundans 
— Frugibus. » 

3. Joh., 111,320-336. 

4. Id., III, 342. 

5. Id., III, 287-289. 

6. Id., III, 278-279 : « Afris solacia fessis — Summa fereus » 

7. Id., III, 281-283. 



LA PACIFICATION DE L'AFRIQUE PAR SOLOMON 93 

à la lettre ces hyperboles de poète : il n'en est pas moins vrai 
que pendant ces quelques années les gouverneurs byzantins 
d'Afrique ont accompli dans la province une œuvre prodi- 
gieuse, dont les désordres mêmes des époques ultérieures 
n'ont pu faire disparaître tout l'effet. « Notre pays, dit encore 
Corippus, florissant et prospère, a goûté ces joies pendant 
dix pleines années 1 . » C'est à cette date qu'il faut donc se 
placer pour étudier l'organisation civile et militaire que Jus- 
tinien a donnée à l'Afrique, et apprécier équitablement les ré- 
sultats merveilleux de l'œuvre entreprise et réalisée par le 
grand empereur. 

i.Joh., III, 289-290 



LIVRE II 



LA RÉORGANISATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE 






LIVRE II 

LA RÉORGANISATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE 



PREMIÈRE PARTIE 
L'ADMINISTRATION CIVILE 



Dès la fin de la guerre vandale, avant même qu'on sût à 
Gonstantinople la soumission de Gélimer, Justinien s'était 
hâté d'organiser sa conquête. Il voulait sans tarder faire sen- 
tir à ses nouveaux sujets tout ce qu'ils gagnaient à passer du 
dur joug des Barbares à la pleine liberté du « très pros- 
père empire romain 1 », et pour cela il tenait à rétablir tout de 
suite en Afrique cet « ordre parfait » 2 , qui lui semblait la 
marque de tout état vraiment civilisé. Désireux de montrer 
une faveur particulière à ces provinces dont il saluait avec 
tant de joie le retour à l'empire, non seulement il voulait leur 
rendre cette administration qu'elles avaient connue jadis et 
dont le rétablissement devait effacer jusqu'au souvenir de la 
« captivité vandale » 3 ; mais pour leur mieux témoigner en- 
core sa bienveillance, pour mieux marquer l'importance qu'il 
attachait à leur affranchissement, il voulut que, comme l'O- 
rient, comme l'Illyricum, l'Afrique fût administrée, non point 
par un simple proconsul*, mais par un préfet du prétoire,, et 

1. Cod. Just., I, 27, i, 8. 

2. Id., 10. 

3. Id., 8. 

4. Nov. 30, 5, où d'ailleurs l'empereur se trompe en croyant que ]e pro- 
consul administrait l'ensemble des six provinces. 

I. 7 



98 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

qu'elle formât un diocèse spécial, dont Carthage serait la ca- 
pitale 1 . Un rescrit d'avril 534 fit connaître la volonté impé- 
riale et plaça à la tête du nouveau gouvernement le patrice Ar- 
chélaos, qui avait déjà exercé ces hautes fonctions à Byzance 
et dans l'Ulyricum, et qui en ce moment même se trouvait en 
Afrique, en qualité de trésorier général du corps expédition- 
naire 2 . 



Par la pompe qui l'environnait, par le prestige de ses titres, 
par l'étendue de ses attributions, un préfet du prétoire, on 
le sait, était un fort grand personnage : et les écrivains con- 
temporains ne trouvent point d'expressions assez ambitieuses 
pour vanter ce pouvoir sans limites, cette magistrature sans 
rivales 3 , «où toutes les grandes affaires viennent aboutir, 
comme les fleuves dans l'Océan » *. Justinien la rétablit en 
Afrique dans toute l'étendue de ses privilèges et de son au- 
torité. Le titulaire du nouvel emploi fut salué des noms d'Ex- 
cellence, de Magnificence et de Sublimité 3 ; comme signe 
extérieur de la haute dignité dont il était revêtu, il eut droit 
de se servir de la voiture de gala, du carpentum, sur laquelle il 
prenait place parmi les acclamations des hérauts 6 ; mieux en- 
core, ses appointements attestèrent l'importance de sa charge ; 
il reçut cent livres d'or de traitement, c'est-à-dire près de 
113,000 francs de notre monnaie 7 . Quant à ses attributions, 
elles s'étendaient à tout l'ensemble de l'administration civile, 
et suivant l'usage, elles se partageaient entre quatre objets 

1. Cod. Just., I, 27, i, 10-11; I, 27, 2, 13. 

2. Bell. Vand., p. 360. 

3. Cassiodore, Var., VI, 3. 

4. Lydus. De magistr., II, 7. 

5. Cod. Just., I, 27, 1, 11, 13, 14, 43; Nov. 36, 3. 

6. Nov. 70, 1. 

7. Cod. Just., I, 27, 1,21. 



L'ADMINISTRATION CIVILE 99 

principaux : la législation, l'administration, la justice et les 
finances 1 . 

C'était en effet le préfet du prétoire qui recevait communi- 
cation de toutes les lois et décisions impériales et qui, par 
des edicta publiquement affichés, en assurait la promulga- 
tion 2 . En conséquence, il devait non seulement faire con- 
naître aux populations les mesures spéciales prises par le 
prince pour la réorganisation de la province, et donner les 
instructions nécessaires (praeceptiones) ■ pour l'accomplisse- 
ment des volontés souveraines; mais en outre, lorsque les 
lois générales de l'empire, le Digeste et le Code déjà publiés, 
et bientôt toute la série des Novelles, furent appliquées dans 
l'Afrique reconquise '*, ce fut encore par l'intermédiaire du 
préfet qu'on les communiqua aux provinciaux. Chef suprême 
de l'administration civile, c'est lui qui propose au choix du 
prince les gouverneurs, considares ou praesides, placés à la tête 
des différentes provinces, et sur leurs brevets de nomination il 
perçoit une taxe déterminée 3 ; quand ils sont en charge, c'est 
lui qui leur transmettes décisions impériales, qui correspond 
avec eux et leur donne les instructions nécessaires au bon 
gouvernement du pays. Il nomme même directement certains 
fonctionnaires, tels que les professeurs de l'Université de 
Carthage 6 . Sa compétence judiciaire est également fort con- 
sidérable : les Novelles parlent fréquemment du tribunal pré- 
torien, du trône de juge (Sixaarixoi Bpévci) 7 , dont l'occupation 
constitue un des signes essentiels de la magistrature préto- 
rienne; et en effet, les textes montrent le préfet Solomon 
chargé d'examiner les procès relatifs aux revendications de 
terres usurpées sur les anciens possesseurs 8 , recevant les 

1. Cf. Belhinann-Hollweg, Dei\Civilprocess des gemeinen Rechts, III, p. 48-49. 

2. Nov. 36, 6 ; 37, 12 ; Cod. Just., 1, 27, 1, 43 ; Nov. 169 (édit. Zachariae). 

3. Nov. 37, 2. 

4. Cod. Just., 1, 17, 2, 24;, Nov. 36, 6; 7, 1; 79, 2. 

5. Cod. Just., 1, 27, 1, 19. 

6. ld., 42-43. 

7. Nov. 70, 1; 128, praef. 

8. Nov. 36, 3. 



100 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

plaintes l , dirigeant l'enquête et prononçant sans appel la sen- 
tence 2 . En matière de finances, l'autorité du préfet est plus 
étendue encore : c'est lui qui surveille la répartition de l'impôt, 
qui fait dresser les registres d'après lesquels il sera établi 3 , 
qui veille à ce qu'il ne se produise nulle exemption illégale *, 
qui chaque année fait afficher les tableaux déterminant la 
quotité des contributions 5 . C'est lui qui assure la perception 
de l'impôt et en centralise le montant dans les caisses de la 
préfecture. C'est lui encore qui s'occupe de l'administration 
des biens du trésor et de ceux de la famille impériale 6 , et il 
tient la main à ce qu'on respecte les intérêts de Yaerarium 
aussi bien que ceux de la domus divina \ Il est également l'or- 
donnateur de toutes les dépenses de la province 8 , et prélève 
sur les recettes tout ce qui est nécessaire à la bonne adminis- 
tration du pays; il paie les appointements des gouverneurs 
civils et du personnel qui les seconde; il fait les fonds pour 
les travaux publics et les constructions que réclame l'état de 
la province ; et par ces attributions financières, il dépasse 
même parfois le cercle de la pure administration civile. C'est 
le préfet du prétoire, en effet, qui est chargé de payer la solde 
des troupes et d'assurer les subsistances de l'armée 9 ; c'est 
lui qui, comme directeur des travaux publics, prend les me- 
sures nécessaires pour la mise en défense des villes et l'éta- 
blissement des citadelles 10 ; par là il se trouve en relations 
constantes avec les chefs militaires, et exerce un contrôle par- 
tiel sur leur administration. Pour toutes les questions qui 
touchent à l'occupation du territoire, c'est à lui que les ducs 

1. Nov. 36, 5. 

2. Nov. 119, 5. 

3. Bell. Vand., p. 444-445. 

4. Nov. 37, 1-2. 

5. Nov. 128, 1. 

6. Bell. Vand., p. 470. 

7. Cf. C. I. L., VIII, 14399, où l'on trouve un fonctionnaire de la domus di- 
vina. 

8. Xopriyoç tt)? SaTtavY]; (Bell. Vand., p. 360, 482). 

9. Cod. Just., I, 27, 2, 15. 

10. Id., 15. 



L'ADMINISTRATION CIVILE 101 

font parvenir leurs rapports; d'ailleurs, c'est lui qui, sur les 
impôts levés dans la province, paie les appointements de ces 
officiers et de leurs bureaux *, et quoiqu'il n'intervienne point 
dans leur nomination, c'est lui qui, par sa chancellerie, leur 
fait expédier leurs brevets, et il perçoit sur ces actes une taxe 
assez forte 8 . Enfin, dans un état chrétien tel qu'est l'empire 
byzantin, les questions qui touchent l'Eglise ne sauraient de- 
meurer indifférentes à l'administration civile : « Il y a étroite 
union, dit quelque part Justinien, entre le sacerdoce et l'em- 
pire, et les affaires religieuses sont étroitement mêlées aux 
affaires publiques; caries très saintes églises tiennent des li- 
béralités constamment accrues du prince toute leur richesse 
et leur situation 3 . » Déjà, par ses attributions judiciaires, le 
préfet d'Afrique se trouvait en relations avec les évoques, 
ayant à juger les revendications de terres qu'ils présentaient 
à son tribunal 4 ; en matière financière, il se trouvait égale- 
ment en rapport avec eux, puisque l'impôt d'état n'épargnait 
point les biens d'église; il avait en outre dans ses attributions 
le règlement de toutes les questions relatives à la police des 
cultes 5 ; représentant de l'empereur, exécuteur de toutes les 
décisions souveraines, il n'avait pas pour moindre devoir de 

r 

protéger en toute circonstance l'Eglise orthodoxe, et de mettre 
à son service contre les hérétiques, les dissidents, les juifs, les 
païens, toutes les ressources de l'autorité séculière 6 . 

Telles étaient les attributions, fort importantes, du préfet 
du prétoire d'Afrique. Pour l'assister dans ses multiples de- 
voirs et assurer le bon fonctionnement des nombreux services 
confiés à ses soins, le chef du diocèse africain avait auprès de 
lui un personnel assez considérable d'adjoints, d'attachés et 
d'employés. Le rescrit de 534 énumère fort longuement ces 



1. Cod. Just., I, 27, 2, 18. 

2. ld., 17, 35. 

3. Nov. 7, 2. 

4. Nov. 37, 2. 

5. Nov. 37, 5. 

6. Nov. 37, 11. 



102 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

différentes catégories de personnes, avec le nombre d'auxi- 
liaires affectés à chaque service et les appointements attri- 
bués à chaque employé; et cette liste, si aride et fastidieuse 
qu'elle paraisse à première vue, est fort utile pour faire ap- 
précier toute l'étendue des pouvoirs accordés à la préfecture, 
toute la variété des affaires qui passaient par sa chancel- 
lerie. 

Tout d'abord, et en dehors des bureaux proprement dits, le 
préfet était assisté d'un certain nombre de conseillers (consi- 
liariiy, personnages d'un rang assez élevé, comme l'attestent 
le titre de comités primi ordinis qui leur est attribué dans la 
hiérarchie 2 et les appointements assez considérables qui sem- 
blent leur avoir été accordés. Ils aidaient le préfet dans l'ad- 
ministration de la justice et siégeaient avec lui à son tribunal 3 . 
C'étaient d'ordinaire de jeunes jurisconsultes, qui se prépa- 
raient dans ces fonctions à la pratique des affaires, et il n'était 
point rare en effet qu'on choisît parmi eux les gouverneurs de 
province 4 . Grâce à leurs connaissances juridiques, ils exer- 
çaient sur le magistrat auquel ils étaient attachés une fort 
grande influence : souvent même, quand celui-ci était absent, 
le conseiller prenait sa place au tribunal et administrait la jus- 
tice 5 . A l'époque de Justinien, tous les fonctionnaires civils et 
militaires avaient auprès d'eux un conseil de cette sorte ■ ; en 
général pourtant, ils étaient assistés d'un seul consiliarhis ' ; 
mais dans une préfecture du prétoire, c'eût été là un chiffre 
bien insuffisant; et quoique nous ignorions le nombre exact 
de ceux qui servaient à Carthage, en tout cas nous voyons par 



1. Cod. Just., I, 27, 1, 21. Cf. Nov. 24, 25. 

2. Cassiod., Va?\, VI, 12. Cf. Bethmann-Hollweg, l. c.,111, p. 129. v Mommsen, 
Ostgothische Sludien (Neues Arch., XIV, p. 477-478) suppose que le consilia- 
rhis remplace dans les bureaux le princeps, disparu au vi e siècle. 

3. Cod. Just., I, 51, 14; Nov. 119, 5. 

4. Cassiod., Var., VI, 12. 

5. Nov. 82, praef. 

6. Cod. Just., I, 51, 11. C'est eu cette qualité que Procope fut attaché à la 
personne de Bélisaire {Bell. Vand., p. 370). 

7. Nov. 8, 8; 7, 5, 2; 29, 6. 



L'ADMINISTRATION CIVILE 103 

les termes du rescrit qu'il y avait plusieurs consiliarii près du 
préfet d'Afrique f . 

Le préfet était secondé en outre dans l'administration de la 
justice par un certain nombre de cancellarii 2 . Ces personnages 
étaient primitivement de simples huissiers chargés de garder 
l'accès du tribunal et d'introduire devant le juge les accusés 
ou les suppliants 3 . Leur importance semble s'être quelque peu 
accrue au vi e siècle ; ils sont classés en effet en dehors de Yoffi- 
cium, immédiatement après les consiliarii, et leurs appointe- 
ments, bien que moins forts que ceux de ces personnages, pa- 
raissent pourtant assez élevés 4 . Quelques années plus tard, on 
trouve, dans d'autres provinces de l'empire, le cancellarius 
devenu secrétaire du gouverneur et représentant en justice le 
magistrat auquel il est attaché 5 ; on ne saurait dire si , dès 534, 
il avait en Afrique un rôle aussi considérable ; en tout cas, ses 
fonctions étaient d'ordre judiciaire 6 . 

A côté de cette cour de justice, qui sans doute servait aussi 
de conseil de gouvernement, venait Yofficium proprement 
dit, comprenant un total de 396 personnes, qui se partageaient 
en deux catégories : d'une part des employés répartis en un 
certain nombre de bureaux ou scrinia* de l'autre des auxiliaires 



1. Kruger, Kritik des Juslinianischen Codex, p. 161-162, pense que le pré- 
fet d'Afrique était assisté d'un seul consiliarius et qu'il y a une faute dans le 
texte du rescrit. Momrasen [l. c, p. 477, n. 5), est du même avis. On remar- 
quera pourtant que, dans cette hypothèse, le traitement attribué à ce fonction- 
naire paraît bien élevé. 

2. Cod. JusL, I, 27, 1, 21. 

3. Agathias, I, 19, p. 55; Gassiod., Far., XI, 6; Cod. JusL, I, 51, 3. Cf. 
Mommsen, /. c, p. 478. 

4. Sur Je cancellarius, cf. Kruger, l. c, p. 164-165, qui croit que le préfet d'A- 
frique avait auprès de lui un seul cancellarius, aux appointements de sept livres 
d'or. Mommsen (/. c, p. 480) est du même sentiment. Sur l'importance du 
personnage, Mommsen, ibid., p. 479-480. 

5. Cassiodore, Var., XI, 6, dit que, par l'attitude du cancellarius, on peut 
préjuger celle du magistrat auquel il est attaché. Cf. Diehl, Exarchat de Ra- 
venne, p. 151. 182. 

6. Cassiod., Var., XI, 6. Kruger pense que le cancellarius réunissait en outre 
à ses attributions celles du princeps et du cornicularius . qui ont disparu au 
vi e siècle (Kruger, /. c, p. 166). 



104 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

groupés en diverses corporations ouscholae. On les distinguai! 
par les termes généraux de scriniarii et de cohortales 1 . Les 
divers services de l'administration civile se partageaient entre 
dix bureaux. Quatre d'entre eux étaient chargés de l'adminis- 
tration générale des finances, et avaient à leur tête un name- 
rarius; c'étaient, à en juger par les appointements de leurs 
chefs, les plus importants ; tandis que les chefs des autres bu- 
reaux touchaient un traitement annuel de vingt-trois sous d'or 
(360 fr. 30), le numerarias recevait le double, quarante-six 
sous d'or (720 fr. 60) \ 

Le bureau du primiscrinius avait pour mission de surveiller 
l'exécution des ordres émanant de la préfecture et d'investir 
les exécuteurs des pouvoirs nécessaires 3 . Lesdeuxbureaux du 
comment 'ariensis et de Yab actis étaient préposés à la rédaction 
des actes et à la garde des archives, et s'occupaient en parti- 
culier des pièces qui avaient trait à l'administration de la jus- 
tice criminelle et civile 4 . Le bureau des libelli recevait les re- 
quêtes adressées au préfet et spécialement les plaintes qui 
devaient être jugées devant son tribunal; il était chargé en 
outre de la correspondance générale et de l'expédition des 
actes officiels B . Enfin, deux bureaux fort importants étaient 
le scrinium operum et le scrinium arcae : tandis que les autres 
bureaux comptaient en général dix employés et celui des 
libelli six. seulement, ici au contraire vingt personnes étaient 
attachées à chaque service : l'un en effet était chargé des tra- 
vaux publics 6 , et la masse des constructions élevées par Justi- 
nien dans l'Afrique byzantine atteste suffisamment son rôle et 



1. Cod. JusL, I, 27, 1, 43. 

2. Sur les numerarii, cf. Cod. Just., XII, 49, 4. Au-dessous du numerarius 
prenaient place Yadjutor et le chartularius, qui étaient dans chaque bureau 
les premiers des scriniarii (Kruger, l. c, p. 166-161). 

3. Cagnat, V armée romaine d 'Afrique, p. 719; Bethmann-Hollweg, l. c, III, 
p. 146-147. 

4. Bethmann-Hollweg, III, p. 147-150. 

5. Cf. Kruger, /. c, p. 168-169, qui attribue également à ce bureau le soin 
du cursus publiais et la rédaction des décrets officiels (cura epistularum). 

6. Cf. Nov. 128, 16, 18. 



L'ADMINISTRATION CIVILE 105 

son activité; l'autre était préposé à l'administration des caisses 
de la préfecture, et faisait sans doute les ordonnances néces- 
saires pour les dépenses de la province 1 . 

A côté des bureaux, qui comprenaient un effectif décent dix- 
huit personnes, des auxiliaires assez nombreux étaient attachés 
à la préfecture, quelques-uns comme employés aux écritures, 
la plupart comme agents d'exécution des ordres du préfet. Ils 
étaient groupés en neuf corporations ou scholae, dont les mem- 
bres étaient inégalement appointés, selon l'importance du 
service confié à leurs soins ; ainsi les deux chefs de la schola 
des exceptores et celui de la schola des chartularii touchaient 
même traitement — vingt-trois sous d'or — que plusieurs des 
chefs des bureaux de la chancellerie ; dans les autres scholae, 
les chefs recevaient seize seulement ou quatorze sous d'or 
(250 fr. 65 et 219 fr. 30). Parmi ces auxiliaires, les plus nom- 
breux étaient ceux que réclamait l'administration des finances : 
il y avait soixante exceptores 2 y greffiers et commis rédacteurs 
employés aux écritures administratives, et cinquante chartu- 
larii, chargés de la tenue des comptes 3 . Pour recueillir les im- 
pôts, le service des finances employait encore cinquante mit- 
tendarii**. Les besoins de la correspondance administrative 
étaient assurés par trente cursores ou courriers ; l'administra- 
tion de la justice avait douze nomenclatures ou huissiers 5 ; dix 
hérauts ou praecones étaient chargés de la promulgation des 
édits et ordonnances. Enfin, pour rehausser le prestige du 
gouverneur, cinquante singularii lui formaient une sorte de 
garde du corps, et étaient employés par lui à des missions 
de confiance 6 ; dix draconarii ou porte-bannières 7 accompa- 



1. Kriiger, l. c, p. 174. 

2. Cf. Cod.Just., XII, 23, 7; Cod. Theod., V11I, 1, 17; Bethmann-IIollweg, III, 
p. 153-155. 

3. Cf. Cod. Just., XII, 50, 10; Bethmann-Hollweg, III, p. 155-156. 

4. Cf. Cod. Just., XII, 23, 7; Cod. Theod.. VI, 30, 2. 

5. Lydus, De magist?\, III, 8. 

6. Cf. Cagnal, l. c, p. 128 et le texte de Lydus, De mag., III, 7. Ils ressem- 
blent aux scribones (Diehl, Exarchat de Raverme, p. 152). 

l.Stratef,., XII, 8, p. 308. 



106 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

gnaient son cortège; six stratores enfin veillaient à ses che- 
vaux, et peut-être s'occupaient aussi, pour l'armée, du service 
de la remonte 1 . Ces auxiliaires formaient au total un chiffre 
de 278 personnes. 

Enfin, dans l'entourage du préfet, on rencontrait cinq mé- 
decins, assez fortement rétribués à raison de quatre-vingt-dix- 
neuf sous d'or (1,550 fr. 85) pour le chef de service, soixante- 
dix (1,096 fr. 55) pour son second, et cinquante (783 fr. 25) 
pour les trois autres : on y trouvait aussi deux grammatici et 
deux sophistae oratores, payés chacun à raison de trente-cinq 
sous d'or (548 fr. 30) ». C'était là, selon toute vraisemblance, un 
personnel chargé de donner dans la capitale de l'Afrique by- 
zantine une sorte d'enseignement supérieur 3 . 

Tous ces personnages, depuis les consiliarii jusqu'au der- 
nier auxiliaire, étaient nommés par le préfet lui-même 4 et ne 
relevaient que de lui. Il devait exercer sur leurs actes une 
scrupuleuse surveillance 5 ; mais, même en cas de faute com- 
mise, l'empereur semble s'interdire le droit de les punir 6 . Le 
rescrit de 534 leur garantit à titre perpétuel la possession de 
leur charge ; seul le préfet était leur juge et avait pouvoir pour 
les destituer 7 . Néanmoins tous recevaient leurs appointements 
de l'Etat. Au total, le personnel de la préfecture du prétoire d'A- 
frique touchait une somme de 6,575 sous d'or (102,997 fr. 40) 
se décomposant ainsi : 



Consiliarii . . 


• 


1,440 = 


22,557,60 


Cancellarii . . . 


# 


504 = 


7,895,16 


Scrinia . . . 


* , 


1,4781/2 — 


23,160,70 


Scholae . . . 


, . 


2,6931/2 = 


42,193,68 


Professeurs. . 


* 


459 := 


7,190,23 




6,575 = 


102,997,37 



1. Cod. Just., XII, 25 ; Cod. Theod., VI, 31; Cagnat, /. c, p. 128-130. Kriiger, 
p. 171-173, leur attribue au contraire \&custodia reorum etles considère comme 
des employés du commentariensis. 

2. Cod. Just., I, 27, 1, 41-42. 

3. Cf. Marquardt, Manuel des ant.rom.,t. X: Organisation financière, p. 133-134. 

4. Cod. Just., I, 27, 1, 43. 

5. Id., 17. 

6. Id., 43. 

7. Bethmann-Hollweg, 111, p. 139-140. 



L'ADMINISTRATION CIVILE 107 

Si l'on joint à cette somme le traitement du préfet qui, à lui 
seul, recevait davantage que ses 414 ou 416 auxiliaires 1 , on 
obtient pour les dépenses totales de la préfecture du prétoire 
d'Afrique le chiffre de 13,775 sous d'or, ou 215,785 fr. 40 de 
notre monnaie. 



II 



Au-dessous du préfet du prétoire, sept gouverneurs, con- 
sulares ou praesides, se partageaient l'administration civile des 
provinces du diocèse. Malheureusement le passage du rescrit 
de 534, où sont énumérées les nouvelles divisions de l'Afrique 
byzantine, est assez altéré pour qu'on n'y puisse point recon- 
naître en pleine certitude la nouvelle organisation du pays ; 
il est donc indispensable, avant toute chose, de discuter en 
quelques mots ce texte controversé. 

Dans l'édition que Kriiger a donnée en 1884 du Code Jus- 
tinien, on lit ceci : Et auxiliante Deo, septem provinciae cum 
suis judicibus disponantur, quaram Tingi, et quaeProconsula- 
ris antea vocabatur , Carthago, et Byzacium ac Tripolis redo- 
res habeant consulares ; r étiquete vero, id est Numidia et 
Mauritania et Sardinia, a praesidibus gubernentur % . Si Ton 
accepte cette leçon, les sept provinces créées par Justinien 
dans le diocèse d'Afrique seraient : 

1° Quatre gouvernements confiés à des consulaires, savoir : 

La Tingitane. 

La Proconsulaire. 

La Byzacène. 

La Tripolitaine. 

2° Trois gouvernements administrés par des praesides : 

La Numidie. 

1. Il y a, en effet, 396 employés -f- 9 professeurs + les consiliarii (deux ou 
quatre?) et les cancellarii (sept?). Si, avec M. Kriiger, on admet un consilia- 
rius et an cancellarius seulement, on a un total de 407 personnes. 

2. Cod. Just., I, 27, 1, 12. 



108 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

La Maurétanie. 

La Sardaigne. 

Mais on a justement fait remarquer que la province nommée 
en tête de cette liste est bien faite pour surprendre 1 : non 
point pourtant, comme le déclarent Partsch, et à sa suite 
Mommsen lui-même et Gelzer, parce que l'occupation de la 
seule place de Septem ne suffit pas à justifier la création d'une 
Tingitane; la même objection vaudrait contre la constitution 
d'une province de Césarienne ou de Sitifienne, puisqu'à la 
date de 534, les Byzantins ne possédaient dans l'une que Gae- 
sarea, dans l'autre que Saldae et Igilgilis. Au moment où, par 
son rescrit, Justinien organisait l'Afrique, il se préoccupait 
peu de l'état réel de la conquête; mais, plein des plus belles 
espérances, sûr que ses troupes allaient sans coup férir re- 
conquérir dans toute son étendue l'antique province romaine, 
il partageait sur le papier en circonscriptions administratives 
l'Afrique telle qu'elle devait être, telle qu'elle allait être avant 
peu. Heureusement de meilleures raisons permettent de rayer 
la Tingitane : il y aurait en effet quelque chose d'étrange à 
ce que celte province à conquérir fût inscrite avant celle où 
se trouvait la capitale reconquise de l'Afrique; il est invrai- 
semblable surtout qu'on ait mis à sa tête un consulaire, alors 
que dans l'organisation militaire l'empereur établit à Septem 
un simple tribun dépendant du duc de Maurétanie 2 . D'ailleurs 
les manuscrits permettent une autre et meilleure lecture : il 
faut remplacer Tingi par Zeayi, la Tingitane par la Zeugitane. 

Mais est-il possible alors de distinguer en deux provinces 
séparées la Zeugitane et Carthage? Partsch et à sa suite Tis- 
sot l'ont cru 3 , et ont modifié en conséquence la liste des pro- 
vinces africaines. Pourtant, ainsi que Fobserve Mommsen, 
on ne saurait accepter cette singulière correction. Le témoi- 
gnage de Procope atteste d'une manière formelle qu'il n'exista 

i. Partsch, /. c, vu; Mommsen (CI. L., Vlll, p. xvn); Gelzer, éd. de 
Georges de Chypre, p. xxvm. 

2. Cod. Just., 1, 27, 2, 2. 

3. Partsch, xu; Tissot, II, p. 49. 



L'ADMINISTRATION CIVILE 109 

jamais de division de cette sorte, et nettement l'historien 
énumère, dans la partie orientale de l'Afrique byzantine, la 
Tripolitaine, la Proconsulaire, où est située Carthage, la 
Byzacène, la Numidie 1 . Aussi bien est-ce à tort que, entre les 
deux mots proconsularis et Carthaqo, les éditions du Code 
intercalent une virgule; dans la notice géographique de 
Georges de Chypre, on voit que c'est là une expression toute 
faite, — KapÔayÉvva TCpoxojvsou Aapéa — pour désigner la province 2 , 
et il en résulte que, dans notre rescrit, les termes de Zeugi et de 
Carthago proconsularis s'appliquent à une seule et même cir- 
conscription administrative. 

Mais alors une difficulté se présente : au lieu des sept pro- 
vinces annoncées, il n'en reste plus que six. Heureusement le 
manuscrit du Mont-Cassin donne la leçon Mauritaniae au lieu 
de Mauritania. Avec une grande vraisemblance, Mommsen 
admet que c'est là le véritable texte du rescrit, et que revenant 
aux vieilles divisions administratives du v e siècle, Justinien 
reconstitua dans l'Afrique reconquise une Maurétanie Siti- 
fienne et une Maurétanie Césarienne 3 . On se demandera alors 
ce que devient la Tingitane et pourquoi elle n'est point com- 
prise dans cette énumération. Il n'est pas impossible, je pense, 
d'en fournir l'explication. Au v e siècle, cette province ne fai- 
sait plus partie du diocèse d'Afrique, mais bien de celui 
d'Espagne 4 : or, dès 534, l'ambition de Justinien rêvait la con- 
quête de cette portion de l'ancien monde romain ; dans son 
désir de reconstituer, sous son exacte image, l'organisation 
administrative ruinée par les Barbares, n'a-t-il pu songer à 
réserver la Tingitane, pour la comprendre quelque jour dans 
le futur diocèse d'Espagne? La chose est d'autant moins in- 
vraisemblable qu'à la fin du vi e siècle, Septem et les places 
byzantines d'Espagne se trouveront effectivement réunies 



1. De Aedi/., 33o, 339, 340, 342. 

2. Georg. Cypr., 33; Gelzer, p. xxvii. 

3. Cf. Notifia dignitatum (éd. Seek, p. 162, 165-166) ; Caguat, /. ô., p. 709. 

4. Cagaat, l. c, p. 704. 



110 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

dans un même gouvernement 1 . Mais en attendant les conquê- 
tes à venir, il fallait faire place à la province reprise dans les 
cadres administratifs. Au point de vue militaire, on le verra 
plus loin, Septem dépendit donc du duc de Maurétanie; au 
point de vue civil, elle fut sans doute rattachée à la Mauréta- 
nie Césarienne 2 . Procope dit expressément que le pays appelé 
de son temps la Maurétanie — Mauprcaviav ie tyjv vuv xaXoi>[iivYjv 
— s'étendait depuis Gadès jusqu'aux environs de Gésarée 3 . 
Ailleurs, il distingue la Maurétanie première, qui est la Siti- 
fienne et la Maurétanie seconde 4 ; et c'est cette nomenclature 
même que nous retrouverons à la fin du vi e siècle dans la 
notice de Georges de Chypre 5 . 

De cette sorte on obtient la liste suivante des provinces de 
l'Afrique byzantine au temps de Justinien : 

1° Trois gouvernements confiés à des consulares : 

Proconsulaire; 

Byzacène ; 

Tripolitaine. 

2° Quatre gouvernements administrés par des pracsides : 

Numidie; 

Maurétanie première ou Sitifienne ; 

Maurétanie seconde (Césarienne et Tingitane); 

Sardaigne. 

Si Ton écarte la Sardaigne qui, ainsi que la Corse et les 
Baléares, faisait partie du diocèse d'Afrique, mais n'entre 
point dans le cadre de cette étude, on remarquera qu'au point 
de vue administratif, la répartition des provinces entre les dif- 
férentes catégories de gouverneurs est exactement la même 
qu'au temps de la Notifia. Au v e siècle, il y avait à la tête des 
gouvernements d'Afrique trois consulares et trois praesides 6 ; 



1. Georg. Cypr., 34. 

2. Mommsen, /. c, p. xvm. 

3. Bell. Vand., p. 451. 

4. là., p. SOI. 

5. Georg. Cypr., 34. 

6. Notitia (éd. Seek, 162, 165,166), 



L'ADMINISTRATION CIVILE 111 

c'est exactement ce que l'on trouve à l'époque byzantine ; seu- 
lement, l'ancien consulaire de Numidie a passé en Tripoli- 
taine et le praeses de cette province a été transporté en Numi- 
die. Le changement s'explique d'ailleurs sans peine, si l'on 
considère cette fois les circonstances dans lesquelles fut pro- 
mulgué le rescrit impérial. En 534, la Tripolitaine, la Procon- 
sulaire, la Byzacène pouvaient être considérées comme entiè- 
rement reconquises ; il n'en était pas ainsi, on Ta vu, de la 
Numidie et des Maurétanies. A ces provinces de moindre 
étendue, il était assez naturel de donner, au moins provisoire- 
ment, des gouverneurs civils d'un rang moins considérable. 
C'est pour cela sans doute que Justinien, si respectueux qu'il 
voulût être des anciennes traditions romaines, jugea sur ce 
point utile d'y déroger. 

Quoi qu'il en soit, les six gouverneurs chargés de l'adminis- 
tration civile des provinces africaines y exercèrent toutes les 
attributions des antiques gouverneurs romains. Sous le con- 
trôle suprême du préfet du prétoire, ils furent, comme lui, 
chargés, dans leur circonscription, de lapromulgation deslois 1 , 
de l'administration et de la police du territoire, du soin de la 
justice 2 , du gouvernement des finances 3 . Pour les aider dans 
leur tâche, ils furent assistés d'un officium de cinquante per- 
sonnes 4 ; et quoique le rescrit de 534 ne nous ait point conservé 
Ténumération détaillée de ces auxiliaires, on peut, d'après les 
indications éparses dans quelques Novelles 3 et d'après la liste 
des officiâtes attachés au préfet, en retrouver à peu près la 
composition. A côté du consularis ou du praeses, il y avait 
toujours un conseiller juridique, consiliarius ou assessor; en 
outre les bureaux comprenaient sans doute un cane e Harkis, 
un adjator, des employés aux écritures chargés de la compta- 
bilité financière (niimerarii, chartularii) , des affaires judiciaires 

1. Cod. Just., I, 17, 2, 24. 

2. Nov. 36, 3,5; Cod. Just., I, 27, i, 17. 

3. Nov. 128, 1. 

4. Cod. Just., I, 27, 1, 13. 

5. Nov. 24, 25, 26, 27. 



112 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

(commentarienses), de la garde des archives (ab actis), et 
d'autres employés inférieurs [exceptores). Ces auxiliaires rece- 
vaient un traitement total de 160 sous d'or 1 (2,506 fr. 40), chiffre 
qui paraît assez faible, lorsqu'on voit, dans les bureaux de la 
préfecture, les cinquante chartularii, les cinquante mittenda- 
rii ou les cinquante singularii toucher des appointements 
dont le total s'élève à 500 ou à 462 sous d'or 2 , et les qua- 
rante employés du gouverneur militaire rétribués, en Afrique 
même, à raison de 674 1/2 sous d'or (10,566 fr. 25) 3 . Pour- 
tant, dans plusieurs des provinces orientales de l'empire, les 
appointements des bureaux étaient moins élevés encore : en 
Pisidie, en Lycaonie, en Thrace, en Isaurie, en Arabie, Vof- 
ficiam touche une somme totale de 144 sous d'or, et cepen- 
dant cet officium, à la fois chargé des affaires civiles et mi- 
litaires, comprend un personnel, non de cinquante, mais de 
cent employés 4 ; en Paphlagonie le chiffre est plus impor- 
tant, et un officium de cent personnes reçoit 447 sous d'or 5 . 
On voit que les appointements fixés pour les provinces afri- 
caines sont intermédiaires entre ces deux chiffres : toutefois, 
si, comme il est possible, du total de 160 sous il faut déduire 
les appointements du consiliarius, d'ordinaire fixés à 72 sous* 5 , 
il resterait pour T 'officium 88 sous seulement, chiffre d'ailleurs 
supérieur encore à la moyenne des traitements d'Orient. Il 
faut se rendre compte au reste qu'à ces appointements s'ajou- 
taient divers revenus accessoires assez considérables, et qu'en 
particulier les frais de justice [sportulaé) étaient pour les em- 
ployés deïofficium une source assurée et légitime de bénéfices 
supplémentaires 7 . 

Le gouverneur provincial recevait448sous d'or(7,017fr.90), 
traitement assez élevé en comparaison des appointements 

1. Cad. Just., I, 27, 1 , 40. 

2. ld., 38, 30, 29. 

3. Jd., I, 27, 2, 21. 

4. Nov. 24, 25, 26, 27, 102. 

5. Nov. 29. 

6. Nov. 24, 25, 26, 27, 29. 

7. Cod. Just., 1, 27, 1, 17. 



L'ADMINISTRATION CIVILE 113 

attribués à beaucoup d'administrateurs dans les provinces 
orientales. Sans doute le proconsul de Cappadoce touchait jus- 
qu'à vingt livres d'or 1 ; mais c'était un très grand personnage, 
bien supérieur en dignité aux consulares et praesides africains. 
Au contraire, les préteurs de Pisidie, de Lycaonie, de Thrace, 
et le comte d'Isaurie étaient payés à raison de 300 sous seu- 
lement 2 ; et si celui de Paphlagonie arrivait à 725 sous, c'est 
que — le rescrit qui le concerne l'indique expressément, — il 
cumulaitdeuxtraitements 3 . Lacondition faite aux gouverneurs 
civils d'Afrique, quoique ici encore bien inférieure à celle des 
chefs militaires de la province, était donc relativement assez 
favorable : et bien qu'au total ce service civil ne coûtât point 
fort cher — la Sardaigne mise à part, il revenait à 3,648 sous 
d'or ou 57,146 francs — néanmoins l'importance relative de 
ces appointements prouve le désir, d'ailleurs nettement ex- 
primé par l'empereur, d'assurer à la nouvelle province les 
bienfaits d'une honnête et scrupuleuse administration. 

On sait par les Novelles les misères de tout genre que les 
agents impériaux faisaient souffrir aux sujets confiés à leurs 
soins, et l'insistance même que Justinien apporta à combattre 
ces désastreuses pratiques montre combien le mal était profon- 
dément enraciné. Les gouverneurs provinciaux rançonnaient 
les populations sans miséricorde ; sous cent prétextes divers, 
ils accablaient les habitants d'exactions toujours renouvelées; 
sans pudeur ils vendaient la justice au plus offrant ; âprement 
ils exigeaient la rentrée de l'impôt, et par leur avidité et leurs 
rigueurs ils provoquaient de constantes séditions 4 . Autour 
d'eux ils laissaient leurs employés, leurs soldats vivre comme 
eux sur le pays 5 ; et, à leur exemple, les grands seigneurs de 
la contrée, entretenant à leurs gages des bandes armées, rava- 



i. Nov. 30, 6. 

2. Nov. 24, 25, 26, 27. 

3. Nov. 29, 2. 

4. Nov. 8, praef. ; 24, 1, 3 ; 28, 4 ; 30, 9. 

5. Nov. 28, 4, 6 ; 29, 5. 

I. 



H 4 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

geaient le pays et molestaient les sujets 1 . De là résultaient 
une misère et une insécurité générales; les provinces rendues 
inhabitables se dépeuplaient, les paysans fuyaient leurs terres, 
et le brigandage devenu endémique achevait de ruiner la 
contrée*. Justinien connaissait toutes ces misères, et s'effor- 
çait, à ce moment même, dans les provinces orientales de la 
monarchie, d'y porter un énergique remède; il semble avoir 
voulu, autant que possible, en épargner les souffrances à l'A- 
frique reconquise, et prouver à ses nouveaux sujets tout ce 
qu'ils avaient gagné à rentrer au sein de l'unité impériale 3 . 

L'empereur paraît avoir compris combien, au lendemain de 
la tyrannie vandale, la province avait besoin de sécurité et de 
repos 4 : aussi recommande-t-ilàses gouverneurs d'avoir pour 
les populations du diocèse d'Afrique des égards tout particu- 
liers. Il veut que ses agents gouvernent « conformément aux 
ordonnances et dans la crainte de Dieu » 5 , qu'ils traitent les 
habitants avec douceur, avec bienveillance, avec justice 4 . Il 
défend de porter une main violente sur leurs personnes ou 
leurs propriétés ; dans l'administration de la justice, il inter- 
dit qu'on exige d'eux, pour les frais, plus que les tarifs pres- 
crits 7 ; pour le recouvrement de l'impôt, il met les administra- 
teurs en garde contre les tentations de leur avidité, et il 
s'efforce de leur ôter tout prétexte à charger injustement le 
contribuable 8 . Comme il sait que ses agents ont assez l'habi- 
tude de s'indemniser sur le pays des sommes que la chancel- 
lerie impériale a exigées d'eux pour leur nomination 9 , il di- 
minue dans des proportions considérables le tarif des brevets 
pour l'Afrique ; et tandis qu'en général le nouveau fonction- 

1. Nov. 24, 2; 28, 5; 29, 4; 30, 5, 7. 

2. Nov. 145, praef.; 24, 3; 25 4, ; 24, 1 ; 30, 5. 

3. Cod. Just., 1, 27, 1, 8. 

4. Id., 16. 

5. Id., 15. 

6. Id , 15; I, 27, 2, 11. 

7. Id , 15-16. 

8. Id., 18. 

9. Nov. 8, praef. 



L'ADMINISTRATION CIVILE 115 

naire paie aux divers bureaux jusqu'à soixante-seize sous 
d'or *, les gouverneurs du nouveau diocèse acquittèrent un 
droit de dix-huit sous seulement 2 . C'est pour ce motif aussi 
qu'il releva sans doute les traitements des agents africains, en 
même temps qu'il diminuait un peu le nombre des fonction- 
naires 3 : de cette sorte il espérait diminuer leur avidité, et 
ne les point mettre dans « la nécessité d'écraser les contribua- 
bles de notre Afrique » \ 

Toutefois ces bonnes intentions de l'empereur n'élaient pas 
entièrement désintéressées. S'il avait si fort à cœur de voir 
bientôt « restaurée et florissante » sa nouvelle province, ce 
n'était point uniquement par bienveillance pour les sujets; s'il 
voulait que ses fonctionnaires eussent « les mains pures » 5 , 
c'est qu'il savait que, « si les populations sont ménagées par 
l'administration, l'empire et le trésor y trouveront toujours 
bénéfice » 6 . Or l'empire avait besoin d'argent ; la guerre d'A- 
frique avait coûté cher; les entreprises futures seraient assu- 
rément plus dispendieuses encore 7 ; il fallait que les contri- 
buables fussent de force à porter le poids des impôts. Si 
l'empereur recommandait tant d'intégrité à ses gouverneurs, 
c'était pour pouvoir faire rentrer sans peine « le cens public et 
les impositions justes et légitimes » 8 . Et pour cela, il se hâ- 
tait de faire remettre à jour les registres qui serviraient à éta- 
blir en Afrique l'assiette des impôts 9 , et, s'adressant aux po- 
pulations de l'empire, il leur dictait nettement leurs devoirs. 
« Que tous nos sujets sachent que, soucieux de leurs intérêts et 
pour qu'ils soient à l'abri de toute injustice et qu'ils vivent en 
pleine tranquillité, nous avons promulgué cette loi. Mais il faut 

\ . Nov. 8 (Notitia placée à la fin de la Novelle). 

2. Cod. Just , I, 27, 1, 19. 

3. Lydus, De magistr., III, 66. 

4. Cod. Just., I, 27, 1, 18. 

5. Nov. 8, 8. 

6. Nov. 8, praef. 

7. Nov. 8, 10. 

8. Nov. 8, praef. 

9. Bell. Vand., p. 444-445. 



116 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

que vous aussi, mes sujets, sachant quelle sollicitude nous 
avons pour vous, vous payiez avec un absolu dévouement les 
impôts publics dans leur intégrité, sans avoir besoin de la coer- 
cition administrative, et que vous montriez une obéissance qui 
nous prouve par les faits toute la reconnaissance que vous 
inspire notre extrême clémence *. » Si l'empereur recomman- 
dait si énergiquement à ses gouverneurs de ménager les 
contribuables, c'est qu'il se réservait à lui-même le monopole 
de les exploiter. 



III 



La nouvelle administration civile de PAfrique devait entrer 
en vigueur à partir du 1 er septembre 534 \ Pourtant, si Ton 
considère les tendances générales de la politique administra- 
tive de Justinien, c'était à quelques égards une mesure assez 
surprenante que ce rétablissement absolu du gouvernement 
civil en Afrique 3 . Alors que, dans un grand nombre de pro- 
vinces, le prince s'attachait, à ce moment même, à réunir dans 
une même main les attributions civiles et militaires, on s'é- 
tonne que, dans les pays récemment reconquis, il ait, au con- 
traire, tenu à rétablir l'ancienne séparation des pouvoirs : et 
cela lorsque dans ces contrées l'état de guerre cessait à peine, 
lorsque le prince lui-même prévoyait pour elles de prochains 
dangers et de nouvelles luttes, lorsque tout eût justifié une 
énergique concentration de l'autorité. Il est probable que, de 
même qu'en Italie, un peu plus tard, il voulut, selon l'expres- 
sion d'un contemporain, « restituer à Rome tous les privilèges 
de Rome » 4 , ainsi il tint à rendre aux populations, si long- 
temps soumises aux Vandales, l'exacte image de l'empire 
romain telqu'ellesl'avaientautrefois connu. Mais dans laprati- 

1. Nov. 8, 10. 

2. Cod. Just.,1, 27, 1, 43. 

3. Cf. Diehl, Exarchat de Rave?ine, p. 81-82. 

4. Lydus, De magistr., III, 55. 



L'ADMINISTRATION CIVILE 117 

que, les circonstances devaient être souvent plus fortes que 
la volonté impériale : en fait, les nécessités de la situation, 
les périls de la province modifièrent bien vite l'organisation 
administrative restaurée par Justinien. 

Dès le 1 er janvier 535, la préfecture du prétoire d'Afrique 
se trouve entre les mains de Solomon * ; or, ce personnage 
était en même temps le commandant en chef de l'armée : trois 
mois après la date où l'administration civile devait entrer en 
vigueur, elle avait, à sa tête, un magister militum réunissant 
entre ses mains tous les pouvoirs 2 . Lorsque, en 536, à Solo- 
mon succéda dans le gouvernement général le patrice Ger- 
manos, sans doute il amena avec lui un préfet; mais ce per- 
sonnage, qui paraît avoir été particulièrement chargé de 
l'administration des finances, fut hiérarchiquement soumis au 
prince, neveu de l'empereur, investi de pouvoirs extraor- 
dinaires pour pacifier l'Afrique 8 . Quand, en 539, Solomon re- 
vint dans la province, de nouveau il réunit les fonctions de 
préfet du prétoire à celles de commandant suprême de Far- 
inée * : et ainsi, pendant dix ans de suite, bien que les Novelles 
continuent à parler gravement du « très glorieux préfet d'A- 
frique » 5 , et bien qu'en théorie cette haute dignité civile 
continuât d'exister, en fait elle fut parfois subordonnée, plus 
souvent encore unie à l'autorité militaire. Il en alla à peu près 
de même durant tout le règne de Justinien : le patrice Ser- 
gius, qui remplaça Solomon, est nommé tout à la fois dnx 
belli et moderator provinciae 6 ; le préfet Athanase, qui en 546 
accompagna en Afrique le magis ter militum Aréobinde, semble 
bien être hiérarchiquement inférieur à ce haut personnage, 
parent de l'empereur \ Ce sont là des faits significatifs; et il 



1. Nov. 36-37. 

2. C. I. L., VIII, 4677, 1863, 1864. 

3. Bell. Vand., p. 482. 

4. CL L. VIII, 4799. Cf. Vict. Tonn., ann. 543, p. 201. 

5. Nov. 69, 2 et epil. ; 70,1 (ann. 538) ; 73, epil.; 79, 2 (ann. 539). 

6. Marcell. com., ann. 541, p. 106. 

7. Bell. Vand., p. 513. Cf. p. 532. 



U8 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

est remarquable qu'au lendemain même du jour où Justinien 
rétablissait en Afrique l'administration civile, on y constate 
tout aussitôt les premiers symptômes de la grande réforme, 
qui, bientôt, réunissant entre les mêmes mains les pouvoirs 
civils et militaires, tranformera tout entière l'organisation de 
Te mpire byzantin. 



DEUXIÈME PARTIE 
LA RÉORGANISATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 



CHAPITRE PREMIER 



l'armée d'occupation et l'administration militaire 



En même temps que Justinien rétablissait l'administration 
civile dans l'Afrique reconquise, il s'occupait — et avec un 
soin plus attentif encore — de régler l'organisation militaire 
du pays. Deux questions s'imposaient à la sollicitude du 
prince : il fallait défendre efficacement contre les incursions 
des Berbères les portions déjà soumises de la province ; il 
fallait d'autre part achever la conquête et rendre à l'Afrique 
les limites qu'elle avait atteintes sous la domination de Rome l . 
L'empereur confia cette double tâche au général qui, en 
quelques semaines, venait de renverser le royaume vandale. 
Bélisaire fut chargé de prendre toutes les mesures néces- 
saires pour la protection de la frontière, de fixer l'emplace- 
ment des garnisons et le nombre des troupes qui les occupe- 
raient, de créer les corps spéciaux particulièrement affectés à 
la garde des confins militaires, de construire ou de remettre 
en état les places fortes indispensables pour défendre le limes 
africain ; il dut en outre n'épargner aucun effort pour réoccuper 



1. Cod. Just., I, 27, 2, 4, 4 a. Cf. praef. : « ut recte guberaetur et firme 
custodiatur. » 



120 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

au plus tôt dans son intégrité l'ancienne province romaine 1 . 
Mais quelque confiance qu'eût Justinien en son victorieux 
lieutenant, il sentait trop vivement l'importance de l'œuvre 
entreprise pour n'en point vouloir par lui-même contrôler 
l'exécution : et, avec une remarquable sollicitude, avec un 
soin du détail presque excessif, il surveilla et dirigea à dis- 
tance toutes les dispositions adoptées par le magisler militum. 
Il voulut qu'on lui rendît compte du choix des garnisons, du 
chiffre et de la qualité des troupes qui y seraient cantonnées,, 
se réservant, s'il était besoin, d'en augmenter le nombre; lui- 
même, il traça et fit tenir à Bélisaire un plan déterminant le 
système d'occupation des confins militaires; sur toutes les 
questions relatives à la défense, il voulut recevoir directement 
les rapports des officiers 8 ; bref, rien ne se fit en Afrique sans 
l'approbation expresse du prince, et si l'œuvre réalisée a eu 
quelques résultats, il faut en reporter l'honneur autant à 
Justinien qu'à son général. D'ailleurs la mission confiée à 
Bélisaire ne devait être que transitoire : le patrice ne fut 
point officiellement nommé au commandement militaire de la 
province ; il garda le titre de magister militum per Orientem, 
sous lequel il avait dirigé l'expédition; bien plus, aussitôt la 
réorganisation achevée, il devait revenir à Constantinople 3 ; 
pour l'avenir, le prince se réservait de prendre lui-même, sur 
le rapport du préfet et des gouverneurs militaires, les mesures 
que pourrait réclamer la situation *. Est-ce que l'esprit soup- 
çonneux de l'empereur prenait ombrage des succès de son 
lieutenant 5 ? est-ce qu'il songeait déjà à employer ses talents 
à la conquête de l'Italie? On ne sait : mais en tout cas il im- 
portait, avant d'exposer les principes qui présidèrent à la 
réorganisation militaire de l'Afrique, de noter la part prépon- 
dérante que Justinien prit à cette grande œuvre. 

4. Cod. Just., I, 27, 2, 5,13. 

2. ld.. 5, 13, 8, 16. 

3. ld., 1,27, 2, 13, 15. 

4. Id., 16. 

5. Bell. Vand., p. 441-442. 



L'ARMÉE D'OCCUPATION ET L'ADMINISTRATION MILITAIRE 121 

On sait comment, depuis le commencement du iv e siècle, de 
graves changements s'étaient introduits dans la composition 
des armées romaines. « Dorénavant, dit M. Cagnat, dans 
toutes les provinces, les troupes d'occupation se composèrent 
de deux groupes tout à fait distincts : d'un côté, l'armée séden- 
taire des confins, armée territoriale qui a la garde du limes en 
temps ordinaire, et qui fournit les contingents nécessaires à 
la garnison des forteresses ou des camps établis contre les 
ennemis du dehors ; de l'autre côté, l'armée mobile disséminée 
dans Fintérieur du pays. Celle-ci comprend les milites pala- 
tini et les milites comitatenses: celle-là renferme les milites 
ripenses et les milites limitanei. Toutes deux sont employées 
d'ailleurs différemment à la défense de la frontière; l'armée 
sédentaire d'une façon permanente ; l'armée mobile par inter- 
valles et dans les cas pressants... La victoire une fois rem- 
portée, l'armée mobile se replie, abandonnant de nouveau 
aux garnisons du limes le soin de couvrir le pays qu'elle les a 
aidées à reconquérir ou à conserver. M. Mommsen considère 
très justement l'armée mobile et surtout les comitatenses qui 
tiennent garnison dans chaque province, comme la réserve de 
l'armée sédentaire de la frontière \ » 

C'est d'après ces règles nouvelles que le corps d'occupation 
d'Afrique avait été, comme partout, organisé durant le iv e et le 
v e siècle, « les troupes de la frontière étant réparties entre dif- 
férentes marches militaires, les autres étant disséminées dans 
le pays 2 . » C'est d'après les mêmes principes qu'au vi e siècle 
Justinien reconstitua l'armée africaine : le rescrit de 534 
nomme en termes exprès, d'une part, les comitatenses, souvent 
désignés aussi par le terme de milites 2 , et, d'autre part, les li- 
mitanei, cantonnés dans les castra et les villes du limes. Il reste 
à voir commentées deux groupes bien distincts étaient com- 



1. Cagnat, L'armée d'Afrique, p. 713-714. 

2. Cagnat, l. c, p. 714. 

3. Cod. Just., I, 27, 2, 8, 13. Cf. Mommsen, Das rômische Mililœrwesen seit 
Diocletian [Hermès, t. XXIV), p. 199. 



122 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

mandés et organisés, de quels éléments divers ils se compo- 
saient, quel rôle enfin leur était assigné dans la défense de 
la province. 



Le commandement en chef de l'armée d'Afrique — et par 
là il faut entendre les comitatenses aussi bien que les limitanei — 
appartenait à un officier général qui, de bonne heure, paraît 
avoir reçu le titre de magister militum Africae 1 . C'était un per- 
sonnage fort considérable, généralement revêtu de la haute 
dignité de patrice, décoré de l'épithète de gloriosissimus, et 
qui tenait dans la hiérarchie militaire la même place que le 
préfet occupait dans l'administration civile 2 . Sa résidence était 
à Carthage. Il avait la direction suprême de toutes les opéra- 
tions de guerre, et tout ce qui concernait la défense de la pro- 
vince rentrait dans ses attributions 3 . Il était le chef de l'armée 
mobile, et le supérieur hiérarchique des ducs chargés de la 
garde du limes : et son autorité fut d'autant plus grande que, 
dans les premières années de l'Afrique byzantine, plusieurs 
fois cette haute charge fut confiée à des personnages apparen- 
tés à la famille impériale. Souvent aussi, on l'a vu, le magister 
militum joignit à ses fonctions militaires le titre de préfet du 
prétoire ; on conçoit dès lors quelle fut l'importance d'un So- 
lomon, d'un Germanos,d'un Aréobinde : en fait, ils furent en 
Afrique de véritables vice-rois. 

La situation du magister militum Africae était d'autant plus 
considérable qu'il entretenait autour de lui une nombreuse 
maison militaire. Dans les armées byzantines du vi e siècle, 



i. Cod. JusL, I, 27, 2, 17, 35 ; C. 1. L., VIII, 101, 102,4799, 1863, 4677; Vict. 
Tonn., p. 201 (ann. 543). Le terme grec est crrpaTYiyoç {Bell. Vand., p. 507, 
513, 518, 533). 

2. C. 1. L., V1K, 1863, 4799, 5352; Vict. Tonn., p. 201 (ann. 543), 205 (ann. 
560), 201 (ann. 546). 

3. Dux belli (Marcell. com., p. 106); princeps Romanae militiae (Vict. 
Tonn., p. 201); Africanae dux militiae (id., p. 205). 



L'ARMÉE D'OCCUPATION ET L'ADMINISTRATION MILITAIRE 123 

c'était un usage constant que tout officier général eût à son 
service un certain nombre d'hommes d'armes, liés à sa per- 
sonne par un serment de fidélité, combattant à ses côtés dans 
la bataille, et qui recevaient de lui, à ce qu'il semble, leur sub- 
sistance et leurs appointements 1 . Le chiffre de ces gardes va- 
riait selon l'importance du personnage auquel ils étaient 
attachés; mais il n'était point rare que, pour les grands chefs, 
il atteignît plusieurs milliers d'hommes. Naturellement les 
gouverneurs militaires de l'Afrique byzantine entretenaient 
auprès d'eux des troupes de cette sorte : les textes signalent 
près de Solomon, de Germanos, de JeanTroglita, des§opu<popoi 
et des &Tua<jTCt<yTa( formant la maison (obua) de ces généraux 2 . 
Mais ce n'étaient point là, comme on pourrait le croire tout 
d'abord, de simples gardes du corps : si les hypaspistes, qui for- 
maient la partie la plus nombreuse, n'étaient en réalité guère 
autre chose, les doryphores, souvent de naissance assez haute, 
jouaient près du magister militum un rôle beaucoup plus im- 
portant 3 . Fréquemment ils faisaient fonction d'officiers 4 , et 
étaient mis à la tête d'un détachement plus ou moins consi- 
dérable; souvent le général leur donnait des missions de con- 
fiance, telle qu'une reconnaissance importante, une poursuite 
de conséquence, un dangereux service d'avant-garde; d'autres 
tenaient auprès de lui la place d'officiers d'ordonnance, trans- 
mettant ses ordres, portant son fanion de commandement 3 : 
bref, ils formaient près du général une sorte d'état-major, 
d'ordinaire très dévoué, et qui permettait de faire efficace- 
ment sentir à travers toute l'armée la volonté du chef. C'est 
pour cela sans doute, et à raison des services publics qu'ils 



1. Cf. Mommsen, l. c, 236-238; Renjamin, De Justiniani aetate quaestiones 
militares, p. 25-27, 30-31; LécrivaiD, Les soldais privés au Bas Empire (Mél. de 
Rome, t. X, p. 267-283). Sur le serment, Bell. Vand., p. 491. 

2. Bell. Vand., p. 472, 491, 494, 505, 527, 532, 489-, Joh., IV, 923-924 (où on 
trouve l'équivalent latin armigerï). 

3. Sur la différence des deux catégories, Benjamiu, /. c, p. 31-36, 

4. Bell. Vand., p. 359, 448, 494, etc. 
S.ld., p. 415, 448 (pocvôocpopoç). 



124 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

étaient appelés à rendre, que ces gardes du corps devaient 
également prêter serment de fidélité à l'empereur 1 . 

En outre le commandant en chef paraît avoir eu auprès 
de lui, pour l'aider dans les charges de l'autorité suprême, un 
adjoint, portant souvent le titre de domesticus 2 , et qui rem- 
plissait à peu près les fonctions d'un chef d'état-major. C'est 
ce rôle que Solomon semble avoir eu près de Bélisaire 3 ; c'est 
celui que joua Recinarius auprès du patrice Jean Troglita\ 
C'est sans doute le même personnage que les textes de l'épo- 
que ultérieure désignent par le terme de bTtOGTpavrffâç. 

Telle fut, autant qu'on en peut juger, l'organisation du 
commandement suprême. En outre, les différentes armes 
avaient des chefs particuliers. Un magister peditum commanda 
l'ensemble des troupes d'infanterie 5 ; il est probable que les 
contingents de cavalerie eurent également un officier général à 
leur tête ; enfin les ducs provinciaux, dont nous parlerons plus 
loin, avaient sous leurs ordres les régiments de toute arme can- 
tonnés dans leur circonscription administrative. A un degré 
inférieur de la hiérarchie venaient les commandants des divers 
nwneri; ils portent le titre, parfois de magistri militiim, plus 
souvent de tribuni* ou de comités 1 . Au-dessous d'eux, on trouve 
différents officiers et sous-officiers encore, dont les fonctions 
malheureusement sont assez difficiles à déterminer 8 . On ren- 
contre en particulier les grades de dacenarius, de centenarius et 
de Marchas, le premier commandant deux centuries, le second 

i. Bell. Vand., p. 491. 

2. Sur le sens de ce mot, cf. Bell. Vand., p. 326, 359. Les ducs aussi étaient 
parfois assistés d'un domesticus (Éditde Vempereur Anastase sur l'organisation 
militaire de la Libye, n° 14, 1. 4-5, de l'édition donnée par Zachariae de Lin- 
genthal, Monatsberichte de V Académie de Berlin, 1879, p. 134-158). 

3. Bell. Vand., p. 359. 

4. Joh. II, 312-319; IV, 583-595 ; VI, 411-413, 420-424 ; VII, 23-38. 

5. Bell. Vand., p. 359, 482. Peut-être Jean, fils de Sisinniolus, remplissait 
ces fonctions (Bell. Vand., p. 493, 506, 509). 

6. Joh., III, 42.; Vict. Tonn., ann. 546 (p. 201); Cod. Just., I, 27, 2, 2, 9; 
C.I.L., VIII, 9248; Joh., III, 47; IV, 18, 108, 504; Strateg., I, 3, p. 27-28. 

7. Nov., 130, 1. 

8. Cf. Cagnat, /. c, p. 737-738. 



L'ARMÉE D'OCCUPATION ET L'ADMINISTRATION MILITAIRE 125 

correspondant sans doute à l'ancien centurion, le troisième 
étant, à ce que l'on prétend, chargé du soin des vivres 1 . Enfin 
on mentionne dans chaque mimeras des chartidarii* qui tien- 
nent la comptabilité des corps, et des optiones, auxquels sont 
confiées les fonctions d'officiers payeurs 3 . 

Quant aux troupes qui composent l'armée mobile, elles 
comprenaient, indépendamment de la maison militaire du 
magister, les éléments suivants : 1° des excubiteurs, soldats 
de la garde détachés en Afrique auprès du général en chef, 
et sans doute en petit nombre* ; — 2° des milites comitatenses, 
organisés en numcri ou y.onoikoyoi, comprenant des troupes 
d'infanterie et des régiments plus nombreux encore de cava- 
lerie 5 . — 3° des foederati, généralement montés, mercenaires 
recrutés parmi les nations barbares voisines de l'empire 6 , et 
commandés par des chefs de leur nation ; — 4° des contingents 
indigènes (gentiles) \ levés parmi les tribus africaines et dont 
nous déterminerons plus tard les relations avec l'autorité 
byzantine. 

On a dit précédemment quel était l'armement de cette 
armée, quelle était sa force et aussi ses faiblesses : nous ne 
reviendrons point sur ces détails. Il importe seulement de 
déterminer ici avec précision le rôle assigné par Justinien à 
cette portion du corps d'occupation. D'une façon générale, les 
comitatenses étaient destinés à faire en rase campagne la grande 
guerre, et à achever par leurs victoires la conquête de la con- 
trée 8 . En temps ordinaire, ils étaient répartis dans l'intérieur 
du pays, et cantonnés dans un certain nombre de garnisons 



1. Cod. Just.. 1,27, 2, 22. 

2. Nov.,' 117, 11. 

3. Bell. Vand., p. 381, 499 ; Nov.. 130, 1. 

4. Id., p. 460, 474. 

5. Cod. Just., I, 27, 2, 8, 13, 5 ; Mommsen, l. c, p. 196-197. Sur l'impor- 
tance numérique que doit avoir la cavalerie dans une armée byzantine, Stra- 
teg., VIII, 2, p. 196. 

6. Cf. Benjamin, l. c, p. 4-6, 8-13; Mommsen, l. c, p. 234-235. 

7. Joh., III, 40, 5; Mommsen, p. 215-221 ; Gagnât, p. 744-746. 

8. Cod. Just., I, 27, 2, 4. 



126 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

importantes, généralement dans les villes 1 ; enfin, au début 
tout au moins de l'œuvre de réorganisation, et en attendant 
que fussent prises toutes les mesures prescrites par l'empe- 
reur, une partie d'entre eux furent établis sur la frontière 
même et mis aux ordres des ducs chargés de garder le 
limes 2 . La défense du territoire était en effet la préoccupation 
principale de l'empereur : tandis que, pour l'armée mobile, il 
n'y avait, en somme, rien à changer dans des institutions déjà 
existantes, ici au contraire il fallait de toutes pièces créer une 
organisation nouvelle ou du moins reconstituer un système 
disparu. Pour donner à l'Afrique la paix et la sécurité, pour 
empêcher les tribus encore insoumises de ravager la province 3 , 
l'empereur constitua, tout le long du limes africain, de véri- 
tables confins militaires. 



II 



Au point de vue de la défense, l'Afrique fut partagée en 
quatre circonscriptions : Tripolitaine, Byzacène, Numidie, 
Maurétanie 4 . A la tête de chaque subdivision, un gouverneur 
militaire fut placé, et en attendant que la reprise du pays tout 
entier permît de donner pour résidence à ces officiers les divers 
postes jadis occupés par Rome 5 , et qu'énumère la Notifia Di- 
gnitatum R , l'empereur leur assigna des sièges provisoires de 
commandement. Ce fut Leptis Magna, pour la Tripolitaine, 
Gapsa et Thélepte pour la Byzacène 7 , Constantine pour la Nu- 
midie, Caesarea pour la Maurétanie ; en outre, un officier de 
grade inférieur fut détaché dans l'importante place de Septem, 

1. Cod. JusL, I, 27, 2, 13. ; Joh., VI, 54-55, 265. Cf. Êdit d'Anastase, n° 5, et 
le commentaire de Zachariae, p. 148-149. 

2. Cod. Just., I, 27, 2, 5, 7. 

3. Id., 4, 4 b. 

4. Id., 4 a. 

5. Id., 7. 

6. Cf. Cagnat, p. 748-763. 

7. On lit quelquefois Leptis Minor au lieu de Thélepte. 



L'ARMÉE D'OCCUPATION ET L'ADMINISTRATION MILITAIRE 127 

où une flottille de guerre renforça la garnison ; ce personnage 
dépendit du gouverneur militaire de Maurétanie *. Chacun des 
territoires militaires ainsi organisés porta le nom de limes 2 et, 
sauf à Septem où le commandement fut exercé par un tribun, 
chacun d'eux fut administré par un duc ayant rang de vir 
spectabilis 8 . 

Pour fonction essentielle, le duc était chargé d'assurer la 
défense de la province confiée à ses soins : aussi devait-il, 
avant toute chose, occuper sur la frontière les castra, castella 
et villes fortes situés sur son territoire de commandement 4 , y 
distribuer les garnisons suffisantes pour les protéger et y faire 
exécuter les travaux de fortifications nécessaires 5 . Pour être 
toujours prêt à repousser les attaques, le duc devait le plus ra- 
rement possible quitter sa circonscription administrative 6 ; et 
pour qu'il eût toujours sous la main les moyens de faire résis- 
tance, il commandait en chef à toutes les troupes, comitatenses 
ou autres, cantonnées sur son territoire 7 : de plus, il était chargé 
de toutes les relations avecles tribus établies près de la frontière ; 
en temps de guerre, il commandait leurs contingents 8 ; en 
temps de paix, il surveillait leurs mouvements, s'attachait à 
prévenir leurs desseins hostiles, autorisait ou interdisait les 
relations commerciales entre elles et le pays romain 9 . Outre 
ses fonctions militaires et diplomatiques, le duc avait certaines 
attributions judiciaires; il était, suivant l'usage, le juge natu- 
rel de ses hommes ; mais par surcroît, il paraît avoir admi- 
nistré la justice, même pour les populations civiles établies 



1. Cod. Just., i, 27, 2, 2, 

2. Id., 5. 17. 

3. Id., 2, 4 b. 

A. Id., 8. Cf. Cagnat, p. 767. 

5. Id., 15. 

6. Id., 8. 

7. Nov., 103, 3, où il est dit que le duc de Palestine commandera militibus, 
limitaneis et foederatis. Cf. Édit iïAnastase, n° 5, 12, où le duc a sous ses 
ordres les Y £ vvai6xaxot o-xpaxtcoTat et 11, 14, les xaarpY)(navo:. 

8. Bell. Vand., p. 502; Joh., III, 405. 

9. Édit d'Anastase, n° 11. 



128 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

dans sa circonscription 1 . Aussi, nommé par l'empereur, ayant 
même le droit de correspondre directement avec l'administra- 
tion centrale 2 , le duc dépendait à la fois du préfet du prétoire 
et du magister militum : la chancellerie de la préfecture perce- 
vait une taxe sur son brevet de nomination, et pour tout ce 
qui concernait les constructions militaires, la solde des 
troupes, la fourniture des vivres et le paiement de ses propres 
appointements, le duc s'adressait au préfet 3 . Mais d'autre part 
il payait aussi une redevance dans les bureaux du magister 
militum 4 et pour tout ce qui regardait les opérations mili- 
taires, l'établissement des garnisons, l'organisation de la dé- 
fense, il prenait les ordres du commandant en chef. Il arrivait 
même fréquemment que le duc du limes prît part avec l'ar- 
mée mobile à quelque grande opération de guerre et fût mis 
à la tête d'un corps de comitatenses. 

Les ducs, et ceci encore atteste l'importance qu'attachait 
Justinien à la réorganisation militaire de l'Afrique, reçurent 
des traitements beaucoup plus élevés que les fonctionnaires 
civils. Chacun d'eux dut toucher une somme de 1,582 sous 
d'or 8 (24,782 fr.) : il est vrai que dans ce chiffre étaient compris 
les appointements des homines du gouverneur; par là il faut 
entendre non point les troupes régulières placées sous son 
commandement, mais les hommes d'armes, doryphores, hypas- 
pistes, attachés à sa personne comme à celle du commandant 
en chef 6 , et parmi lesquels l'Édit d'Anastase désigne nommé- 
ment l'écuyer (spatharius) et le clairon [buccinator) 1 . Quoi 



1. Cod. Just., I, 27, 2, 12. Cf. Édit d'Anastase, 2, où Yofficium du duc sert 
tocTç ôixacrixaiç xoù ÔY^occatç uitY)peacatç. 

2. Cod. Just., I, 27, 2, 16. 

3. ld., 15, 17, 35. 

4. ld., 35. 

5. ld., 20, 23, 26, 29. 

6. Bell. Vand., p. 503. 

7. Édit d'Anastase, n° 14, 1. 8-9. Zachariae se trompe évidemment quand il 
range ces personnages parmi les quarante employés de Yofficium (l. c., p. 145). 
Le Code Justinien distingue nettement (I, 27, 2, 20-21, 23-24, 26-27, 29-30) les 
homines du duc et les employés de son bureau. 



L'ARMÉE D'OCCUPATION ET L'ADMINISTRATION MILITAIRE 129 

qu'il en soit, l'empereur paraît avoir tenu essentiellement à 
rétribuer largement les gouverneurs militaires 1 : par là il 
pensait à la fois stimuler leur zèle et leur ôter toute tentation 
de faire des bénéfices sur leurs soldats; il savait que les offi- 
ciers byzantins n'avaient que trop de tendances à prélever pour 
eux une portion de la solde des troupes, à diminuer les effec- 
tifs réels pour s'attribuer le surplus des fournitures faites, à 
gagner même sur la subsistance des hommes présents au 
corps 2 : en les payant bien, et plus largement même que les 
autres officiers de même rang 3 , Justinien espérait porter re- 
mède àces pratiques si dangereuses pour la bonne organisation 
et la discipline de l'armée. En même temps, il diminuait pour 
les ducs, comme pour les fonctionnaires civils, les taxes pré- 
levées par la chancellerie sur les brevets de nomination : les 
gouverneurs militaires acquittèrent une redevance totale de 
trente sous d'or 4 . Enfin le prince annonçait qu'il exercerait 
directement sur leur administration un sévère contrôle : et 
tandis que des peines pécuniaires et la destitution même du- 
rent punir toute infraction commise, en revanche Justinien 
promit de récompenser tout bon service par des avancements 
en grade et en dignité 5 . 

Pour les assister dans leurs fonctions, les ducs avaient un 
certain nombre d'auxiliaires. C'étaient d'abord, comme dans 
l'armée mobile, des officiers placés à la tête des différents corps 
de troupes cantonnés dans le territoire ; ils avaient le grade de 
tribuns 6 , et en général on leur confiait le commandement des 
places importantes du limes"'. En outre, le duc avait sa maison 

1. Cod. Just., I, 27, 2, 9 b. 

2. Id., 8, 9, 9 a. Cf., sur ces pratiques, Édit d'Anastase, n° 4, 12, 6, et le 
commeutaire de Zachariae, p. 149-150. . 

3. Le duc de Libye, par exemple, touchait, sous Justinien, seulement 1,330 
sous d'or (Ed. 13, 18), ou tout au plus, d'après la lecture de Zachariae, 
1,435 sous. 

4. Cod. Just., 1,27,2,35. 

5. Id., 9 a, 9 b. 

6. Id., 9, 9 a, il. 

7. Id., 2; C. /. L.,VIII, 9248. Inscription de Khenchela (Bull, des Antiquaires 
de France, p. 171). 

I. 9 



130 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE] 

militaire, ses homines dont le rescrit ne nous donne point ré- 
numération détaillée 4 , mais que le gouverneur employait sans 
doute de la même manière que le commandant en chef faisait 
de ses doryphores et hypaspistes. Enfin pour l'administration, 
le duc avait auprès de lui un bureau dont la composition nous 
permet, comme pour la préfecture, d'apprécier l'étendue de 
ses attributions 2 . Comme le préfet, le duc était assisté par un 
conseiller juridique analogue au consiliarius : c'était Yassessor 
(<juvy.à8s8po;) 3 , dont la présence suffit à attester la compétence 
judiciaire du gouverneur; il est probable, quoique le texte 
ne mentionne point ce fonctionnaire, qu'il était également 
pourvu d'un cancellarius 1 * . Dans Yofficium proprement dit, le 
soin de la comptabilité était confié à un numerarius* , à côté 
duquel se trouvaient un certain nombre d'employés d'origine 
militaire, officiers ou sous-officiers. Le plus élevé en grade 
était le primicerhis, qui était le chef du bureau 6 ; au-dessous 
de lui se trouvaient quatre ducenarii ou commandants de deux 
centuries, six centenarii ou centurions, huit biarchi ou com- 
missaires aux vivres, neuf circiiores, ou sous-officiers de 
cavalerie, onze semissales, ou bas officiers d'infanterie 7 ; bref, 
en laissant à part Yassessor, qui est un civil, et le cancellarius, 
Yofficium, composé de quarante personnes 8 , formait autour 
du gouverneur un bureau militaire avec ses plantons, ses 
scribes, ses officiers chargés de l'administration des corps et 
des différents services d'état-major. De même que le duc 

i. Cf. les indications de VÉdit d'Anastase, n° 14, 1. 7-10. 

2. Cod. Just., I, 27, 2, 22, 24, 25, 28, 31. 

3. Édit d'Anastase, n° 14, 1. 3. 

4. Mommsen, Ostgoth. Studien, p. 479, n. 3. On trouve un cancellarius à 
côté du duc de Libye {Édit d'Anastase, n° 14, 1. 5-6). 

5. Cf. Éditd'Anastase, n os 5 et 14. 

6. Mommsen, Ostgoth. Studien, p. 474-475. C'est sans doute le même per- 
sonnage que le primiscrinius de Y Édit d'Anastase (n os 5, 14). 

7 Cf Cagnat p. 719, 738. Sur les circi tores, dont la schola fournissait au 
duc les soldats détachés pour le service de la correspondance, etc., cf. Édit 

d'Anastase, n° 8. 

8. Ce chiffre de quarante employés paraît avoir été fixé par l'empereur Anas- 
tase, comme suffisant pour les bureaux du duc {Édit dAnastase, n os 1-2). 



L'ARMÉE D'OCCUPATION ET L'ADMINISTRATION MILITAIRE 131 

et pour les mêmes raisons, les employés de ce bureau étaient 
beaucoup mieux rétribués que ceux des officia civils, et plus 
largement même que ceux des autres officia ducaux 4 : leurs 
traitements s'élevaient à une somme totale de 674 1/2 sous 
d'or (10,566 fr. 25). De cette sorte, les frais généraux de l'ad- 
ministration militaire de l'Afrique montaient — en laissant 
toujours la Sardaigne en dehors du calcul — à un chiffre de 
9,026 sous d'or ou 141 ,393 francs : cette dépense était imputée 
sur les recettes produites par les impôts de la province 2 , et elle 
était ordonnancée par les soins du préfet du prétoire 3 . 

Les textes nous font connaître un certain nombre de ducs 
provinciaux, et en même temps qu'ils nous prouvent avec 
quelle promptitude furent exécutées les instructions impé- 
riales, ils nous fournissent quelques indications utiles sur les 
attributions et le rôle de ces personnages. En Tripolitaine, 
nous rencontrons, dès le premier gouvernement de Solomon 
(534-536), ce Jean Troglita, qui plus tard commandera en chef 
l'armée d'Afrique ; et Ja Johannide le montre défendant la fron- 
tière, d'ailleurs en cette région fort voisine du littoral, assu- 
rant au pays une pleine sécurité et terrifiant par ses constants 
succès les tribus insoumises des Levathes 4 . Plus tard on y 
trouve le duc Sergius, qui, par sa mauvaise administration à 
l'égard des indigènes de son territoire, provoqua la grande 
insurrection de 543 5 ; en 547, la province paraît avoir été gou- 
vernée par le duc Rufinus, dont les messages firent connaître 
au patrice la nouvelle du soulèvement des tribus 6 . Les mêmes 
textes nous apprennent que, conformément aux ordres du 
prince, la résidence du duc se trouvait à Leptis Magna. — En 

1. Vofficium du duc de Pentapoie recevait, au temps d'Anastase, 360 sous 
d'or; celui du duc de Libye, au temps de Justinien, 187 1/2 sous d'or seule- 
ment (Éd. d'Anastase, n° 2; Éd. Just. 13, 18). 

2. Cod. Just., I, 27,2, 18. 

3. ld., 15. 

4. Joh., III, 294-295; I, 470. 

5. Bell. Vand., p. 502. Cf. Joh., III, 405 (où se trouve mentionné Pelagius, 
suppléant de Sergius). 

6. Joh., VI, 221. 



132 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Byzacène, le premier duc que les textes nous fassent connaître 
apparaît à la date de 545, ce qui, d'ailleurs, ne prouve nulle- 
ment qu'avant cette époque, il n'y eût point de duc dans cette 
région. Procope dit expressément qu'il était le chef de toutes 
les troupes cantonnées en Byzacène 1 , et qu'il avait sous ses 
ordres un certain nombre de numeri d'infanterie et de cava- 
lerie ayant leurs officiers particuliers 2 ; on voit qu'outre le 
commandement des corps spécialement chargés de la garde 
du limes, ce personnage était à la tête de toutes les forces de 
la province, même de celles qui appartenaient à l'armée mo- 
bile. A la date indiquée, la résidence du duc était Hadrumète 3 , 
changement qui paraît tenir à un dédoublement — que nous 
étudierons plus tard — apporté dans l'organisation défensive 
de la région. L'année suivante, le successeur d'Himerius, 
Marcentius, se trouve dans une condition absolument sem- 
blable 4 : lui aussi est représenté comme commandant toutes 
les troupes régulières cantonnées en Byzacène, et nous le ver- 
rons même, avec son corps d'armée, prendre part aux grandes 
batailles de la campagne de 546 5 . — Enfin, en Numidie, nous 
rencontrons un duc dès 536; il est gouverneur militaire de la 
province, et en cette qualité, il a sous ses ordres les officiers 
de tous les corps qui y sont cantonnés. Or Procope en a donné 
une fort intéressante énumération : il y a des numeri d'in- 
fanterie, un numerus de cavalerie, des troupes de foederati, 
toutes par conséquent appartenant à l'armée mobile 6 . La ré- 
sidence du duc est établie à Constantine. De même en 546, 
le duc de Numidie, Guntarith, a à ses ordres tous les numeri 
de la province 7 . On voit que, conformément aux instructions 
du rescrit de 534, les milites comitatenses qui tenaient garni - 



\. Bell. Vand.,'$. 510. 

2. Id, p. 509. 

3. Joh., IV, 8-9. 

4. Bell. Vand., p. 523. 

5. Joh., IV, 532. 

6. Bell. Vand., p. 481. 

7. Id., p. 515. 



L'ARMÉE D'OCCUPATION ET L'ADMINISTRATION MILITAIRE 133 

son dans les différents territoires militaires prenaient les 
ordres des ducs provinciaux. 

Il n'est point sans intérêt de voir dans quelle catégorie de 
personnes étaient choisis ces gouverneurs militaires. En gé- 
néral, la plupart d'entre eux sont pris parmi les officiers de 
l'armée mobile. Quelques-uns pourtant ont une autre origine : 
certains, tels que les ducs Valérien et Marcellus de Numidie 1 , 
sont d'anciens chefs de foederati\ d'autres ont une provenance 
plus intéressante encore : le duc de Numidie, Guntarith, qui 
joua un si grand rôle dans les troubles de 546, avait com- 
mencé par être doryphore du patrice Solomon 2 . On voit par 
cet exemple, ajouté à tant d'autres, à quelle haute fortune pou- 
vaient arriver ces hommes d'armes du général en chef. 

Il reste à faire connaître les troupes placées sous les ordres 
des ducs. On a déjà vu qu'ils commandaient aux régiments de 
l'armée mobile stationnés dans les places de leur province : en 
outre ces milites comitatenses participèrent même directement 
à la défense immédiate du pays. Dans chaque limes, un cer- 
tain nombre de nameri d'infanterie et de cavalerie occupèrent, 
au moins au début, les postes principaux 3 , et surtout les 
villes fortes de la frontière; mais comme, en principe, l'armée 
mobile à laquelle ils appartenaient était destinée à un autre 
usage, Justinien voulut que la protection du territoire fût, 
autant que possible, assurée sans leur concours 4 . A cet effet, 
il organisa des corps spéciaux, dont il nous reste à déterminer 
la condition : ce furent les limitanei, ou troupes de frontière 
proprement dites, établis dans des sortes de confins militaires 
tout le long du limes africain. 

Depuis le milieu du m e siècle, on rencontre dans les armées 
romaines « ces soldats d'une espèce spéciale, ces soldats co- 
lons » 5 à qui des terrains étaient concédés dans le voisinage 

1. Bell. Vand., p. 359, 474, 481. 

2. Id., p. 494. 

3. Cod. Just., I, 27, 2, 5, 4 a, 4 b, 7. 

4. Id., 8. 

5. Cagnat, /. c, p. 742. 



134 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

de la frontière, à charge pour eux de les mettre en culture et 
de les protéger par les armes. On espérait, dit un historien, 
« qu'ils serviraient l'empire avec plus de cœur, s'ils défendaient 
en même temps et par là même leur propriété 1 . » Justinien 
s'empressa de réorganiser cette sorte d'armée territoriale, et 
lui-même traça le plan d'après lequel ces corps spéciaux de- 
vraient être constitués et répartis entre les cités, les castra 
et les postes du limes 3 . Parmi les populations provinciales, 
principalement parmi celles de la frontière 3 , on recruta les 
éléments nécessaires; à ces hommes on accorda des conces- 
sions de terres, qui probablement furent exemptées d'impôt; 
en outre, une solde leur fut allouée *. En échange de ces avan- 
tages, ils durent, en temps de paix, mettre en culture le terri- 
toire qu'ils occupaient et surveiller exactement toutes les 
routes qui franchissent le limes, pour empêcher toutes re- 
lations de commerce non autorisées entre les tribus berbères 
et le pays romain 5 . Se produisait-il quelque mouvement 
sur la frontière, aussitôt ils s'armaient, soit pour défendre le 
poste particulier confié à leur garde, soit pour concourir avec 
d'autres troupes de même formation à repousser l'envahisseur 6 . 
En aucun cas, ils ne devaient quitter le limes où ils étaient 
établis, la perpétuité du service militaire étant la condition 
formelle de leur droit de propriété. Ils étaient autorisés à se 
marier, et en général leurs femmes et leurs enfants vivaient 
avec eux dans les castella où ils étaient cantonnés 7 ; toutefois, 
si le poste était peu solide ou d'un ravitaillement un peu dif- 
ficile, la famille des soldats ne demeurait point avec eux; on 



1. Vita Alex. Sev., 58. 

2. Cod. Just., I, 27, 2, 8. Cf. Cagnat, p. 741-744; Mommsen, p. 198-200. 
Dans YÉdit d'Anastase, ces soldats, exclusivement cantonnés dans les castra, 
portent le nom de xaorpY)<ycavoî = castriciani (n os 11, 14). 

3. Cod. Just., I, 27, 2, 8. Cf. Joh., III, 47-50, où Ton trouve un tribun d'o- 
rigine africaine. 

4. Cod. Just., I, 27, 2, 8, 15. 

5. Édit d'Anastase, n° 11. 

6. Cod. Just., I, 27,2, 8. 

7. Joh., III, 326; IV, 72; Anonyme, IX, 6. 



L'ARMÉE D'OCCUPATION ET L'ADMINISTRATION MILITAIRE 135 

craignait qu'elle ne devînt dans ce cas une cause d'embarras, 
de lâcheté ou de trahison'. Soumis à l'autorité du duc pro- 
vincial, et groupés en régiments commandés par des tribuns, 
ces soldats cultivateurs étaient répartis en garnisons plus ou 
moins nombreuses dans les villes fortes et châteaux de la 
frontière ; et pour qu'ils fussent en tout temps capables de 
rendre de bons services 2 , leurs officiers devaient les tenir en 
haleine par de fréquents exercices militaires 3 . 

Par ces mesures, Justinien espérait assurer, sans le concours 

1. Anon., IX, 4. 

2. Cod. Just., I, 27, 2, 9. 

3. Il est intéressant Je remarquer combien, en ce pays d'Afrique, des néces- 
sités semblables ont, en tout temps, produit des résultats identiques. Le 
général du Barail. dans un curieux passage de ses Souvenirs, expose un plan 
de défense de la frontière algérienne qui rappelle trait pour trait les mesures 
ordonnées par Justinien. Voici ea quoi consiste ce plan : « pousser tous les 
escadrons (de spahis) à la frontière, les établir, à l'ouest, le long de la fron- 
tière du Maroc, à l'est, le loug de la frontière de la Tunisie, et dans le sud, 
aux postes les plus avancés; imiter l'Autriche dans l'organisation de ses 
troupes de frontière, de ses confins militaires, et constituer, sur toutes les 
limites de nos possessions, de véritables smalas. Nous avions assez de terres 
domaniales pour accomplir cette opération sans grands frais. 

« Dans ces smalas, les spahis vivraient sous la tente, avec leur famille. Par 
l'exemption de certains impôts, parla culture de lots de terre temporairement 
concédés, et même par l'élevage, ils y trouveraient assez d'avantages pour 
attirer dans leurs rangs bien des cavaliers avides d'y participer... Contre les 
agressions, je proposais de les appuyer sur quelque chose de stable: une 
enceinte carrée, construite sur un terrain choisi, facile à défendre et entourée 
d'un mur crénelé, flanqué aux quatre coins d'une sorte de bastion... Elle 
devait être assez vaste pour recevoir, en cas de danger pressant, les spahis et 
leurs familles. Là ils pourraient braver une insurrection que, la plupart du 
temps, ils auraient pu prévoir : car, établis au milieu d'un pays pour le sur- 
veiller et le garder, ils noueraient fatalement des relations et posséderaient 
des intelligences avec les populations et les tribus voisines... 

« Ce n'était pas le seul avantage que je trouvais à mes smalas... Je me figurais 
que derrière la smala, la colonisation marcherait, et viendrait la rejoindre» 
(Général du Barail, Mes Souvenirs, t. I, p. 417-418). 

Rien ne manque à ces pages pour en faire le véritable et pittoresque com- 
mentaire du rescrit de 534: c'est le même système, servant tout ensemble à 
la défense et à la colonisation, c'est le même mode de recrutement local, 
assuré par les mêmes privilèges, c'est la même vie enfin; et jusque dans le 
type de construction proposé pour appuyer les smalas, on retrouve, à s'y 
méprendre, les dispositions des castra byzantins. 



136 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

de l'armée mobile, la défense de la frontière; il se flattait en 
outre, par l'exemple des limitanei, d'attirer des cultivateurs 
dans les régions du sud, et d'accroître, par le développement 
de la colonisation agricole, la prospérité de l'Afrique pacifiée i . 
Aussi recommandait-il avec insistance à ses officiers, d'ap- 
porter tout leur zèle à l'exécution de ses instructions : non 
seulement ils devaient attentivement remplir leurs devoirs 
militaires, veillera ce que, dans l'armée mobile comme dans 
l'armée territoriale, les effectifs fussent toujours au complet, 
la discipline sévère, les exercices fréquents 2 ; non seulement 
ils devaient soigneusement concerter leurs efforts pour la 
défense commune de la province * ; mais par dessus tout, ils 
devaient s'appliquer à faire aimer leur autorité par les troupes 
et les populations. Il importait essentiellement, si l'œuvre 
entreprise devait avoir des résultats efficaces, que le soldat, 
n'ayant à se plaindre de rien, fût prêt à rendre de bons ser- 
vices, que l'habitant ne vît point dans la réorganisation mi- 
litaire un accroissement de misères et de charges. Aussi 
Justinien recommandait avec insistance aux ducs, aux tribuns, 
aux employés des officia, de ne point céder aux tentations de 
leur avidité : il leur prescrivait de ne point chercher à s'enrichir 
aux dépens des hommes, soit en détournant une part de la 
solde, soit en faisant des bénéfices sur les fournitures \ Il leur 
ordonnait d'être doux et bienveillants pour les sujets, de les 
protéger contre les violences des soldats et les exactions des 
tribunaux 5 , et il rendait le duc et ses officiers responsables, 
sous peine d'amende et de destitution, de tout excès commis 
par eux ou leurs troupes, de toute infraction aux instructions 
impériales 6 . 



1. Cod. Just., I, 27, 2, 8. Il est question de même dans VÉdit d'Anastase 
(n° 10) de particuliers (îStôrai), établis sous la protection des castra. 

2. Cod. Just., I, 27, 2, 8, 9, 9 a. 

3. ld., 10. 

4. ld., 8, 9, 9 a. Cf. Édit d'Anastase, n° s 4, 5, 6, 12. 

5. ld., 11, 12. 

6. Id., 9 a, 11. 



L'ARMEE D'OCCUPATION ET L'ADMINISTRATION MILITAIRE 137 

Les événements ne devaient que trop donner raison aux 
craintes du prince, et prouver combien il avait justement prévu 
les dangers qui menaçaient son œuvre. Néanmoins l'orga- 
nisation militaire qu'il donna à l'Afrique demeure un des plus 
sûrs titres de gloire de l'administration byzantine dans la pro- 
vince : par les efforts de l'armée impériale, les frontières 
furent, sinon reconstituées dans leur intégrité, du moins pous- 
sées assez avant vers le sud; par les soins des officiers impé- 
riaux, une sécurité relative fut assurée à la contrée; enfin un 
réseau de forteresses couvrant toute la surface du pays vint, 
conformément aux instructions du prince * , fournir un soutien 
aux opérations de l'armée mobile, donner un point d'appui aux 
garnisons de l'armée territoriale et compléter le système de 
défense organisé par Justinien. 

1. Cod. JusL. I, 27, 2, 14, 15. 



CHAPITRE II 

LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 

Dans son livre des Édifices, Procope a longuement énuméré 
les nombreuses constructions militaires par lesquelles Justinien 
couvrit, du fond de l'Orient jusqu'à l'extrémité de l'Occident, 
les frontières de l'empire, et par lesquelles il a véritablement 
« sauvé la monarchie » \ Et en face de cette œuvre gigan- 
tesque, de cette masse de villes fortes et de citadelles, l'historien 
ne peut retenir un sentiment d'admiration qui confine à l'éton- 
nement: « Si nous dressions, dit-il, la liste des forteresses 
élevées par Justinien devant des hommes habitant un pays 
éloigné, et incapables de faire de leurs yeux la preuve de nos 
assertions, assurément la multitude de ces constructions ferait 
paraître notre récit fabuleux et incroyable » 2 ; et il se demande 
si la postérité, considérant le nombre et la grandeur de ces 
édifices, pourra vraiment admettre « qu'ils soient tous l'œuvre 
d'un seul homme » \ Au vrai, c'est l'impression que produit, 
aujourd'hui encore, la vue des innombrables forteresses byzan- 
tines dont les ruines couvrent le sol de l'Afrique : partout, sur 
les rivages de la mer comme au pied des montagnes, dans les 
solitudes du Hodna, au milieu des plaines désertes du haut 
plateau numide, dans les steppes de la Tunisie, les restes de 
puissantes citatelles attestent la merveilleuse activité que dé- 
ploya le grand empereur ; et en face des rescrits qui organi- 
sèrent la défense des frontières africaines, les monuments 
viennent, par un vivant commentaire, prouver le soin qu'on 

1. Aed., p. 209. Cf. p. 171-172 et 343-344. 

2. M., p. 277. 

3. ld., p. 172. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 139 

apporta à exécuter les instructions de Justinien. Ici comme sur 
l'Euphrate, comme aux monts d'Arménie, comme aux rives 
du Danube, quelques années ont suffi à réaliser une œuvre 
prodigieuse, à reconstituer en le fortifiant l'admirable système 
défensif jadis créé par Rome, à couvrir la province entière 
d'un réseau de places fortes, dont les savantes dispositions et 
la construction rapide font également honneur aux talents 
stratégiques et à l'énergique volonté des généraux byzantins. 
Sans doute, et nous n'essaierons point de le dissimuler, le gou- 
vernement grec a donné en Afrique bien des preuves de faiblesse 
et d'incapacité : par un côté pourtant, il ne s'est pas montré 
trop indigne de cette grande administration romaine dont il 
revendiquait l'héritage : on s'en rendra compte aisément en 
étudiant les principes généraux dont il s'inspira pour assurer 
la sécurité des provinces africaines, en montrant surtout avec 
quel zèle, quelle entente des nécessités particulières, quelle 
incroyable variété des dispositions il a édifié cette multitude 
de châteaux forts, dont le seul aspect suffirait à rendre équi- 
table pour ces Byzantins si injustement décriés. 



I 

Les principes généraux du système défensif byzantin. 

Pour protéger efficacement leur province d'Afrique, les 
Romains s'étaient en général contentés « de prendre en main 
la défense immédiate des confins, de mettre des garnisons aux 
endroits les plus menacés, le long des routes les plus suivies 
des indigènes et aux passages où ils avaient coutume de fran- 
chir la frontière, de relier ces postes par des voies grandes et 
solides, pour faciliter le mouvement des troupes et le trans- 
port des vivres de l'un à l'autre, en même temps, d'établir en 
arrière des camps permanents servant de soutiens et de points 
de ralliement à tous ces postes disséminés, centres de comman- 



140 HISTOIRE DE LA. DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

dément et de ravitaillement 1 . » Quelques grandes places 
fortes, comme Théveste et plus tard Lambèse, une série de 
redoutes et de citadelles échelonnées uniquement le long du 
limes, suffisaient à donner une parfaite sécurité à l'immense 
territoire occupé par Rome. C'est que d'une part, une armée 
nombreuse et solide, qu'une puissante organisation militaire 
avait faite tout à la fois très forte et très mobile, occupait les 
postes disposés sur la frontière; c'est que, d'autre part, l'in- 
térieur du pays était assez sérieusement pacifié pour que les 
troupes chargées de la défense du territoire n'eussent à penser 
qu'aux attaques venues du dehors : c'est qu'en un mot les 
Romains, « loin d'avoir à se préoccuper de ce qui se passait 
dans la province qu'ils couvraient, trouvaient, sur le territoire 
occupé, avec une population généralement paisible, des se- 
cours contre les pillards du sud 2 . » 

Ces conditions avaient fort changé à l'époque byzantine. 
On a déjà vu, par les détails empruntés à Procope, ce que va- 
laient les armées grecques du vi e siècle ; peu nombreuses, 
surtout peu solides, elles étaient assez peu propres à tenir 
longtemps et heureusement la campagne; et les traités de 
tactique du temps recommandent unanimement d'aventurer 
le plus rarement possible ces troupes dans de grandes batailles, 
de les abriter le plus souvent qu'il se pourra derrière des re- 
tranchements ou des remparts 3 . D'autre part, le lent relâche- 
ment du système défensif romain, la faiblesse trop visible des 
forces byzantines avaient rendu aux adversaires de l'empire 
une audace depuis longtemps oubliée ; et des tribus indigènes, 
devenues à peu près indépendantes au temps du royaume 
vandale, avaient pris l'habitude d'oser, sans cesse ni trêve, des 
courses rarement réprimées. Enfin, dans le pays jadis pacifié, 
s'étaient réveillés des éléments de troubles : jusque dans l'in- 
térieur de la province s'agitaient des populations berbères mal 

1. Gagnât, /. c, p. 496. 

2. Id., I. c, p. 598-599. 

3. Anonyme, passim; Stralegika, X, 2, p. 241. Cf. Jâhns, Gesch. d. Kriegs- 
wissenschaft, p. 146, 152. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENS1F DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 141 

soumises ; parmi les habitants même de nationalité romaine, 
des divisions profondes régnaient. Pour toutes ces raisons, 
l'organisation défensive imaginée par Rome ne pouvait plus 
suffire ; pour assurer la sécurité des frontières et des provinces 
africaines, un autre système était nécessaire. 

Bien avant le vi e siècle, dans une partie du moins de l'Afrique, 
Rome avait dû appliquer des principes d'occupation tout parti- 
culiers. Dans les Maurétanies, hérissées de massifs monta- 
gneux, où les populations mal soumises trouvaient une ten- 
tation constante et un asile pour la révolte, il avait fallu mul- 
tiplier les postes militaires et cerner en quelque manière 
chaque massif d'une chaîne serrée de forteresses f . Aussi, à 
côté des troupes cantonnées sur la frontière, les soldats du 
corps d'armée de Maurétanie « occupaient toutes les lignes 
stratégiques, toutes les grandes voies militaires qui coupaient 
le pays » 2 . De plus, dans cette région accidentée, difficile à 
surveiller, toujours menacée de quelque nouveau danger, il 
avait fallu « donner aux habitants la possibilité de se sous- 
traire à une attaque imprévue » 3 ; et pour cela, à côté des 
points occupés par des garnisons permanentes, on avait vu 
apparaître des types nouveaux de fortifications, absolument 
inconnus dans la Numidie romaine. Ce sont des villes forti- 
fiées, des maisons de commandement offrant un refuge aux 
populations en cas d'insurrection, des fermes isolées transfor- 
mées en citadelles, nous dirions enbordjs, des tours destinées 
à assurer par des signaux les communications rapides entre les 
différents postes, et à prévenir en temps utile les habitants des 
campagnes de l'invasion menaçante ou du soulèvement prêt à 
éclater 4 . Des conditions analogues devaient nécessairement 
produire des résultats presque identiques : par bien des côtés 
le système de défense de l'Afrique byzantine rappelle celui 
que les Romains appliquèrent dans les Maurétanies. 

1. Cagnat, /. c, p. 601. 

2. Id., p. 682. 

3. Id., p. 677. 

4. ld n p. 677-683. 



142 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Aussi bien ces principes nouveaux ne sont point particuliers 
à l'Afrique : sur toutes les frontières de l'empire, la stratégie 
du vi e siècle employa les mêmes mesures; et la comparaison 
en est fort instructive pour rendre compte des dispositions 
adoptées dans les citadelles africaines. C'est d'abord, tout le 
long du limes, une série de villes fortifiées, reliées par une 
succession de postes (castella, ^poup'.a) 1 , assez rapprochés les 
uns des autres, solidement construits, bien pourvus d'eau et 
de vivres, et généralement occupés par de petites garnisons*. 
Leur but est double : ils doivent barrer la frontière et surveil- 
ler l'approche de l'ennemi, et d'autre part servir de base d'opé- 
rations aux colonnes expéditionnaires chargées de piller le 
territoire hostile 3 . Mais, pour les raisons qu'on a dites, cette 
première ligne, quoique plus serrée qu'autrefois et plus dif- 
ficile à franchir, ne paraît plus offrir une barrière suffisante. 
Aussi, à quelque distance en arrière, se développe une seconde 
ligne de citadelles, plus importantes celles-là et aussi plus 
espacées 4 : ce sont d'ordinaire d'assez grandes villes, défen- 
dues par des garnisons plus nombreuses 3 , et qui offrent tout 
à la fois un soutien aux places de la frontière, une nouvelle 
barrière à l'invasion, un asile aux populations du plat pays. 
C'est là en effet la grande préoccupation des tacticiens et des 
généraux byzantins, assurer la sécurité des habitants de la 
province, faire en sorte que la région souffre le moins pos- 
sible de l'invasion ennemie 6 . Dans ce but, partout où un péril 

i. Sur la frontière de Mésopotamie, outre les grandes places de Dara et d'A- 
mida, Procope énumère une série de 9poûpca reliant les deux villes fortifiées 
(Aed., p. 222). Cf. p. 227-228. Sur l'identité des mots çpoupiov et castellum, 
Aed., p. 225. 

2. Anon., IX, 3, 8. Il doit y avoir de petites garnisons, pour que l'ennemi 
n'ait pas la tentation d'assiéger longuement la place. 

3. Anon., IX, 1. 

4. Aed., p. 228. Cf. la seconde ligne en Arménie, id., p. 252-253 (Satala, Co- 
loneia, plusieurs castella, Nicopolis, Sébastée). 

5. Anon., XI, 7, qui veut que les grandes villes soient en général assez éloi- 
gnées de la frontière, surtout si elles sont en plaine. 

6. Voir, dans l'Anonyme, V, 1-3, l'importance des règles relatives au 
cpvXaxTtxov t&v oîxecwv. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE RYZANTINE U3 

semble à craindre, on élève une redoute ou une citadelle. 
« Voulant, dit Procope , couvrir la frontière du Danube, 
Justinien borda le fleuve de nombreuses forteresses, et ins- 
talla tout le long du rivage des postes, pour empêcher les 
Barbares de tenter le passage. Mais, après la construction de 
ces ouvrages, sachant toute la fragilité des espérances hu- 
maines, il fit réflexion que, si les ennemis réussissaient à 
franchir cet obstacle,, ils trouveraient des populations absolu- 
ment sans défense, et qu'ils pourraient sans peine réduire les 
personnes en esclavage et piller les propriétés. Il ne se con- 
tenta donc point de leur assurer, au moyen des citadelles du 
fleuve, une sécurité générale ; mais il multiplia dans tout le 
plat pays les fortifications, de telle sorte que chaque propriété 
agricole se trouva transformée en un château fort ou voisine 
d'un poste fortifié i . » Les traités de lactique professent une 
doctrine absolument conforme à ces pratiques. Avant toute 
chose, il importe qu'on garantisse, en cas d'invasion, la sécu- 
rité des villes et des campagnes 2 ; pour cela, à la moindre 
alerte, les postes de la frontière devront, à l'aide de signaux 
de feu, annoncer l'imminence du péril; et l'Anonyme explique 
en grand détail comment ces signaux seront manœuvres, de 
manière à indiquer exactement la force de l'armée envahis- 
sante, la nature de ses troupes, etc. 3 ; aussitôt tous les habi- 
tants du plat pays chercheront refuge dans les forteresses h , 
et ce n'est qu'après avoir protégé leur retraite que le général 
byzantin prendra l'offensive. 

On voit quelle masse de places fortes exige un tel système, 
et quelle variété de types en est l'inévitable résultat. Ici, c'est 
une grande ville entourée tout entière dune enceinte de rem- 
parts 5 , parfois même protégée,, par surcroît, par des forts dé- 



\. Aed., p. 268. 

2. Anon., XLII, 3. 

3. Anou., VIII; Strateg., X, 2, p. 243. 

4. Anou., VI, 2;X, 2; XII, 5. 

5. En Afrique, Tébessa, Béja, Bagai, Teboursouk. 



144 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

tachés qui couvrent une partie de ses murailles 1 ; là, pour 
aller plus vite, la ville n'a point été fortifiée, mais une citadelle 
construite dans une position dominante protège sa sécurité 2 . 
Ici, sur la frontière ce sont des forteresses isolées, plus ou 
moins grandes, surveillant le territoire ennemi; là, ce sont 
de vastes places de refuge, destinées à recueillir la popula- 
tion des campagnes voisines 3 , ou des fortins construits sur les 
hauteurs pour abriter les habitants de la plaine*. Partout les 
passages importants, les défilés sont gardés par des redoutes, 
et transformés, suivant Fexpression byzantine, en véritables 
clisures* ; ici, sur tel point particulièrement dangereux, des 
tours isolées s'élèvent 6 ; là, pour barrer telle route particuliè- 
rement importante, des murs continus sont jetés sur une vaste 
étendue de pays 7 . Ainsi, rien n'est laissé au hasard : au centre 
des plaines, de grandes citadelles surveillent tout le pays avoi- 
sinant 8 ; à l'entrée des vallées ou au débouché des gorges, des 
redoutes interdisent le passage ; sur les collines, des tours de 
vigie observent l'approche de l'ennemi, pour transmettre la 
nouvelle de l'invasion; partout, des fortins offrent un refuge 
aux populations des campagnes. Contre l'ennemi du dehors, 
deux lignes de places fortes au moins opposent leur barrière ; 
pour contenir celui du dedans, des forteresses occupent tous 
les points stratégiques; chaque ville se clôt de remparts, 
chaque route se hérisse de tours, et au lieu du système si 
simple de l'époque romaine, qui limitait à la zone frontière les 
travaux de fortification, la province tout entière se couvre de 



1. Aed., p. 230. En Afrique, Sufes, Thelepte. 

2. Aed.,^. 269. Eu Afrique, Haïdra, Timgad, Mdaourouch, Tobna. 

3. Aed., p. 299-300. En Afrique, Bordj-Hallal, Zana. Sur le détail de chacun 
de ces établissements militaires, cf. mon Rapport sur deux missions en Afrique 
(Nouv. Archives des Missions, t. IV). 

4. Aed., p. 222-223. 

5. Id., p. 250, 261, 271-273, 306. En Afrique, Lemsa, Henchir-Sidi-Amara, 
Aïn-el-Bordj. 

6. Aed., p. 228. 

7. Id., p. 270-271 (Thermopyles) ; 273 (l'isthme de Corinthe). 

8. En Afrique, Sétif, Laribus, le château du Bellezma. 



LES PRINCIPES DU SYSTEME DÉFENS1F DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 145 

citadelles. De là un système de défense plus compliqué, moins 
régulièrement ordonné, plus difficile à définir et à décrire : 
entre ces ouvrages de toute sorte, il est malaisé parfois de dis- 
tinguer ceux qui servent à la garde de la frontière et ceux 
qui sont destinés uniquement à recueillir les colons ; il est 
plus malaisé encore de faire le départ entre les constructions 
dues à l'initiative impériale et celles qu'ont élevées le zèle ou 
les inquiétudes des particuliers. 



II 

Les principes généraux de la construction militaire byzantine. 

Quoi qu'il en soit, la place forte byzantine, ville fortifiée ou 
citadelle, est protégée d'ordinaire par une triple série de dé- 
fenses \ Tout d'abord, c'est le mur d'enceinte (iziyoç, 7ueptêéXc<;), 
ayant deux étages de hauteur ; à l'étage inférieur, des meur- 
trières ménagées dans l'épaisseur du rempart permettent de 
couvrir de flèches les assaillants; au-dessus, le premier étage, 
qui s'élève parfois à une hauteur de près de neuf mètres, porte 
à i'intérieur un chemin de ronde couvert et solidement 
voûté, par lequel on peut circuler sur tout le pourtour de la 
place 2 . Le haut du mur est couronné par une terrasse crénelée. 
Tout le long des remparts, de distance en distance, de fortes 
tours carrées flanquent les courtines ; elles ont trois étages et, 
comme le mur qu'elles dominent, elles sont garnies de cré- 
neaux. Certaines d'entre elles sont disposées de manière à 
former de véritables donjons, capables de continuer la résis- 
tance, même après la prise de la courtine. En avant du mur 
d'enceinte, à une distance équivalant généralement au quart 
de la hauteur du rempart, s'étend l'avant-mur {r.ç>oxdyj.^m), qui 
doit tout à la fois empêcher l'attaque directe de l'enceinte et 

1. Aed., p. 211-214 (Dara) ; 255-256 (Theodosiopolis) ; Anon., XII. 

2. Cf. Aed., p. 301. 

I. 10 



146 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

étendre les dimensions de la ville, de manière qu'elle puisse 
fournir abri aux gens de la campagne : c'est sur le glacis soi- 
gneusement nivelé et aménagé, qui sépare les deux lignes de 
retranchements, que ces populations s'installeront pour parti- 
ciper à la défense l . Devant le ^pois-y^a, un fossé (xà<ppoç), très 
large, très profond, est creusé dans le sol et rempli d'eau; il 
doit mesurer au moins dix-huit mètres de largeur 2 , il doit s'en- 
foncer dans la terre à un niveau inférieur aux fondations du 
wpOTefytffjjia, de telle sorte que les mineurs de l'ennemi ne puissent 
atteindre et saper la base de Tavant-mur; ses parois doivent 
être absolument verticales, de façon à le rendre tout à fait in- 
franchissable. Enfin, le long du fossé, les matériaux de déblai 
sont entassés de manière à former une haute levée de terre 
(avuTcfytqAa). 

Tel est, dans ses traits généraux, le système complet de la 
construction militaire byzantine. Pourtant, dans la pratique, 
ces principes souffrent plus d'une altération. Tantôt, soit que 
les dispositions naturelles du terrain rendent cette défense 
inutile 3 , soit pour tout autre motif, on ne creuse point de fossé 
en avant du TpoTer/iqj^ *, et deux lignes de retranchements 
suffisent à la défense . Tantôt, et cette règle trouve surtout son 
application dans les places moins considérables, dans les 
castella échelonnés sur la frontière, le lupqxefyiojia manque en- 
tièrement 5 ; alors le mur d'enceinte est généralement protégé 
par un fossé 6 ; parfois même un simple rempart forme l'unique 
défense \ En fait, les circonstances, la nécessité d'élever plus 
ou moins hâtivement les travaux de fortifications, la nature 
aussi de l'ennemi qu'il s'agit de repousser, déterminent sou- 
verainement ces modifications de détail. Si le péril est pressant, 



1. Anon., XTI. Cf. Proc, Bell. Pers., p. 1>12. 

2. Anon., XII, G. 

3. Aed., p. 213. 

4. ld., p. 224, 226, 230. 

5. /d., p. 252. 

6. ld., p. 301. 

7. Quelquefois il n'y a même pas de mur en pierre (Anon.,XUT, 12). 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENS1F DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 147 

si l'invasion menace, on se contente d'élever un simple mur 
de médiocre hauteur, flanqué de distance en distance par des 
tours crénelées. « Les Romains, dit Procope dans une circons- 
tance de cette sorte, attendant d'un instant à l'autre une at- 
taque, ne conduisirent pas fort soigneusement la construction, 
et la rapidité causée par l'excès de leur zèle fit quelque tort à 
la solidité de l'ouvrage ; car, dans leur hâte à élever la mu- 
raille, ils se contentèrent de lui donner la hauteur strictement 
nécessaire, sans même s'inquiéter de disposer les pierres en 
lits réguliers, sans en assembler soigneusement les joints, 
sans les lier convenablement au moyen de la chaux; et en 
peu de temps, la bâtisse n'étant point assez solide pour résister 
aux gelées et à la chaleur du soleil, la plupart des tours vinrent 
à se fendre 1 , » D'autres simplifications se produisent, si l'en- 
nemi n'a pas l'habitude des sièges : dans ce cas, un mur uni- 
que, sans fossé, parfois même sans tours, paraît amplement 
suffisant. « Les Romains, dit encore Procope, s'étaient bornés 
à entourer la place d'un mur peu élevé, juste suffisant pour 
empêcher les Arabes de la région d'enlever la ville par surprise. 
Les Arabes, en effet, sont naturellement incapables de conduire 
un siège régulier, et n'importe quoi, le mur le plus misérable, 
un simple terrassement, suffit à briser leur attaque 2 .» Contre 
des adversaires de cette sorte, il n'était point besoin de faire 
appel aux raffinements de la fortification ; c'est ce qui a permis 
aux Byzantins de tant simplifier leurs forteresses africaines. 
Sans danger, ils ont pu y supprimer et le fossé et le icpoxelyva]iM ,* 
sans péril même, ils ont pu élever hâtivement les murailles 
de leurs citadelles : et si j'ai cité tout au long ces deux passages 
de Procope, c'est qu'ils expliquent à merveille quelques-uns 
des partis adoptés par les constructeurs de l'Afrique grecque. 
Néanmoins, en aucun cas les Byzantins ne construisent 
leurs forteresses au hasard. Le traité anonyme de la Tactique 
indique avec une grande précision les conditions auxquelles 



1. Aed., p. 210-211. 

2. Aed., p. 235. 



148 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

on devra subordonner le choix de remplacement. En principe, 
il faut le plus souvent possible s'établir sur une hauteur en- 
tourée d'escarpements, ou dans une position défendue par une 
rivière * ; si Ton est obligé de s'installer en plaine, il est indis- 
pensable que la citadelle soit très forte, bâtie en belles pierres 
de taille soigneusement appareillées, construite sur un plan 
très savant et avec des dispositions très heureuses 2 . Ce n'est 
pas tout : il importe que le pays d'alentour soit fertile ', que 
l'eau se trouve en abondance à portée ou dans l'intérieur de 
la place ; il faut considérer aussi les facilités de construction 
qu'offre la région, en particulier examiner s'il y a dans les 
environs des pierres toutes taillées 4 . On verra combien ce der- 
nier détail a eu d'importance pour l'établissement des cita- 
delles africaines. 

En général, le mur byzantin est formé d'un double revête- 
ment de pierres de taille, l'intervalle entre les deux parements 
étant comblé par une maçonnerie en blocage 5 . Cette muraille 
doit être à la fois très haute et très épaisse, très haute pour 
protéger la place contre toute escalade, très épaisse pour 
amortir le choc des machines destinées à faire brèche. Le 
traité anonyme de la Tactique demande que le rempart ait au 
moins cinq coudées, soit 2 m , 31 d'épaisseur, vingt coudées, soit 
9 m ,24 de hauteur 6 ; et dans la pratique, il n'est pas rare que 
ces dimensions soient dépassées. Au rapport de Procope, les 
murailles de Martyropolis en Arménie mesuraient douze pieds 
(3 m , 70) d'épaisseur et quarante pieds (12 m ,32) de hauteur 7 ; 
celles de Dara atteignaient 18 m ,50\ En Afrique, l'épaisseur 
habituelle de la courtine varie entre 2 ra ,30 et 2 m ,70 ; la hauteur, 
dans les rares citadelles où le mur s'est conservé intact jusqu'à 

i. Anon , XI, i. 

2. Id., XI, 6. 

3. Id., X, 4. 

4. Id., X, 3. 

5. Aed., p. 250, et presque toutes les forteresses d'Afrique. 

6. Anon., XII, 1. 

7. Aed., p. 250. 

8. Bell. Pers., p. 212. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 149 

son couronnement, atteint de 8 m ,05 à 10 mètres \ La partie 
inférieure du rempart, plus exposée aux attaques directes de 
l'ennemi, doit être construite avec un soin particulier; l'Ano- 
nyme demande que jusqu'à sept coudées de hauteur (3 ra ,24), on 
n'emploie dans la bâtisse que de très grandes pierres de taille^ 
soigneusement ajustées 2 ; et d'une façon générale, dans toutes 
les constructions militaires du temps de Justinien, non seule- 
ment la pierre remplace partout les épaulements de terre 3 , 
mais très souvent des pierres droites et minces alternent avec 
les blocs posés de champ et s'insèrent dans la masse de la ma- 
çonnerie, de manière à former boutisse et à renforcer la soli- 







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Fig. \. Kasr-Maizhra. Appareil du mur. Fig. 2. 

Vue extérieure. Vue intérieure. 

(Dessins de M, Saladin.) 

dite de la fortification 4 . Surtout il importe que le mur soit 
assez élevé, pour qu'en aucun point ses défenseurs ne soient 
exposés à être dominés par l'ennemi j , s'il est absolument 
impossible d'éviter cet inconvénient, des mesures défensives 
spéciales en atténueront le désavantage. C'est pour cela qu'au 
premier étage des remparts, on ménage fréquemment des ga- 
leries couvertes et voûtées où les combattants trouveront un 



4. Par exemple, à Lemsa, à Tébessa. Les plans de toutes les citadelles 
byzantines, auxquelles nous renvoyons dans ces notes, se trouvent repro- 
duits au cours du volume. Une table des matières spéciale, classée par or- 
dre alphabétique, indique les pages où sont placés les plans et dessins rela- 
tifs à chacune de ces forteresses. 

2. Anon., XII, 4. 

3. Aed., p. 223, 227, 235. 

4. Par exemple, à Timgad, au Bellezma, etc. 
S.'Aed., p. 212, 225, 304. 



130 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



abri 1 . C'est pour cela que, sur la terrasse crénelée qui cou- 
ronne la muraille, on élève parfois une toiture légère qui pro- 
tégera les hommes contre les flèches de l'ennemi 2 ; c'est pour 
cela qu'entre les créneaux, on dispose des blindages formés de 
pièces de toile ou de laine, ou môme des matelas tendus le 
long du mur 3 ; c'est pour cela encore qu'en avant du rempart, 
aune distance de deux coudées (0 m ,92), on installe des filets 
aux mailles très serrées, où s'amortira le jet des pierres \ 

Sur tout le pourtour supérieur du rempart court un chemin 
de ronde assez large. Tantôt il est porté sur des contreforts 




Fig. 3. 



- Aïn-Hedja. Forteresse byzantine. Tour de langle sud-ouest (coupe) 
et escalier de la courtine ouest. (Dessin de M. E. Sadoux.) 



intérieurs épaulant la courtine, et reliés entre eux par des ar- 
cades ou des linteaux 5 ; tantôt une partie de sa largeur est 
prise en encorbellement, et soutenu sur de forts corbeaux qui 
débordent le parement intérieur, il forme comme une sorte de 
balcon surplombant la muraille 6 ; tantôt il couronne tout sim- 



1. Aerl.,?. 212,256, 301. 304. 

2. Id., p. 232. 

3. Anon., XIII, 18, 21. 

4. M., XIII, 26. 

5. Exemple à Haïdra, Mdaouroucb, 
t>. Exemple à Tébessa. 



LES PRINCIPES DU SYSTEME DEFENSIE DANS L'AFRIQUE RYZANÏINE 154 

plement la courtine et a la même largeur qu'elle 1 . Pavé de 
grandes dalles plates posées sur le sommet de la muraille, il 
est bordé, vers le dedans delà citadelle, d'une assise de pier- 
res détaille haute de m ,50; vers l'extérieur, il est couvert par 
un parapet crénelé, ayant même épaisseur que le parement 
extérieur du rempart et dont les créneaux mesurent l m ,50 de 
hauteur 2 . En certains endroits, le chemin de ronde est coupé 
par des marches ayant même largeur que lui, et destinées, 
lorsque la déclivité du sol est très prononcée, à racheter les dif- 




E elle lie de o , o o S p . m 



Fig. 4. — Mdaourouch. Forteresse byzantine. Tour de l'angle sud-est. 

férences de niveau 3 . Ce chemin de ronde fait tout le tour de 
l'enceinte, .assurant les communications entre les tours qui 
flanquent les courtines et qui généralement y prennent accès 
par une ou plusieurs portes. On monte au chemin de rondu 
par des escaliers accolés, sur différents points de l'enceinte, à 
la face intérieure de la muraille, et appuyés sur une arcade 



1. Exemple à Tenoursouk, Lenisa. 

2. Exemple à Lemsa. 

3. Exemple à Haïdra. Tébessa. 



152 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



ou sur un fort massif de maçonnerie l ; parfois pourtant, on ne 
trouve aucune trace de dispositions de cette sorte, et c'est par 
les escaliers intérieurs des tours qu'on gagne le chemin de 
ronde 2 . 

A l'extérieur du rempart, de distance en distance, mais assez 




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Mètres 



Fig. 



Ksar Bagai. Tour de l'angle nord. 



rapprochées l'une de l'autre pour couvrir utilement la courtine 
intermédiaire 3 , des tours, généralement assez saillantes, flan- 
quent la muraille. La forme en est très variable : le traité de 
la Tactique demande qu'elles soient hexagonales à l'extérieur 
et circulaires au dedans 4 ; en fait, les unes sont rondes % 

1. Exemple à Haïdra, Tébessa, Aïn-Hedja. 

2. Exemple à Mdaourouch. 

3. Aed., p. 224-225. 

4. Anon., XII, 2. 

5. Exemple à Haïdra, Tbelepte, Bagai, Guessès (Gsell et Graillot, Ruines ro- 
maines au nord de ÏAurès, p. 119-120). 




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154 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

d'autres hexagonales ou octogonales 1 ; parfois même, com- 
mencées sur un plan carré, elles s'achèvent en une construc- 
tion circulaire 2 ; Je plus habituellement, elles sont carrées 
tout simplement. Leurs dimensions varient à l'infini : en 
général pourtant, les tours qui couvrent les angles extrêmes 
de la forteresse sont de proportions plus considérables. Par 
une anomalie assez singulière, mais presque constante, l'épais- 
seur de leurs murailles est moindre que celle des courtines : 
elle varie entre l m ,25, l m ,70 ou l m ,80 ; presque jamais elle ne 




Echelle de ù,oo$ p. mètre 



Fig. 7. — Bordj-Hallal. Forteresse byzantine. Plan d'une tour de l'enceinte 

(Dessin de M. Sadoux.) " . 

dépasse 2 mètres; quant à la hauteur,, elle atteint, là où il est 
possible de la vérifier avec exactitude, de 14 m ,50 à 16 ou 
47 mètres 3 . D'habitude, ces tours s'ouvrent sur l'intérieur de 
la forteresse, par une poterne assez étroite ménagée au rez- 
de-chaussée 4 . Elles ont d'ordinaire deux ou même trois 
étages 5 : en bas, il y a une salle carrée, faiblement éclairée 

1. Exemple à Tigisis. 

2. Aed., p. 212. Exemple à Thelepte. 
:.{.■ Exemple à Lemsa, Tébessa. 

4. Exemple à Timgad, Lemsa. 

5. Exemple à Lemsa, Tébessa, Mdaourouch, Am-Tounga. Cf. Antioche (Rey. 
Archzt. militaire des Croisés, p. 188-189) ; Nicée (Texier, Asie Mineure, I, pi. 10). 



LES PRINCIPES DU SYSTEME DÉFENSIK DANS L'AFUIQUE BYZANTINE 15'i 

par de rares meurtrières, et voûtée soit en berceau, soit en 
voûte d'arête, soit parfois môme en coupole 1 ; au niveau du 
chemin de ronde, et prenant accès sur lui par une porte par- 
ticulière, se trouve le premier étage, dont le plancher reposait 
sur des corbeaux accrochés aux faces latérales, ou sur quatre 




Fig. 8. — Bordj-Hallal. Coupe de la tour suivant EF. 
(Dessin et restitution de M. Sadoux.) 

solives profondément engagées dans des trous ménagés à cet 
effet 2 . Une fenêtre assez large, ouvrant sur l'intérieur de la 
citadelle, et souvent surmontée d'un arc de décharge soigneu- 

1. Exemple à Tébessa, Bordj-Hallal, Timgad. 

2. Exemple à Tébessa, Lemsa. Aïu-Touuga, Teboursouk (Saladiu, Il [Rap- 
port de 1893], p. 445). 



156 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

sèment appareillé, éclaire d'habitude cette salle 1 . Pour la 
couvrir, il y avait soit une voûte, soit plus fréquemment un 
plafond soutenu de la même manière que le plancher, et for- 
mant une plate-forme où l'on accédait par un escalier inté- 
rieur 2 . La tour était couronnée par une terrasse crénelée. 
Très souvent, pour permettre aux défenseurs de faire une 
plus longue résistance, on s'appliquait à isoler chaque tour de 
ses voisines, à la transformer en une sorte de donjon, ce que 
Procope appelle un -xupyovÂGxzk'kQv 3 . A cet effet, au lieu de 
mettre les tours en communication avec le chemin de ronde, 




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Fig. 9. — Teboursouk. Enceinte byzantine. Archère dans une tour. 

(Dessin de M. Saladin.) 

on ferme soigneusement toute issue sur les courtines ; chaque 
tour a son entrée spéciale, qu'on défend et dissimule le 
plus soigneusement possible, ses escaliers intérieurs reliant 
les différents étages 4 ; de cette sorte, même si l'ennemi est 
parvenu à franchir les remparts, chaque tour isolée continue 



1. Exemple à Tébessa, Aïn-Tounga. 

2. Exemple à Tébessa, Lemsa. 

3. Aed., p. 225, 256, 304. 

4. ld f , p. 298. 



LES PRINCIPES DU SYSTEME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 157 

à offrir un abri à ses défenseurs. D'autres fois, mais plus 
rarement, les tours sont sans communication avec l'intérieur 
de la citadelle 1 : dans ce cas, si l'ennemi pénètre dans le châ- 
teau en forçant une porte ou surprenant une poterne, les dé- 
fenseurs, groupés sur le chemin de ronde, peuvent continuer 




Fig. 10. 



— Tour maîtresse de la casba. 



la défense sans avoir à se préoccuper de protéger les escaliers 
des tours; au reste, lorsque les tours s'ouvrent sur la cour 



1. Exemple à Timgad. 



138 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



de la forteresse, la salle du rez-de-chaussée demeure d'ordi- 
naire sans communication avec celle de l'étage 1 . 

Enlin il n'est point rare que les villes fortes byzantines aient 
une ou plusieurs maîtresses tours, de dimensions plus consi- 
dérables et d'une résistance plus puissante, destinées à offrir 
aux défenseurs un suprême refuge 2 . C'est ainsi qu'on trouvait 






Fig. U. — ksar Bellezma. Porte du front ouest. 

à Dara un donjon que Ion appelait la tour de garde 3 ; de 
même, il y avait à Nicée/a tour du centenier et à Edesse la tour 
des Perses*. Ces tours étaient fortifiées avec un soin tout par- 
ticulier : leurs murailles, beaucoup plus épaisses que d'ordi. 

1. Exemple à Leinsa ; Aïn-Touuga, Tirngad. 

■2. Aed., p. 212-213; Rey, /. c, p. 13-14. 

3 Aed., p. 213. 

4. T^xier et Popplevvell Pullan, Archit. byzantine^ p. 55. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DEFENS1F DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 159 

naire, avaient 2 mètres, 2 m ,30, jusqu'à 2 m , 60 de largeur; 
leurs faces extérieures mesuraient 12 ou 15 mètres, quelque- 
fois davantage encore 1 . Presque toujours elles occupaient un 
pointparticulièrement important de l'enceinte, tantôt couvrant 
un saillant spécialement exposé à l'attaque, plus souvent do- 
minant, de Fendroit le plus élevé et le plus fort de la citadelle, 
toute l'étendue de la place étalée à leurs pieds. Quelquefois 
encore ces tours s'élevaient isolées à l'intérieur de la forte- 




Eclieîîe <le o^oo5 p. m. 



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Fig. 12. — Aïn-Toimga. Forteresse byzantine. Porte du front sud. 



resse : placées à quelque distance en arrière du rempart 
qu'elles dépassaient, elles formaient alors tout à la fois une 
tour de guet et un poste de refuge pour les défenseurs 2 . 

Sur les différentes faces de l'enceinte, un certain nombre 
de portes et de poternes donnaient entrée dans le château. On 
attachait une importance toute particulière à fortement pro- 
téger ces issues, qui constituaient naturellement le point vul- 

4. Exemple à Thelepte, Tigisis, Béja, Tifech, Guessès (/. c). 
"2. Exemple à Laribus. 



160 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

nérable de toute ville forte. D'habitude, les portes s'ouvraient 
donc entre deux tours très proches Tune de l'autre qui en 
couvraient l'accès 1 . C'était le parti le plus simple; mais il ne 
semblait pas toujours suffisant : alors on s'ingéniait à ima- 
giner mille moyens pour compliquer la défense. Tantôt, dans 
la face latérale d'une des tours de l'enceinte, on perçait une 




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n^E -ÈSTiËDtToirj» S 



Fig. 13. — Aïn-Tounga. Porte ouest de la tour du front sud. 
(Dessin de M. Saladin.) 



porte sur l'extérieur, commandée à la fois par la tour et par 
la courtine voisine ; puis, du réduit intérieur de la tour, une 
seconde porte, placée à angle droit avec la première, con- 
duisait dans la citadelle, resserrée encore à son débouché et 
comme étranglée entre deux puissants contreforts *. Tantôt 

1. Aed., p. 296. Exemple à Tébessa, Tigisis. 

2. Exemple au Bellezma, Aïn-Tounga. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 161 

les deux porles se trouvaient disposées dans un même axe; 
mais sur les côtés de la petite cour qui les séparait, des cou- 
loirs dérobés, ménagés dans l'épaisseur de la muraille, per- 
mettaient d'assaillir sur les flancs les ennemis retenus entre 
les deux portes, et criblés en même temps de flèches par les 
soldats postés sur les courtines : peut-être même pouvait-on 
par ce moyen tenter de couper la retraite aux assaillants *. En 
tout cas, on s'appliquait toujours à placer les entrées de lacita- 




E cli elle de o,oo5 p. m 



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Fig. 14. 



Mdaourouch. Citadelle byzantine. Porte principale. 



délie sous l'abri tout prochain de quelque tour voisine; les 
poternes elles-mêmes ne sont jamais dépourvues de cette pro- 
tection 2 . Enfin on faisait les portes très étroites : les poternes 
ont généralement un mètre tout au plus d'ouverture 3 ; les 
portes principales ne dépassent guère une largeur de trois 
mètres 4 , et souvent elles ont beaucoup moins (2 m ,25, l m ,25) 5 . 



1. Ex. : Timgad, Mdaourouch. 

2. Ex.: Sétif, Haïdra, Mdaourouch, etc. 

3. Ex. : Timgad, Mdaourouch, Sétif, Guelma. 

4. Ex. : Aïn-Tounga. 

5. Ex. : Timgad, Bellezraa. 

1. 



11 



162 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

De lourds battants, épais de m ,55 et assujettis par une forte 




barre transversale poussée dans des glissières, fermaient la 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME OÉFËMSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 163 

baie de l'arcade 1 et garantissaient la sécurité delà forteresse. 
Quelquefois on tâchait même de dissimuler les portes aux vues 
de l'ennemi 2 . 

Enfin, dans un certain nombre de villes fortes, et d'ordi- 
naire sur le point le plus élevé de la place, s'élevait un réduit 
fortifié, véritable citadelle qui pouvait, la ville prise, offrir 
aux défenseurs une dernière retraite 3 . Comme l'enceinte, ce 
réduit était sur ses différents fronts flanqué de tours carrées; 
parfois il était encore renforcé par une sorte de donjon inté- 
rieur. Les murailles de cet ouvrage, moins fortes que celles 
des remparts de la cité, mesuraient en général l m ,20 à l ,n ,40 
seulement. 

Mais, il ne suffisait pas d'assurer la défense : il fallait en- 
core procurer à la citadelle des approvisionnements suffisants, 
soit en vivres, soit en eau. Ce dernier point surtout était d'une 
importance particulière : et l'auteur de la Tactique y insiste 
longuement 4 . Il faut que chaque citadelle ait son alimentation 
d'eau, que cette eau soit de bonne qualité et en quantité suf- 
fisante pour fournir aux besoins de la garnison et des popula- 
tions réfugiées dans la ville; il faut, autant que possible, que 
la source se trouve dans l'intérieur même de la place; tout au 
moins en doit-elle être assez proche pour qu'en cas de siège 
on puisse s'y approvisionner sans difficulté. Si, sur le point 
qu'on veut occuper, on ne réussit à découvrir aucune source", 
on amènera par un aqueduc l'eau d'une montagne voisine 6 ; 
s'il y a un fleuve dans le voisinage, on y embranchera un canal 
de dérivation 7 ; mais surtout on s'appliquera à construire de 
vastes citernes où s'accumulera et se conservera l'eau de 
pluie 8 . Tantôt ces réservoirs sont établis entre le mur d'en- 

1. Ex. : Mdaourouch. 

2. Aed., p. 296. 

3. Ex. : Bagai, Laribus, Djeloula, Guessès (Gsell et Graillot, l. c, p. 119-120). 

4. Anou., X, 2; cf. IX, 8. 

5. Aed., p. 223-224. 

6. Id., p. 225. 

7. Id., p. 214. 

8. Id., p. 214, 236, 239, 269, 271. 



164 HISTOIRE DE LÀ DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

ceinte et le TupoTefytqxa 1 , plus souvent dans l'intérieur même de 
la place : parfois même, chaque tour a une citerne particulière, 
qui donnera en toute circonstance l'eau nécessaire aux défen- 
seurs 8 . Enfin, dans les villes importantes, on installait des 
magasins considérables destinés à assurer le ravitaillement 
des postes de la région 8 . 

Il faut se figurer en outre l'intérieur de ces forteresses 
rempli de constructions de toute sorte, bâtiments pour loger 
la garnison, écuries pour les chevaux, magasins pour les vi- 
vres, meules et pressoirs pour l'emploi des récoltes faites dans 
le pays même; souvent aussi on y rencontrait une église 4 . 
Quand la citadelle était plus considérable, une véritable ville, 
avec des rues et des places, se construisait au dedans de l'en- 
ceinte 3 : malheureusement la plupart de ces édifices ont à peu 
près complètement disparu. 

Tel est, dans ses traits généraux, le système de la fortifica- 
tion byzantine au vi e siècle, tel qu'il apparaît, non seulement 
en Afrique, mais encore dans certaines citadelles importantes 
de l'Orient grec. Parmi elles, l'enceinte d'Antioche était, il y 
a encore peu d'années, une des plus remarquables, avec ses 
hautes murailles crénelées, escaladant les pentes de la mon- 
tagne, ses puissantes tours carrées à trois étages de défense, 
son chemin de ronde établi sur arcades, son énorme donjon 
pentagonal, et le réduit fortifié, flanqué de massives tourelles, 
qui se dressait tout au haut de la ville sur un rocher presque 
inaccessible 6 .Dara\Nicée 8 , Anazarbe 9 n'offrent pas de moins 
curieux spécimens de l'art militaire byzantin du vi e siècle. A 



1. Aed., p. 214. 

2. ld., p. 239. 

3. Id., p. 271, 302. 

4. Ex. : Ilaïdra. Cf. Saladiu, l (Rapport de 1887), p. 174-175. 

5. Ex. : Thelepte. 

6. Rey, /. c.,p. 185-193 et pi. 81. Cf. Aed., p. 238-241. 

7. Texier, Archit. byz., p. 53-55. 

8. Texier, Archit. byz., p. 23 : Asie Mineure, I, p. 39-43. 

9. Texier, Archit. byz., p. 19-20; Schlumberger, Nicéphore Phocas, p. 197- 
198. 



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e Haïdra {d'après le dessin de M. Saladin). 




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166^ HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

L'aide de ces monuments, il est facile de reconstituer, sous leur 
véritable aspect, quelques-unes des citadelles si bien décrites 




Fig. 17.] — Antioche. Portion de l'enceinte byzantine. 
(D'après le dessiii de Cassas et la planche de Rey.) 

par Procope ! : et cette étude a d'autant plus d'importance que, 

1. Cf. la restitution de Haïdra proposée par M. Saladin (pi. II). 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE RYZANTINE 167 

suivant une observation fort exacte, « beaucoup des disposi- 
tions employées par les Byzantins dans leurs travaux de forti- 
fications forment une transition entre les méthodes antiques 
et celles du moyen âge 1 . » 



III 



Comment furent appliqués clans F Afrique byzantine les prin- 
cipes généraux de la défense et de la construction. 

Il faut voir maintenant de quelle façon ces principes de la 
construction militaire byzantine trouvèrent en Afrique leur 
application. 

Les Vandales, on le sait, avaient, par mesure de prudence, 
rasé les fortifications de presque toutes les villes africaines; 
si bien que, sauf Cartilage, Hippone et quelques rares cités, 
dont les murailles mal entretenues tombaient d'ailleurs à peu 
près en ruine, sur toute l'étendue du territoire il ne restait 
pas une citadelle 2 . Une tâche immense s'imposait donc aux 
généraux de l'empereur. L'Afrique était librement ouverte 
aux Berbères : il fallait à n'importe quel prix arrêter leurs 
courses et les empêcher de dévaster le pays byzantin 3 . Mais 
dès les premières campagnes, avait apparu l'impossibilité d'ob- 
tenir par quelques victoires la soumission des indigènes : 
contre ces ennemis insaisissables et toujours renaissants, les 
plus glorieux succès, les leçons les plus sévères demeuraient 
sans longue efficace ; si l'on voulait sérieusement mettre un 
terme aux incursions des tribus, il fallait en revenir au sys- 
tème défensif jadis pratiqué par Rome, et contenir les Ber- 
bères sur les frontières par une solide chaîne de forteresses. 
Aussi, dès le début de l'occupation, Justinien s'était empressé 



1. Rech. des Antiquités en Afrique, p. 159. 

2. Bell. Vand., p. 333, 403 ; Aed. p. 338, 340. 

3. Cod. Just., I, 27, 2, 4 b. 



168 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

de reconstituer les antiques limites romains 1 ; il avait ordonné 
à ses généraux de réoccuper et de remettre en état tous les 
ouvrages de défense, villes fortes, camps retranchés, châteaux 
et clisiires échelonnés jadis le long du limes africain 8 . Mais ce 
réseau trop lâche laissait encore trop de portes ouvertes à 
l'audacieuse attaque des indigènes : bientôt on s'aperçut que, 
pour assurer la pleine tranquillité du pays pacifié, pour orga- 
niser réellement, derrière l'abri de la frontière, ces « felicia 
régna » dont parle Corippus 3 , il fallait faire quelque chose de 
plus. On multiplia donc, comme sur les autres confins de 
l'empire, les lignes de forteresses ; on organisa des places de 
refuge prêtes, en cas d'invasion, à recueillir les populations ; 
on surveilla les routes, on ferma les passages ; comme le dit 
avec son amplification poétique l'auteur de la Johannide, on 
couvrit de retranchements les montagnes, les bois, les fleuves, 
les clairières, on barra en les occupant les gorges et les défi- 
lés 4 . De cette sorte on espérait que les Berbères, rejetés au 
désert, incapables de chercher comme jadis leur subsistance 
dans les plaines fertiles de l'Afrique, seraient bientôt réduits 
à la famine et obligés de faire leur soumission ou de chercher 
une nouvelle patrie 5 . Surtout on comptait que l'armée byzan- 
tine, peu nombreuse et peu solide, rendrait de meilleurs et 
plus utiles services, ainsi répartie en petites garnisons dans 
une multitude de forteresses, qu'aventurée tout entière sur 
un même point en une bataille rangée. On se décida donc à cou- 
vrir toute la province d'un réseau serré de citadelles : et en 
quelques années, avec une rapidité prodigieuse, on mena à 
bien cette œuvre gigantesque, à laquelle demeure attaché pour 
toujours le nom du patrice Solomon. 

Dès son premier gouvernement, Solomon avait entrepris 
cette tâche colossale de faire à l'Afrique byzantine une cein- 

1. Cod. Just.,1, 27, 2, 5, 8, 10, 17. 

2. Id., 4, 8, 14. 

3. Joh., VI, 39. 

4. Id., VI, 40-43. 

5. ld.. VI, 44-48. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DEFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 169 

ture de forteresses : plusieurs places, celles en particulier de 
la Numidie septentrionale, datent de cet époque. Les événe- 
ments de 536 arrêtèrent l'œuvre de la défense comme ils 
entravaient celle de la pacification ; mais lorsque, en 539, le 
patrice revint administrer la province, l'un des premiers soins 
de son infatigable activité fut d'achever la construction du 
système défensif. « Solomon, dit Procope, entoura chaque 
cité de remparts »*; et ailleurs l'historien parle des sommes 
considérables qu'il dépensa pour « environner de murailles 
beaucoup de villes africaines » 2 . D'après un autre écrivain, 
Justinien, c'est-à-dire son lieutenant, ne reconstruisit pas 
moins de 150 villes africaines 3 ; et non content de remettre 
en état les ouvrages ruinés par les Vandales, il éleva un grand 
nombre de forteresses nouvelles 4 . Et en effet, les inscriptions, 
les textes, les monuments s'accordent à attester la grandeur de 
l'œuvre entreprise. En Tripolitaine, Leptis Magna et Sabrata 
virent relever leur enceinte fortifiée 5 ; toute la côte de Byza- 
cène se couvrit de citadelles ; Iunca 6 , Hadrumète 7 furent 
entourées de murailles, et au promontoire de Caput Vada, où 
jadis avait débarqué Bélisaire, une ville forte s'éleva sous le 
nom de Justinianopolis 8 . A l'intérieur du pays, Gapsa et Thé- 
lepte devinrent de puissantes citadelles chargées de la garde de 
lafrontière 9 ; à Aïn-Bou-Dris, une redoute protégea la province 
du côté de la Numidie 10 ; plus loin, le château d'Ammaedera 
barra la grande et importante route qui mène de Théveste à 
Garthage 11 . En arrière de cette première ligne, les forteresses 



1. Bell. Vand., p. 493. 

2. ld., p. 501. 

3. Evagrius, IV, 18. 

4. Aed., p. 339. 

5. Id., p. 335, 336, 337. 

6. Joh., VII, 395. 

7. Aed., p. 340; Bell. Vand., p. 510-511. 

8. Aed., p. 341-342; Tissot, II, p. 181. 

9. C. 1. L., VIII, 101, 102 ; Aed , p. 342; Cod Just., I, 27, 2, 1 a. 

10. C. /. L., VIII, 2095, add. 

11. Aed., p. 342. 



170 HISTOIRE DE LÀ DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

de Sufes et de Chusira défendirent les approches du massif 
montagneux qui couvre le centre de la Tunisie 1 , et la place 
de Laribus ferma aux nomades du sud l'accès des plaines de 
la Medjerda 8 . D'autres villes encore, Mamma, Kouloulis, con- 
tribuèrent à protéger les frontières de la Byzacène 3 . Dans la 
Proconsulaire, Cartilage vit réparer ses murailles : un fossé 
profond compléta du côté de la terre l'œuvre de la défense 4 ; 
vers la mer, le couvent fortifié du Mandrakion couvrit les 
approches du port et forma une inexpugnable forteresse 5 . 
Dans la vallée du Bagradas, Vaga fut entourée de remparts 6 ; 
et tout autour d'elle, à Henchir-Negachia 7 , à Tucca 8 , Solo- 
mon éleva des redoutes ; à Bordj-Hallal, une grande forteresse 
ferma du côté de l'ouest l'accès des riches plaines de Bulla 
Regia 9 , et Sicca Yeneria couvrit le point où se rencontrent les 
routes de Théveste et de Cirta 10 . La Numidie également se 
hérissa de citadelles: au pied du plateau des Nemenchas, le 
long des pentes septentrionales des massifs de l'Aurès, les 
villes ravagées par les Maures et trouvées désertes par les 
Byzantins furent transformées en places fortes 11 : Théveste 12 , 
Bagai,Thamugadi 13 ,Lamfoua 14 fermèrent aux nomades l'accès 
des hauts plateaux, et deux forts installés sur les premiers som- 
mets de la montagne surveillèrent au loin le pays 15 . Derrière 



1. C. 1. L., VIII, 259, 700. 

2. Joh., VII, 143-146; Bel/. Vand., p. 508; Proc , Aed (pass. iné.lit d'un m?, 
du Vatican, communiqué par M. Haury. 

3. Aed., p. 312. 

4. Id., p. 339. 

5. Id., p. 339; Bell. Vand., p. 521. 

6. Aed., p. 339-340; C. /. I., VIII, 14399. 

7. C. I. L., VIII, 14439. 

8. Aed , p. 340. 

9. t. I. L., 1259, 14547. 

10. Aed. (pass. inédit). 

11. Aed., p. 342-343. 

12. C. 1. I., VIII, 1863, 1864. 

13. Aed. (pass. inédit). 

14. Und. 

15. Aed., p. 343 et pass. inédit. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 17! 

cette première ligne, dans le nord de la province, Tagoura 1 , 
Madanre 2 , Gadiaufala s , Tigisis 4 , Calama 5 , Constantine , 
Mileu 7 , formèrent une seconde barrière protégeant la région 
du Tell ; tandis que sur la côte, le castelhim de Fossala s'éle- 
vait aux environs d'Hippone 8 . Dans le Hodna, Zabi Justiniana, 
relevée de ses ruines, devint une forte place de guerre 9 ; dans 
la Sitifîenne, Sitifis couvrit du côté de l'ouest la frontière du 
pays byzantin 10 . Et au delà même des provinces entièrement 
soumises, tout le long des rivages d'Afrique et jusqu'aux 
Colonnes d'Hercule, des citadelles s'échelonnèrent. C'étaient 
Césarée dans la Maurétanie Césarienne 11 , et en face de l'Espa- 
gne, aux limites mêmes de la domination impériale, le redou- 
table château de Septum que Justinien, dit Procope, rendit 
« imprenable au monde entier » 12 . Et je ne parle ici, il faut 
le remarquer, que des forteresses dont un texte ou une ins- 
cription nous fournit la date d'une manière irréfutable : mais 
combien d'autres citadelles éparses sur le sol d'Afrique appar- 
tiennent incontestablement à cette grande œuvre de restau- 
ration! Ce sont tantôt des places de premier ordre, comme 
Tubunae, le château du Bellezma, le fort de Ras-el-Oued ou 
Zarai ; ce sont surtout des redoutes innombrables, reliant les 
grandes cités entre elles, barrant les vallées et les défilés. 
Pour la plupart de ces monuments, une simple comparaison 
suffit à fixer l'époque où ils furent construits : ils appartien- 
nent au même système, ils s'inspirent des mêmes principes 
que les places sûrement datées par un témoignage certain; et 

l.C. /. L., VIII, 16851. 

2. Ibid., VIII, 4677. 

3. Ibid., 4799. 

4. Aed. (pass. inédit). 

o. C. I. L.,VIII, 5352, 5353; Aed. (pass. inédit). 

6. Cod. JusL, I, 27, 2, 1 a. 

7. Aed. (pass. inédit). 

8. Ibid. 

9. C. /. L., VIII, 8805. 

10. C. I. L., VIII, 8483; Aed. (pass. inédit). 

11. Cod. Just., I, 27, 2, 1 a. 

12. Aed., p. 343. 



172 HISTOIRE DE LA DOMINÀTON BYZANTINE EN AFRIQUE 

les données archéologiques s'ajoutent ici aux informations de 
l'histoire pour prouver la grandeur de l'œuvre réalisée par 
Solomon. 

Et si l'on songe au petit nombre d'années qui suffirent à 
élever ces ouvrages, à la rapidité prodigieuse qu'il fallut ap- 
porter au travail, on admirera encore davantage l'énergique 
activité du général byzantin. On a compté que, pour construire 
la seule enceinte de Théveste, il n'a pas fallu moins de 
335,800 journées d'ouvrier, et que pour parvenir en deux ans 
à terminer la forteresse, on a dû journellement employer 800 
à 850 travailleurs ' ; et si l'on considère que des citadelles sem- 
blables se bâtissaient au même moment sur toute la surface de 
l'Afrique, on voit quelle prodigieuse dépense d'efforts, d'hom- 
mes et d'argent a exigée cette colossale entreprise. Ce n'est pas 
tout. « Lorsque, dit un juge compétent, on examine avec 
attention le réseau des forteresses byzantines, on s'aperçoit 
que le choix des positions a eu lieu en général avec beaucoup 
de soins et qu'un coup d'œil remarquable a présidé à l'ensem- 
ble de cette opération, dont le but évident était de dominer le 
pays avec le moins de troupes possible. Si en outre on se rend 
compte des efforts qu'il a fallu faire, des difficultés qu'il a 
fallu vaincre, pour construire en un temps si court des établis- 
sements si considérables et si multipliés, appuyé sur une 
armée très faible, dans un pays incomplètement soumis et 
grand comme la France, on est obligé de reconnaître, non 
seulement que Solomon était un stratégiste habile, mais 
que les ingénieurs et lieutenants chargés de le seconder 
avaient une vigueur d'exécution incontestable et une connais- 
sance approfondie de l'art delà guerre 2 . » 

Pourtant on chercherait à tort, dans les citadelles de l'Afri- 
que, l'application intégrale des principes de la fortification 
byzantine. Les circonstances particulières dans lesquelles 
Solomon dut accomplir son œuvre ne permettaient point 



1. Moll, Bec. de Const., 1860, p. 206-207. 

2. 1<L, p. 208-209. 




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1/4 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

d'employer le système complet et assez compliqué que Justi- 
nien avait pratiqué dans les grandes forteresses de l'Orient; et 
par surcroit, la qualité des adversaires auxquels ces châteaux 
devaient faire résistance n'exigeait point de telles précautions. 
D'une part, contre des ennemis fort inexpérimentés dans l'art 
des sièges 1 , des moyens de défense simplifies pouvaient être 
adoptés sans péril ; d'autre part, la nécessité pressante de cou- 
vrir de forteresses le plus promptement possible un pays 
récemment conquis et qu'on sentait fort menacé, interdisait 
les longues recherches et les travaux trop soigneusement con- 
duits. On a donc tiré parti, et sans scrupule, de tout ce qui 
pouvait accélérer la besogne proposée : on a voulu faire vite, 
et on s'en aperçoit du reste en étudiant les détails des citadel- 
les africaines. Au lieu de prendre la peine de demander aux 
carrières les matériaux dont ils avaient besoin, les construc- 
teurs byzantins « ont puisé dans les ruines des cités qu'ils 
rencontraient, sans distinguer entre les différentes pierres qui 
leur tombaient sous la main, empruntant aux forums leurs 
bases honorifiques, avec les statues qui s'y élevaient, aux 
temples .leurs architraves, leurs colonnes, leurs inscriptions 
votives, aux cimetières leurs tombes 2 . » Souvent ils ont fait 
mieux encore : pour se procurer rapidement les matériaux 
nécessaires à certaines portions particulièrement difficiles de 
la construction, ils ont démoli sans hésiter les édifices encore 
debout, démontant par exemple, voussoir par voussoir, les 
portes ou les arcades de ces monuments pour les transporter 
dans leurs forteresses 3 . D'ailleurs l'usage et même la loi auto- 
risaient ces pratiques 4 : et Ton a vu l'auteur de la Tactique 
recommander comme un endroit spécialement désigné pour la 
construction d'un château, celui où se rencontrent en abondance 
des pierres déjà toutes taillées 5 . Aussi n'est-il point, en Afrique, 

1. Bell. Vand., p. 508. 

2. Cagrtat, Timgad, p. xr. 

3. Saladin, II, p. 532-533, 543, 544-545. 

4. Nov. 120, 1. 

5. Aqoïi., X, 3. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DEFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 175 

une seule construction militaire byzantine qui n'offre abon- 
damment la preuve de ces méthodes hâtives. A Sétif, à Tim- 
gad, à Tébessa, à Haïdra, à Mdaourouch, à Aïn-Tounga, partout 




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Fig. 19. — Aïu-Touiiga, citauelle byzantine. Tour de l'angle sud-est. 
(D'après une photographie communiquée par M. Gauckler.) 

enfin, les fragments d'inscriptions, les architraves moulurées, 
les débris de corniches, les colonnes et les chapiteaux, les 



176 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

sarcophages et les morceaux de sculpture, sont entassés pêle- 
mêle dans les murailles, et parfois même noyés dans la 
maçonnerie de blocage ; les blocs taillés en bossage se mêlent 
aux pierres demeurées lisses et tous ces matériaux antiques, 
souvent d'une qualité excellente, sont accumulés les uns sur les 
autres dans le désordre le plus complet. Indifféremment les 
blocs sont placés de champ ou en délit : entre les pierres de 
dimensions énormes, de tout petits matériaux s'intercalent. 




Fig. 20. — Teboursouk. — Appareil du mur byzantin. 

Souvent les assises sont irrégulièrement disposées et la diffé- 
rence de niveau est simplement rachetée par des lits de mortier 
plus ou moins épais; souvent les joints sont faits grossière- 
ment : plus fréquemment encore des disparates singuliers 
apparaissent. Tandis que le bas de la muraille est assez 
soigneusement construit, dans les parties supérieures l'appa- 
reil s'altère et se gâte; alors que le parement extérieur du mur 
est régulièrement disposé, le revêtement intérieur des cour- 
tines et des tours est d'un travail beaucoup moins attentif. 






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LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 177 

Sans doute les parties de l'enceinte plus exposées aux attaques 




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sont formées de beaux matériaux ; mais là où le terrain sem- 

I. 12 



178 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



ble assurer une défense naturelle suffisante, le mur prend 
aussitôt une apparence plus médiocre : des pierres de petit 
échantillon remplacent les grandes pierres de taille, une sim- 
ple maçonnerie de blocage se substitue au revêtement inté- 
rieur 1 . D'autres fois, pour économiser les pierres de belle 
qualité, on emploie pour construire la muraille, au moins 
dans ses parties plus élevées, « un système de chaînage et de 




Fig. 22. — Teboursouk. Porte antique murée dans l'enceinte byzantine. 

(Dessin de M. Saladin.) 



harpes eu grands matériaux avec remplissage de moellons 2 . » 
Enfin, dans certains monuments la brique apparaît concurrem- 
ment avec la pierre soit pour former les arcades qui portent 
le chemin de ronde 3 , soit pour construire les voûtes en cou- 



l.Ex. : Tifech. 

2. Ex. : Teboursouk, Aïu-Hedja, Tifech. 

3. Ex. : Madaure. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENS1F DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 179 

pôle qui couvrent le rez-de-chaussée des tours 1 , soit même 
pour édifier les créneaux qui couronnent les courtines 2 . 

Mais où ce désir de faire vite apparaît plus manifestement 
encore, c'est dans l'emploi qu'ont fait les Byzantins des édifices 
antiques demeurés debout 3 . Partout où un monument de 
l'époque romaine s'était conservé à peu près intact, on s'est 
appliqué aie comprendre dans l'enceinte de la citadelle, pour 




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Fi g. 23. — Henchir-Sidi-Auiara. Monument autique transformé 
en redoute byzautine. 



renforcer la défense et éviter la construction de quelques 
mètres de rempart. C'est ainsi qu'à Théveste l'arc de triomphe 
de Caracalla est devenu l'un des bastions de la citadelle, et 
en même temps Tune de ses portes, par la fermeture de ses 
ouvertures latérales et le rétrécissement de son arceau sep- 
tentrional; c'est ainsi qu'à Calama le désir d'appuyer le rem- 



Timgad. 



1. Ex. 

2. Ex. : Lemsa. 

3. Cf. Aed., p. 291. 



180 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

part au puissant bâtiment des thermes, dont la masse pouvait 
fournir un sérieux renfort à la défense, a déterminé sur le 
front sud de la place la direction de la fortification. A Haïdra, 
à l'angle nord-est de la citadelle, les murs de la grande basi- 
lique ont été partiellement enclavés dans l'enceinte 1 ; à Ma- 
daure, les murs ruinés d'un édifice demi-circulaire ont servi à 
asseoir une partie des remparts, et ainsi donné au plan de ce 




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Fig. 24. — Zana. Arc de triomphe transformé en redoute byzantine. 

château un aspect assez particulier ; à Théveste, une portion du 
front sud-ouest est établie sur les substructions d'une construc- 
tion romaine, probablement sur le mur de scène d'un théâtre, 
et on voit encore engagés dans la muraille, d'énormes tam- 
bours de colonnes qui débordent le parement intérieur. Parfois 
même un bâtiment romain tout entier a été transformé en 



1. Saladin, 1, p. 175. 




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Mv*s BYZ.AMTÏN5 



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Fig. 25. — Plan du temple de Dougga formant réduit de l'eaceinte byzantine, 

(Dessin de M. Saladin.) 



182 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

citadelle; la redoute de Henchir-Sidi-Amaraa pour noyau un 
grand édifice antique, devenu une sorte de donjon qu'entou- 
rent les murailles byzantines : et de même que, dans la Rome 
du moyen-âge, les arcs de triomphe de Titus et de Constantin 
sont devenus des forteresses sous la main des Frangipani, 
ainsi dans l'Afrique byzantine les monuments de cette sorte 
se transforment en fortins avancés protégeant les grandes 
citadelles. L'arc de triomphe de Diana Veteranorum, prolongé 
de chaque côté par une courte muraille, devient l'un des côtés 
d'un réduit carré ; et pour donner à cette redoute une entrée 
facile à défendre, on a muré les deux faces latérales et rétréci 
fortement laprincipale ouverture. L'arc de triomphe deHaïdra, 
enveloppé d'une gaine en pierres de taille, est devenu une 
sorte de donjon, auquel les avant-corps qui accostent l'arcade 
forment quatre bastions; et ainsi modifié, le monument occupe 
le centre d'une petite forteresse. De même qu'à Olympie, le 
temple de Zeus a été transformé en redoute, ainsi à Sbeitla 
le péribole des temples devient sous la main des Byzantins une 
puissante citadelle, et partout il en va de même 1 . A plus forte 
raison, s'il subsiste quelque part les restes d'une construction 
militaire plus ancienne, on en tire parti dans l'établissement 
du nouvel ouvrage. Une portion de l'enceinte de Calama n'est 
autre chose qu'un débris de la forteresse romaine, soigneuse- 
ment conservée et réparée 2 . 

Il devient dès lors plus facile de comprendre la merveilleuse 
rapidité apportée à la construction de si nombreux ouvrages. 
Si, en outre, on examine les plans adoptés dans beaucoup de 
ces monuments, on y retrouvera les mêmes partis pris de sim- 
plification, destinés à hâter le travail. A la seule exception de 
Carthage 3 , aucune place forte ne paraît avoir été pourvue de 

1. Exemples à Zaon, Sbéitla, Maktar, Sidi-Amara. Cf., à Bir-el-Heusch, un 
temple transformé en forteresse (Bull. Ant. afr., 1885, p. 92); à Aphrodisium 
(Cagnat, Arch. des Missions, XI, p. 14-16); à Rusuccurru (Revue Afr.. 1891, 
p. 11-12); à Dougga (Saladin, II, p. 450, et Carton, Découvertes archéologiques 
et épigraphiques faites en Tunisie, p. 153). 

2. Ravoisié, Explor. de V Afrique, II, p. 27; cf. ibid., p. 20. 

3. Aed , p. 339. 



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CITADELLE BYZANTINE 



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Fig. 26. 



Gueluia. Citadelle byzantine. (D'après le plaa de Ravoisié.J 



184 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

fossés; de irpoTsfyi<j{j.a, on ne rencontre nulle trace. Quant aux 
tours, le nombre en est singulièrement réduit dans beaucoup 
de ces citadelles. Sans doute, aux endroits particulièrement 
menacés, on les accumule en aussi grande quantité que dans 
les places de l'Orient byzantin, et l'on constate en quelques 
endroits de fort belles études de flanquement 1 . Mais partout 
où les dispositions du terrain ont paru suffire à assurer la 
sécurité de la ville, les tours sont rares et espacées 2 . Même 
dans des places fort importantes, telles que Thélepte, Tha- 
mugadi, Tubunae ou le château du Bellezma, les tours sont 
souvent distantes de plus de 50 mètres; un type très fré- 
quemment employé dans les castella d'Afrique présente quatre 
tours seulement flanquant les quatre angles d'un carré' ; enfin, 
la plupart des fortins de moindre importance sont de simples 
réduits rectangulaires, qu'aucune tour absolument ne vient 
protéger. 

D'autre part, dans beaucoup de villes on s'est attaché à des- 
sein à réduire l'étendue de l'enceinte, afin qu'une moindre 
garnison pût suffire à en assurer la défense. A cet égard, Jus- 
tinien avait donné des ordres formels à ses lieutenants : « Si 
Votre Grandeur, mandait-il dès 534 à Bélisaire, constate que 
certaines villes ou châteaux du limes sont d'une étendue trop 
considérable, et pour cette raison difficile à garder efficacement, 
elle fera en sorte de les faire reconstruire de manière à ce qu'un 
petit nombre d'hommes suffise à les protéger 4 . » Dans toutes 
ses constructions militaires, constamment l'empereur avait ap- 
pliqué ce principe : partout où les remparts d'une ville lui sem- 
blaient trop étendus pour la défense, partout où de grands 
espaces vides, réservés inutilement au dedans des murailles, 
risquaient de compromettre la sécurité de la cité par les facili- 
tés qu'ils offraient à une surprise, résolument il avait restreint 



\. Ex. : Tigisis. 

2. Ex. : Tifech, Tigisis. 

3. Cf. Aed., p. 266. 

4. Cod. Just., 1, 27, 2, 14. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DEFENS1F DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 185 

les dimensions de la forteresse 1 . Il avait agi ainsi à Antioche, à 
Césarée de Cappadoce 2 , ailleurs encore; il fit de même en 
Afrique. Procope l'indique expressément pour Leptis Magna 3 ; 
les monuments montrent que la même règle fut suivie en bien 
d'autres endroits : à Tbélepte, à Thévesle, à Bagai, à Guelma, 
à Teboursouk, beaucoup d'édifices furent laissés en dehors de 
l'enceinte de la nouvelle ville fortifiée. Dans la plupart des 
cités on se contenta de moins encore: à Ammaedera, à Tha- 
mugadi, à Madaure, à Tubunae, à Sétif, à Thignica, une cita- 
delle plus ou moins grande s'éleva au centre ou à côté de la 
ville, et servit tout ensemble à la protéger et à offrir un refuge 
à ses habitants. 



IV 



Des divers types de constructions militaires africaines. 



Pour tous ces motifs, une grande variété de dispositions 
apparaît dans les citadelles africaines. Les textes y distinguent 
plusieurs sortes de constructions militaires, les villes fortifiées 
(civitates),\es camps retranchés (castra), les grandes forteresses 
(castella), les redoutes de moindre importance (burgi), les 
murs de barrage (clisurae)'\ L'étude des monuments confirme 
pleinement cette classification : ils se ramènent en effet à cinq 
catégories principales, dont quelques exemples particuliers, 
choisis dans chaque série parmi les édifices les mieux conser- 
vés, suffiront à donner une idée exacte 5 . 

1. Aed., p. 236, 290. 

2. ld., p. 238, 316, 317. 
3.irf., p. 335, 336. 

4. Cod. Just., I, 27, 2, 4, 8, 14, 15: C. /. L., VIII, 4799. Sur les mots castel- 
lum et burgus, Caguat, Armée romaine, p. 674. 

5. Cf. Rech. des antiquités, p. 163. 



186 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



4° On rencontre en premier lieu les villes fortifiées. Tébessa 
en offre un fort intéressant spécimen, et ainsi qu'on l'ajuste- 
ment remarqué, ses fortifications, admirablement conservées, 
« peuvent être considérées comme un véritable type de l'art 
de l'ingénieur au vi e siècle 1 » . Selon ladescription d'un témoin 
oculaire 2 , elles forment « uneenceinte rectangulaire de320 mè- 
tres de longueur sur 280 mètres de largeur, flanquée par 
quatorze tours carrées et percée de trois portes qui sont placées 







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Fig. 27. — Tébessa. Enceinte de la ville byzantine. 
(D'après le plan de Moll.) 

sur les trois faces sud, est et nord. Cette dernière est formée par 
l'arceau nord de Tare de triomphe de Caracalla, qui lui-même 
est devenu une des quatorze tours de flanquement. Les murs 
de Penceinte ont une épaisseur variant de l m ,50 à 2 m ,20 et dans 
le principe ils atteignaient une hauteur de neuf à dix mètres. A 



1. Moll, Bec. de Const., 1860, p. 204. 

2. ld., p. 204-205, que je complète et corrige sur quelques points Cf. Diehl, 
Rapport, p. 42-47. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DEFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 187 

sept ou huitmèfres environ au-dessus du sol régnait un chemin 
de ronde crénelé qui faisait le tour de la place. Il élait destiné 




Fig. 28. — Tébessa. Portion de l'enceinte byzantine, face intérieure. 



à recevoir les défenseurs et à faire communiquer les tours 
entre elles; une partie de sa largeur était prise en encorbelle- 
ment, et en certains endroits il éiait coupé par des marches 



188 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

destinées à racheter les différences de niveau. On y arrivait 
au moyen de trois escaliers placés chacun à côté d'une des 
portes. Toutes ces maçonneriessont en pierres de taille posées 
par assises réglées et tirées des ruines de l'ancienne ville. 
Celle des tours est dans un état de conservation remarquable, 
et il est facile de voir que l'ingénieur a mis beaucoup de soin 
à leur construction. Trois ou quatre assises seulement de la 
partie supérieure sont tombées en quelques endroits, et on peut 
constater sur place que la hauteur de ces tours atteignait 1 6 ou 
17 mètres. Elles étaient divisées en rez-de-chaussée et en 
étage, séparés l'un de l'autre par une solide voûte d'arête éga- 
lement en pierres de taille. Le rez-de-chaussée s'ouvrait par 
une porte rectangulaire couverte d'un fort linteau et formait 
une haute pièce carrée, faiblement éclairée par une meurtrière 
assez large, ménagée sur la face intérieure. L'entrée de l'étage 
était de plain pied avec le chemin de ronde. Une salle carrée 
l'occupait, recevant Je jour par une large fenêtre ouverte au- 
dessus de la porte et par d'étroites archères percées sur les 
autres faces de la tour. Pour recouvrir l'étage, il y avait une 
deuxième voûte — plus souvent un simple plancher, soutenu 
sur quatre forts piliers d'angle — formant une plate-forme qui 
était reliée au chemin de ronde par un escalier adossé contre 
la face intérieure de la tour. Des deux côtés de chaque tour, à 
Pangle formé par les flancs avec les murs de courtine et à 
hauteur du chemin de ronde, existait une petite guérite en pierre 
de taille destinée à recevoir une sentinelle. Ces guérites étaient 
munies de deux créneaux, l'un surveillant dans sa hauteur et 
sa longueur la partie de courtine adjacente, l'autre ayant vue 
en avant sur la campagne. L'épaisseur de la muraille des tours 
est variable : sur leur face extérieure elle mesure en général 
l m ,50 à l^^O ; sur la face intérieure elle atteint 2 m ,10. » 

Dans l'intérieur de la ville se trouvaient enfermés un cer- 
tain nombre des édifices de l'antique Théveste. C'était le tem- 
ple élégamment décoré et environné de portiques, que l'on 
appelle aujourd'hui temple de Minerve; c'était le forum de la 
ville romaine, un autre temple fort important et d'une cons- 



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Fig. 29. — Thélepte. Enceinte de la ville byzautine. 



190 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

truction particulièrement soignée, sans doute d'autres bâti- 
ments eucore, aujourd'hui disparus sous les maisons de la ville 
arabe. En dehors de l'enceinte avaient été laissés l'amphi- 
théâtre, les thermes, une grande partie de la ville; toutefois, 
au nord des remparts, la belle basilique chrétienne, avec le 
* couvent qui l'environnait, avait été transformée en une for- 
teresse qui couvrait de ce côté les approches de la place. 

D'autres villes fortes de l'époque byzantine montrent plus 
clairement encore certaines dispositions adoptées dans cette 
catégorie de constructions. Dans les ruines, si cruellement ra- 
vagées, mais si grandioses encore de Thélepte ', on reconnaît 
fort nettement, à l'intérieur de l'enceinte fortifiée, les trois 
grandes rues, larges de 4 m ,80 à 5 m ,50, qui la parcouraient du 
sud au nord, et les cinq ou six voies transversales qui la sil- 
lonnaient de Test à l'ouest; on remarque, presque au centre 
de la ville, à l'entrecroisement de deux larges rues, une place 
assez grande, où se dressent les ruines d'un bâtiment précédé 
d'une colonnade ; et partout, le long des trottoirs qui bordent 
les avenues, on voit encore l'alignement des maisons particu- 
lières et les restes des édifices publics. Dans la partie septen- 
trionale de la ville, appuyé au mur du front nord, c'est, occu- 
pant tout Fîlot compris entre deux longues rues, un vaste 
bâtiment rectangulaire, bordé à l'intérieur d'une double rangée 
de colonnes; dans l'angle sud-ouest, c'est un bel édifice, long 
de 43 mètres, large de 16 mètres, adossé, lui aussi, aux mu- 
railles de l'enceinte; des rangées de colonnades de marbre, 
aux cannelures enroulées en spirale, décoraient ce monument; 
des pavés en mosaïque, des placages de marbre multicolore 
en rehaussaient la splendeur, et des restes de sculpture, pa- 
raissant provenir d'un ciborium, montrent qu'il y avait là 
sans doute une grande église chrétienne. Assurément, en de- 
hors de l'enceinte fortifiée, bien des édifices s'élevaient dans 
l'antique Thélepte : tout autour des remparts, ce sont, dans 
toutes les directions, des ruines de temples, de thermes, de 

1. Voir Diehl, Rapport, p. 53-58. 



192 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



basiliques. Mais les dimensions considérables de la forteresse 
— 350 mètres de longueur sur 150 mètres de large — empê- 
chent à elles seules d'y voir une simple citadelle ' : et il faut 




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Fig. 31. — Ksar-Bagai. Enceinte de la ville byzantine. 



assurément reconnaître ici un exemple particulièrement inté- 
ressant de ces villes réduites par ordre de Justinien. 

Béja 2 , avec les vingt-deux tours qui flanquent l'hexagone irré- 

1. Rech. des antiquités, p. 163. Cf. Bull, du Comité, 1885. p. 131-149; 1888- 
p. 177-193. 

2. Voir Diehl, Rapport, p. 130-136. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE RYZANTINE 193 



gulier de ses murailles, Tigisis avec ses dix-sept tours de formes 
si variées et si curieuses ! , Guelma avec les treize tours qui, sui- 
vant les termes d'une inscription placée dans la muraille, ren- 
daient inexpugnable l'établissement du patriceSolomon % mais 
surtout Bagai, avec ses vingt-cinq tours et l'énorme développe- 



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Fig. 32. — Ksar Ragai. Réduit de la citadelle byzaDtiue. 

ment — l,472mètres — de sa vaste enceinte offriraient des types 
non moinsremarquablesde la ville fortifîéebyzantine. Je noterai 
seulement la disposition si intéressante qui, à Bagai comme à 
Djeloula, renforce par un réduit intérieur les moyens de défense 
de la ville. Adossée au front nord-ouest de l'enceinte, une 
véritable citadelle s'élève, dominant toute la cité, sur le point 
le plus escarpé de la colline : suivant le type ordinaire des 

i. Diehl, ibid., p. 72-78. 

2. C. 7. L., VIII, 5352. Cf Diehl, Rapport, p. 8G-90. 

I. 13 



194 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



châteaux forts d'Afrique, elle forme un rectangle mesurant 
74 mètres environ sur 63, flanqué à ses angles de tours qua- 
drangulaires, et défendu sur le milieu de chaque courtine, à 
l'exception du front commun avec l'enceinte, par une autre 
tour carrée. A l'intérieur même de cette forteresse, une der- 
nière construction se dresse : c'est une sorte de donjon ap- 
puyé aux courtines extérieures. Il mesure 26 mètres environ 
de côté, ses murailles ont l m ,l5 d'épaisseur et deux tourelles 
flanquent ses angles vers l'est et vers le sud \ Ce sont là, dans 
la ville forte de Bagai, si curieuse d'ailleurs, des construc- 




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Fig. 33. 



Haïdra. Plan général (d'après le levé de M. Saladin). 



tions tout à fait dignes d'attention : elles montrent quels 
efforts furent faits pour assurer, même après la prise des villes, 
une dernière retraite à la garnison, et un suprême moyen de 
résistance ; elles offrent un type assez rare de ces maîtresses 
tours byzantines , de ces TCupyoKauTeXXa, comme dit Procope, que 
les Grecs construisaient volontiers au point le plus élevé de 
leurs enceintes fortifiées 2 . 

2° A côté de la ville forte, on rencontre une autre catégorie 



1. Cf. Diehl, Rapport, p. D2-40. 

2. A ce type appartiennent en Afrique : Thélepte, Tliéveste, Bagai. Vaga, 
Thubursicuin Bure, Laribus, Tigisis, Calauia fC. /. L., VIII, 5352 : urbs), Dje- 
loula (Kouloulia?J, M anima, Tagoura (C. /. L., VI 11, 16851 : itôXtç)» Guessès. 




Fig. 34. — Haïdra. Plan de la citadelle byzantine. 
(D'après M. Saladin.) 



196 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

de monuments. C'est le castellum, la citadelle défendant une 
ville ouverte. Les exemples en abondent en Afrique : c'est 
Tobna et Timgad, c'est Sétif et Mdaourouch, c'est Tifech et 
Sbiba; c'est surtout la puissante forteresse de Haïdra, si bien 
conservée et si pittoresque, et assurément un des types les 
plus remarquables de ce genre de construction. « Elle occupe, 
dit M. Saladin, qui l'a étudiée en grand détail 1 , le versant 
méridional d'une petite colline, et ala forme d'un quadrilatère 
irrégulier dont les faces est et ouest sont brisées. La grande 
dimension du nord au sud est à peu près de 200 mètres de 
long, celle de l'est à l'ouest de 110 environ. Le front septen- 
trional a été refait complètement, à une époque récente, par 
les Tunisiens... Le front oriental, construit avec soin, se com- 
pose de deux tours carrées (les hauteurs d'étage sont distinctes 
dans la seconde, couverte en voûte d'arête); une de ces tours 
se trouve formée en partie par l'angle delà basilique romaine 
qui est au nord de la citadelle. Viennent ensuite des contre- 
forts intérieurs épaulant la courtine, et une porte : ces contre- 
forts sont reliés entre eux ou par des linteaux, ou par des arcs 
et supportent le chemin de ronde, visible encore en certains 
endroits. Comme la déclivité du sol est très prononcée, les 
différences de niveau sont rachetées par des marches de la 
largeur du chemin de ronde. Suivant le mur, nous trouvons 
une poterne murée, puis nous arrivons à une tour circulaire 
presque dégagée du mur. Cette tour a deux étages indiqués 
par une retraite sur le mur, au premier à l'intérieur. Nous 
arrivons ensuite à une porte et à une large brèche, et enfin à 
l'angle sud de la forteresse, terminée au bord de la rivière par 
une tour carrée dans laquelle s'ouvre une grande porte sur- 
montée d'une arcade fermée par un linteau. Le remplissage de 
l'arcade est fait en pierre de grand appareil. Devant cette 
porte se trouvait un pont d'une seule arche de 30 mètres de 
portée, qui franchissait l'oued; à ce pont complètement ruiné 
aboutit une partie de voie antique, se dirigeant vers le sud. 

1. Saladin, l,p. 111-175. 



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LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIFDANS L'AFRIQUE BYZANTINE 197 

Au-dessus de cette porte, une arcade en berceau de 3 ,n ,50 sou- 
tient la partie supérieure de la tour. La courtine longe ensuite 




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tour d'angle, à la partie supérieure de laquelle on accède par 



19S HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

un escalier qui s'appuiesur un assez fortmassif et une arcade. 
Remontant ensuite la colline, en suivant toujours les murs, 
nous rencontrons successivement, à 53 mètres, une tour car- 
rée, puis une autre plus petite à 57 mètres, et 60 mètres plus 
loin, une troisième qui aboutit au bastion arabe. 

« Tout ce côté occidental est presque complètement ruiné ; il 
a été construit en grande partie avec des matériaux emprun- 
tés à des édifices d'une époque antérieure ; on y distingue des 
fragments nombreux d'inscriptions et de bases de chapiteaux, 
de corniches ou architraves, ainsi que des tombeaux... A Fin- 
térieur de la citadelle, on distingue en maint endroit des traces 
de murs, de voûtes, de citernes. A la hauteur de la deuxième 
tour de la courtine ouest, on remarque une petite église dont 
l'abside est en place. Cette abside était décorée de sept niches 
circulaires soutenues par des colonnettes qui ont disparu, 
ainsi que presque toutes les voûtes. L'abside est formée par 
deux colonnes corinthiennes en marbre cipolin; l'une a con- 
servé son chapiteau de marbre blanc. A gauche, une construc- 
tion, de 6 m ,30 de long sur 2 m ,80 de large, a conservé son pre- 
mier étage, avec porte et fenêtres en place et les corbeaux 
pour soutenir les lambourdes du plancher. L'église était formée 
d'une nef de 5 m ,60 de large sur 13 m ,20 de long, et de deux bas- 
côtés de 2 m ,90 de large sur 13 m ,20 de long. Cette église avait 
probablement une couverture en charpente. » 

Tout autour de l'enceinte fortifiée s'étendait la ville, avec 
ses arcs de triomphe, ses basiliques, son théâtre, ses quais sur 
la rivière, ses rues et ses maisons, avec ses nombreuses 
églises et son couvent, assez analogue à celui de Théveste 1 . 
Couverte du côté du sud par la rivière, dont la citadelle défen- 
dait le passage, la cité était en outre protégée par deux for- 
tins détachés : au nord-ouest, une redoute carrée était établie 
à quelque distance du fort; à l'est, à cheval sur la route de 
Théveste à Carthage, un autre réduit carré enveloppait le 
grand arc de triomphe transformé en donjon. 

1. Saladin, I, p. 169-171. Cf. Diehl, Rapport, p. 49-51, 




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HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



Par l'importance de ses dimensions, le castellum d'Haïdra 
diffère assez peu des villes fortifiées que nous signalions tout 




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Fig. 37. — Timgad. Plan de la forteresse byzantine. 

à l'heure, et s'en distingue uniquement par ce fait que, à part 
son église, les constructions qu'il renferme sont exclusive- 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENS1F DANS L'AFRIQUE RYZANTINE 201 

ment militaires. En général, les forteresses chargées de 




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défendre une ville ouverte ont de moindres proportions : le 
château deTimgad, qui est un desplus importants, mesure seu- 



202 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



lement lll n \25 sur 67 m ,50 ; Tobna a 72 m ,50 sur 54 mètres; 
Sbiba, 45 mètres sur 40. Mdaourouch est plus petit encore : 
ses grandes dimensions sont de 35 et de 33 mètres. Néan- 
moins plusieurs de ces castella présentent un très vif intérêt. 
La forteresse de Timgad 1 en particulier est un des types les 
plus remarquables et les mieux conservés de ce genre de 




6 ? Mètres 
Fig. 39. — Timgad. Forteresse byzantine. Tour de l'angle sud-ouest. 

constructions militaires. Malgré les brèches considérables 
qui en défigurent partiellement Fenceinte, ses puissantes 
murailles qui, en maint endroit, atteignent une hauteur de 
six à sept mètres encore, ont gardé une assez hère tournure, et 
le front ouest, demeuré presque intact, offre, avec ses fortes 
assises couvertes d'une patine dorée, un aspect tout à fait 



1. Cf. Diehl, Rapport, p. 26-32. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 203 

imposant. La citadelle a la forme d'un rectangle, flanqué aux 
quatre coins par des tours carrées très saillantes ; sur le milieu 
de chaque courtine, s'élève une autre tour carrée. Les maté- 
riaux de la construction proviennent des édifices de la cité 
détruite; mais, malgré la hâte évidente du travail, un soin 




Fig. 40. — Timgad. Forteresse byzantine. Porte du front nord. 



assez minutieux encore a été apporté à l'ouvrage ; et les murs, 
dont l'épaisseur varie de 2 D %40 à 2 m ,70, sont disposés en 
assises fort régulières. Les tours d'angle, qui mesurent à peu 
près sept mètres de côté sur six, prennent accès sur l'intérieur 
du château par d'étroits et longs couloirs, où le passage finit 
par n'avoir plus que ra ,65 de largeur. Des poternes de même 
ouverture conduisent dans les deux tours qui couvrent le 



204 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



milieu des courtines est et ouest, et où l'on rencontre à l'inté- 
rieur une disposition fort intéressante. Le réduit carré qui 
occupe le rez-de-chaussée est couvert en effet d'une coupole 
surbaissée ; c'est l'unique exemple que je connaisse dans toutes 
les citadelles africaines d'une construction de cette sorte. Le 




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Fig. 41. — Mdaourouch. Plan de la forteresse byzantine. 



système de défense de la porte principale n'est pas moins 
curieux : elle est pratiquée dans la puissante tour (9 m ,40 X 
6 m ,35) qui occupe le milieu du front nord; et j'ai déjà signalé 
précédemment les raffinements de toute espèce employés 
pour protéger ce point faible, les couloirs dérobés circulant 



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LES PRINCIPES DU SYSTÈME DEFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 205 

dans l'épaisseur des murailles latérales, la double entrée 
rétrécie jusqu'à 3 m ,50 seulement d'ouverture, l'avant-corps 
qui postérieurement, mais sans doute encore à l'époque byzan- 
tine, vint sur ce point renforcer la défense. Une disposition 
presque pareille se rencontre au castellum de Madaure 1 , assis 
sur un mamelon au milieu même des édifices de l'antique cité 
romaine : ici encore, il faudrait signaler bien des dispositions 
intéressantes, et la série des contreforts reliés par des arcades 
qui, comme à Haïdra, portaient le chemin de ronde, et la belle 
structure des deux tours d'angle, si solides et si puissantes, 
et l'original tracé du plan, qui s'achève du côté du nord en un 
vaste demi-cercle, et tant de détails qui font de cette forteresse, 
l'une des premières construites par Solomon, un des exem- 
plaires les plus curieux du genre de construction que nous 
étudions 2 . 

3° Les villes fortifiées et les citadelles protégeant une cité 
ont toutes ce double caractère d'être à la fois des établisse- 
ments militaires et des places de refuge ouvertes à la popula- 
tion civile. Il n'en est plus ainsi — en générai du moins — des 
châteaux forts isolés occupant quelque position stratégique, 
surveillant quelque grande plaine ou commandant quelque 
importante vallée. Exclusivement destinées à la défense, uni- 
quement occupées par une garnison plus ou moins forte, ces 
constructions correspondent fort exactement aux castella et 
burgi mentionnés par Justinien. Le château de Lemsa en 
offre un type particulièrement bien conservé. Ainsi qu'on l'a 
justement observé, cette citadelle est « un des plus beaux et 
des plus complets monuments » 3 que la Tunisie ait gardés 
de l'époque byzantine. J'ajoute que c'en est un des plus pit- 
toresques et des plus intéressants. Après tant de ruines où il 
faut à grand'peine retrouver sur le sol les débris épars des 
édifices, c'est une surprise véritable et charmante que d'aper- 

1. Cf. Diehl, Rapport, p. 60-66. 

2. A ce type appartiennent: Ammaedera, Madaure, Thamugadi, Tubuaae, 
Sitifis,'Tipasa, Thignica, Sufes, Henchir-Sidi-Amara (Aggar ?). 

3. Cagnat, Arch. des Missions, XIV, p. 16. 



206 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

cevoir de loin, bien avant qu'on y soit parvenu, les murailles 




dorées par le soleil et les hautes tours crénelées de la forte- 






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LES PRINCIPES DU SYSTÈME DEFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 207 

resse qui domine la vallée de l'Oued Mahrouf. A mesure qu'on 
approche, l'enchantement grandit : sans doute tout le front 
sud-est delà citadelle est raséjusqu'au sol; sans doute quelques 
brèches endommagent partiellement les courtines; l'effet d'en- 
semble n'en est pas moins saisissant : et le soir, lorsque, à la 
flamme des grands feux allumés dans le campement, les rem- 
parts byzantins, noyés d'ombre, s'éclairent parfois de lueurs 
fantastiques, lorsque, dans la vaste plaine déserte, nul bruit, 
nulle présence importune ne réveillent la notion du temps un 
moment abolie, alors pour quelques instants le passé semble 
revivre, et l'on s'étonne, entre lesmassifs créneaux, de ne plus 
voir scintiller l'armure des archers, de n'entendre plus sur le 
chemin de ronde résonner le pas des sentinelles, et par la 
porte ouverte, de ne plus voir défiler le solide escadron des 
cataphractaires byzantins. 

Le château de Lemsa 1 a la forme d'un rectangle, flanqué à 
chaque coin par une haute tour carrée : il mesure à l'intérieur 
28 m ,85 du sud au nord, 31 m ,15 de Test à l'ouest. Ses mu- 
railles ont 2 m , 20 à 2 m , 25 d'épaisseur; et quoique ici, comme 
partout, les matériaux aient été empruntés aux édifices détruits 
de l'antique Limisa, pourtant la construction est faite avec un 
soin extrême, comme si, en cette région moins voisine des 
frontières, des nécessités moins pressantes avaient permis un 
travail moins hâtif. Encore couronnés de leur parapet crénelé, 
les remparts ont gardé leur hauteur primitive : elle est, dans 
la partie du château qui regarde la montagne, de 8 m ,05 ; plus 
élevée du côté de la plaine, elle atteint 10 mètres : c'est qu'en 
effet la citadelle est assise sur une pente assez forte, et pour 
racheter la différence des niveaux, pour permettre d'établir à 
une même hauteur le chemin de ronde qui fait le tour de l'en- 
ceinte, on a notablement exhaussé les portions basses de la 
forteresse (courtines sud-est et extrémités adjacentes des cour- 
tines sud-ouest et nord-est). Sur le dessus du rempart, auquel 
on accède par un escalierporté sur une voûte en berceau, court 

1. Voir Diehl, Rapport, p. 105-113. 



208 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



un chemin de ronde pavé de grandes dalles plates, bordé vers 
l'intérieur d'un rebord haut de m , 50, vers le dehors d'un pa- 
rapet, dont les créneaux, construits en briques encadrées de 
pierres, ont l m ,50 d'altitude. Ce chemin de ronde relie entre 
elles les quatre tours d'angle, dont chacune s'ouvre par deux 
portes sur les courtines voisines : seule, la tour de l'angle sud 




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Fig. 43. — Lemsa. Plan du château byzantin. 



est sans communication avec la courtine sud-ouest. Construites 
suivant le même système que les remparts, mais n'ayant à 
leurs murailles qu'une épaisseur de l m ,20 à l m ,40, ces tours 
mesurent environ 5 mètres de côté; la tour du nord, un peu 
plus forte, a7 m ,10 sur 6 mètres. Toutes quatre s'ouvrent, au 
rez-de-chaussée, sur l'intérieur de la forteresse par d'étroites 





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Fig. 44. — Leinsa. Château byzautiD. Tours des angles sud-ouest et sud-est. 
(Rez-de-chaussée et premier étage). 



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210 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

poternes de ,n ,80 à ra ,90 d'ouverture, donnant accès à des 
couloirs resserrés qui, aux tours de l'ouest et du sud, serpentent 
en détours compliqués. A l'étage inférieur, se trouve une pièce 
quadrangulaire faiblement éclairée par de rares meurtrières, 
et couverte par un plancher posé sur quatre solives engagées 
dans les murs latéraux. Mais tandis que, dans les tours de 
l'ouest et du nord, le chemin de ronde se trouve à la hauteur 
du premier étage, celles de l'est et du sud au contraire, fon- 
dées à un niveau plus bas, ont deux étages superposés au-des- 
sus du rez-de-chaussée. De ces pièces, toutes éclairées par 
d'étroites meurtrières, un escalier de bois menait à une plate- 
forme occupant le sommet de la tour et bordée d'un parapet 
crénelé, haut de deux mètres. La hauteur totale des quatre 
tours est à peu près identique : elle varie de 13 m ,50 à 14 m ,50; 
toutefois les tours de lest s'élèvent à une moindre altitude au- 
dessus du chemin de ronde. Sur la face nord-est du château 
s'ouvrait, entre deux avant-corps, une porte de quatre mètres 
d'ouverture : malheureusement il est difficile d'en reconnaître 
les dispositions. Enfin une source abondante, amenée de la 
montagne voisine, assurait aux défenseurs une constante pro- 
vision d'eau 1 . 

4° Les caslella construits sur le type du château de Lemsa 
sont assez nombreux dans l'Afrique byzantine : leur rôle dé- 
fensif était complété par une dernière catégorie de construc- 
tions militaires. Ce sont ces fortins de moindre importance 
qu'on rencontre à chaque pas, en Algérie et en Tunisie, tan- 
tôt isolés à l'issue de quelque défilé, tantôt, et plus fréquem- 
ment encore, élevés à portée de quelque village ou de quel- 
que établissement agricole. La plupart de ces kasr sont bâtis 
sur le même type, et ce type est fort simple : c'est d'ordinaire 
un réduit carré ou rectangulaire, ayant tantôt 40 mètres, tan- 
tôt 20 mètres, souvent 10 mètres seulement de côté. Une seule 



1. A ce type appartiennent : Lemsa, le fort du Bellezma, celui de Gasta), 
Agbia, Henchir-Sguidan, Henchir-kesreia, Gadiaufala, le fort de Ras el-Oued 
(T ha m alla). 



LES PRINCIPES Du SYSTÈME DÉFENS1F DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 211 

porte donne accès dans l'enceinte; aucune tour ne flanque les 
murailles. Mais si le système de construction est à peu près 
identique dans tous ces monuments, leurs destinations assez 
différentes obligent à les distinguer bien nettement. Les uns 
sont échelonnés le long- de quelque route importante ou établis 
en plaine au débouché de quelque gorge ; ceux-là ont un rôle 
nettement militaire, ils sont occupés par une petite garnison, 
ils ont été construits par les ordres de l'autorité impériale 
pour participera la défense du territoire. Ce sont des redoutes, 
moins importantes que les castel/a, mais n'en différant point 
essentiellement : et les postes d'Aïn-bou-Dris, sur la route de 
ïhéveste à Sbeitla ou à Thélepte 1 , de Ksar-el-Achour, entre 
Guelma et Bône % d'Henchir-Zaga entre Béjaet Tabarca 3 , re- 
présentent à merveille cette catégorie de construction, 

5° Mais parmi les édifices de ce type, les fortins proprement 
militaires forment de beaucoup le moindre nombre : au con- 
traire l'Afrique byzantine est couverte de petites places de re- 
fuge, élevées sur la hauteur à proximité des centres d'habita- 
tion, ou occupant le milieu du village, pour offrir en cas 
d'alerte un abri aux habitants du plat pays \ La construction 
en est d'ordinaire fort médiocre et sensiblement inférieure à 
celle des redoutes que je signale plus haut 3 : c'est qu'en effet 
ces bâtisses sont, d'une part, de date généralement postérieure 
au règne de Justinien; c'est que d'autre part, on le verra tout 
à l'heure, elles ne sont point d'habitude l'œuvre des agents 
impériaux, mais paraissent pour la plupart avoir été élevées 
hâtivement par l'initiative privée des populations menacées. 
Quoi qu'il en soit, les exemplaires en sont nombreux en Afri- 



1. C. I. L., VIII, 2095. 

2. C. 1. L., VJ1I, p. 520. 

3. Cagnat, Arch. des Missions, XI, p. 141. 

4. Saladin, 1, p. 220. Cf. sur ce système de défense, d'un caractère tout lo- 
cal, les intéressantes remarques de M. de la Blanchère, L'aménagement de 
L'eau et l'installation rurale dans l'Afrique ancienne, p. 85-89. 11 se peut qui 
y ait dans ces ouvrages quelques éléments de l'époque byzantine. 

5. Saladin, I, p. 220. 



212 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

que : comme type, je citerai en particulier le [grand kasr 




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d'Haouch-Khima-mta-Darrouia, établi à l'angle sud-est de la 
petite ville de ce nom : il mesure 40 pas sur 33 et les disposi- 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 213 

lions intérieures en sont encore très reconnaissantes f . Ces 
enceintes fortifiées,' quelquefois même remplacées par une 
simple tour 2 , n'étaient point d'ailleurs occupées par des 
garnisons ; les habitants se chargeaient de les garder et de les 




Fig. 46. — Bordj-Hallal. Citadelle byzantine. (Dessin àf M. Saladiu.) 

défendre. Elles répondent assez bien à ce que nous appelons 
des bordj s ou des « maisons de commandement » 3 . 

Toutefois le témoignage de Procope montre que le gouver- 
nement impérial ne s'était point entièrement désintéressé de 
cette œuvre de protection. Non seulement ses villes fortifiées 



1. Saladiu, 1, p. 136-139. 

2. C. 1. L., VIII, 12035. 

3. Cf. pour l'époque romaine, Cagnat, Armée romaine, p. 678-682. 



214 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 




et ses citadelles étaient toujours prêles à recueillir les popu- 
lations menacées; mais en outre il 
semble avoir sur certains points créé 
tout exprès de vastes places de refuge. 
La citadelle de Bordj-Hallal me pa- 
raît une preuve péremptoire de ces 
intentions. Construite sous le règne 
de Justinien dans une admirable posi- 
tion stratégique 1 , surveillant le cours 
de la Medjerda à l'endroit où la riviè- 
re, avant de pénétrer dans les grandes 
plaines de Bulla Regia, traverse un 
défilé assez étroit, sans doute la for- 
teresse avait un but militaire ; elle 
couvrait du côté de la Numidie l'en- 
trée de la fertile vallée du Bagradas. 
Mais pour assurer la garde de ce pas- 
sage, un simple castellum comme 
Lemsa eût amplement suffi : or les 
grandes dimensions de la place sont 
300 mètres environ du nord au sud, 
250 de l'est àl'ouest^.Gesproportions 
sont presque égales à celles des villes 
fortifiées les plus vastes de l'Afrique 
byzantine; et pourtant il est incon- 
testable que jamais une cité impor- 
tante ne s'éleva sur l'emplacement 
de Bordj-Hallal 3 . Quelle nécessité 
s'imposait donc, alors que, dans tant 
de villes considérables, on réduisait 
sans hésiter le développement des 
remparts, d'établir une enceinte aussi 
étendue, à laquelle on ne pouvait 







1. C. 1. /.., VIII, 1259. 

2. Saladin, 11, p. 427-429 et Diehl, Rapport, p. 136-139. 

3. Tispot, II, p. 266-208, 308. 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 215 

assurément donner une garnison suffisante pour la défendre? 
C'est que, tout autour de la forteresse, s'étendait un pays fer- 
tile et peuplé, qui intéressait tout particulièrement Justinien. 
Au vi e siècle, les carrières de Chemtou étaient encore exploi- 
tées pour le compte de l'empereur 1 ; dans la même région se 
trouvaient, à l'époque romaine, de grands domaines impé- 
riaux, qui des rois vandales avaient sans doute passé aux 
mains du prince byzantin 2 . N'est-il point possible qu'aux co- 
lons, établis sur ces terres, Justinien ait voulu assurer un 
refuge et qu'il ait créé pour eux cette vaste enceinte fortifiée 3 ? 



Forme, dimensions, situation des citadelles byzantines 

d'Afrique. 

Telles sont les différentes sortes de constructions militaires 
usitées dans l'Afrique byzantine. Si l'on essaie maintenant de 
les classer, non plus d'après leur destination, mais d'après 
leur forme, on verra qu'elles se répartissent en deux grandes 
catégories. Les unes — et c'est le plus grand nombre — ne 
sont guère autre chose que des réductions plus ou moins mo- 
difiées du camp romain 3 . Elles affectent la forme très régu- 
lière d'une enceinte rectangulaire, flanquée d'un grand nom- 
bre de tours, qui varie suivant l'importance de la forteresse. 
En règle générale, les quatre coins du rectangle sont couverts 
par de puissantes tours, carrées ou rondes : d'ordinaire, si la 
place est de quelque importance, d'autres tours se répartissent 
d'une façon symétrique sur les différents fronts de l'enceinte. 
Si la citadelle est de grandes proportions, si c'est une ville 
fortifiée comme Théveste, Thélepte ou Laribus, chaque cour- 

1. Cagnat, Arch. des Missions, XI, p. 103. 

2. Tissot, II, p. 306-308. 

3. Cf. Cagnat, Armée romaine, p. 674. 



216 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

tine est flanquée, entre les bastions d'angle, de deux ou trois 
tours intermédiaires, si bien qu'au total Théveste et Laribus 
ont quatorze tours, Thélepte douze, et Sétif onze '. Dans les 



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Fig. 48. — Tobna. Plan de la forteresse byzantine. 

castella un peu moins considérables, une seule tour intermé- 
diaire s'élève sur le milieu de chaque face, et Ton obtient 



1. Voir DiehL Rapport, p. 95-100 (Laribus), p. 9-12 (Sétif), p. 53-59 (Thé- 
lepte). 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DEFENS1F DANS L'AFIUQUE BYZANTINE 217 

ainsi l'un des partis les plus fréquemment adoptés dans les 
citadelles d'Afrique, le rectangle flanqué de huit tours, tel 
qu'on le trouve à Tobna, à Timgad, au château du Bellezma, à 
la Kessera, à Henchir-Sguidan près de Djebibina *, à Ras-el- 
Oued, à l'ouest de Sétif 2 . La construction est-elle moins 
étendue encore, alors elle ne conserve plus que les quatre 
tours d'angle : c'est le cas, par exemple, à Lemsa, à Zana, à 
Sbiba, à Aïn-Hedja, à Zarai, à Gastal 3 près de Tébessa. 
Enfin, dans les petites redoutes, les tours disparaissent com- 
plètement; seul le rectangle demeure, tout au plus renforcé 
sur les angles par des tours sans saillie apparente. 

Mais cette forme très régulière ne s'adapte pas à tous les 
terrains avec une égale facilité. Quand il s'agit de construire en 
plaine ou du moins sur un sol suffisamment plat, rien n'est 
plus aisé que d'adopter ces partis. Mais souvent d'impérieuses 
nécessités de défense ou le désir de tirer profit d'une belle si- 
tuation stratégique font chercher sur la hauteur l'emplacement 
de la nouvelle citadelle : alors les dispositions du terrain 
déterminent impérieusement les formes de la construction et 
leur enlèvent leur habituelle régularité. L'enceinte de Bagai, 
par exemple, assise sur un mamelon aplati qui domine la 
plaine, suit fort exactement les contours de la colline, lon- 
geant soigneusement la crête de l'escarpement, de manière à 
assurer à la ville la protection du profond ravin qui la borde au 
nord-ouest. Haïdra, Tifech, Tigisis sont construites au pen- 
chant d'une colline, sur les pentes de laquelle elles s'élèvent en 
gradins successifs : et il faut voir, en particulier dans les 
deux dernières de ces forteresses, comment on a fait servir à la 
sécurité de la place les dispositions naturelles du terrain, pro- 



1 . Voir Diehl, Rapport, p. 22-25 (Tobna), p. 26-32 (Timgad), p. 19-22 (Bellezma) , 
p. 100-103 (Kessera) ; Gagnât, Arch. des Missions, XI, p. 34; La Blaochère, But/, 
du Corn., 1888, p. 466-472. 

2. Gsell, Recherches archéologiques en Algérie, p. 270-211. 

3. Voir Diehl, Rapport, p. 105-113 (Lemsa), p. 15-18 (Zana), p. 119-123 
(Sbiba), p. 145-149 (Aïn-Hedja) ; Gsell, Rech. arch. en Algérie, p. 142; Rec. de 
Const., 1876, p. 412. 



218 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

tégeant par de forts bastions rapprochés Tiin de l'autre les 




Echelle de 0,001 n 2m. 

o lo 20 io 60 loo 

Fig. 49. — Tifech. Plan de l'eDceinte byzantioe. 

portions de la citadelle voisines de la plaine, utilisant pour la 



LES PRINCIPES DU SYSTEME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 219 

défense des parties supérieures les escarpements abrupts et 
les précipices qui les rendent à peu près inaccessibles. Dès 





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Fig. 50. — Aïn-el-Rordj (Tigisis). — Citadelle byzantine. 
(D'après le plan de M. ChaLassière.) 



lors il ne saurait plus être question de dispositions régulières 
ni de tours symétriquement échelonnées le long des courtines : 



220 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

la forme du terrain détermine celle de la place, et les points 
naturellement faibles sont compensés par Faccumulation des 
défenses. Ainsi Bagai est un quadrilatère irrégulier, où neuf 
tours sur vingt-deux couvrent le front sud-ouest, le plus im- 
portant et le plus exposé de l'enceinte ; Tifech et Tigisis ' sont 
des forteresses hexagonales, où les bastions se multiplient au 
point où les pentes plus douces permettent une approche plus 
facile, tandis que les tours s'espacent sur les points naturel- 
lement protégés par les ravins avoisinants. Béja, assise au 
penchant d'une colline, a la forme d'un hexagone irrégulier 
flanqué de vingt-deux tours. Teboursouk est un pentagone, 
Tagoura un hexagone irrégulier, Aïn-Tounga un quadrilatère 
extrêmement irrégulier 2 . D'autres fois, ce n'est point le ter- 
rain, mais le désir de comprendre dans la construction quelque 
édifice antique, qui détermine l'irrégularité du plan : de là 
vient le tracé si singulier de l'enceinte de Guelma; de là, la forme 
bizarre du château de Mdaourouch, et le vaste hémicycle qui 
du côté du nord achève si curieusement la forteresse. 

Quant aux dimensions de ces citadelles, elles sont extrême- 
ment variables : les plus grandes mesurent, comme celle de 
Bagai 330 mètres sur 308, comme celle de Tébessa 320 mètres 
sur 280, comme celle de Bordj-Hallal 300 sur 250, comme 
celle de Thélepte 350 sur 150 3 . Les castella proprement dits 
sont de moindres proportions : les plus considérables, tels 
que la forteresse du Bellezma ou Sétif, ont respectivement 
425 mètres sur 412, et 458 sur 407; Timgad a 444 m ,25 sur 
67 n \50; mais beaucoup d'entre eux sont plus petits : Aïn- 
Tounga mesure 59 mètres sur 53, Sbiba 45 sur 40, Mdaou- 
rouch 35 sur 33, Aïn-Hedja 37 sur 34, Lemsa 28 sur 31 \ 



1. Voir Diehl, Rapport, p. 67-72 (Tifech), p 72-78 (Tigisis). 

2. lbid., p. 140-142. 

3. Voici quelques autres mesures: Laribus, 220X203: Calama, 278X219; 
Tigisis, 217 X 190; Teboursouk, 150 X 140. 

4. Voici quelques autres mesures : Tobua, 72,50 X 54; Gastal, 53 X 48; 
Henchir-Sguidan, 40 X 60 ; Haïdra, 200 X H0 ; Tifech, 246 X 130; Tngoura, 
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LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENS1E DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 221 

Les fortins sont plus exigus encore : certains ne comptent que 
9 m ,70 de côté. On voit par la variété de ces chiffres qu'entre la 
longueur des côtés de ces forteresses, il ne faut chercher au- 
cune proportion fixe; ils prouvent surtout — et c'est ce qu'il 
faut retenir de toutes ces observations — que dans l'Afrique 
byzantine, les nécessités particulières du terrain et l'obligation 
de faire vite ont, bien plus que les principes absolus, déter- 
miné la forme et les dimensions des forteresses. 

Il est intéressant par contre de rechercher comment ces ci- 
tadelles étaient alimentées d'eau potable, un point qui en 
Afrique avait une importance capitale. Suivant une habitude 
constante de l'époque byzantine, on paraît avoir assez fré- 
quemment construit, dans l'intérieur des places, de vastes ci- 
ternes où l'on emmagasinait l'eau des pluies : on en trouve des 
traces dans les enceintes fortifiées de Haïdra \ de Tagoura 2 , 
de Bagai, de Laribus,, et El-Bekri signale dans l'intérieur du 
château de Tobna un grand réservoir qui semble bien appar- 
tenir à la même catégorie de constructions 3 . Parfois on avait 
utilisé en les réparant les anciens aqueducs romains : c'est de 
cette manière qu'était assurée l'alimentation d'eau de Té- 
bessa 4 ; de même à Timgad, on avait fait aboutir à la cita- 
delle une conduite embranchée sur la canalisation antique. 
Mais, en général, les Byzantins paraissent s'être surtout préoc- 
cupés d'établir leurs castella à proximité d'un point d'eau. C'est 
ainsi qu'au pied même des remparts de Tifech, de Tigisis, 
d'Aïn-Tounga, d'Aïn-bou-Dris, de Ras-el-Oued, jaillit une 
source importante 5 ; ailleurs la source toute voisine est par 
surcroît de précaution amenée par une conduite souterraine 
dans l'intérieur de la place : c'est le cas à Béja fi , à Guessès 7 , 
à Lemsa. Parfois même la source prend naissance au dedans 

1. Saladin, I, p. 174. 

2. Lewal, Taoura{Rev. afr., 1859, p. 23). 

3. El-Bekri (Journ. asiat., 5 e série, t. XIII, p. 62). 

4. H. de Villefosse, Tébessa (Tour du monde, t. XL, p. 15). 

5. Bell. Vand., p. 463. Pour Ras-el-Oued, Rev. afr., 1861, p. 453. 

6. Cf. El-Bekri, l. c, p. 75. 

7. Gsell et Graillot, /. c, p. 120. 



222 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

de la forteresse ; i! en est ainsi à Teboursouk, à Zarai, à Aïn- 
Hedja. Aussi bien, l'occupation des points d'eau avait, surtout 
dans le sud, une double importance pour la défense : « ces 
points sont en effet des endroits de passage obligés pour ceux 
qui tiennent la campagne, et, lorsqu'on en est maître, on l'est 
aussi de tout le pays 4 . » 

Ceci nous amène à dire un mot des positions habituellement 
choisies pour l'établissement des forteresses byzantines. La 
première préoccupation des officiers impériaux semble avoir 
été d'assurer la surveillance des grandes plaines, où venait se 
croiser un important réseau de routes et de ménager à leurs 
citadelles des vues extrêmement étendues. Dans ce but ils ont 
quelquefois choisi, à l'extrémité de quelque plaine, une hau- 
teur dominant au loin le pays et surveillant les passages d'a- 
lentour : Tifech, assis au-dessus de la plaine de Dréa, Tigisis 
commandant au loin le Bahiret-et-Touila, Béja dominant le 
fertile bassin du Blad Béja, sont des exemples intéressants de 
cette disposition. En général pourtant, les Byzantins ont jugé 
préférable encore d'établir leurs grandes places de guerre au 
centre même de la plaine, occupant là, s'il était possible, 
quelque mamelon légèrement relevé, sinon s'installant en ter- 
rain plat, sans se soucier beaucoup, à ce qu'il semble, d'être 
dominés par les crêtes environnantes. Confiants dans la so- 
lidité de leurs murailles pour repousser les attaques, ils ont 
mieux aimé s'assurer solidement les routes en les barrant di- 
tectement. Autour de ces vastes forteresses centrales, sur tout 
le pourtour de la plaine, s'élevaient au pied même des mon- 
tagnes, au débouché des principaux passages, des redoutes de 
moindre importance qui s'appuyaient sur la citadelle et en 
protégeaient les approches; d'autres fortins jalonnaient les 
voies qui mettaient en communication les grands châteaux 
forts; pour ceux-là on choisissait habituellement des positions 



1. Cagnat, Armée, p 677. Sur l'habitude des Byzantins d'occuper les points 
d'eau, cf Masqueray, Ruines anciennes de Khenc.'iela à Besseriani (lieu, afr., 
1878, p. 452). 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENSIF DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 223 

qui parfois nous surprennent, et pour lesquelles on se laissait 
sans doute guider par des considérations autres que les mo- 
tifs purement stratégiques '. La place de Tébessa avec les re- 
doutes qui complètent son système de défense. Bagai, avec 
les fortins qui l'aident à défendre le vaste plateau du Tarf, le 
Ksar-Bellezma, avec sa ceinture de forts avancés sont des 
exemples remarquables de ce système défensif. 

Il va sans dire qu'en dépit de ces règles générales, le bar- 
rage des défilés, l'isolement des massifs montagneux au 
moyen d'une chaîne serrée d'ouvrages fortifiés obligèrent plus 
d'une fois à modifier sérieusement ces dispositions : elles sub- 
sistent pourtant, du moins pour les grandes forteresses de l'A- 
frique byzantine, et les vastes horizons qu'on découvre de la 
plupart de ces ruines attestent suffisamment les intentions des 
généraux impériaux. 

Une quantité si considérable d'enceintes fortifiées, grandes 
et petites, pouvait, on le conçoit de reste, être difficilement 
occupées d'une manière permanente : l'armée assez peu nom- 
breuse que Justinien entretenait en Afrique eût été absolu- 
ment incapable de suffire à une pareille tâche. Assurément, de 
même que jadis dans la Maurétanie romaine 2 , toutes ces pla- 
ces pouvaient, en cas d'invasion, « servir aux troupes de point 
d'appui dans leurs opérations ou de refuge en cas d'échec » ; 
mais en temps ordinaire, beaucoup d'entre elles étaient sim- 
plement laissées à la garde des habitants. C'est là, pour qui 
veut étudier le système défensif de l'Afrique byzantine, une 
distinction essentielle à retenir. A côté des constructions pro- 
prement militaires, élevées par les généraux de Justinien, et 
que j'appellerai volontiers les forteresses impériales, un grand 
nombre de points ont dû leurs fortifications à l'initiative privée 
des habitants. De bonne heure, l'absence de sécurité, si fré- 
quente dans certaines parties de l'Afrique, avait poussé les po- 



1. Le même système se rencontre à l'epoquc romaine (Cagnat, Armée 
p. 677). 

2. Cagnat, Armée romaine, p. 682. 



224 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

pulations à se protéger elles-mêmes. Dès le 111 e siècle, pour se 
défendre contre les pillards, les colons de Maurétanie bâtis- 
saient des fortins sur les terres qu'ils cultivaient, et à leurs frais 
entouraient leurs villes ouvertes de solides remparts 1 . Quand 
à l'autorité romaine se fut substitué le faible gouvernement 
vandale, bien vite ces pratiques se généralisèrent dans toute 
l'Afrique, et pour se mettre à l'abri des incursions des pillards, 
les populations remplacèrent leurs murailles détruites par des 
fortifications improvisées 2 ; il en fut de même à Fépoque byzan- 
tine. Sur bien des points, les habitants des villages, insuffisam- 
ment protégés par l'armée régulière, élevèrent contre les at- 
taques incessantes des indigènes des redoutes fortifiées. Les 
inscriptions l'attestent d'une manière péremptoire 3 ; et à leur 
défaut, les partis fort sommaires adoptés dans ces construc- 
tions, la simplicité souvent rudimentaire de leurs dispositions 
suffiraient à prouver que jamais on ne songea à y appliquer les 
règles de l'architecture militaire. Les fortins d'Aïn-el-Ksar *, 
d'El-Mader, de Seriana peuvent donner entre mille une idée 
de ces édifices. Toutefois, on remarquera que beaucoup de ces 
kasr sont d'une époque postérieure au règne de Justinien, 
qu'ils datent de la fin du vi e siècle 5 , et surtout du vn% c'est-à- 
dire de l'époque où le péril berbère grandissant et bientôt l'in- 
vasion arabe emportant les grandes forteresses de la frontière 
ont fait plus impérieusement sentir la nécessité de ces moyens 
de défense. Il importe donc assurément de faire à ces cons- 
tructions leur place dans l'histoire de l'Afrique byzantine : 
mais il faut soigneusement les distinguer — tant pour la date 
que pour le rôle auquel elles sont destinées — des citadelles 
construites par l'autorité impériale, occupées par les troupes 



1. C. 1. L., VUI, 8426, 8701,8710,8777. Cf. Caguat, /. c.,p. 606, 6> '■ 615, 625. 

2. Aed., p. 340 (Hadrumète) ; Bell. Vand., p. 379 (Sullectum) ; Rec. de CnnsL, 
1860, p. 215-216 (Tébessa). 

3. C. I. L., VIII, 4354, 2079 et Add., 10681, 12035. 

4. Rec. de Const., 1862, p. 128; Diehl, Rapport, p. 12-15. 

5. Les uns sont du règne de Tibère II {C. I. L., VIII, 4354), d'autres du 
règne de Maurice (id., 12035) ou d'Héraclius {id., 10681). 



LES PRINCIPES DU SYSTÈME DÉFENS1E DANS L'AFRIQUE BYZANTINE 225 

régulières et qui seules défendaient — au moins officielle- 
ment — le limes africain. Ce n'est qu'à cette condition essen- 
tielle, trop souvent mise en oubli, qu'on pourra sérieusement 
étudier l'occupation militaire de l'Afrique byzantine sous le 
règne de Justinien. 



15 



CHAPITRE III 



L OCCUPATION MILITAIRE DE L AFRIQUE BYZANTINE 



Nous avons essayé de faire connaître les règles générales 
d'après lesquelles les Byzantins organisèrent en Afrique le 
système delà défense. Grâce aux textes, aux inscriptions, sur- 
tout aux monuments, il est possible de faire quelque chose 
de plus, d'exposer le détail de cette occupation militaire, de 
déterminer les points principaux où furent établies les troupes, 
de suivre la direction générale de la frontière, en un mot, de 
tenter pour l'occupation byzantine l'étude que M. Cagnat a si 
magistralement faite pour la période romaine 1 . Assurément 
le territoire auquel s'appliquent ces recherches est infiniment 
moins étendu que celui de l'Afrique impériale : le temps est 
bien loin où la troisième légion poussait ses garnisons jus- 
qu'aux oasis de la Tripolitaine, jusqu'à la vallée de l'Oued- 
Djedi, jusqu'aux hauts plateaux de la Maurétanie 2 . Au temps 
de Justinien, on ne songe plus guère qu'en théorie à reconqué- 
rir ces frontières lointaines; en fait, on se restreint modeste- 
ment et on revient en arrière, et c'est à peine si la domina- 
tion byzantine dépasse la ligne jadis occupée par Rome au 
premier siècle de l'Empire 3 . Maintenant on se contente de 
garder la côte de Tripolitaine depuis la Cyrénaïque jusqu'à 
Gabès; la frontière de la Byzacène passe au nord des Chotts 
et par Gafsa rejoint Tébessa ; en Numidie on occupe le pied 



1. Cagnat, Armée d'Afrique, p. 549-671. 

2. FcL, p. 598. 

3. Id , p. 549. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 221 

septentrional du massif des Aurès, sans à peine entamer la 
montagne; et si l'on pénètre dans la plaine du Hodna, en 
revanche on ne possède plus que la moindre partie des Mau- 
rétanies. Mais dans ces limites plus étroites, l'étude de l'occu- 
pation militaire byzantine n'en est pas moins délicate et com- 
pliquée. Tandis qu'à l'époque romaine, le pays était défendu 
par une suite de points fortifiés s'étendant sur une seule 
ligne, maintenant la province tout entière est couverte de for- 
teresses : et à ces lignes de citadelles échelonnées l'une der- 
rière l'autre depuis le limes jusqu'à la côte, il est difficile 
parfois d'assigner une date exacte et une destination précise. 
D'autre part, si, sur la frontière, les Byzantins ont conservé 
d'une façon remarquable les traditions militaires et les habi- 
tudes stratégiques des Romains, dans l'intérieur de la pro- 
vince, ils ont inauguré des méthodes nouvelles, qui rendent 
singulièrement malaisé l'examen du système de la défense et 
produisent de perpétuelles confusions entre les ouvrages pro- 
prement militaires et les autres travaux de fortification. Enfin, 
s'il est possible de fixer à peu près certainement la chaîne des 
châteaux-forts qui protégeaient les régions définitivement 
soumises, il est certain qu'au delà de cette ligne, l'influence 
byzantine s'étendait au loin sur les tribus berbères, et que 
peut-être même des postes fortifiés assuraient parfois dans ces 
états vassaux la fidélité fort incertaine des Maures. Nous exa- 
minerons dans un prochain chapitre les relations du gouver- 
nement grec avec ces populations indigènes, tour à tour 
révoltées ou soumises : ici nous nous contenterons de déter- 
niner, du mieux qu'il sera possible, la première ligne de défense 
qui formait la limite réelle de l'Afrique byzantine, et d'étudier 
ensuite les mesures complémentaires qui, dans l'intérieur du 
pays, assuraient la sécurité des populations et le maintien de 
l'autorité impériale. 



PREMIÈRE SECTION 

LES FORTERESSES DE LA FRONTIÈRE 



I 

Frontière de Tripolitaine. 

A l'époque romaine, autant qu'on en peut juger ipar les 
renseignements assez incertains relatifs à un pays mal connu, 
la frontière de Tripolitaine a varié suivant les époques. Au 
début de l'Empire, elle s'écartait peu de la côte, et de Gabès 
aux limites de la Cyrénaïque, elle longeait de très près le ri- 
vage 1 ; plus tard, au moins dans la partie occidentale de la 
province, entre Leptis Magna et les Ghotts, elle fut reportée 
un peu plus au sud, et une série de postes fortifiés occupa la 
ligne de hauteurs, qui depuis le Djebel-Nefouça jusqu'au pla- 
teau des Matmata, forme de ce côté la frontière naturelle du 
pays 2 . Il est difficile de déterminer, entre ces deux tracés, 
celui qu'adopta l'époque byzantine. Dans la partie orientale 
de la province, la nature des lieux suffit à trancher la question : 
jusqu'à Leptis Magna, la zone habitable est étroitement res- 
treinte à la côte, entre le rivage et les dunes de sable qui 
viennent aboutir à la mer; de ce côté les Byzantins durent, 
comme les Romains, se contenter d'occuper le littoral extrême 3 , 
et, s'il en faut croire les informations recueillies par Tissot, ils 
protégèrent dans cette région, depuis la Cyrénaïque jusqu'à 

1. Cagûat, /. c, p. 549, 578. 

2. Id , p. 552, 749-751. Cf. les renseignements fournis par M. Lecoy de la 
Marche {Bull. Corn., 1894, p. 389-413) et l'intéressant article de M. Toutain [Mél. 
de Rome, XV (1895), p. 211-229). 

3. Cagnat. I. c , p 552. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 229 

Mahda-Hassan, « tous les terrains cultivables, tous les pâtu- 
rages même, par des postes militaires de 15 à 20 mètres 
de côté, placés en vue les uns des autres et formant une vé- 
ritable chaîne, qui assuraient aux populations sédentaires de 
la côte une protection efficace contre les incursions des no- 
mades 1 . » Mais à partir de Lebda la difficulté s'accroît; nous 
possédons en effet si peu de renseignements sur l'intérieur de 
la Tripolitaine qu'il est absolument impossible de dire s'il s'y 
rencontre ou non quelque forteresse de l'époque byzantine. 
11 faut donc s'en remettre aux textes peu nombreux que l'on 
peut rassembler sur la matière : d'après ces témoignages, il 
semble bien qu'ici encore l'occupation grecque s'est limitée à 
la côte, abandonnant les postes du limes énumérés par la 
Notitia Dignitatum. En Tripolitaine, Procope ne signale que 
deux villes fortifiées, toutes deux situées sur le littoral : c'est 
Leptis Magna, capitale de la région et résidence d'un duc 2 , et 
plus à l'ouest, Sabrata 3 ; entre les deux, il faut faire place à 
Oea, qui, quoi qu'en dise Tissot, existait encore au vi e siècle 4 , 
et était sans doute, comme ses voisines, entourée de remparts ; 
enfin, dans la partie occidentale du pays, on rencontrait 
Gergis, Girba, dans l'île de Meninx (Djcrba), et sur la fron- 
tière même de la Byzacène, Tacape (Gabès) s . Mais ces cités 
que Procope nomme sans y indiquer aucun ouvrage de forti- 
fications, semblent, d'après ce silence même, devoir être te- 
nues pour des villes ouvertes, et en effet, le récit de la JoJian- 
nide prouve d'une façon péremptoire qu'au milieu du vi° siècle 
encore, Gabès au moins était dépourvue de remparts 6 . D'autre 



1. Tissot, II, p. 235-236. 

2. Aed., p. 335-33G. 

3. ld., p. 337. 

4. Georg. Cypr. (éd. Gelzer), p. 41; Byz. Zeitschr., II, p. 25-31. C'est même 
une place forte au vu e siècle (Fournel, Les Berbères, p. 18); cf. El Noweïri 
[Journal asial., 3 e série, t. XI, p. 102). 

5. Aed., p. 337; Labbe, IV, 1627, 1640-1C41 ; Byz. Zeitschr., p. II, 31. 

6. Sans cela il est impossible de comprendre la retraite qu'en 547 l'armée 
romaine fît jusqu'à Iunca {Joli., VII, 111-136). 



230 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

part, dans la plus grande partie de cette région, les Berbères 
semblent parvenir presque jusqu'au littoral : Leptis Magna a 
à ses portes des tribus indigènes et paraît exposée à de cons- 
tantes attaques de leur part 1 ; chose plus significative encore, 
remplacement de plusieurs postes de l'ancien limes romain, par 
exemple Talalati (Ras-el-Aïn, près de Tlalet) et Tillibari qui 
se trouve un peu à l'est, est indiqué comme le centre d'habi- 
tation de populations absolument insoumises 2 ; un peu au sud 
de Gabès, la tribu des Astrices étend son territoire jusqu'au 
littoral de la Petite Syrte, et les liens qui la rattachent à l'au- 
torité impériale semblent assez incertains 3 ; enfin la région 
qui s'étend au sud du Chott-el-Fedjedj, et à travers laquelle 
la frontière romaine de ïripolitaine parvenait jusqu'à Telmin, 
paraît entièrement abandonnée : on peut donc affirmer avec 
une grande vraisemblance que, de Gabès à la Cyrénaïque, la 
domination byzantine se bornait à la possession de la grande 
voie stratégique qui borde la côte et à une influence purement 
diplomatique et religieuse, d'ailleurs souvent contestée, sur 
les tribus du voisinage 4 . En un point pourtant, il faut admettre 
une domination un peu plus étendue, c'est à l'endroit où, entre 
le plateau des Matmata et le littoral, s'ouvre « un passage étroit 
qui est la seule voie d'invasion possible pour les tribus de la 
ïripolitaine vers l'Afrique » 3 . On peut, je crois, prouver que 
les Byzantins, comme jadis les Romains, avaient tenté, bien 
que moins complètement, de barrer ce défilé. 

Il faut pour cela étudier avec quelque détail le récit que fait 



1. Aed., p. 336-337. 

2. Joh., II, 78. Cf. Cagnat, l. c, p. 749-750 et les renseignements fournis 
sur Ras-el-Aïn par le lieutenant Lecoy de la Marche (Bull. Com., 1894, 
p 399-402). 

3. Joh., VI, 391-437. 

4. On remarquera, à l'appui de cette hypothèse, que, dans toute la région 
comprise entre le Bahiret-el-Riban et Ksar-Rhelane, ainsi que dans le pays 
situé au sud de la ligne joignant ces deux points, M. Lecoy de la Marche a 
rencontré de nombreux ouvrages romains, mais pas un poste qui semble 
de l'époque byzantine (Bull. Com., 1894, l. c). 

5. Cagnat, /. c, p. 551 . 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 231 

Corippus de la campagne de 547. A la nouvelle de la prise 
d'armes des Berbères, qui déjà ravagent la Tripolitaine, le 
patrice Jean, pour protéger du moins la Byzacène contre l'in- 
vasion 1 , prend une offensive hardie, et au moment où déjà 
les cavaliers indigènes atteignaient, sans avoir rencontré nul 
obstacle, les frontières de la province % il les oblige à se replier 
en désordre, et les poursuit jusque dans le désert. Mais bien- 
tôt, devantles difficultés del'expédition, le général grecest obli- 
gé de regagner la côte 3 , et il s'établit aux environs d'un point 
que la Johannide nomme Gallica ou Marta 4 , et dont on peut 
avec précision identifier l'emplacement 5 ; l'endroit se trouve à 
Maret, à 26 milles au sud de Gabès, au bord d'une rivière, 
près d'une plaine entourée de collines et sur la route antique 
qui menait au poste romain d'Augarmi (Ksar-Koutin). Or, si 
aux alentours de cette position, le littoral est occupé par des 
villes byzantines 6 , tout l'intérieur du pays au contraire appar- 
tient aux Astrices, et sur le territoire de cette tribu berbère 
aucun poste fortifié n'existe, puisque l'approche seule du pa- 
trice détermine la soumission des indigènes 7 . Mais en revan- 
che, un peu en arrière de Marta, et par conséquent au milieu 
même de l'isthme resserré que nous signalions tout à l'heure, 
Corippus mentionne une petite ville anonyme placée au bord 
d'une rivière, dans une sorte d'oasis fertile 8 ; et avec une pré- 
cision absolue, le poète nous apprend qu'elle était fortifiée. 
Quelle était cette place, nous ne saurions le dire : ce ne peut 
être Gabès, trop importante et trop connue pour que Corippus 
ne l'eût pas nommée expressément 9 ; mais en tout cas on 

1. Joh., VI, 242-246, 251. 

2. Id.,\\, 279-280. 

3. Id., VI, 367. 

4. Id., Il, 77, 80-83 ; VI, 485-486. 

5. Cf. Tissot, II, 692-693; Partsch, l c, xxxi-xxxn. 

6. Joh., VI, 3S4-385. 

7. Id , VI, 391-560. On observera d'autre part que, sur l'emplacement 
d'Augarmi (Ksar-Koutin), il n'y a aucuue trace d'établissement byzantin (Bull. 
Corn., 1888, p. 444-447). 

8. Joh., VII, 1-3. 

9. On pourrait penser peut-être à Agma ou Fulgurita (= Zarat) sur la route 



232 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

peut conclure qu'en ce point de passage si particulièrement 
important, entre la route du littoral et la montagne, un peu en 
avant de Gabès, les Byzantins avaient construit un castelhim 
surveillant le défilé et fermant de ce côté aux nomades du sud 
l'accès de l'Afrique propre. C'est en somme, sauf que la fron- 
tière est ici un peu plus reportée vers le nord, le rôle jadis 
assigné aux postes romains d'Augarmi et de Talalati, et que 
remplissent aujourd'hui encore nos établissements de Mede- 
nine et de Foum-Tatahouine. 



II 

Frontière de Byzacène. 

A partir de Gabès, derrière l'infranchissable barrière des 
Chotts, commençait la Byzacène. Ici, la frontière suivait tout 
d'abord la grande route de Gabès à Gafsa; mais cette voie, 
pour l'époque byzantine comme pour l'époque romaine, est 
« fort mal connue, malgré la fréquence des convois qui la sui- 
vent actuellement »*, et il faut se contenter d'en fixer les 
deux points extrêmes sans essayer de retrouver les postes 
intermédiaires 2 . Il est certain en tout cas qu'au temps de Jus- 
tinien, Capsa était solidement occupée par les Byzantins3 : 

d'Angarmi (Tissot, II, p. 706). Cf. Bull. Corn., 1888, p. 440, où l'on signale des 
ruines de quelque importance entre Kéténa et Alaret. 

1. Cagnat, /. c, p. 577-578. Cf. pourtant sur cette route l'étude du capitaine 
Privé {Bull. Corn., 1895, p. 85-94), où il n'est fait mention au reste d'aucun poste 
byzantin. 

2. On trouvera dans la reconnaissance du capitaine Privé (l. c, p. 101-104) 
des détails intéressants sur la façon dont étaient gardés par des murailles et 
des fortins les défilés du Djebel-Cherb,qui s'étend au sud de la route et paral- 
lèlement à elle. Il y a là, semble-t-il, de véritables clisurae byzantines, fermant 
les passages qui à travers la montagne mènent au Bled Segui, mais les indi- 
cations données sont trop vagues pour qu'on puisse dire si ces ouvrages sont 
romains'ou byzantins. 

3. C. /. L., VIII, 101-102. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 233 

pour barrer les débouchés de l'étroit passage ouvert entre le 
Chott-el-Djeridet le Chott-el-Gharsa, cette citadelle avait, en 
effet, une importance capitale. « Située au seuil du désert, 
au point où les dernières hauteurs du Tell s'ouvrent pour for- 
mer une sorte de carrefour auquel aboutissent les trois grandes 
vallées qui conduisent, l'une au fond du golfe de Gabès, 
l'autre à Tébessa, la troisième au centre de la régence de Tu- 
nis, elle est tout à la fois une des « portes >> du Sahara et une 
des clefs du Tell, le point de transit obligé des caravanes du 
Soudan et le poste avancé des hauts plateaux contre les incur- 
sions des nomades »'. Aussi Justinien avait-il voulu qu'elle 
fût l'une des résidences du duc de Byzacène 2 , et ce fait indi- 
que assez le rôle considérable qu'il lui destinait. 

De Gafsa, la frontière byzantine remontait brusquement 
vers le nord. Il ne semble point, en effet, que la région de 
rOued-Oum-el-Ksob, dont la vallée ouvre un important pas- 
sage vers le nord, fût enveloppée dans la ligne des forteresses 
byzantines : du moins, dans la contrée si peu connue qui se 
trouve à l'ouest et au nord-ouest de Gafsa, MM. Cagnat et Sa- 
ladin ne signalent aucune ruine byzantine, si ce n'est un for- 
tin construit à Henchir-Mzira, à l'endroit où le Fedj-Rettala 
donne accès sur la trouée qui nous occupe; encore conserve- 
t-on quelque doute sur le caractère militaire de cet ouvrage 3 . 
Le limes suivait donc ici la grande voie de Gapsa à Thélepte, 
qui de distance en distance était jalonnée de postes fortifiés. 
C'était, près de Gafsa, à Ksour-el-Kraïb, une grande cons- 
truction carrée de 40 mètres de côté 4 ; plus loin, près duKhan- 
guet-el-Aïch, une tour d'observation 5 ; enfin, à l'endroit où 
l'Oued-Bou-Haya, qui passe à Thélepte, rencontrait la vallée 
latérale de l'Oued- Goubeul, au point où la route traverse le 



1. Tissot, II, p. 668. 

2. Cod. Just., 1, 27, 2, 1 a. 

3. Saladiu, I, p. 105 ; Cagnat, Arch. des Missions, XII, p. 175. 

4. Saladin, I, p. 100. 

5. C. I. L., VIII, p. 30. 



234 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Khanguet-OgueiT, le Kasr-el-Foul, qui mesure 32 mètres sur 
21, commandait le passage 1 . 

La forte ville de ïhélepte, à laquelle aboutissait cette voie, 
occupait comme Gafsa une admirable position stratégique 2 . 
Sa puissante citadelle barrait absolument l'étroit défilé par 
lequel l'Oued-bou-Haya s'écoule vers le sud, et couvrait au 
loin le vaste plateau, jadis peuplé et fertile, qui s'étend vers 
le nord-est jusqu'à Gillium (Kasrin)et Sufetula (Sbeitla). Elle 
surveillait, d'autre part, le pays découvert qui s'ouvre dans la 
direction de l'ouest. Il semble, en effet, qu'entre Thélepte et 
Théveste, le limes byzantin ne suivait point les routes qui re- 
lient ces deux points, en passant soit par Bir-Oum-Ali, soit 
par Tamesmida 3 : on n'a signalé dans ces ruines aucune 
trace d'occupation byzantine 4 ; et d'autre part, l'étude fort 
attentive que j'ai faite du terrain entre Feriana et Tébessa 
m'incline à croire que la ligne frontière se trouvait un peu 
plus à l'est, à quelque distance en avant de la route qui mène 
de Thélepte à Théveste par Cillium et la plaine du Fouçana. 
Au nord de Thélepte, tout le long de TOued-bou-Haya, on 
rencontre une série de fortins barrant du nord au sud le pas- 
sage delà plaine; une redoute était établie au pied duDjebel- 
Dernaia, à l'endroit où le long défilé du Khanguet-bou-Haya 
conduit dans la grande forêt de Bou-Chebka; au milieu de 
ces bois, un peu au nord, la petite citadelle d'Aïn-bou-Dris, 
construite par le patrice Solomon, occupait une position ad- 
mirable 5 , à portée de la route de Théveste à Capsa, et à l'en- 
droit où une vallée latérale donnait entrée dans la riche plaine 
du Fouçana; de là, par une ligne brisée assez incertaine, la 
frontière rejoignait les postes qui, au sud des cols de Becca- 
ria et de Tenoukla, protégeaient les abords de Théveste. 

1. Saladin, I, p. 116. 

2. Tissot, II, p. 648-649, 676-678 ; Bull. Corn., 1885, p. 131-149 ; 1888, p. 177-193. 

3. Tissot, II, p. 648-649; Cagnat, Armée, p. 574-577. 

4. Il y a bien le poste de Henchir-el-Ktib (Saladin, I, p. 148), mais si ce kasr 
était byzantin, il serait étrange que Bir-Oum-Ali et Tamesmida ne soient 
point occupés. 

5. G. I. /.., VIII, 2095, Add. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE RYZANTINE 235 

Parmi les forteresses construites par Justinien en Byza- 
cène, et destinées à repousser les incursions des Maures, Pro- 
cope mentionne encore, comme situées sur la frontière même, 
les deux villes fortifiées de Mamma et de Kouloulis et le châ- 
teau d'Ammaedera 1 . Nous connaissons ce dernier point : c'est 
la citadelle d'IIaïdra, située en arrière de la ligne frontière, au 
nord-est de Tébessa. sur la grande voie qui mène de cette 
ville à Cartilage. Quant aux deux autres places fortes, l'empla- 
cement en est inconnu, mais il semble assez difficile de les 
identifier avec quelqu'un des postes compris dans le limes que 
nous venons de décrire. Ils paraissent, en eiïet, être situés assez 
au nord de cette ligne, et bien plus dans l'intérieur du pays. 
Il est plusieurs fois fait mention, dans les textes, de la plaine 
de Mamma, entourée de hautes montagnes; c'est là, qu'en 
534, Solomon battit les Berbères 2 , c'est là aussi qu'en 547, 
après la défaite des Byzantins à Marta, les tribus indigènes 
vinrent s'établir, après avoir ravagé la Byzacène, pendant que 
lepatrice Jean reformait son armée àLaribus 3 . Or, ici encore, 
la Johannide nous apporte de précieux renseignements : 
lorsque, au printemps de 548, les troupes grecques furent assez 
fortes pour reprendre l'offensive, les chefs berbères se déci- 
dèrent à battre en retraite; ils se replièrent vers la côte, et, 
après dix jours de route, ils installèrent leur camp à l'abri 
des remparts de Iunca 4 . C'est donc au nord-ouest de cette 
ville, non loin d'une ligne tracée de ce point du littoral vers 
Laribus, c'est-à-dire en tout cas dans l'intérieur même de la 
Byzacène, qu'on cherchera la plaine de Mamma. Il est possible 
peut-être de préciser davantage les choses : la grande voie 
qui aboutit au littoral tout auprès de Iunca et qui servit 
évidemment de ligne de retraite aux indigènes, est celle qui, 
d'après l'Itinéraire d'Antonin, relie Assuras (Zanfour) à Maco- 
mades, en passant par Sufes (Sbiba), Sufetula (Sbeitla), Nara, 

1. Aed., p. 342. 

2. Bell. Vand., p. 453. 

3. Joh , VII, 283, 142-149. 

4. Id., Vil, 370-374; 391-392. 



23G HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

^Madarsuma et Tabalta 1 , Or, à l'est de Sbiba, entre cette ville 
et Kairouan, les historiens arabes mentionnent un village de 
Mams 2 , près duquel, en 688, une grande bataille se donna 
entre les Arabes et les Berbères 3 et dont on remarquera l'évi- 
dente analogie avec le nom grec de Màf/.jjrçç. On cherchera donc, 
selon toute vraisemblance, l'emplacement de la forteresse sur 
les hauts plateaux qui avoisinent la vallée moyenne de l'Oued- 
Zeroud, au sud du pays montagneux qui couvre le centre de 
la Tunisie. J'ai essayé de démontrer ailleurs que la Kouloulis 
de Procope peut être avec quelque vraisemblance identifiée à 
la ville forte dont les ruines se trouvent à Djeloula, au nord- 
ouest de Kairouan 4 . Assurément, ce n'est là, pour aucune des 
deux villes, une situation qui justifie les expressions h kayontâ 
r?jç y v wpaç employées par l'historien byzantin. Est-ce à dire que 
Procope se soit trompé dans ses indications topographiques, 
d'ailleurs assez vagues? la chose n'est point impossible. Ou 
bien faut-il admettre qu'en Byzacène comme en Numidie, la 
domination byzantine ne s'étendit vers le sud que par étapes 
successives, et que les renseignements de l'écrivain s'appli- 
quent à la première période de l'occupation, avant que les 
grands succès de Solomon eussent débarrassé le pays? Dans 
ce cas, il resterait à expliquer pourquoi, dans le même para- 
graphe, Procope nomme, dans la même série de forteresses, 
Thélepte, incontestablement située plus au sud; pourquoi 
surtout, dès 534, Justinien peut assigner pour résidence pro- 
visoire au duc de Byzacène, non seulement Thélepte, mais la 
ville plus méridionale encore de Capsa\ Quoi qu'il en soit, 
nous retrouverons ultérieurement ces places en étudiant la 
seconde ligne de défense de la Byzacène : il suffit pour le pré- 



1. Tissot, II, p. G44-648; Itinéraire (TAntonin (Rech. des antiquités, p. 246). 

2. El-Bekri {Journal asiat., I. c, t. XIII, p. 397) ; Noweïri {ibid., I. c, t. XI, 
p. 132). 

3. Fouriiel, l. c, p. 195. 

4. Cf. Diehl, Rapport, p. 118-1 19. 

5. Cod. Just., I, 27, 2, 1 a. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 237 

sent d'avoir marqué les motifs qui nous empêchent de les 
ranger parmi les postes échelonnés le long du limes africain. 



III 

Frontière de Numidie. 

A l'endroit où la frontière byzantine atteignait les confins de 
la Numidie, la première place importante que Ton rencontrait 
était, sur les limites mêmes des deux provinces, la forte cita- 
delle de Theveste ! . On a insisté bien des fois sur l'impor- 
tance stratégique de ce poste, sur l'admirable position qu'il 
occupait pour couvrir la province d'Afrique « contre toute 
invasion venant du sud, soit de la Numidie, soit de la Byza- 
cène » 2 , sur les avantages qu'il offrait comme base d'opéra- 
tions, aussi bien contre les Berbères de l'est que contre les 
montagnards de l'Aurès et les populations du sud de la pro- 
vince de Constantine 3 . On conçoit que les Byzantins en aient, 
comme les Romains, apprécié toute la valeur : elle était d'au- 
tant plus grande pour eux que, n'ayant plus guère à s'occuper 
des Maurétanies, ils trouvaient à Théveste le centre même de 
leur ligne de défense, entre la mer et le Hodna. Dans la 
plaine que surveillait et commandait cette place, débouchaient 
de toutes parts des routes importantes *, celles du sud-est qui 
venaient de Gafsa et de Thélepte, celle de l'est, qui par la 
vallée de l'Oued-el-Hatob arrivait de Sufetula, celle du nord 
qui menait à Carthage, celles du nord-ouest qui allaient à 
Thagaste et à Girta, celle de l'ouest qui, longeant le pied de 

i. CL L., VIII, 1863-1864. Cf. Moll {Rec. de Const., 1858-59, avec un 
plan, et 1860); Villefosse {Tour du monde, t. XXXX, p. 28-29) ; Tissot, II, p. 466- 
468, 472-473. 

2. Moll, L c, 1858-59, p. 81-82. 

3. Cagnat, Armée romaine, p. 497-498. 

4. Tissot, II, p. 465. 



238 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

PAurès, se prolongeait jusqu'à Lambèse par Mascula et Tha- 
mugadi, celles du sud-ouest enfin qui arrivaient du désert 
par les vallées de FOued-Hallel et de l'Oued-Tilidjen. Au 
nœud de cet important réseau routier, Théveste fermait aux 
envahisseurs les passages du sud, couvrait et protégeait les 
routes du nord, et tout autour de la puissante citadelle, d'au- 
tres fortins avancés complétaient son système de défense et 
barraient les principaux passages qui s'ouvraient sur la 
plaine. Au sud-est, du côté de Thélepte, au delà des cols de 
Bekkaria et de Tenoukla, on signale dans la vallée de l'Oued- 
el-Ma le poste de Henchir-bou-Sebaa *, et Ton a déjà noté 
la position qu'occupait la citadelle d'Aïn-bou-Dris. Sur la 
route qui venait de Gillium et de Sbeitla, par' la plaine du 
Fouçana et le Khanguet-Oum-el-Ouahad, le poste fortifié 
d'Henchir-el-Hammam défendait la vallée, à l'endroit où elle 
se resserre entre le Djebel-Chambi et le Djebel-Semmana 2 ; 
au nord-est, sur la route de Carthage,au défilé du Khanguet- 
Mazouch, la redoute de Ksar-Gouraï mettait un jalon entre 
Théveste et la puissante forteresse d'Haïdra 3 ; du côté du 
nord, à l'endroit où le col d'El-Attaba traverse le massif du 
Djebel-Dir, un château fort s'élevait à Gastal*; enfin, de 
nombreux ouvrages surveillaient les routes du sud- ouest, le 
Trik-el-Karreta et les passages de FOued-Hallel; et l'on voit 
avec quel soin le patrice Solomon avait, dans cette position 
militaire de premier ordre, accumulé les moyens de défense. 
De Théveste jusqu'à la profonde coupure où passait la voie 
romaine de Lambèse à Biskra, la frontière byzantine longeait 
le versant septentrional de l'Aurès. Sur cet espace de près de 
200 kilomètres débouchent de nombreuses voies d'invasion ; à 
travers les profondes déchirures du plateau des Nememchas, 

1. Rec. deConst., 1814, p. 67. La construction pourtant n'est pas sûrement 
byzantine (cf. de Rossi, Bail. arch. crisL> 1878, p. 11). Cf. aussi C. 1. L., "VIII, 
2079 et Add. 

2. Cagnat, Arch. des Missions, Xll, p. 147. Cf. Tissot, II. p. 630. 

3. Rec. de Const., 1866, p. 219; 1876, p. 421. 

4. Id., 1876, p 412 Cf. Villefosse, /. c, p. 412. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 239 

le long des grandes vallées du massif aurasiqne, serpentent 
plusieurs routes importantes qui mettent en communication 
le Sahara avec le Tell. Déjà, les Romains, qui occupaient 
pourtant le versant méridioual de l'Aurès, avaient jalonné 
cette ligne d'un certain nombre de postes 1 . Les Byzantins, 
dont la domination s'arrêtait aux premières pentes de la mon- 
tagne, durent à plus forte raison y multiplier les moyens de dé- 
fense. Pour couvrir la région des hauts plateaux, ils y éta- 
blirent plusieurs grandes citadelles, reliées par une chaîne de 
postes qui barraient tous les passages de la région. Toutefois, 
si nombreux que soient les renseignements sur ces ouvrages, 
il est indispensable d'apporter une sévère prudence dans l'é- 
tude qu'on en fera. Les explorateurs ont, en effet, fort abusé 
du mot byzantin pour désigner toute construction irrégulière 
ou hâtive; ils ne se sont point attachés non plus à distinguer 
ici, aussi soigneusement qu'en Tunisie, les constructions 
proprement militaires et les fortins simplement destinés à 
fournir un refuge aux populations. Il faut donc apporter 
quelque circonspection à accueillir ces indications 2 ; aussi, 
partout où il ne m'a pas été possible de les contrôler direc- 
tement, je n'ai accepté que les informations où une description 
précise m'a paru fournir des éléments suffisants d'appréciation. 
Entre Tébessa et Khenchela, plusieurs vallées profondes 
constituent des lignes de pénétration importantes *. Tout d'a- 
bord, deux passages s'ouvraient par les vallées de l'Oued-Ti- 
lidjenet de l'Oued-Hallel. « Ces étroits couloirs, dont les replis 
tortueux parcourent une longueur de 20 kilomètres entre 
deux murailles à pic d'une hauteur de 4 50 mètres, présentent 
un aspect sauvage, extrêmement curieux... C'est par là que les 



1. Gagnât, Armée, p. 579-581 . 

2. « Il y a en Algérie, dit fort justement Masqueray à propos de l'un de 
ces monuments, bou nombre de ces petites ruines carrées, basses et assez bien 
coûservées, qui sont jusqu'ici regardées comme des constructions militaires 
byzantines et qui sont probablement tout autre ebose » (Revue afr., 1878, 
p. 467). 

3. Cagnat, Armée, p. 584-586. 



240 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

nomades opèrent annuellement leurs migrations 1 . » Il était 
donc essentiel d'en garder fortement les issues. Et en effet^ 
sur la voie de l'Oued-Tilidjen, on signale des fortins byzantins 
à Aïn-Tilidjen * et à Henchir-Bouraoui »; ce dernier avait une 
valeur toute particulière; établi à l'entrée du Bahiret-el-Ar- 
neb, il surveillait les passages de l'Oued-Tilidjen et du Foum- 
el-Malleg, et couvrait d'autre part les cols du Trik-el-Karreta 
et de Tenoukla, par où on débouche dans la plaine de Tébessa. 
Sur l'Oued-Hallel, au point où la vallée s'élargit pour entrer 
dans le Bahiret-Mechentel, un poste installé à Aïn-Guiber sur- 
veillait la rive droite de la rivière 4 ; un peu en arrière, au 
centre de la plaine, s'élevait la citadelle de Gheria 5 ; plus au 
nord, les redoutes de Henchir-Mektides et d'Okkous proté- 
geaient le col d'Aïn-Saboun 6 , et la tour de Ksar-Belkassem 7 
surveillait le col de Gaïguia par où une route gagne la vallée 
de FOued-el-Kebir. 

Les vallées de TOued-bou-Doukan et de TOued-bou-Bedjer 
formaient une autre ligne d'invasion 8 ; on y signale des pos- 
tes byzantins au sortir de la plaine du Guest, à Aïn-Seggar 9 , 
à Aïn-Ghorab 10 et à Henchir-Adjedj 11 . Mais le grand danger 
venait surtout du large passage que la vallée de l'Oued-el- 
Arab ouvre entre le plateau des Nememchas et le massif de 
FAurès proprement dit. Par là, un double débouché s'offrait 



1. Rec. de ConsL, 1876, p. 383. 

2. Id., 1871, p. 422. 

3. Id., 1878, p. 17-18. 

4. Id., 1871, p. 420-421. 

5. Masqueray, Ruines anciennes de Kliencliela à Besseriani {Revue fl/'r., 1871), 
p. 82). 

6. C.I.L., VIII, 16751; Masqueray, Revue afr'., 1879, p. 77-78. 

7. Rec. de ConsL, 1878, p. 35. 

8. Cf. Cagnat, Armée, p. 580 et 584. 

9. Rec. de ConsL, 1876-77, p. 380; De Rossi, l. c, 1878, p. 22-24; Masqueray, 
Revue afr., 1878, p. 467-468. 

10. Rec. de ConsL., 1871, p. 421; De Rossi, /. c. 1878, p. 19-20. Masquera}, 
Revue afr., 1878, p. 465-466, recouuait dane ce monument, une église, non une 
forteresse. 

11. Rec. de ConsL, 1878, p. 30-31. 



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L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 241 

aux envahisseurs : à Test du Tafrent, par laplaine de la Sbikha 
et la vallée de l'Oued-Meskiana, ils parvenaient au centre 
même des hauts plateaux 1 ; vers le nord-ouest, le col de Khen- 
chela, qui donne issue sur la plaine d'Aïn-Beida, servait de 
débouché à l'un des passages principaux qui conduisent du 
Sahara au Tell, à la route directe du Soufà Constantine 2 . Aussi 
sur cette portion de la frontière, les généraux byzantins avaient 
accumulé les défenses ; dans la Sbikha, une grande forteresse 
s'élevaitàHenchir-oum-Kif, l'antique Gedia 3 , etuneautreélait 
bâtie àKsar-el-Kelb(peut-ètre Vegesala), sur un mamelon qui 
commande une source abondante 4 ; plus loin, au col d'El-Fedj, 
paroù passait une des routes de Théveste à Mascula, la grande 
redoute d'Henchir-Tebrouri défendait le passage 5 ; un autre 
fortin gardait le col de Tazougart r> ; enfin, dans la grande 
plaine fertile 7 où l'Oued-bou-Rougal, l'Abigas de Procope, 
écoule ses eaux dans l'immense lagune duGuerah-el-Tarf, au 
pied des montagnes des Amamra, au débouché même de la 
route qui franchit le col de Khenchela, la puissante ville forte 
de Bagai formait un obstacle presque infranchissable 8 . Admi- 
rablement établie sur un mamelon qui domine au loin le pays 7 
elle couvrait une grande partie du Tell par la proximité où elle 
était de la tête des principales vallées qui traversent PAu- 
rès 9 ; barrant les défilés de la montagne, elle surveillait non 
moins exactement l'étroit passage ouvert entre le Tarf et la 
chaîne du Tafrent, route nécessaire de toute invasion qui veut 

i. Masqueray, Bull, de Corr. afr., I, p. 285. 

2. Tissot, II, p. 481. 

3. Masqueray, Bull, de Corr. afr., I, 326 et Revue afr., 1878, p. 456. Masque- 
ray (Revue afr., 1878, p. 453) signale un fort byzantin à Aïn-Zoui (Vazani) : 
mais le renseignement n'est point confirmé d'autre part. 

4. Bull, de Corr., afr., I, p. 285 ; Rec. de ConsL, 1876, p. 395. 

5. Rec. de ConsL, 1867, p. 222; Bull, de Corr. afr., I, p. 281. 

6. Masqueray, Revue afr., 1878, p. 452. 

7. Sur cette fertilité, Masqueray, Bull, de Corr. afr., I, p. 279-280; III, 
p. 105. 

8. Cf. Villefosse, Arch. des Missions, 1875; Tissot, II, p. 480,783; Rec. de 
ConsL, 1873-74, p. 215. 

9. Cagnat, l. c, p. 581-586. 

I. 16 



242 HISTOIRE DE LA. DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

gagner le nord des plateaux; vers l'ouest enfin, elle comman- 
dait la large plaine qui s'ouvre vers Timgad et Batna. Autour de 
cette incomparable position stratégique, un certain nombre de 
redoutes, dont le caractère strictement militaire n'est d'ailleurs 
point nettement établi, couvraient le pays entre la forteresse 
et les hauteurs du Tafrent 1 et cernaient cette pointe avancée 
du massif de l'Aurès 2 : enfin, vers la fin du vif siècle, une autre 
citadelle compléta la défense. En avant de Bagai, un peu plus 
au sud et plus avant dans la montagne, l'empereur Tibère II 
lit réoccuper le poste romain de Mascula, situé à 1,300 mètres 
d'altitude, sur l'emplacement actuel de Khenchela 3 . C'était, 
mieux encore que Bagai, une position militaire de premier 
ordre, observant les principales vallées de l'Aurès et offrant 
une base d'opérations admirable à toute colonne chargée de 
pénétrer dans la montagne 4 . 

Entre Bagai et Thamugadi, aucune voie importante ne dé- 
bouche du massif de l'Aurès : pourtant les moindres passages 
étaient surveillés par des redoutes, généralement établies, 
selon l'usage, à proximité des points d'eau *'. C'est ainsi qu'en 
face du Foum-el-Gueiss on signale le fort d'Henchir-flalloufa 6 , 
et plus à l'ouest, les postes d'Aïn-el-Ksar et d'Henchir-Mliya 7 ; 
plus loin, à la sortie du couloir qui sépare le Djebel-Amran 
des derniers contreforts de l'Aurès, un ouvrage s'élevait à flen- 
chir-Mamra 8 ; mais c'est surtout vers le défilé de Foum-Kosan- 
tina que s'était porté dans cette région l'effort de l'occupation 

1. l\rc de Const., 1867, p. 223. 

2. ld., p :J17, 221; Bull, de Corr. afr., 1, p. 283. 

3. C. /. L., VIII, 2245. 

4. Tissot, 11, p. 481; Masqueray, De Aurasio monte, \). 21-22; liée, de Const., 
1873-74, p. 209-211, note, et Masqueray, Bévue afr., 1878. p. 449-450. Unforlin 
assura les communications entre Mascula et Bagai (Gseli et Graillot, /. c, p. U4j. 

5. Sur l'ensemble du système défensif des Byzantins dans cette région, 
voir Gsell et Graillot, Explorations archéologiques dans le département de 
Constantine (Mélanges de VÉcole de Rome, 1893 et 1894), p. 17-18 du tirage à 
part. 

6. Gsell et Graillot, l. c., p. 31. 

7. Ibid., p. 69 et 65. 

8. Ibid , p. 24. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 243 

byzantine. Là aboutissaient en effet les routes qui viennent 
des vallées de l'Oued-el-Abiod et de l'Oued-Abdi ; là il y avait 
une remarquable position à prendre, soit pour arrêter les in- 
cursions des montagnards et des nomades du sud, soit pour 
pénétrer dans l'intérieur du massif aurasique 1 . En tout 
temps les colonnes chargées d'opérer dans l'Aurès ont trouvé 
là un de leurs points d'appui : les généraux de Justinien, pas 
plus que les Romains, ne négligèrent de s'assurer un poste 
stratégique de si haute valeur. Parmi les ruines de la ville 
déserle de ïhamugadi, ils construisirent une forte citadelle 
qui barra le passage 2 , et bien que la ligne des Ghotts, qui cou- 
vrent parallèlement à l'Aurès toute cette portion des hauts 
plateaux numides, semblât former en arrière de cette pre- 
mière ligne un obstacle naturel à l'invasion, les Byzantins 
renforcèrent encore par une série d'ouvrages ce système dé- 
fensif et firent de toute cette région comme « un grand camp 
retranché tourné vers le sud » \ comme un vaste quadrilatère 
appuyé sur les forteresses de Bagai et de Mascula à l'est, de 
Thamugadi et de Guessès à l'ouest. En arrière de Bagai, entre 
le Guerah-el-Tarf et le Djebel-Fedjoudj, un fort de dimensions 
assez considérables ferma à Henchir-Sbaragout le passage ou- 
vert vers le nord*; la redoute d'Henchir-Seffan garda le col 
de Teniet-el-Kebch taillé dans la masse du Djebel-Seffan 3 ; 
mais surtout on s'appliqua à barrer, entre le Djebel-Seffan et 
le Djebel-Arif, l'importante trouée de l'Oued-Chemorra. Une 
vaste forteresse fut construite à Henchir-Guessès, protégeant 



1. Cagnat, Armée romaine, p. 582; Timgad, p. iv; Masqueray, De Aurasio 
monte, p. 23-24. 

2. Rec. de Const., 1873-1874, p. 199-201; 1882, p. 344; Tissot, II, p. 489-490, 
et Masqueray, Les ruines de Tamgad (Revue afr., 1876, p. 466-468). 

3. Gsell et Graillot, /. c, p. 17. 

4. lbid., p. 117. 

5. Ibid., p. 127. 11 ne me semble pas qu'il faille comprendre dans le système 
défensif plusieurs fortins que MM. Gsell et Graillot signalent, soit au pied 
du Djebel-Fedjoudj, soit entre Bagai et Guessès : ces ouvrages paraissent plutôt 
destinés à couvrir des centres d'babitation, et nous leur ferons place en con- 
séquence dans un autre chapitre de cette étude. 



244 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



la route qui du Foum-Kosantina mène à Constantine et ren- 
forçant utilement la position de Timgad 1 . Enfin à l'ouest de 
Thamugadi, sur l'emplacement même de Lambèse, au point 




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[Fig. 51. — Guessès. Enceinte de la ville byzantine. 
(D'après le plan de M. Gsell.) 

où durant tant d'années l'armée romaine d'Afrique avait eu 
son quartier général, une citadelle de première ligne surveil- 



1. Rec. de Const., 1860-61, p. 131-132; 1873-74, p. 206; 1892, p. 203-204, et 
surtout Gsell et Grailiot,p. 119-120. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 245 

lait les débouchés du passage qui, parle cold'El-Kantara, fait 
communiquer le Sahara avec la région des hauts plateaux 1 . 
A la fin du vi e siècle, sous le règne de l'empereur Maurice, on 
établit, sur la route même qui conduit de Biskra à Lambèse, 
à l'endroit où cette grande voie débouche dans la plaine, une 
redoute auprès d'El-Ksour, au sud de Batna 2 : elle devait 
achever de fermer la porte aux invasions du sud. 

Ici se pose une question fort importante. A partir du com- 
mencement du 11 e siècle de l'Empire, la frontière romaine, 
arrêtée jusque-là au versant septentrional de l'Aurès, s'avance 
d'un bond vers le sud, et une nouvelle ligne de forteresses, 
établie aux limites mêmes du désert, fait à la fois rempart 
contre les nomades et achève de cerner par le midi le redou- 
table massif aurasien. On connaît les principaux postes de 
cette ligne : c'est, à partir du Chott-el-Gharsa, Spéculum, Ad 
Turres, Ad Majores (Besseriani), Ad Médias (Taddert), Badias 
(Badis),Thabudeos(Thouda),Bescera (Biskra), d'où Ton gagnait 
Lambèse par la grande voie militaire du col d'El-Kantara : de 
cette sorte, on empêchait à la fois les Sahariens de donner la 
main aux populations de l'Aurès, et les gens du Zab et du 
Hodna de s'unir à eux dans une commune et formidable in- 
surrection 3 . Jusqu'aux derniers jours de i'Empire,, Rome de- 
meura maîtresse de cette ligne 4 : il importe de savoir si, à 
quelque moment de leur domination, les Byzantins réussirent 
à en reprendre possession. 

Sur l'emplacement de plusieurs des postes romains énu- 
mérés plus haut, on a signalé des ouvrages de fortification 
qu'on a attribués à l'époque byzantine. A Besseriani, on men- 
tionne une enceinte entourant la ville, et qui, dit M. Cagnat, 
« d'après la description qui en a été donnée, ne peut être que 
byzantine »\ On affirme que l'établissement de Badias existait 

1. Tissot, II, p. 497-498 ; Rec. de Const., 1873-74, p. 191-192. 

2. C. I. L., VIII, 2525. 

3. Cagnat, L c, p. 562, 567, 570-71, 583-584. 

4. Id.,p. 754-755. 

5. Id., p. 565, note 2. 



246 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

encore au Bas-Empire : et en effet, parmi les villes grecques 
de la Numidie, Georges de Chypre, un géographe du vi e siècle, 
nomme la ville de BaSyjç 1 , et les historiens arabes la montrent 
au vn° siècle menacée par Sidi Okba 2 . A la même époque, on 
prétend qu'une garnison byzantine occupait Thouda 3 , et Ibn 
Abd-el-Hakem déclare que c'est l'armée des Roums qui, alliée 
aux Berbères, défit près de cette place le conquérant arabe 4 . 
Enfin au sud-ouest de Biskra, à Tolga, L. Renier a cru re- 
connaître une citadelle de l'époque byzantine 5 . La démonstra- 
tion semble donc certaine, et il faudrait admettre que les 
généraux grecs, réalisant le rêve de Justinien, ont reporté jus- 
qu'aux antiques limites de l'Afrique romaine la frontière des 
possessions byzantines. 

La chose pourtant, il faut le dire, parait a priori îort invrai- 
semblable. Assurément, l'histoire de l'Afrique grecque nous 
est trop incomplètement connue pour qu'on puisse rien con- 
clure du silence des historiens, mais enfin on voit mal à quel 
moment, par quels moyens, les Byzantins, déjà si embarras- 
sés de défendre les hauts plateaux de la Byzacène et de la 
Numidie contre les incursions des tribus berbères, auraient 
réussi à pousser si avant les bornes de l'Empire. Voici une 
considération plus grave : si les Grecs avaient réellement oc- 
cupé une ligne de places au sud de l'Aurès, toute communi- 
cation eût été, ce semble, interrompue entre les montagnards 
et les Sahariens. Or, entre la Miurétanie et le massif aura- 
sien, les relations sont faciles : moins de sept ans après la 
grande expédition de Solomon, Iabdas est rentré en maître 
dans sa montagne, ce qui indique une occupation bien passa- 
gère ou au moins bien insuffisante 6 ; en 546, les populations 



1. Georg. Cypr., p. 3î. Cf. Proc, Aed (passage iné lit), qui signale également 
parmi les citadelles destinées à cerner l'Aurès la place de Bào/j;. 

2. Fournel, L c, p. 176 ; Rec. de Const., 1813-74, p. 294. 

3. Rec. de Consl., 1873-74, p. 293. 

4. ld., 1873-74, p. 293 ; Fournel, l c, p. 177. 

5. Renier, Arch. des Miss,, 1851, p. 449. 

6. Bell. Vand., p. 515. Cf. p 506. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE RYZANTINE 247 

qui habitent la contrée au sud des Chotts, celles qui sont éta- 
blies sur le versant méridional de l'Aurès, s'associent sans 
difficulté à Pinsurrection des montagnards l , ce qui ne paraît 
point attester une domination byzantine bien solidement éta- 
blie dans la région. Enfin et surtout les arguments qu'on in- 
voque ont, en fait, beaucoup moins de portée qu'il ne semble 
à première vue. Nous écarterons tout d'abord le renseigne- 
ment relatif à Tolga : comme l'observe justement M. Cagnat. 
« la similitude du plan avec celui des citadelles de Timgad et 
Lambèse n'est peut-être pas une raison entièrement déci- 
sive » % un rectangle flanqué de tours pouvant tout aussi bien 
être une construction mililaire romaine. Pour Besseriani, la 
description assez vague donnée par M. Baudot 3 me paraît 
beaucoup moins significative que ne pense M. Cagnat : et 
d'ailleurs un explorateur compétent, M. Masqueray, attribue 
sans hésitation cette enceinte à l'époque romaine 4 : en pré- 
sence d'informations contradictoires et assez incertaines, il se- 
rait donc fort imprudent de rien conclure. Ainsi, au lieu d'une 
ligne de postes, longeant tout le sud de l'Aurès, il ne s'agit 
plus maintenant que de deux villes fortes, voisines l'une de 
l'autre, Badis et Thouda. Je ne crois point qu'il faille, en ce 
qui les touche, attacher trop d'importance aux textes du 
vn e siècle : à ce moment, en face de l'invasion arabe, il y a eu, 
on le verra plus tard, alliance conclue entre les Grecs et les 
indigènes menacés par un commun danger ; il n'est point sur- 
prenant que, dans ces circonstances, les troupes byzantines, 
qui à cette date occupaient encore les citadelles établies au 
pied septentrional de l'Aurès, qui venaient de résister dans 
Bagai et Lambèse aux attaques de Sidi Okba, aient concerté 
leurs mouvements avec ceux des Berbères, et, pour couper 
la retraite au général arabe, momentanément passé au sud de 



1. Joh., II, 146-156. 

2. Cagnat, l. c, p. 594. 

3. Rec. de Const., 1875, p. 124-125. 

4 k Masqueray, Revue afr., 1879, p. 73-76» 



248 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

l'Aurès. Les historiens racontent qu'à la tèle de l'armée qui 
attaqua le conquérant musulman se trouvait Kocéila, un grand 
chef indigène, ce qui semble bien réduire au rôle d'auxiliaires 
les contingents byzantins 1 ; et quant au fait de trouver des 
places fortes entre les mains des tribus berbères, il paraîtra 
peu surprenant, si l'on songe que, jusqu'au xi e siècle, ces 
mêmes villes de Thouda et Badis abritèrent derrière des rem- 
parts leur population 2 . Ici encore, en Fabsence de renseigne- 
ments précis sur la nature des ruines conservées à Badis et 
à Thouda, rien n'oblige à admettre l'existence d'établisse- 
ments byzantins au sud de l'Aurès. Il reste pourtant à discuter 
les textes de Procope et de Georges de Chypre, qui semblent 
placer Badis dans l'Afrique grecque à la lin du vi e siècle. Mais 
rien ne prouve qu'il s'agisse ici du poste romain de Badias. 
Il y avait dans la Numidie deux villes au moins de ce nom 3 , 
ce qui laisse, on l'avouera, quelque place au doute. Par sur- 
croît, parmi les populations indigènes qui prirent part à la 
grande guerre de 546, Corippus nomme précisément les 
Maures qui habitaient le territoire de Badis 4 . Et ici, il ne sau- 
rait y avoir nulle incertitude sur l'emplacement désigné. Co- 
rippus parle de la moisson que font deux fois par an les habi- 
tants de « la chaude Yadis ». Or ce même détail se retrouve 
dans El-Bekri à propos de l'antique Badias 5 . Il serait bien 
surprenant, si au vr 9 siècle les Byzantins, je ne sais trop par 
quel miracle, avaient occupé ce poste, que la région fût signa- 
lée comme étant le centre d'une population insoumise. Enfin, 
si les Grecs avaient établi des forteresses au sud de l'Aurès, 
ils auraient dû nécessairement occuper, comme les Romains 
l'avaient fait, la voie militaire de Biskra à Lambèse : or on ne 
trouve sur cette ligne, avant la redoute d'El-Ksour, aucune 
trace de forteresses byzantines ; et c'est là une dernière 

1. Fournel, l. c, p. 177. 

2. El-Bekri, l. c, t. XIII, p. 130. 

3. Notifia episc. Numidiae (éd. Halm), 7 et 117. 

4. Joh., II, 156-157. 

5. El-Bekri, L c, t. X1I1, p. 131. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 249 

preuve, et non la moins décisive, que jamais les Byzantins 
n'ont réussi à cerner par l'ouest et par le sud le massif de 
l'Aurès. 

Il est vrai que Procope affirme qu'en 539 les Romains se 
décidèrent à occuper définitivement cette région et y élevèrent 
des citadelles pour empêcher les indigènes d'en reprendre pos- 
session 1 ; et cette assertion de Phistorien, prise à la lettre, pour- 
rait donner quelque crédit à l'hypothèse qui étend jusqu'au 
sud de la montagne la domination byzantine. Mais Procope 
lui-même s'est chargé de réduire à sa juste valeur la portée de 
son témoignage. Dans le livre des Edifices, on voit que les 
mesures prises se bornèrent à la construction de citadelles dans 
les villes ouvertes et abandonnées qui se trouvaient aux envi- 
rons de la montagne,, c'est-à-dire à Bagai, à Timgad, à Lam- 
bèse 2 . Dans le massif même, Solomon établit deux redoutes 
seulement 3 ; mais nous ignorons totalement en quel point il 
construisit ces forteresses, et tout fait supposer qu'il se con- 
tenta de les bâtir sur les premières pentes de la montagne 4 . 

On admettra donc qu'en Numidie comme en Byzacène, la 
frontière byzantine ne s'étendait guère au delà des limites que 
l'Afrique romaine avait connues au premier siècle de l'Empire. 
Elle les dépassa sur un[point seulement : ce fut du côté du 
Hodna. 

A l'ouest de la voie militaire de Biskra à Lambèse, une 
assez large trouée s'ouvre vers le nord, entre les Ghotts du 

i. Bell. Vand., p. 500. 

2. Aed., p. 343. 

3. ht., p. 343. 

4. Cf. Masqueray, De Aurasio monte, p. 7-9. « Les Byzantins, dit ailleurs 
Masqueray, n'ont jamais pénétré dans le Djebel- Chechar : en tout cas on n'y 
trouve pas de forteresse byzantine » (Le Djebel-Chechar, Revue a/'r. , 1878, p. 42). 
Je n'ignore point que M. Riun (Géographie ancienne de l'Afrique, Revue afr., 
1893, p. 305, 311, 325) signale des fortins byzantins sur le plateau de Médina, 
aux sources de l'Oued-el-Abiod, à El-Ksar, dans la vallée de l'Oued-el-Ksar, 
au sud du col de Tighanimine, ailleurs encore, à Saghida, à Diar-Abdous, etc., 
près de la ligne de faite qui sépare l'Oued-el-Abiod des ravins allant vers le 
Sahara. Mais -rien absolument ne prouve que ces ouvrages soient vraiment de 
l'époque byzantine, et tout incline à faire croire le contraire. 



250 HTSTOTBE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Hodna et les montagnes qui forment la ceinture orientale de 
cette vaste région. C'est l'un des deux points de passage né- 
cessaire pour les envahisseurs venant du sud, et obligés de 
contourner les lacs soit à l'ouest, soit à l'est 1 . C'est aujour- 
d'hui encore une des routes les plus fréquentées par les no- 
mades du sud pour se rendre à Sétif 2 . De bonne heure, les 
Romains avaient occupé ce point si important; les Byzantins 
firent de même. Entre TOued-Bitam et l'Oued-Barika, sur le 
versant occidental d'un plateau d'où l'on domine au loin la 
plaine, ils élevèrent la grande citadelle de Tubunae (Tobna) 
aujourd'hui complètement ruinée : elle commandait toute la 
région découverte qui s'ouvre au sud dans la direction de 
Mdoukal, elle surveillait et maintenait en repos tout le Hodna 
oriental ; et ainsi placée sur les limites de la Numidie et de la 
Maurétanie Césarienne, elle jouait un rôle capital dans le sys- 
tème défensif de l'Afrique grecque. 

En arrière de Tobna,, plusieurs autres forteresses renfor- 
çaient la frontière byzantine sur ce point où le péril pouvait, 
à la fois, venirau midi, du côté du désert, et à l'ouest, du côté 
de la Maurétanie; elles étaient échelonnées sur la grande 
route qui va de Théveste à Lambèse et qui, de là, se prolon- 
geait jusqu'aux confins méridionaux de la Maurétanie Siti- 
fienne. C'était d'abord, surveillant à l'ouest les débouchés du 
col d'El-Kantara et gardant tout ensemble le passage du Dje- 
bel-Touggour, la citadelle de Lambiridi 3 ; plus loin, au centre 
de la grande plaine du Bellezma, une autre forteresse barrait, 
au nord de Tobna, la trouée de l'Oued-Barika 4 . Aux pieds de 
ses remparts se rencontrait un réseau de routes fort impor- 
tant 5 , liu côté de l'est, la voie qui venait de Lambèse débou- 
chait dans la plaine par un étroit passage en face de la Me- 
rouana; vers l'ouest deux routes menaient à Zarai et à Sétif; 



1. Cagnat, l. c, p. 597. 

2. Masqueray, De Aurasio monte, p. 61. 

3. Tissot, II, p. 502. Sur la route qu'elle gardait, id., II, p. 479, 

4. Cagnat, /. c, p. 572. Cf. Rec. de Consl., 1873-74, p. 238-239* 

5. Tissot, II, p. 503-504. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 251 

au nord s'ouvrait lo chemin de Diana Vcteranorum, au sud- 
ouest, celui de Tobna et du Ilodna. Il était essentiel de tenir 
solidement un carrefour aussi fréquenté; aussi de même qu'à 
Théveste, tout autour de la grande citadelle, des fortins déta- 
chéss'échelonnaientaupourtourdelaplaine, gardant l'issuedes 
principaux défilés. Vers l'est, à la sortie du col étroit ouvert 






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Ksar-Bellezma. Plan de la forteresse byzantine. 



au pied du Djebel-Mestaoua, une redoute fermait le passage 
de laMafouna; au sud-est, à la Merouana, parmi les ruines 
de l'antique Lamasba, un réduit carré barre la route qui vient 
de Batna à travers la montagne; au sud-ouest, plusieurs for- 
tins jalonnent la voie qui conduit à Tobna; vers l'ouest, le 
poste de Ksar-Cheddi 1 surveille le chemin de Zarai. De tous 

1. On donne souvent, et à tort, ce nom à la grande forteresse (cf. Masque- 
My, Bull. Corr. afr>, II, p. 219). 



252 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



ces points on aperçoit la masse du Ksar-Bellezma, dominant 
la vaste plaine, commandant toutes les routes qui y aboutis- 
sent et couvrant l'accès des passages ouverts vers le nord. 

Plus loin, au point où la route qui du Hodna conduit à Sétif 
sort de Ja plaine pour s'engager entre le Djebel-Mouassa et 
les monts des Ali-ben-Sabor, deux forts, élevés à Kherbet- 
Zerga (Cellae) et à Kherbet-Bagerou 1 , gardaient l'entrée de 
cet important passage. Au nord-est de ces places, sur la limite 
de la Maurétanie, couronnant un mamelon qui commande tout 



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Fig. 53. — Plan de Zraia. (D'après le levé de M. Gsell.) 



le pays, se trouvait la citadelle de Zarai ; elle défendait « la 
trouée ouverte dans le massif des Ouled-Sellem parl'Oued- 
Taourlalent qui se jette au Chott-el-Fraïni » 2 . Dans cette po- 
sition stratégique solidement occupée dès l'époque du Haut- 
Empire,, les Byzantins avaient construit une forteresse assez 
importante, qui formait peut-être le réduit d'une enceinte 
beaucoup plus étendue 3 . Enfin, en arrière de cet établissement, 
se trouvait entre le Djebel-Messaouda et le Djebel-Agmerouel„ 

1. Gsell, Recherches archéologiques en Algérie, p. 138-139. 

2. Cagnat, l. c, p. 573. 

3. Rec. de Const., 1873-74, p. 245-246; Tissot, II, p. 485; Gsell, Recherches 
archéologiques en Algérie,^. 142. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 



253 



le fortin deKherbet-Tamarit 1 , et au point de jonction des routes 
qui viennent de Zarai par Ad Gentenarium et de Sétif par Ge- 
mellae et Nova Sparsa 2 , s'élevait la redoute de Diana. Sur- 
veillant au loin la vaste plaine découverte qui s'ouvre à l'ouest 
et au nord-ouest vers Zarai et Sétif, commandant d'autre part 




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Fig. 54. — Zana. Forteresse byzantine. 

l'étroit passage où débouche le chemin direct venant du Bel- 
lezma, cette place, de date postérieure sans doute au règne de 
Justinien, complétait le système défensif et l'occupation mi- 
litaire dans la région sud-occidentale de l'Afrique byzantine 3 . 



1. Gsell, l. c, p. 173. 

2. Tissot, II, p. 484, 508. 

3. Cf. Tissot, II, p. 484-485; Rec. de Const., 1873-74, p. 226. 



254 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

IV 

Frontière de Maurétanie Sitifienne. 

En l'année 539, après la campagne de l'Aurès, le patrice 
Solomon avait réussi à reconquérir la Maurétanie Sitifienne. 
Toutefois nous connaissons assez mal l'étendue des posses- 
sions grecques dans cette province. Nous constatons d'une 
part que toute la portion du Hodna située au nord des Ghotts 
avait été reprise par les impériaux : une citadelle s'élevait en 
effet à Zabi Justiniana, près de Factuelle Msila 1 ; et de même 
que Tobna fermait du côté de l'est les roules d'invasion, cette 
place était destinée à arrêter les nomades qui essaieraient de 
contourner le grand lac par l'ouest. Elle barrait en particulier 
la voie qui vient de Bou-Saada, surveillait le Djebel-bou-Taleb 
et couvrait le défilé qui, suivant la vallée del'Oued-el-Ksob, re- 
lie le Hodna avec la région de Bordj-bou-Arreridj . Sur ce point 
les Byzantins n'avaient d'ailleurs fait que conserver les tradi- 
tions de Rome, qui, elle aussi, avait partagé la garde du Hodna 
entre les deux chefs du limes Tubunensis et du limes Zabensis 2 . 

Faut-il croire qu'au nord de Msila, la frontière byzantine 
remontait le long de l'Oued-el-Ksob pour gagner le plateau 
de la Medjana, et la contrée où s'élevaient à l'époque romaine 
la place fortifiée de Tamannuna (Bordj-bou-Arreridj 3 , Aïn- 
Tassera ou Aïn-Toumella 4 ) et un peu en arrière celle de Le- 
mellcf (Kherbet-Zembia)? L'hypothèse, qui est séduisante, 
paraît assez vraisemblable. Non seulement elle s'accorde avec 
le témoignage de Procope, déclarant que la Maurétanie Siti- 
fienne fut lout entière reconquise par les Byzantins; non 

1. C. 1. L., VIII, 8805. Cf.Rec. de Const., 1871-72, p. 322 sq. ; Poulie, Ruines 
de Becfiilga (Revue a/r., 1861, p. 195). 

2. Gagnât, L c.,p. 755; Notitia Dign., XXV, 1-36. 

3. Cf. Cagoat, /. c, p. 607-608. 

4 Cf. Gsell, Satafisel T/tamalla (Met. de Rorne, 1895, p. 65-66). 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 



255 



seulement elle rend compte mieux que toute autre de la 
position occupée par Zabi Justiniana, qui semblerait sans 
cela quelque peu excentrique : mais elle a pour elle des 
arguments plus décisifs. Sans doute on n'a signalé jus- 
qu'ici aucune redoute byzantine défendant les défilés de 
FOued-el-Ksob; sans doute, dans les ruines de Tamannuna et 
de Lemellef, on ne constate nulle trace d'une occupation 
militaire prolongée jusqu'au vi e siècle 1 ; mais un peu à l'est 
de ces deux emplacements, les Grecs avaient incontestable- 
ment pris pied sur le cours supérieur de l'Oued-el-Ksob et 



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Fig. 55. 



— Ras-el-Oued (Thamalla). Citadelle byzantine 
(D'après le plan de M. Gsell.) 



de son affluent l'Oued-R'dir. On signale à Bordj-R'dir un 
fort carré assez considérable 2 et à Ras-el-Oued (Thamalla) 



1. A la vérité, on trouve dans Mercier, Notes sur les ruines et voies antiques 
de T Algérie {Bull. Com., 1886, p. 479) l'indication suivante : au nord de Bordj- 
Medjana, sur la route de Kalaa et du massif des Beni-Abbès, s'élève, dominant 
la plaine, une redoute romaine : on assure que cet ouvrage porte trace de 
remaniements byzantins, « ce qui permet de croire, dit Fauteur, que ces 
pierres ont été déplacées lors de la marche de Bélisaire vers Césarée {II). » 
Or, on sait que Césarée fut occupée par mer. Toutefois, il se peut que la 
redoute soit byzantine : on verra tout à l'heure comment sa présence pourrai 
s'expliquer. 

2. Gsell, Rech. archéol. vu Algérie, p. 274-275. 



256 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



une citadelle plus importante encore 1 . Or ce dernier ouvrage, 
avec ses murs de 2 m ,50 d'épaisseur, avec les huit bastions 
quadrangulaires qui le flanquent, appartient incontestable- 



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Fig. 56. — Sétif. Plan de l'enceinte byzantine 2 . 

ment au groupe des grandes forteresses impériales et date, 
selon toute vraisemblance, de l'époque de Justinien. Il est 

1. Gsell. I. c, p. 270-271 (avec un plan) ; Gsell, Satafts et Thamalla, /. c, 
p. 63 et suiv. 
'2. Les parties pointées sont restituées d'après le plan de Ravoisié. 




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258 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

donc légitime de conclure que les Byzantins s'étaient préoc- 
cupés de dominer le plateau de la Medjana, ou tout au moins 
de barrer les routes qui le traversent en venant de la Mauré- 
tanie. 

De là, la frontière gagnait sans doute la vallée de l'Oued- 
bou-Sellam 1 que commandait la forte place de Sitifis 2 ; elle 
surveillait tout à la fois les montagnes de la Petite Kabylie 
et le haut massif du Babor, et gardait la grande voie qui 
vient de l'ouest, au point où elle entre en plaine, après avoir 
franchi les défilés des Bibans. Malheureusement toute la ré- 
gion à l'ouest et au sud-ouest de Sétif est trop mal connue en- 
core 3 pour qu'on puisse exactement déterminer comment cette 
place se reliait à Ras-el-Oued, et comment cette dernière cita- 
delle communiquait avec Msila : mais on voit en tout cas que 
dans cette région le limes byzantin doit être reporté bien à 
l'est de la route qui joint Zraia à Sétif 4 , et que les généraux 
de Justinien, en même temps qu'ils occupaient fortement le 
Hodna, n'avaient rien négligé pour couvrir solidement, du côté 
de laMaurétanie indépendante, le territoire soumis à l'empe- 
reur. 

Au delà de Sétif, de nouveau on perd toute trace précise 
de la frontière. Sans doute on trouve les Byzantins établis au 
vi e siècle à Cuicul (Djemila) 3 , à Mileu (Mila) 1 ', où l'on signale 
une enceinte fortifiée 7 , à Tucca, située à l'embouchure de 



1. On signale, sur le cours supérieur de la rivière, un fort byzantin à Aïn- 
Mafeur, qui commande la plaine des Righas et ferme le passage qui, a l'ouest 
du Djebel-Rou-Taleb, vient par l'Oued-Magra du Hodna (Gsell, /. c, p. 255). 

2. Cf. C. I. L., Vill, 8483. 

3. Gsell, L c, p. 267. 

4. M. Gsell observe (/. c, p 80) que dans le pays au sud-est de Sétif, « en 
aucun point de la région des Chotts située entre le Djebel-Youssef, le Djebel- 
Tnotit, Aïn-Azel et Diana », on ne trouve de preuve certaine du séjour des 
Byzantins. Ce fait serait inexplicable si la frontière avait suivi la route de 
Zraia à Sétif. 

5. Labbe, V, p. 417, 582 . 

6. lbid.,Y, p. 418, 583; Proc, Aed. (passage inédit). 

7. Rec. de Const., 1879, p. 34-37. Delamare. I. c, pi. 108. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE RYZANTINE 259 

TOued-el-Kebir 1 ; par cetlc ligne, ils cernaient à l'est le massif 
des Babor et protégeaient la Numidie contre les incursions 
des redoutables montagnards qui l'habitaient 2 . Au nord de 
la même région, ils possédaient sur la côte les places d'I- 
gilgilis (Djidjelli), de Choba (Ziama) 3 et de Saldae (Bougie) : 
mais entre Sétif et ce dernier poste existait-il, comme à l'é- 
poque romaine 4 , quelque grande voie militaire assurant les 
communications et achevant d'isoler par l'ouest la Petite Ka- 
bylie? Certains indices pourraient faire croire que les Byzan- 
tins occupèrent dans la vallée inférieure de l'Oued-Sahel, l'im- 
portante position deïupusuctu(Tiklat) 5 ; et assurément il serait 
séduisant, pour la simplicité des choses, d'admettre que la fron- 
tière byzantine, formée par TOued-el-Ksob depuis Msila jus- 
qu'au plateau de la Medjana, gagnait de là Tiklat et la vallée 
de l'Oued-Sahel 6 . Pourtant,, en attendant que des explora- 
lions plus complètes viennent ici préciser nos connaissances, 
il convient par prudence de reporter un peu en arrière le limes 
byzantin, et de le tracer suivant une ligne allant de Ras-el- 
Oued à la vallée de l'Oued-bou-Sellam et à Sétif, et qui de là 
rejoindrait, en longeant par le sud-est le massif des Babor, 
la basse vallée de l'Ampsagas, antique limite de la Numidie 
et de la Maurétanie. 



1. Byz. Zeitschr., II, p. 26, 31. Cf. Caguat, l. c, p. 158. 

2. Cf. Cagoat, l. c, p. 621. 

3. La Revue africaine (1851, p. 61) indique sur ce point un rempart « ren- 
forcé intérieurement de pieds droits reliés entre eux par des arceaux »> et 
ilanqué de demi- tourelles de distance en distance. Or ce parti paraît bien dater 
de l'époque byzantine. 

4. Cagnat, l. c, p. 621-622. 

5. Vigneral signale à Tiklat {Kabylie du Djurdjura, p. 119) une enceinte 
formée d'un mur épais de blocage, auquel s'adossent iutérieurement des 
arcades épaulant le rempart et qui jadis portaient un chemin de ronde ; sur 
un point un escalier menant au chemin de ronde s'appuie sur une de ces 
arcades. Or ces dispositions sont fréquentes dans la construction byzantine. 

6. Il existe une route antique de la Medjana à Tiklat (Caguat, l. c. p. 624), 
et la redoute signalée plus haut {Bull. Corn., 1886, p. 479) au nord deBordj- 
Medjana pourrait se rattacher à ce tracé. f 



260 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

V 

Les postes de la Mauritanie Césarienne. 

En tout cas, et quel que soit le parti auquel il semble con- 
venable de s'arrêter, à l'ouest de la Maurétanie Sitifienne, 
l'occupation byzantine cessait presque entièrement. Malgré 
les rêves ambitieux de Justinien, les armes victorieuses de 
Solomon n'avaient pu entamer la Césarienne, et Procope dit 
formellement à la date de 540 : « Dans la Maurétanie seconde 
habitait Mastigas avec ses tribus maures, ayant sous son au- 
torité le pays tout entier, à l'exception de la ville de Caesarea : 
et avec cette place, les Romains ne communiquent que par 
mer, et ils ne peuvent y aller par terre, car les Maures occu- 
pent toute cette région 1 . » C'est là, au milieu du vi e siècle, que 
trouvent asile tous les fugitifs chassés du pays byzantin ; c'est 
là que, pendant près de dix années, Stotzas vaincu vit auprès 
du chef berbère dont il a épousé la fille 2 ; c'est là qu'Iabdas, 
expulsé de l'Aurès, va chercher une retraite 3 ; et cela seul 
suffit à prouver que la domination byzantine ne s'étendait 
point à cette contrée, que son influence même ne s'y exerçait 
pas. En fait, l'action du gouvernement impérial ne dépassait 
guère les limites de la Sitifienne : ce n'est point en effet au 
fond de la Césarienne que ces insurgés sont allés s'établir, 
c'est — la suite des événements le montre — à portée du pays 
grec, assez près pour y rallumer des troubles et en profiter. 
Et d'autre part, Justinien lui-même, qui en 534 constituait 
superbement une province de Maurétanie Césarienne 4 , semble 
avoir assez vite reconnu la vanité de ses espérances : en 542, 
écrivant aux évêques d'Afrique, il s'adresse au métropolitain 

1. Bell. Vand., p. 501. 

2. ld., p. 490,506. 

3. Ici., p. 500. 

4. Cod. Jus t.,], 27, 1. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 261 

de Carthage, aux primats de Byzacène et de Numidie, comme 
si la Maurétanie était entièrement perdue pour l'empire 1 . A 
la fin du vi c siècle, le géographe Georges de Chypre n'inscrit 
même plus sur le papier le nom de la province de Césarienne : 
à ce moment, les quelques villes du littoral que les Byzantins 
tiennent encore dans cette région sont rattachées à la Siti- 
fienne; et si l'on trouve à la vérité dans cette liste une Mau- 
rétanie seconde, que désigne en réalité ce terme? C'est Sep- 
tum, ce sont les Baléares et les débris des possessions 
grecques d'Espagne, rattachées sous ce nom à l'exarchat d'A- 
frique 2 . Dans ces conditions, il paraît absolument impossible 
d'admettre que les Byzantins aient jamais sérieusement oc- 
cupé l'intérieur de la Césarienne 3 ; il paraît impossible d'ac- 
cepter l'hypothèse du Corpus, qui à Aïoun-Bessem, au nord 
d'Aumale, croit retrouver une citadelle byzantine 4 . Seuls, 
certains points du littoral, occupés par la voie de mer, et con- 
servant par là leurs communications avec les possessions im- 
périales, maintenaient le long de la côte un semblant de do- 
mination grecque, et parfois permettaient à la diplomatie 
orientale d'exercer sur les grands chefs berbères quelque in- 
fluence plus ou moins incertaine. Ce sont ces postes que nous 
devons rapidement signaler, sans d'ailleurs méconnaître qu'ils 
n'ont point été tous occupés à la même époque, et que tous 
ne sont point restés jusqu'au vn e siècle aux mains des Byzan- 
tins. 

Sur la côte de la Grande Kabylie, les Grecs semblent avoir 
été établis à Rusippisir (Azeffoun), où Ton signale une cita- 
delle encore occupée au vi e siècle 5 , et à Rusuccuru (Tigzirt) 



\MoYce\\\,Africa christ., III, p. 294. Cf. surla question Gelzer, l. c.,p. xxx-xxxr. 

2. Georg. Cypr., p. 34. • 

3. Cf. Cat, Maurétanie Césarienne, qui prétend (p. 275) « qu'une bonne partie 
de la Maurétanie Césarienne se replaça d'elle même sous le gouvernement de 
Justinien ». Cela ne se soutient pas (cf. Bell. Vand., p. 451). 

4. C. 1. L., VIII, p. 769. Cf. Bull. Corr. afr., I, p. 225; Cagoat, /. c, p. 629-630 

5. Vigneral, Kabylie du Djurdjura, p. 66-71 (avec plan) ; Mercier, Bull. Com. 
1886, p. 466-467. 



262 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

qu'ils tenaient certainement à la fin du vi c siècle 1 . Au promon- 
toire du cap Matifou, qui ferme à lest la baie d'Alger, ils pos- 
sédaient Rusguniae, où Ton constate une population chré- 
tienne au commencement du vn° siècle 2 ; puis c'était Tipasa, 
où la basilique de Sainte-Salsa atteste la présence d'habitants 
catholiques 3 , et Caesarea (Cherchel), capitale officielle de la 
province et résidence d'un duc 4 , d'où les Grecs furent peut- 
être chassés dès la fin du vi e siècle ; à l'ouest de cette ville, 
Gunugus (Gouraya), où l'on signale des restes de l'occupation 

1. Georg. Gypr., p. 34. Cf. Gelzer, /. c, p. xxxi; et pour les raines de Tigzirt, 
Vigneral, Kabylie du Djurdjura, p. 20-26 (avec plan) ; Bourlier et Gavault, 
Tigzirt et Taksebt (Revue afr., 1891, p. 5). Pour Taksebt, cf. Vigneral, l. c, 
p. 31-35 (avec plan). Dans des notes inédites, que me communique obligeam- 
ment M. Gsell, M. Gavault, mort récemment, signale à Tigzirt et décrit une 
enceinte datant de l'époque byzantine. J'emprunte à cette description les in- 
dications suivantes. Conformément à une pratique fréquente au vi e siècle, l'en- 
ceinte byzantine est de dimensions beaucoup moins considérables que celle 
de l'ancienne ville romaine et laisse en dehors d'elle plusieurs édifices impor- 
tants de la cité, en particulier une église chrétienne datant du v e siècle ; on 
voit que, pour mieux assurer la défense, on a, à l'époque byzantine, sensible- 
ment réduit le périmètre de Rusuccuru. Établi de façon à couvrir du côté 
de la terre l'étroit promontoire où s'élevait le centre de la ville antique, 
« ce rempart n'est guère qu'une suite de redans et de courtines, avec des portes 
étroites habilement défilées. Il est surtout visible en ses extrémités est et 
ouest. En ces deux points le mur se prolonge jusque dans la mer, soit que 
celle-ci ait empiété beaucoup sur les terres, soit que les ingénieurs d'alors 
aient voulu éviter que leurs défenses fussent tournées par un ennemi hardi, 
la plage étant fort peu profonde en cet endroit. Du côté est, le rempart 
écroulé laisse voir très nettement sa construction. Il a une épaisseur de 2 m ,10 
et il est composé de deux parements en grosses pierres de taille, qui se re- 
joignent de temps à autre, mais le plus souvent laissent entre elles un inter- 
valle rempli par de petits blocs très irréguliers Parmi les matériaux de 

ce mur, nous avons remarqué quelques claveaux et un certain nombre de 

pierres à bossages Dans plusieurs endroits les raccords des blocs se font 

mal ; des pierres ont été entaillées pour en recevoir d'autres, ou posées tant 
bien que mal au détriment de l'horizontalité du joint. Dans une même assise 
la hauteur varie souvent... Çà et là nous avons trouvé quelques rosaces et 
monogrammes qui décèlent avec certitude l'époque chrétienne. » Il y a donc 
tout lieu d'attribuer au vi e siècle la construction de cette enceinte. 

2. Bgz. Zeitschr.,ll, p. 26, 32; C. L L., VIII, 9248. Cf. Cat., L c, p. 118-119. 

3. Gsell (Comptes rendus de VAcad. des inscr., 1892, p. 246-247) et Rec/i. arch. 
en Algérie, p. 40-48 et 66-72. 

4. Bell Vand., p. 501; Cod. Jnsl., I, 27, 2, 1 a. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 263 

byzantine l , et Cartenna (Ténès) qui avait un évêque au com- 
mencement du vu siècle 2 . Au delà, jusqu'à la Tingitane, on ne 
trouve, sur le littoral même, nulle trace de la domination impé- 
riale. Mais à quelque dislance de la côte, entre la vallée de 
rOued-el-Hamman et celle de la Tafna, on a relevé à Aquae 
Sirenses (Hamman-bel-Jlanefia) 3 ,, à Altava 4 (Lamoricière), 
surtout à Pomarium 5 (Tlemcen), une série d'inscriptions cu- 
rieuses du vi e et du vu e siècle (entre 538 et G51) datées, suivant 
l'ancienne habitude romaine, par l'ère locale de la province 
de Césarienne. Faut-il conclure de ce fait, comme Ta soutenu 
Gelzer, que « les limites de l'Afrique byzantine se sont éten- 
dues après le règne de Justinien » °. La chose paraît assez 
surprenante, et l'argumentation un peu singulière. S'il s'agis- 
sait ici de l'emploi de quelque ère nouvelle et spéciale à 
Byzance, ducomput par indiction s, par exemple, que l'on ren- 
contre au vi e siècle en Byzacène ou en Proconsulaire 7 , certes 
il y aurait lieu de tenir grand compte de cette innovation signi- 
ficative : mais en fait, que Irouve-t-on ici? la persistance d'un 
usage ancien, pratiqué dans tout le pays durant tout le temps 
de la domination romaine , et qui se conserva dans ces 
mêmes villes après la chute de cette domination, alors que, à 
la faveur de l'anarchie vandale, des royautés indigènes s'éle- 
vaient dans ces contrées, c'est-à-dire à un moment où nul ne 
pensait encore à Byzance. Il y a à Altava des inscriptions de 
cette sorte, datées de 480 et de 508 8 , il y en a à Tlemcen 
de 469 et de 522 9 , et vers le même temps on rencontre des 

1. Gauekler {Comptes rendus de VAcad. des inscr., 1893, p. 20). Cf. Cat.,/. c. } 
p. 138 sqq.; Bull. Cor?\ afr., I, p. 131. 

2. Dyz. Zeilschr., II, p 26,31. Cf. Cat., p. 143-145. 

3. C. /. L., VIII, 9746. 

4. Id., VIII, 9869, 9870, 9899. 

5. Id., 9952, 9932, 9926, 9925, 9921, 9922, 9958, 9948, 9930, 9939, 9914,9950, 
9931, 9953, 9923, 9949, 9934, 9920, 9935. 

6. Gelzer, /. c, p. xxx. 

7. C. I. L., VIII (voir YIndex). 

8. Id., VIII, 9876, 9835. 

9. Id., 9911, 9940. 



264 HISTOIRE |DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

preuves du même usageàOrléansville(ann. 474, 475) l et àTia- 
ret (ann. 485, 488)*. Or, en celte fin du v e siècle, et au commen- 
cement du vi e , quelle était la situation politique de ces villes? 
elles appartenaient à un chef indigène que nous connaissons, 
que nous trouvons en 535 en relations avec le patrice Solo- 
mon 3 , à ce Masuna qui s'intitulait « roi des Maures et des 
Romains » 4 et qui possédait en 508 Altava, Safar (Aïn-Temou- 
chent), Castra Severiana, etqui sans doute étendait son autorité 
jusqu'aux plateaux du Sersou, jusqu'à Tiaret et Frenda 5 . Or, 
sous ce prince, les villes romaines, qui avaient accepté sa pro- 
tection, continuèrent à dater comme autrefois les inscriptions 
funéraires dont elles décoraient la tombe de leurs morts : 
est-il nécessaire, parce que cet usage persiste à L'époque byzan- 
tine, d'admettre pour l'expliquer une conquête des impériaux? 
Le roi Masuna a eu des successeurs : on voit encore entre 
Tiaret et Frenda des monuments qui sont sans doute les tom- 
beaux de famille de cette dynastie indigène 6 : pourquoi, sous 
ces princes berbères, à demi romanisés et chrétiens, les habi- 
tudes antérieures se seraient-elles en rien modifiées? Sans 
doute, il est remarquable de trouver, en pleine Maurétanie 
Césarienne, cet îlot de populations romaines, portant, comme 
au temps du Haut-Empire, les noms de Julii , d'Aurelii, 
de Valerii, et professant la religion catholique. Mais ce n'est 
point là un cas isolé. Ailleurs encore on trouve des chré- 
tiens dans l'intérieur de la Césarienne : au commencement 
du vn e siècle, Labdia (Médéa), Oppidum Novum (Duperré 
dans la vallée du Chélif) , Timici, dont l'emplacement est 
incertain, ont des évêques 7 : en conclura-t-on que la con- 

1. Cl. L., VIII, 9713,9709. 

2. Id., 9734, 9735. 

3. Bell. Vand., p. 465. 

4. C. I. L., VIII, 9835. 

5. La Blanchère, Arch. des Missions, X, p. 96-97. 

6. Ce sont les Djedar (La Blanchère, l. c, p. 77-99). Sur la dynastie, ibid. 
p. 97-99. 

7. Byz. Zeitschr., II, p. 26, 31. Sur l'identification des noms, Cat, Z. c, 
p. 188-189; 197-198; 201. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 265 

quête byzantine s'est étendue dans ces difficiles et monta- 
gneuses régions? Je ne nie point que la propagande reli- 
gieuse de Byzance n'ait exercé son action dans la Maurétanie 
Césarienne 1 , j'admets volontiers que les bonnes relations 
inaugurées entre Solomon et le roi Masuna, et attestées par 
Procope, ont pu amener cette dynastie indigène et chrétienne 
à accepter de la part des Grecs une sorte de protectorat, sem- 
blable à celui que la diplomatie byzantine, nous le verrons 
plus tard, s'efforça d'établir sur tous les grands Etats berbères; 
je veux même que ces rapports nouveaux aient contribué 
pour leur part à conserver plus solide l'autonomie des villes 
romaines soumises à ces princes; mais il est impossible de 
conclure davantage. Au xi e siècle, rapporte El-Bekri 2 , une 
population chrétienne assez importante existait encore à 
ïlemcen : le pays en était-il moins soumis aux musulmans? 
Cette discussion fait déjà pressentir la solution que nous 
donnerons à la prétendue occupation de Tiaret par les Byzan- 
tins. Les historiens arabes rapportent que Sidi Okba, dans sa 
grande expédition, trouva devant Tiaret les forces grecques 
unies aux Berbères, et qu'il infligea aux deux armées une san- 
glante défaite. On s'est longuement demandé comment une 
garnison byzantine occupait ce point si éloigné, on s'est ef- 
forcé d'expliquer qu'il ne pouvait s'agir que de troupes auxi- 
liaires, envoyées par les gouverneurs impériaux pour soute- 
nir les indigènes 3 . C'est, je crois, prendre là beaucoup de peine 
inutilement : comme Tlemcen, Tiaret appartenait, ce semble, 
aux États de la dynastie indigène dont nous parlions plus 
haut; comme Altava, comme Tlemcen, c'était une ville ro- 
maine, ayant gardé sans doute dans l'État berbère quelque 
autonomie. A l'approche de l'invasion arabe, les Romains de 
la cité appelèrent leurs alliés à leur aide et de concert tentè- 
rent de défendre leur citadelle : cette hypothèse suffit, je 



1. Jean de Biclar, ami. 569, p. 212 (éd. Mommsen). 

2. Cat., I. c.,p. 275. 

3. Fournel, l. c, I,p. 168-169. Il y a un plan de Tiaret dans Cagnat, p. 651. 



266 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

pense, à expliquer comment les historiens musulmans ont pu 
parler des Roums qui occupaient Tiaret *. Voilà pour le vn e siè- 
cle. Mais, sur un monument voisin de Tiaret, sur l'une des 
pyramides des Djedar, une inscription fameuse, rapportée par 
Ibn Khaldoun, portait le nom du patrice Solomon 2 : en faut-il 
conclure, comme on Ta fait, que le général byzantin poussa 
jusque-là sa marche victorieuse? La chose est peu probable, 
pour toutes les raisons énumérées plus haut, et il serait bien 
étonnant dans ce cas que ce grand bâtisseur n'eût assuré par 
nulle citadelle lapossession du pays si merveilleusement recon- 
quis. Aussi bien nous ignorons totalement le contenu de l'ins- 
cription, le texte d'Ibn Khaldoun ne signifiant absolument rien : 
et si vraiment elle contenait le nom du patrice, alors même 
elle ne prouverait pas nécessairement sa présence. Nous sa- 
vons par Procope qu'il fut en relations avec les chefs de cette 
partie de la Maurétanie : quelque allié indigène, quelque of- 
ficier en mission peut donc fort bien, comme on l'a justement 
observé, en avoir été Fauteur 3. 



YI 

Les postes de la Maurétanie Tingitane. 

Ainsi, quelques postes échelonnés le long du littoral cons- 
tituaient àFépoque byzantine toute la Maurétanie Césarienne : 
de même, par quelques places fortes, les Grecs conservaient 
un pied en Tingitane. Sur celte côte, ils occupaient peut-être 
à l'ouest de la Mlouia, la ville de Rusaddir, où l'on trouve, au 
commencement du vn e siècle, une population chrétienne * : 
mais surtout ils tenaient solidement le promontoire qui do- 



1. Cf. La Blanchère, / c, p. 93-94, note. 

2. C. 1. L., VIII, 9738. Cf. la discussion de La Blanchère, /. c, p. 89-91. 

3. La Blanchère, /. c , p. 90. 

4. liyz. Zeilchr., 11, p. 26, 32. Sur l'endroit, Itinéraire d'Antonin, 11, 4 ; 11 3. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 267 

mine au sud le détroit de Gadès. Là, ils avaient pris posses- 
sion de l'admirable position de Septum (Geula) ' : l'empereur 
avait fait sur ce point construire une formidable citadelle ; 
une garnison y était cantonnée, commandée par un officier 
choisi; et dans son port s'abritait une escadre de bâtiments de 
guerre, chargée de surveiller cet important passage 2 . Au 
delà de Septum, Tingi (Tanger) fut peut-être momentané- 
ment occupée; du moins on y signale au commencement du 
vu siècle une population chrétienne 3 . Enfin les vaisseaux 
grecs, dépassant les colonnes d'Hercule, semblent môme avoir 
repris quelques-uns des postes romains établis sur la côte de 
l'Atlantique. Au commencement du vn e siècle *, Lixus avait 
un évêque, et on y signale des restes de fortifications byzan- 
tines : on a même cru retrouver des monuments byzantins 
bien plus au sud encore, à Agadir 5 . Toutefois l'intérieur du 
pays échappait complètement aux Grecs, et le mur byzantin 
que M. de La Martinière indique à Volubilis 6 appartient très 
probablement aux derniers temps de l'occupation romaine. 
Mais, en revanche, l'importance de Septum ne fit que grandir 
au cours du vi e siècle : à Fépoque où Georges de Chypre ré- 
digeait sa notice, cette place était la capitale de la Mauréta- 
nie seconde 7 : elle devait, à la fin du vii e siècle, devenir un 
des boulevards de la domination grecque, et, par une bizar- 
rerie assez curieuse, alors que du vaste empire rêvé par Jus- 
tinien, il ne restait plus, de la Tripolitaine à la Sitifienne, un 
pouce de terre aux Byzantins, ce fut cette ville lointaine, éga- 
rée aux extrémités de l'Occident, qui, pendant quelques an- 
nées, constitua, à elle seule, tout l'exarchat, et offrit aux der- 
niers représentants de l'autorité impériale un suprême asile 
sur la terre africaine. 

1. Bell. Vand., p. 430. 

2. Aed., p. 343; Cod. JusL, I, 27, 2, 2. 

3. Byz. Zeitschr., II, p. 26, 32. 

4. ld., p. 26-32; Bull. Corn., 1890, p. 140-14], 144. 

5. Comptes rendus de ÏAcad. des inscr., 1891 , p. 347. 

6. Bull. Corn , 1891, p. 136. 
1. Georg. Cypr., p. 34. 



DEUXIEME SECTION 



LES FORTERESSES DE L INTERIEUR 



Telles étaient, vers le milieu du vi e siècle, les frontières de 
l'Afrique grecque : telles elles demeurèrent, sans changements 
très considérables, jusqu'au moment de l'invasion arabe. 
Mais, derrière cette première ligne de forteresses, l'intérieur 
du pays n'était pas moins solidement occupé : deux, parfois 
même trois rangées de citadelles en assuraient la défense, et 
dans les zones intermédiaires, bientôt le pays se hérissa de 
fortins et de redoutes. Ce sont ces dispositions qu'il nous 
reste à examiner. 



L 'occupation de la Byzacène et de la Proconsulaire. 

1. La route du littoral. 

Le long du littoral méditerranéen, une grande voie d'inva- 
sion montait de Gabès à Garthage : soigneusement elle avait 
été jalonnée de forteresses, et ces postes avaient été établis 
de préférence aux points où, sur cette grande artère de com- 
munication, d'autres routes s'embranchaient, menant dans 
l'intérieur du pays. D'abord on rencontrait la forte place de 
Junca, l'un des rares ports qu'offrait cette côte peu hospita- 
lière, et pour cette raison, d'autant plus importante à défen- 
dre 1 : c'était à l'époque de Justinien la première forteresse 

1. Tissot,!!, p. 192. 



L'OCCUPATION MILITAIHE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 269 

que l'on trouvait au nord de Gabès 1 ; un peu plus tard, sous 
le règne de Justin II, elle fut renforcée par la citadelle toute 
voisine de Macomades Minores 2 ; les deux villes avaient 
d'ailleurs une haute valeur stratégique, placées comme elles 
l'étaient à la tête de la grande route qui par Madarsuma 
menait à Sufetula 3 . Au nord de cette position, une ville for- 
tifiée avait été fondée par Justinien, au promontoire de Caput 
Vada où avait en 533 débarqué Bélisaire : c'était la florissante 
cité de Justinianopolis 4 . Puis venaient Sullectum (Selekta), 
où l'on voit encore un castrum rectangulaire mesurant plus 
de deux cents pas sur chaque face*; Thapsus (Ras Dimas), 
dont la vieille enceinte fut réparée à l'époque byzantine 6 ; 
Leptis Minor (Lamta) où l'on trouve les ruines d'une forteresse 
grecque, et qui semble au vi c siècle avoir été prospère 7 : sur 
ces trois points aboutissaient au littoral, par trois chemins 
qui se réunissaient à Thysdrus (El-Djem), la route importante 
qui, de ce dernier point gagnait Aquae Regiae et de là, à 
travers toute la Tunisie centrale, rejoignait à Althiburos (Me- 
deina) la voie de Théveste à Carthage 8 . Enfin venait la grande 
ville d'Hadrumète (Sousse) décorée, en l'honneur de l'empe- 
reur, du surnom de Justiniana; c'était une des positions les 
plus considérables de la Byzacène 9 . De là par Aquae Regiae, 
une route gagnait Sufetula 10 ; une autre, remontant au nord- 
est, longeait les abords orientaux du massif central tunisien, 
et par Thuburbo Majus, se reliait, dans la vallée de la Me- 
djerda, à la voie de Théveste à Carthage 11 . Aussi Justinien en 



1. Joh., Vil, 111, 136, 395. 

2. C. 1. L., VIII, 10498. 

3. Tissot, II, p. 644. 

4. Aed., p. 341-342; Tissot, II, p. 181-182. 

5. Tissot, II, p. 179. 

6. /d.,p.l73. 

7. ld., p. 170-171; Saladin, I, p. 11. 

8. Tissot, II, p. 567. 

9. Aed., p. 340; Bell. Vand., p. 510-511; Tissot, 11. p. 159. 

10. Tissot, 11, p. 607. 

11. ld., p. 539. 



270 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

avait fait reconstruire puissamment les murailles et y avait 
établi une forte garnison : et il semble que, dès avant la fin 
de son règne, elle était devenue, par un dédoublement admi- 
nistratif, la résidence d'un duc 1 . 

Au delà d'Hadrumète, la grande route du littoral ne tardait 
pas à passer dans la Proconsulaire : nous croyons utile pour- 
tant, quoique quelques-unes des forteresses qui nous restent 
à mentionner, soient sans doute d'une date postérieure au 
règne de Justinien, d'en suivre dès maintenant le tracé jus- 
qu'à Carthage. Tout d'abord, et encore en Byzacène, on 
signale à Hergla (Horrea Caelia) des restes de fortifications 5 ; 
puis à Uppenna (Henchir-Fragha) s'élève « un fort byzantin, 
flanqué de quatre bastions aux angles, de belles dimensions et 
assez bien conservé 3 . » A Aphrodisium (Henchir-Sidi-Khalifa) 
une enceinte rectangulaire occupant une colline semble un tem- 
ple antique transformé en citadelle 4 ; mais c'est surtout dans 
la portion de route comprise entre Hammamet et Hammamlif 
et où la voie coupe à sa base la presqu'île du cap Bon, que 
les constructions militaires apparaissent assez nombreuses. 
C'est qu'en effet, au vi e siècle encore, la région qui se trouve 
à Test de la route était occupée par des populations berbères 
remuantes et souvent insoumises : on conçoit que contre leurs 
attaques quelques précautions aient semblé nécessaires. Dans 
la contrée voisine de la route, on signale plusieurs redoutes 
byzantines; il y en a une à Hammamet, une à Kasr-Ellous% 
une autre à Aïn-Tebernouk (Tubernuc) 6 ; un peu plus au nord, 
à Henchir-Kelbia (Cilibia) on voit un château carré flanqué de 
quatre tours d'angle 7 ; un autre fortin du même type, et mesu- 
rant cent pas sur cinquante, s'élève à Kasr-Medjer, au nord- 



1. Joh., VI, 49. 

2. Saladin, I, p. 3. 

3. Cagnat, Arch. des Missioîis, XI, p. 19-20. 

4. Id., XI, p. 14-16; Tissot, II, p. 163. 

5. C. I. L., VIII, p. 121. 

6. Id , VIII, 949. 

7. Guériu, Voyage en Tunisie, 11, p. 203. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 271 

ouest de Groumbalia'. Pour Fane au moins de ces citadelles, 
nous possédons une date précise : le poste d'Aïn-Tebernouk fut 
fortifié à la fin du vi e siècle, sous le règne de Tibère II, et il 
est probable que beaucoup de ces ouvrages établis dans un 
pays, où l'invasion pénélra plus rarement au temps de Jus- 
tinien, sont également d'une date un peu postérieure à cet 
empereur. Seuie, dans cette partie de l'Afrique, Carthage 
avait été, dès le début, certainement entourée de remparts : 
avec ses murailles reconstruites et protégées par un fossé, 
avec sa citadelle du Mandrakion qui la couvrait du côté de la 
mer, elle était capable de résistera toutes les attaques de vive 
force 2 ; et en fait, malgré les armées ennemies qui plus d'une 
fois parurent sous ses murs, dans les troubles du vi e siècle, 
elle demeura imprenable jusqu'aux temps de la conquête 
arabe. 



2. La route de Tliéveste à Cartilage. 

A l'autre extrémité de la Byzacène, une autre grande voie 
d'invasion s'ouvrait aux indigènes : c'est la route qui, des fron- 
tières méridionales de la province, se dirigeait vers la vallée 
de la Medjerda et reliait Tbéveste à Carthage. Elle aussi, 
comme le chemin du littoral, était jalonnée de forteresses. 
C'était d'abord, après la redoute de Ksar-Gouraï, barrant le 
défilé du Khanguet-Mazouch 3 , la superbe citadelle d'Ammae- 
dera(Haïdra) 4 : elle aussi occupait une position de haute im- 
portance. Non seulement elle commandait la large vallée où 
passe la route de Tébessa; mais, vers le sud, au delà de la 
rivière qui coule, en formant des cascades, au pied de ses 
remparts, elle surveillait la plaine accidentée où une route va 
rejoindre la région du Fouçana et les deux voies qui mènent 

1. C. 1. L., VIII, p. 119. Cf. Guérin, II, 202, qui appelle ce point Heachir- 
Semmacher. 

2. Aed., p. 339; Tissot, I, p. 662-663. 

3. Rec. de Const., 1866, p. 219; 1876, p. 421. 

4. Saladiu, 1, p. 170-175; Tissot, II, p. 460-461. 



272 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

de Sufetula à Théveste; et ainsi, derrière les postes de pre- 
mière ligne échelonnés entre Thélepte et Théveste, elle barrait 
le passage aux envahisseurs du sud et fermait la trouée peut- 
être demeurée ouverte entre Aïn-bou-Dris et Tébessa. Aussi 
Justinien y avait-il établi une garnison solide 1 , et c'était, 
comme le prouvent ses pittoresques ruines, une des plus con- 
sidérables parmi les citadelles de l'Afrique byzantine. 

Au nord d'Haïdra, entre ce point et Thala, on signale à 
Henchir-Kokech une redoute byzantine 2 , et au delà, quelques 
fortins encore, mais qui ne paraissent point avoir une desti- 
nation proprement militaire 3 . C'est plus loin, mais déjà en 
Proconsulaire, que se trouvent les véritables forteresses char- 
gées de défendre la route : c'est le ksar de Djezza (Aubuzza), 
simple redoute carrée de vingt mètres de côté 4 ; c'est surtout 
la ville forte de Laribus, dominant la plaine où coule l'Oued- 
Lorbeus 5 . Sur ce point, où la grande voie d'Aquae Regiae à 
Assuras (Zanfour) rejoignait celle de Théveste à Carthage, 
Justinien avait construit, en arrière de Tébessa et d'Haïdra, 
une place de seconde ligne fort importante, et qui jouait dans 
l'ouest de la province, à peu près le même rôle que Junca et 
surtout Hadrumète remplissaient dans l'est. Au milieu des 
forêts qui l'environnaient au vi e siècle, elle comptait parmi les 
meilleures citadelles de l'Afrique byzantine 6 , et c'est à l'abri 
de ses murailles que le patrice Jean, battu sur la frontière, vien- 
dra en 547 reconstituer son armée. Aujourd'hui encore, ses 
ruines considérables attestent son importance passée et les 
vues qui s'ouvrent du haut de ses tours disentassez sa valeur 
stratégique. Surveillant vers l'est la route de la Tunisie 
centrale, du côté de l'ouest elle est à portée de la grande place 
du Kef (Sicca Veneria) et de la voie de Cirta à Carthage : au 



1. Aed., p. 342. 

2. C. 1. L., VIII, p. 73. 

3. Cagnat, Arch. des Missions, XII, p. 243; Saladin, I, p. 190-203. 

4. Saladin, 1, p. 201. 

5. Tissot, II, p 455. 

6. Joh., VII, 143-146; Bell. Vand. y p. 508. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 



273 



midi elle commande les vastes plaines d'Ebba et de Ksour, et 
plus d'une fois ses murailles arrêtèrent avec succès les enva- 
hisseurs venus du sud. 






Eclielle de 0,001 p. 2 m 



100 




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^^^^^V^^X^.^A^^m^^W 



Fig. 58. — Laribus. Plan de la citadelle byzantine. 

Plus loin, à Drusiliana, la route de Cirta rejoignait celle de 
Théveste, et par un tracé commun toutes deux se rappro- 
chaient de la Medjerda. Il était indispensable de surveiller par 

T - 18 



274 HISTOIRE DE LA DOMINATION BVZANTINE EN AFRIQUE 

quelques ouvrages une voie où les Berbères de la Numidie 
pouvaient faire leur jonction avec les envahisseurs venus du 
sud. Aussi, Justinien déjà avait établi à Tucca (Dougga) un 




Fig. 59. — Aïn-Hedja. Forteresse byzantine. 

caste llum surveillant la plaine et dont l'horizon s'étend au 
loin dans la direction du Kef 1 . Plus tard, comme sur la route 

1. Aed., p. 340; Tissot, II, p. 346; Saladin, II, p. 450, 491-92, 504, 529; Car- 
ton, Découvertes archéologiques et épigraphiques faites en Tunisie, p. 153 
(avec un plan). 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 2*5 

de Cartilage, il parut nécessaire de renforcer ces défenses. 
Dans la vallée même, au point où elle se rétrécit en un défilé 
que traverse l'Oued-Khalled, deux redoutes barrèrent le pas- 
sage : vers l'ouest, ce fut le poste d'Henchir-Kern-el-Kebch 
(Aunobaris) 1 ; vers Test, la citadelle d'Aïn-Hedja (Agbia), carré 
de trente-cinq mètres environ sur quarante, flanqué de quatre 
tours, et qui est aujourd'hui encore fort curieusement conser- 



PLAN «.TeBOUï^SOUK 




Fig. 60. — Plan de Teboursouk. (Dessin de M. Saladin.) 

vée 2 . Puis, sur une hauteur dominant la vallée et la route et 
surveillant tout le pays accidenté par où l'Oued-Khailed s'é- 
coule vers la Medjerda, la ville forte de Teboursouk (Thu- 
bursicum Bure) dressait son enceinte pentagonale 3 ; plus loin, 
au-dessus de la vallée de l'Oued-Khalled, un fort avec de 
grosses tours carrées s'élevait à Bir-Tersas 4 ; à l'endroit où la 

1. Carton, /. c, p. 207. 

2. Bull. Ant. afr., 1885, p. 98; Tissot,;Il, p. 342. Diehl, Rapport, p. 145-149. 

3. Bull. Ant. afr.. 1885, p. 22; Tissot, II, p. 344; Saladin, II, p. 442-445. 

4. Carton, /. c, p. 111. 



276 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

voie antique traverse le massif montagneux qui sépare Tebour- 
souk de Testour, et un peu au delà du col par où l'on passe du 
bassin de l'Oued-Khalled dans celui de la Siliana, la forteresse 
considérable de Thignica (Aïn-Tounga) fermait le passage : au- 
jourd'hui encore, avec les cinq hautes tours qui flanquent son 




AUJ-TOITOÇA PLAN <* ia. C ITAtlILLE BYZANTINE 



Fig. 61. — Aïn-Tounga. Plan delà citadelle byzantine. 
(Dessin de M. Saladin.) 

enceinte, avec ses murailles dont la masse demeurée intacte 
étincelle d'un éclat doré, ce château fort est un des plus pit- 
toresques parmi les constructions byzantines de la Tunisie 1 . 

1. Bull. Ant. afr. y 18S4, p. 136; 1885, p. 21; Tissot, II, p. 338; Saladin, II, 
p. 542-547; Diehl, Rapport, p. 140-142. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 277 

Enfin, près du point où la vallée de la Siliana débouche dans 
celle de la Medjerda, une citadelle était établie à Coreva (Hen- 
chir-Dermoulya) l . Ici encore, un document précis nous permet 
de dater l'un au moins de ces ouvrages : les remparts de 
Teboursouk furent élevés sous le règne de Justin II 2 , et il est 
probable, d'après les procédés employés, qu'Aïn-Hedja et 
Aïn-Tounga appartiennent à la même époque. 



3. La défense du massif central. 

Mais, entre Junca et Hadrumète à Test, Ammaedera et La- 
ribus à l'ouest, un grand espace demeurait ouvert : c'étaient 
d'abord, en arrière de Capsa et de Thélepte, les hauts pla- 
teaux où s'élevaient Gillium (Kasrin), Sufetula(Sbéitla) et Ma- 
darsuma" et qui se prolongent, le long de l'Oued-el-Hatob et 
de l'Oued-Zeroud, jusqu'à la grande plaine de Kairouan; 
c'était, au nord de cette région, le massif qui couvre la Tu- 
nisie centrale, pays accidenté, difficile, que de fortes barrières 
de montagnes séparent des régions voisines. Vers Test, au- 
dessus des grandes plaines de Kairouan et de Djebibina, c'est 
la longue ligne, interrompue seulement par la coupure de 
l'Oued-Merguellil, que forment le Trozza, l'Ousselet et ses 
prolongements septentrionaux ; et derrière cette première 
barrière, au-dessus de la vallée de l'Oued-Mahrouf, c'est l'obs- 
tacle qu'opposent le massif de la Kessera, le Bellota, le Serdj, 
et plus loin le Bargou. Au sud, c'est la Kessera et les plateaux 
de Maklar, et plus loin les hauts sommets de la chaîne des 
Ouled-Ayar; au sud-ouest et à l'ouest, ce sont les monta- 
gnes qui enveloppent et dominent la vaste plaine du Sers ; et 
ainsi, entre les deux grandes voies militaires de l'est et de 
l'ouest, s'épanouissait au centre du pays une citadelle natu- 

] i. Carton, l. c, p. 9-10. 

2. C. L L., VIII, 1434. 

3. Georg. Cypr., p. 33; Tissot, II, p. 646. On consultera utilement sur cette 
régiou la carte de M. Poinssot {Bull. Ant. afr., 1883). 



>78 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



relie, dessinant vers le midi une longue ligne courbe, à la- 
quelle pouvait s'appuyer tout un système de défense. D'ail- 
leurs, dans l'intérieur de ces montagnes, de larges plaines, de 
grandes vallées fluviales offraient un sol extrêmement fertile, 
et une population très dense s'y groupait en une multitude de 







Fig. 62. — Sbéitla. Plan général. (D'après le levé de M. Saladin.) 

petites villes, dont les ruines aujourd'hui encore se rencon- 
trent à chaque pas dans cette région. Pour couvrir ce riche 
pays, une sérieuse occupation militaire s'imposait : tout na- 
turellement la seconde ligne de défense de la Byzacène s'a- 
dossa au revers méridional du massif central. 

En avant de cette ligne pourtant, une autre position sem- 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 219 

blait marquée tout d'abord pour servir d'emplacement à une 
grande citadelle. Dans la plaine de Sufetula, les routes con- 
vergeaient de toutes parts, venant, au sud-est, de Junca et de 
Thenae, sur le littoral ; au sud, de Gafsa par la grande cou- 
pure qui rejoint le cours de l'Oued-Fekka; au sud-ouest, de 
ïhélepte par Cillium; à l'ouest, de Théveste par le Fouçana : 
d'autre part cette position couvrait la route qui au nord-est 
mène à Aquae Regiae et à Hadrumète, et surtout la voie qui 
vers le nord pénètre dans le massif central par Sbiba (Sufes) 
et Assuras (Zanfour) 1 . Pourtant il ne semble point qu'au 
temps de Justinien on ait jugé nécessaire d'occuper ce poste 
d'une si haute valeur stratégique : tout au plus on se con- 
tenta d'en couvrir les approches. A Henchir-Maizra, au point 
où la route de Gafsa remonte la vallée de l'Oued-Fekka, on 
signale une grande redoute 2 ; à l'ouest, le fort d'Henchir-el- 
Hammam, que nous avons déjà mentionné, barrait la vallée 
de l'Oued-el-Hatob. Probablement Madarsuma, que Ton 
nomme parmi les villes importantes de la Byzacène, couvrait 
la région du côté du sud-est 3 . A Sufetula même, on n'établit 
une citadelle qu'à la fin du vi e siècle*; mais à partir de ce 
moment, la place allait prendre une importance croissante : 
on verra quel rôle elle jouera au moment de la première in- 
vasion arabe. 

On se contenta donc de couvrir la ligne du massif central. Du 
côté de l'ouest, Laribus en défendait les approches et au sud-est 
de cette ville, un château carré assez important — il mesure 
quatre-vingts pas sur soixante-dix — et flanqué de quatre tours 



l.Tissot, II, p. 643-644, 630-635, 607, 617. 

2. Saladin, I, p. 96. 

3. On croit retrouver Madarsuma à Henchir-bou-Doukhan, où s'élève, dans 
une belle position stratégique', un castellum important (Bull. Corn., 1893, 
p. 178). Au nord-est de ce point, deux autres forts se trouvent à Ksar-bou- 
Dinar et à Aïn-Goubrar, dominant le Bled-Rgab et fermant les passages de 
montagne qui, de la région côtière, mènent vers Sbeitla (ibid., p. 179). En 
avant de Sbeitla, entre la ville et le Djebel-Hamra, un fortin s'élevait sur une 
éminence à Ksar-Djerjir [ibid., p. 174). 

4. Georg. Cypr., p. 33. 



280 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

d'angle, s'élevait à Henchir-Dougga (TuccaTerebinthina), sur- 
veillant la plaine de Ksour l . Mais au sud une grande voie de 
pénétration donnait accès dans la montagne, la route qui de 



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Fig. 63. — Sbiba. Plan de l'enceinte byzantine. 

Sbeitla, c'est-à-dire de tous les points de la frontière méridio- 
nale, se dirige vers Maktar et Assuras 2 . Pour barrer ce passage, 
une citadelle fut construite à Sufes (Sbiba)', sur un mamelon 



1. Guérin, l. c, I, p. 394. 

2. Tissot, 11, p. 617. 

3. C. /.L., VIII, 259. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 281 

dominant la plaine et la vallée de TOued-Rohia, et d'où l'on 
commande également la large coupure qui s'ouvre vers le sud,* 
les plateaux qui s'étendent vers Test jusqu'au pied du Djebel 
Mrilah, et vers l'ouest le col où passe un chemin qui vient de 
Thala. Surlamêmeligne.entreSbibaetl'emplacementactuelde 
Kairouan, et sans doute dans la région que parcourt l'Oued- 
Zeroud entre le Mrilah et le Trozza, la place forte de Mamma, 
occupée par une forte garnison, compléta de ce côté la dé- 
fense '. Enfin vers Test, où les grandes plaines ouvertes per- 
mettaient un facile passage aux Berbères de la Tripolitaine, 
une double ligne de citadelles ferma l'accès du massif. Au 
bord de la plaine de Kairouan, la redoute d'Henchir-Oghab 
barra la voie, d'ailleurs difficile, qui suit la vallée de l'Oued- 
Merguellil 2 ; la forte place de Djaloula, qui est peut-être Kou- 
loulis 3 , défendit la route fréquentée qui, à travers les pro- 
longements de l'Ousselet, mène dans la plaine de l'Oued-Mah- 
rouf 4 ; peut-être même, quoique la chose me semble assez 
douteuse, la redoute d'Henchir-Kachoun (Muzuc), au con- 
fluent de TOued-Mahrouf et de ï'Oued-Bargou 3 , surveilla dès 
ce moment le Foum-el Guefeletles défilés de FQued-Nebhane. 
Mais c'est surtout au delà de la vallée de l'Oued-Mahrouf que 
la défense fut solidement organisée. Au point où passe la 
route qui met les plateaux de Maktar en communication avec 
le sud, dans une position stratégique incomparable, une cita- 
delle fut construite au bord du plateau de la Kessera 6 . Entre 
le Bellota et le Djebel-Serdj, à l'endroit où la route d'Althibu- 
ros (Medeina) au littoral par Assuras, Zama et Uzappa débou- 
che dans la plaine, à l'entrée du défilé de Foum-el-Afrit, une 
redoute s'élevait à Sidi-Amara (peut-être Aggar) 7 ;plus au 

1. Aed., p. 342. 

2. Bull. Ant. afr., 1884, p. 156. 

3. Aed., p. 342. Cf. sur l'identification, Diehl, Rapport, p. 118-119. 

4. Guérin, II, p. 339. 

5. Tissot, II, p. 603. 

6. C. 1. L., VIII, 700; Bull. Ant. afr., 1884, p. 225. 

7. Tissot, II, p. 577 ; Bull. Ant. afr... 1884, p. 92-94 \Bull. Corn., 1886, p. 207 ; 
Cagnat, Arch. des Missions, XIV, p. 31. 



282 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



nord enfin, là où la vallée de l'Oued-Bargou laisse passer les 
routes qui mènent dans la riche région de la Siliana, le châ- 
teau fort de Lemsa barrait le défilé 1 . 

Ainsi un vaste demi-cercle de places fortes, adossé au mas- 
sif central, surveillant toutes les routes importantes, occu- 
pant tous les passages, défendait la région contre les attaques 
des nomades et formait à travers la Byzacène une seconde 




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Fig. 64. 



Kessera. Forteresse byzantine. 



ligne de défense. Elle se complétait du côté de Test par quel- 
ques forteresses encore. Entre les dernières pentes de la mon- 
tagne et le littoral, un passage demeurait ouvert à travers les 
grandes plaines de Kairouan et de Djebibina, et une route y 
était tracée qui d'Hadrumète gagnait Zaghouan, et de là à 
travers le Fahs rejoignait la Medjerda : il était indispensable 



1. Bull.Ant. a/r.,1884, p. 80-82; Cagnat, Arch. des Missions., XIV, p. 19. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 



283 



de fermer cette trouée. Pour cela, au nord-ouest de Sousse, 
dans les vastes plaines qui séparent le lacKelbiade la Sebkha- 
el-Djerida, une petite redoute se trouvait à Cebar, près de Me- 
nephese 1 ; dans la vallée de l'Oued-Nebhane, tout près du 
ponl antique où la roule romaine franchit la rivière, un autre 
fortin gardait le passage à Ksar-el-Amar 2 . En arrière, dans 




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Fig. 65. — Henchir-Sguidan. Forteresse byzantine. 
(D'après le plan de M. de la Blanchère.) 

la plaine de Djebibina, lagrande forteresse d'Henchir-Sguidan, 
dont l'enceinte flanquée de huit tours est fort bien 'conseryée 
encore, dominait toute la région 3 ; enfin plus au nord encore, 
à Henchir-Batria, un fortin protégeait la route de Zaghouan 4 ; 
un autre, défendu par quatre tours d'angle, fermait à Aïn- 
Djoukar l'entrée de la plaine du Fahs\ De cette sorte, la ligne 

1. Bell. Vand., p. 509 ; Joh. IV, 41 ; Tissot, II, p. 160-162. 

2. Bull. Corn., 1886, p. 200. 

3. ld., 1888, p. 467; Cagnat, Arch. des Missùms, XI, p. 34. 

4. Tissot, II, p. 558-559. 

5. Guérin, II, p. 345-346. 



284 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

de défense était complète, et le massif central ne pouvait pas 
être tourné par le nord. 



4. La vallée de la Medjerda. 

Si de cette sorte, la Proconsulaire semblait garantie contre 
les attaques venant du sud, pourtant Cartilage restait expo- 
sée du côté de l'ouest. La route de Carthage à Hippone par 
Bulla Regia et la rive gauche de la Medjerda 1 , celle de Car- 
thage à Cirta par Sicca Veneria (le Kef) et la rive droite du 
fleuve 2 étaient des lignes d'invasion ouvertes aux populations 
de la Numidie. L'une et l'autre furent donc solidement occu- 
pées dès le temps de Justinien. Au nord du Bagradas, Vaga 
(Béja) qui, en l'honneur de l'impératrice prit le surnom de 
Théodoriade, fut entourée d'une vaste enceinte fortifiée; et 
elle dut à la fois protéger le pays fertile qui l'environne et te- 
nir en respect les tribus des montagnes qui s'étendent entre 
elle et la mer*. Bulla Regia (Hammam-Darradji) qui com- 
mandait le riche et vaste territoire delaDakhladesOuled-bou- 
Salem, eut également une citadelle'*; et à l'issue du défilé assez 
resserré par où la Medjerda pénètre dans les Grandes Plaines, 
dans une importante position stratégique, couvrant la route 
et le fleuve, la forteresse de Bordj-Hallal barra le passage et 
protégea les colons de la contrée avoisinante*; plus loin à 
Thuburnica (Henchir-Sidi-Ali-Bel-Kassem), on signale parmi 
les ruines une grande citadelle encore ; mais il ne me paraît 
pas pleinement certain qu'elle date de l'époque byzantine 6 . 

Sur la route de la rive droite, le groupe de places que nous 

1. Tissot, II, p. 243. 

2. /cf., p. 312. 

3. Aed., p. 339-340 ; C. I. L., VIII, 14399 ; Tissot, II, p. 304 ; Cagnat, Arch. des 
Missions, XIV, p. 107-108. 

4. Tissot, II, p. 261; Bull. Ant. af)\, 111, p. 112. 

5. C. 1. L., VIII, 1259 et 14547; Tissot, 11, p. 266-267, 308; Saladin, II, p. 427- 
429; Diehl, Rapport, p. 136-139. 

6. Bull. t Com.,im, p. 161-192. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE RYZANT1NE 285 

avons déjà mentionnées précédemment, Goreva, Thignica, 
Bir-Tersas, Thubursicum Bure, Agbia, Tucca, protégeaient 
les approches de la Medjerda autant contre les attaques de 
l'ouest que contre celles du sud. Plus loin, des redoutes étaient 
établies, au voisinage de la route de Carthage à Girta, à Uci 
Majus (Henchir-Douamis) et à Sidi-Bellaoui l . Enfin, au 
delà du point où la route de Théveste se sépare de celle 
de Cirta, l'importante position de Sicca Veneria (Le Kef) 
était assurément occupée par les Byzantins 2 . « Assise sur 
un des premiers ressauts d'un massif qui peut être consi- 
déré comme une citadelle naturelle, la ville domine les grandes 
plaines du Sers, de Zanfour, de Lorbeus et de l'Oued-Mellè- 
gue, en même temps qu'elle commande une des principales 
voies de communication conduisant de Tunis en Algérie3. » Il 
ne subsiste actuellement aucune portion de l'enceinte byzan- 
tine, mais on ne peut douter qu'elle ne fût une ville forte. Pla- 
cée aux extrémités occidentales delà Proconsulaire et presque 
sur les frontières de la Numidie, elle ne se bornait point à sur- 
veiller les routes venant de l'ouest, elle faisait encore face du 
côté du sud, et elle rattachait Laribus et la seconde ligne 
des forteresses de Byzacène à la seconde ligne, qui nous reste 
à étudier, des citadelles de Numidie. 



II 

L'occupation de la Numidie. 
I. La ligne septentrionale des hauts plateaux. 

Nous avons indiqué déjà comment, vers Tannée 535, alors 
que les limites de laNumidie ne dépassaient pas la lisière septen- 
trionale des hauts plateaux, le patrice Solomon fit construire. 

1. Carton, /. c, p. 256 et 278. 

2. Proc, Aed. (passage inédit). 

3. Tissot, II, p. 378. 



286 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

sur les pentes méridionales du Tell, une série de forteresses 
chargées de défendre cette frontière. Lorsque, quelques an- 
nées plus tard, les progrès de la conquête eurent porté jus- 
qu'aux pieds de l'Aurès la domination byzantine, les places 
primitivement occupées ne perdirent point toute raison d'être ; 
elles formèrent une seconde ligne de citadelles, fort utiles pour 
arrêter les courses des nomades, si la barrière qui bordait 
l'Aurès venait à être forcée; et elles parurent même alors con- 
server assez d'importance pour qu'on renforçât de quelques 
constructions nouvelles ce système défensif 1 . De cette sorte, 
sur un tracé à peu près parallèle à la grande route de Carthage 
à Cirta et fort voisin de cette voie de communication, des 
postes fortifiés s'échelonnèrent depuis la vallée de l'Oued- 
Mellègue et les environs du Kef jusqu'à la coupure par où 
l'Oued-bou-Merzoug se dirige vers Constantine. 

A l'extrémité orientale de cette ligne se trouvait, près du 
bordj actuel d'Aïn-Guettar, la forteresse de Tagoura 2 et non 
loin de là, le castellum de Tamatmat 3 ; puis à l'endroit où, 
venant du sud, la grande voie de Théveste à Hippone et au 
littoral allait couper la route de Carthage à Cirta 4 , le château 
fort de Madaure, élevé parmi les ruines de l'antique ville de 
ce nom, barrait le passage !i . Plus loin, sur les dernières pentes 
du massif montagneux qui longe et domine au nord la vaste 
plaine de Tifech, au flanc d'une colline escarpée dont un ravin 
abrupt défend partiellement l'accès, était assise la grande for- 
teresse de Tipasa; elle occupait, au-dessus de l'immense ré- 
gion fertile, où coulent vers l'ouest un aflluent de la Seybouse, 
et vers l'est les premiers tributaires de la Medjerda, une ad- 
mirable position militaire et stratégique 6 : surveillant en effet 

i.C. I.L., VIII, 4799; Aed., p. U3;Bell. Vand., p. 463. 

2. C. 1. L., VIII, 16851; Tissot, II, p. 383 ;Bu!l. Corr. afr.. 1, p. 317-319; 
Lewal, Taouraet ses inscriptions (Revue afr., 1859, p. 23). 

3. Tissot, II, p. 383. 

4. Id., p. 417. 

5. C. I. L., VIII, 4677. 

6. Tissot, 11, p. 417,387; Rec. de Const., 1866, p. 115 sq. ; Bull, Corr. afr,, 1> 
p. 302-303 ; Diehl, Rapport i p. 67-72. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 287 

la grande voie qui passait à ses pieds, elle fermait en outre 
l'étroite gorge par où s'ouvre un chemin vers Khamissa (Thu- 
bursicum Numidarum) et Bône. A l'ouest de Tipasa, le poste 
de Guelaa-Sidi-Yahia gardait le point de jonction des routes 
qui se dirigeaient vers Bône parZattaraet vers Cirta par Thi- 
bilis 1 ; puis c'étaient Gadiaufala (Ksar-Sbehi), à la tête d'une 
voie qui par la vallée de l'Oued- Cherf menait à Thibilis et 
à Guelma 2 , le poste de Centuriae (KevtoupCai de Procope) 3 et 
l'importante place de Tigisis (Aïn-el-Bordj)*. Bâtie à Textré- 
mité orientale de la « longue plaine » (Bahiret-et-Touila) qui 
s'ouvre à Test de Sigus, elle surveillait ce large cirque encer- 
clé de montagnes, et occupait l'un des rares points d'eau qui 
se rencontraient dans la région; surtout elle barrait absolu- 
ment la profonde coupure du Foum-el-Hallik, par où la route 
antique de Théveste à Cirta pénétrait sans doute dans la 
plaine 5 ; et à l'issue de ce défilé, que traverse aujourd'hui 
encore un chemin menant à Aïn-Beida, elle constituait, selon 
l'expression byzantine, une véritable clisure. Dans la ligne de 
défense de la Numidie du nord, cette place très forte — Pro- 
cope la nomme eÙTefyiffxoç — paraît avoir eu une importance con- 
sidérable ; elle figure à la fin du vi° siècle parmi les grandes vil- 
les de la province 6 , et elle semble même au milieu du vn° avoir 
été le siège d'un commandement militaire 7 . Enfin près de la 
gorge de Fedj-Sila, vers l'endroit où la vallée du Bou-Merzoug 
ouvre un chemin vers Constantine, on signale le château byzan- 
tin de Sila 8 ; et vers l'ouest des redoutes établies à Sadjar (Sub- 



1. Rec. de Const., 1892, p. 63-64; Vignéraf, Ruines du cercle de Guelma,]). 35- 
36 (avec un plan). 

2. C. I.L., VIII, 4799; Tissot, II, p. 418. 

3. Bell. Vand., p. 463; Tissot, II, p. 424. 

4. Bell. Vand., p. 463; Tissot, II, p. 420-423; Rec. de Const., 1861. p. 262; 
1878, p. 374; 1882, p. 222-231. 

5. Tissot, II, p. 476. 

6. Georg. Cypr., p. 34 ; Gregorii Magni Epist. XII, 28-29. 

7. C. 1. £,., VIII, 2389. 

8. C. I. />., VIII, p. 564; Rec. de Const., 1868, p. 412-418. 



288 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

ziiar)' et à Aïn-Mechira 2 fermaient des passages conduisant à 
la vallée du Rummel et à la grande route de Cirta à Sétif. 



2. Le Tell de la province de Constantine. 

Au nord de cette ligne de forteresses, s'étend une région 
accidentée et fertile, où des ruines nombreuses de villages et 
d'exploitations rurales attestent une grande prospérité agri- 
cole 3 ; des villes importantes s'y élevaient, Thagaste (Soukar- 
rhas), Thubursicum Numidarum (Khamissa), Thibilis (An- 
nouna) Galama (Guelma), Constantine : des routes nom- 
breuses la sillonnaient en tous sens, allant de Tipasa à Bône par 
Khamissa et Kef-Bezioun (Zattara) 4 ou à Constantine par An- 
nouna (Thibilis); de Gadiaufala par la vallée de TOued-Cherf 
et Thibilis, soit à Constantine, soit à Guelma 5 ; enfin de Sigus 
vers Constantine, cette dernière prolongeant vers le nord les 
voies qui viennent de Théveste et de Lambèse 4 . Aussi, 
malgré la ligne de défense que formaient sur la lisière septen- 
trionale des hauts plateaux, les citadelles précédemment 
énumérées, des mesures de précaution avaient paru néces- 
saires, autant pour assurer les communications à travers 
cette région montagneuse que pour fournir un refuge aux 
habitants contre les attaques subites des envahisseurs. C'est 
pour cela qu'à Thubursicum Numidarum, une série de 
redoutes détachées, qui d'ailleurs n'ont point une destination 
proprement militaire, protégeait la cité 7 ; pour cela, qu'à 
Zattara (Kef-Bezioun), sur un immense escarpement, domi- 
nant à pic TOued-bou-Mouia, les Byzantins avaient construit 



1. ci. L., vin, p. 571. 

2. ld., p. 707; Gsell et Graillot, /. c, p. 94. 

3. Rec. de Const., 1892, p. 54-113 (avec une carte intéressante). 

4. Gosneau, De romanis viis in Numidia, p. 65-66; Tissot, II, p. 387-392. 

5. Gosneau, id., p. 69; Tissot, II, p. 429-430. 

6. Tissot, II, p. 415, 418-424; Gosneau, L c, p. 53-54, 67-68. 

7. Tissot, II, p. 390-391; Diehl, Rapport, p. 81-82. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE RYZANTINE 289 

une vaste enceinte fortifiée 1 . C'est pour cela surtout que dans 
la forte position de Thibilis, au point où se croisaient la route 
de Carthage à Cirta, par Tipasa et Capraria, celle de Cirta, 
à Guelma et à Bône, celle qui, de Gadiaufala, mène vers le 
nord de la province, sur un plateau très escarpé et difficile- 
ment abordable, une citadelle avait été établie. De là, dans 
toutes les directions, s'ouvraient des vues très étendues : vers 
l'est et le nord-est, c'est la plaine largement ouverte où coule 
TOued-Cherf; vers le nord-ouest, c'est une succession de 
montagnes accidentées, où s'engageait la route de Guelma à 
Gonstantine ; partout c'est un horizon immense. « On avait 
l'avantage de voir de Thibilis les mouvements qui pouvaient 
se produire au loin sur la Mahouna, sur le Djebel-Debar dans 
le haut de la vallée de la Seybouse, sur les montagnes du 
Fedjouz et d'El- Aouara et plus loin encore, sur celles des Béni 
Salah, dont les sommets se fondent dans la brume 2 . » 

Mais c'était surtout au débouché de ces trois grandes routes 
que d'importantes forteresses avaient été placées pour sou- 
tenir à distance les postes qui couvraient sur les versants 
méridionaux du Tell, le pays byzantin. Presque dans le pro- 
longement de la série de places fortes qui bordait en Procon- 
sulaire la vallée de la Medjerda, et formant avec elles, en 
arrière des citadelles de seconde ligne, comme une troisième 
barrière, on rencontrait une succession de villes fortes. C'était 
d'abord vers l'est, Calama (Guelma) qui comptait à la fin du 
vi e siècle parmi les grandes villes de la Numidie et que le 
patrice Solomon avait entourée d'une inexpugnable enceinte, 
malheureusement presque détruite aujourd'hui 3 . Vers l'ouest, 
c'était Gonstantine, où l'on voit encore à l'extrémité de la 
pointe de Sidi-Rached, au-dessus du ravin du Rummel, quel- 
ques pans de la muraille byzantine : c'était, au moins au début 



1. Rec. de Const., 1892, p. 79-80; Vigneral, Ruines romaines du cercle de 
Guelma, p. 27-28 (avec un plau) ; Bull. Com., 1892, p. 512. 

2. Rec. de Const., 1890-1891, p. 331. 

3. C. I. L., VIII, 5352, 5353. 

I. 19 



290 HISTOIRE DE LA. DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

de l'occupation, la résidence du duc de Numidie 1 . Plus loin, 
le long" de la route romaine qui conduit de Cirla à Sitifis 2 , 
Mileu (Mila) et Cuicul (Djemila) étaient, comme nous l'avons 
déjà indiqué, occupées par les Byzantins et reliaient cette 
chaîne de citadelles à la grande forteresse de Sétif qui for- 
mait ainsi, à la fois, du côté du sud, un poste important dans 
la troisième ligne de défense de l'Afrique byzantine, et vers 
l'ouest, une des places frontières de la province reconquise par 
Justinien. 

1. Cod. Just., I, 27, 2, 1 ; Georg. Cypr., p. 34. Sur le pays entre Gueloaa et 
Gonstantine, cf. Bull. Comité, 1885, p. 550-568; sur la région entre Cons- 
tantine et Soukarrhas, id., 1888, p. 101-126. On trouvera, dans les Additions 
placées à la fin du volume, des renseignements intéressants, que je dois à 
l'obligeance de M. Gsell, sur plusieurs des citadelles byzantines de la Numi- 
die. Les uns se rapportent à des forteresses impériales de la iigne septen- 
trionale des hauts plateaux, telles que Taoura (Tagoura), Guelaa-Sidi-Yahia, 
Ksar-Sbehi (Gadiaufala) ; les autres concernent les places de refuge de la 
région du Tell, comme Khamissa, Kef-Bezioun, Ksar-Atman, Kef-Kherraz, 
Guelaat-bou-Atfan . 

2. Tissot, II, p. 404. 



TROISIEME SECTION 



LA DEFENSE DU PLAT PAYS 



Ainsi, trois grandes rangées de forteresses à peu près paral- 
lèles l'une à l'autre s'échelonnaient à partir de la frontière 
pour constituer le système défensif. C'étaient d'abord les postes 
du limes, Gabès, Gapsa, Théveste, Ammaedera, Mascula, Ba- 
gai, Thamugadi, Guessès, Lambèse, Tubunae, Zabi Justi- 
niana, Thamalla, Sétif; c'était la seconde ligne qui, partant du 
littoral s'appuyait aux revers méridionaux du massif central 
tunisien, et par Laribus et Sicca Veneria allait rejoindre les 
postes échelonnés sur la lisière septentrionale du haut plateau 
numide; c'était enfin la série des places qui occupaient les 
vallées de la Medjerda, de la Seybouse et du Rummel, depuis 
Garthage jusqu'à Sétif : et on a vu comment ces ouvrages 
militaires étaient merveilleusement disposés pour barrer tous 
les passages de la frontière et fermer vers l'intérieur les gran- 
des voies d'invasion. Mais entre ces différentes lignes, les 
zones intermédiaires ne demeuraient pas entièrement dépour- 
vues de protection : à la vérité, on ne rencontrait plus dans 
ces régions de grandes forteresses impériales, occupées d'une 
façon permanente par les troupes byzantines, mais de sim- 
ples ouvrages de fortification, construits pour les besoins et le 
plus souvent par l'initiative des populations. Il est vrai aussi 
que beaucoup de ces réduits datent incontestablement d'une 
époque postérieure au milieu du vi e siècle. Quand, avec la dé- 



292 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

cadence de l'autorité byzantine, les citadelles de Justinien 
devinrent insuffisantes à protéger le pays, quand à travers 
leur réseau trop lâche passèrent les razzias des tribus berbères 
et plus tard les courses des conquérants arabes, les popula- 
tions durent elles-mêmes songer à leur sécurité. Alors elles 
élevèrent, sans aucune entente des dispositions stratégiques, 
ces fortins que l'on rencontre auprès de chaque groupe 
de ruines; chaque ville, chaque village, chaque centre d'ex- 
ploitation agricole eut ainsi son ksar destiné à servir de 

r 

refuge. Enumérer tous ces ouvrages serait nommer presque 
tous les centres de population de l'Afrique byzantine : et la 
tâche risquerait d'être aussi fastidieuse qu'inutile, puisque, 
sauf quelques rares exceptions, ces redoutes ne jouent aucun 
rôle dans le système général de la défense. Il suffira donc, 
par un certain nombre d'indications, qui ne prétendent nulle- 
ment à être complètes, de faire sentir la masse vraiment 
incroyable des travaux de cette sorte, et la manière dont ils 
se répartissent à travers toute la région : ce tableau achèvera 
l'étude de l'occupation territoriale de Afrique à l'époque by- 
zantine. 

Dans la région des hauts plateaux intermédiaires entre le 
limes et la seconde ligne de défense, dans ce pays où les 
grandes villes sont assez rares, mais où apparaissent à chaque 
pas les traces d'une remarquable colonisation agricole 1 , cha- 
que ruine montre à peu près un fortin construit à la hâte. 
Voici, à Test de Thélepte, un kasr à Henchir-Khamor 2 , et 
plus loin, accolée à la petite ville si intéressante de Haouch- 
Khima-mta-Darrouia, une grande redoute curieusement con- 
servée 3 ; un peu plus loin, au sud de l'Oued-el-Hatob, voici 
un fortin à Henchir-Mzira 4 , et en continuant vers l'est, sur la 
rive droite de l'Oued-Fekka, en voici d'autres à Henchir- 



1. Cagnat, Arch. des Missions, XII, p. 107-108; Saladin, 1, p. 219-220. 

2. Saladin, I, p. 135. 

3. ld., p. 136-139; Cagnat, Arch. des Miss., XII, p. 153-154. 

4. Saladia, I, p. 141. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 



293 



Maizhra, à Sidi-Khalif, àHenchir-el-Baroud, àKsar-Debdeba 1 , 
tous construits sur le même type et de la même manière, « en 
gros matériaux, pierres détaille, montants de pressoirs, mon- 
tants de portes, provenant d'édifices détruits 2 . » A l'ouest de 
Sbéitla, toute la riche plaine du Fouçana en est remplie, sur 
les deux rives de l'Oued-el-Hatob 3 , et de même tout le pla- 
teau qui s'étend entre Kasrin et Sbéitla 4 , et toute la contrée 
entre Ilaïdra et Laribus 5 . Quant aux rares villes de la région, 
Madarsuma, Cillium, Sufetula, elles sont défendues à peu 




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Fig. 66. — Sbéitla. Fortin byzantin. 



près de même : à Kasrin (Cillium) une redoute protège la 
ville au point où la route venant de la plaine monte au pla- 
teau où s'élève la cité, et deux autres fortins détachés occu- 
pent des promontoires escarpés dominant la rivière 6 . A Sbéi- 
tla, en avant de l'enceinte des temples transformé en caslmm, 
cinq réduits fortifiés couvrent au sud-est et au sud les appro- 

1. Saladin, I, p. 36-38, 48, 51, 56. 

2. Id., p. 220. 

3. Id., p. 122-123, 167-168. 

4. Diehl, Rapport, p. 126-127; Cagnat, Aich. des Missions, XII, p. 146-147. 

5. Saladin, I, p. 191-192, 199; Cagnat, l. c, XII, p. 243. 

6. Saladin, i, p. 160. Cf. le plan, p. 156. 



294 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

ches de la place, et les détails de leurs dispositions attestent 
la rapidité de leur construction \ 

Remontons maintenant plus au nord, au delà de la seconde 
ligne de défense, dans la région si peuplée du massif central 
tunisien. Chacune des nombreuses petites villes qui y sont 
accumulées a sa petite citadelle. Dans la vallée de l'Oued- 
Mahrouf, on en signale à Mansourah 2 , à Henchir-Besra 3 , à 
Henchir-Kachoun (Muzuc) * ; dans la vallée de la Siliana, on en 
trouve à Kobber-el-Ghoul, à Aïn-Zouza% à Ksar-Medoudja, à 
Henchir-Bez(Vazis Sarra) 6 , àflenchir-Seheli près duBargou 7 , 
à Djama 8 (Zama major); d'autres sont établies à Maktar, à Kasr- 
bou-Fatha 9 , à Hammam-Zoukra (Thigibba) 10 , àEUez 11 , àZan- 
four (Assuras) 12 . Sur le revers méridional du massif, voici, 
avec son fortin, rétablissement assez important d'Henchir- 
Kouki 13 ; vers le nord, voici dans laplaine du Fahs des redoutes 
à Bir-el-Heusch 14 , à Bou-Djelida 15 ,à Henchir-bou-Ftis(Avitta 
Bibba) 16 ; dans la vallée de TOued-Melian, c'est Henchir-Kasbal 
(Thuburbo majus) 17 . Vers Test, des redoutes protègent Hen- 
chir-Oum-el-Abouab(Seressi) 18 , et Henchir-Zaktoun(Thaca) 19 , 



1. Saladin, I, p. 66-69. 

2. Bull. Comité, 1886, p. 212. 

3. Tissot, II, p. 605. 

4. Id., p. 603. 

5. Bull.Ant. afr., 1884, p. 238. 

6. Id., 1884, p. 244. 

7. Id., 1884, p. 249. 

8. Gagnât, Arch. des Missions, XIV, p. 79; Tissot, II, p. 573, note. 

9. Tissot, II, p. 625; Guérin, I, p. 404; et pour Maktar, Dietal, Rapport, 
p. 113-114. 

10. Bull. Ant. afr., 1884, p. 256. 

11. 7d.,p. 254. 

12. Id., p. 250-252; Guérin, II, p. 93. 

13. Cagnat, Arch. des Missions, XII, p. 130. 

14. Bull. Ant. afr., 1885, p. 92. 

15. Id., 1883, p. 293. 

16. Id., 1883, p. 306. 

17. Guérin, II, p. 368; Bull. Comité, 1893, p. 218. 

18. Id., p. 356. 

19. Bull. Comité, 1886, p. 197. 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE RYZANTINE 295 

et Aïn-Mdeker (Mediccera) 1 , et Hammam-Zeriba 2 ; et peut-être 
mêmequelques-unsdes postes nommés plus haut, comme Aïn- 
Djoukar (Zucchara), Henchir-Batria (Botria), Henchir-Sidi- 
Khalifa (Aphrodisium), sont-ils simplement des fortins du 
même genre. Vers l'ouest, dans la région deDougga, des éta- 
blissements fortifiés se rencontrent à Henchir-Khadem, à 
Henchir-Khatteb, à Aïn-Taki sur FOued-Khalled, à Henchir- 
bou-Aouia et à Sidi-Khalifat dans la plaine'du Krib, à Henchir- 
Kouchbatia (Thimidum Bure) 3 ; entre Teboursouk et la Med- 
jerda, un fort byzantin se trouve à Henchir-Maatria (Numlulis) *, 
un autre au delà du fleuve à Henchir-el-Ksour, près de Chem- 
tou 5 . Et la même énumération pourrait à l'infini se poursuivre 
en Algérie comme en Tunisie. Yoici par exemple, entre le 
limes et le Tell, les fortins d'Henchir-el-Hammam, d'Henchir- 
Ouled-Hassan, d'Henchir-Tagount, d'Henchir-Kraker 6 , le 
kasr d'El-Mader (Gasae), la redoute d'Aïn-el-Ksar (Tadulti), 
celle de Ksar Kalaba (Gibba), celle de Seriana (Lamiggiga), 
toutes voisines l'une de l'autre dans la région au nord de 
Batna 7 ; voilà, au sud-est d'Aïn-Beida, le fort d'Henchir-Chera- 
grag 8 et, au nord de la même ville, celui d'Henchir-Kesreia 9 . 
J'ai signalé déjà quelques-unes des fortifications qui se trou- 
vent entre la seconde et la troisième ligne de défense, Kha- 
missa (Thubursicum Numidarum) et sans doute Zattara (Kef- 
Bezioun) : j'y pourrais joindre la civitas Nattabutum (Oum 
Guerrichech) 10 , entre Gadiaufala et Thibilis, le centre agricole 

1. Bull. Comité, 1886, p. 198. 

2. Id., 1886, p. 197. 

3. Carton, Découvertes épigraphiques et archéologiques, p. 40, 45, 72, 64, 65, 
417. 

4. Bull. Comité, 1893, p. 79; Carton, /. c, p. 298. 

5. Saladin, II, p. 427. 

6. Gsell et Graillot, l. c, p. 111, 110, 108, 106 et plusieurs autres, p. 125, 
127, 115. 

7. Bec. de Const., 1862, p. 128, etDiehl, Rapport, p. 12-15; Gsell et Graillot. 
I. c, p. 144, 150, 152. 

8. Bull. Corr. afr., I, p. 315. 

9. Rec. de Consi.. 1882, p. 305. 

10. Id., 1892, p. 83-84; Bevueafric, 1867, p. 64 ; Bull. Corn., 1892, p. 513-514. 



296 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

d'Henchir-el-Hammam, protégé par un fortin carré dont un 
mausolée antique a formé le noyau 1 , la redoute d'Henchir- 
Zouabi 2 , d'autres encore, montrant comment, dans toute 
l'Afrique byzantine, les habitants ont dû par eux-mêmes veiller 
à leur sécurité. 

Enfin, au delà de la troisième ligne de défense, entre les ci- 
tadelles qui la formaient elle littoral de l'Afrique septentrionale, 
on rencontre un certain nombre de postes fortifiés. Dans la 
région montagneuse qui s'étend au nord de la vallée de la 
Medjerda, dans le massif de l'Edough voisin de Bône, sur- 
tout dans Je pays accidenté et difficile qui s'étend entre Gons- 
tantine et Sétif au sud, Philippeville et Djidjelli sur la côte, 
habitaient des populations mal soumises, qu'une surveillance 
exacte pouvait seule maintenir dans le devoir. Aussi le gou- 
vernement byzantin semble avoir adopté dans cette contrée 
un système assez analogue à celui que le Haut-Empire appli- 
quait en Maurétanie 3 . A côté de la troisième ligne de défense 
qui contenait par le sud les montagnards, une ligne d'occupa- 
tion suivait la côte, et entre elles, des redoutes jalonnaient les 
voies de pénétration des principaux massifs, les isolant les 
uns des autres et réprimant les soulèvements qui pouvaient 
éclater. 

Sur la côte, Tabarca était occupé à l'époque byzantine 4 ; Hip- 
pone était une ville forte 6 dont le castellum voisin de Fossala 
complétait le système défensif 6 ; une citadelle s'élevait sans 
doute également à Rusicade (Philippeville) : vers l'ouest, j'ai 
déjà signalé Tucca à l'embouchure de l'Oued-el-Kebir, Igil- 
gilis (Djidjelli), Choba et Saldae (Bougie). D'autre part, sur la 
route antique qui mène de Béjà à Mateur, on trouve à Henchir- 

1. Rec.de Const., 1892, p. 90-92 ; Reruelle, Ruines romaines d'Henchir-el- 
Hammam (Revue afric, 1892, p. 342). 

2. Rec. de Const., 1892, p. 101. 

3. Cagnat, Armée romaine, p. 601. 

4. Bull.Ant. afr., 1884, p. 122-134 ; 1885, p. 7-11. 

5. Bell. Y and., p. 427. 

6. Proc, Aed. (passage inédit). 



L'OCCUPATION MILITAIRE DE L'AFRIQUE BYZANTINE 297 

Negachia un castrum datant du temps de Justinien 1 ; entre 
Béja et Tabarca, une redoute assez bien conservée et soigneu- 
sement construite s'élève à Henchir-Zaga 2 . Sur la route de 
Carthage à Bône, entre ce dernier point et Ghardimaou, on 
signale à Henchir-bou-Larès (Onellaba) un fortin d'époque 
byzantine 3 . Sur la voie de Guelma à Bône, dans la vallée de la 
Seybouse, il y a à Ksar-el-Achour un ouvrage militaire inté- 
ressant 4 ; au nord-ouest de Constantine, dans la vallée de 
l'Oued-el-Kebir, un fortin est construit sur l'emplacement de 
l'antique Tiddis 3 , et l'on a vu déjà comment Mileu et Cuicul 
isolaient du côté du sud le massif des Babor, qui, de cette sorte, 
était gardé de trois côtés par des postes échelonnés de dis- 
tance en distance et peut-être même complètement cerné. Le 
même système avait été appliqué pour maintenir en paix les 
remuantes tribus qui peuplaient la presqu'île du cap Bon. On 
a expliqué comment, à la base de ce promontoire, une série de 
redoutes coupait cette région du reste de la province; sur plu- 
sieurs points de la côte, d'autres forteresses complétaient cette 
sorte d'investissement. On signale aunord de Curubis(Kourba) 
un fort byzantin à Lebna 6 , et plus loin, à Clypea(Klibia), une 
citadelle flanquée de quatre tours 7 ; d'ailleurs El-Bekri affirme 
que ce point fut une des dernières villes que les Grecs conser- 
vèrent en Afrique. Sur le golfe de Carthage, se trouvait Mis- 
sua 8 qui, selon toute vraisemblance^ était également fortifiée. 
J'ai à peine besoin de faire remarquer que les ouvrages si- 
gnalés en dernier lieu ont un caractère militaire qui les dis- 
tingue des nombreux fortins énumérés plus haut. Leur cons- 
truction même, généralement assez soignée, atteste l'origine 



1. C. I. L., VIII, 14439. 

2. Cagnat, Arch. des Missions, XI, p. 141. 

3. Bull, du Comité, 1887, p. 468. 

4. C. /. L., VIII, p. 520; Delamare, Exploration de l'Algérie., pi. 188, fig. 7- 

5. Rec. ConsL, 1876, p. 324. 

6. Guérin, II, p. 239. 

7. ld., p. 230. 

8. Bell. Vand., p. 474. 



298 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

et la destination de ces redoutes; elles ont été élevées dès le 
vi e siècle pour contribuer à l'occupation militaire de la pro- 
vince ; et si insuffisantes que soient encore les informations qui 
les concernent, elles en complètent utilement le tableau ; elles 
sont un élément nécessaire de ces mesures protectrices par 
lesquelles Justinien essaya de défendre l'Afrique reconquise 
tout autant contre les attaques du dehors que contre les soulè- 
vements du dedans. 



TROISIÈME PARTIE 

LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGÈNES 



Tout autour du pays byzantin, et jusque dans l'intérieur du 
territoire soumis à l'empire, vivaient, en face des populations 
romanisées, de nombreuses tribus indigènes dont les inces- 
santes révoltes ont formé le plus sérieux obstacle que la domi- 
nation grecque ait, avant l'invasion arabe, rencontré en Afri- 
que. Jadis, la main puissante de Rome avait réussi, non sans 
peine, aies tenir en quelque respect : parmi les peuples éta- 
blis au sud des provinces d'Afrique et de Numidie, « les uns 
avaient été refoulés dans le désert, les autres s'étaient soumis 
aux Romains; d'autres enfin avaient été transportés de gré ou 
de force au milieu des possessions de l'empire, où ils for- 
maient des enclaves sous la surveillance des autorités romaines, 
fournissant à la fois des bras à la culture et des auxiliaires à 
la légion »*. En Maurétanie même, malgré les fréquents sou- 
lèvements qui, depuis le m e siècle, portèrent tant de fois 
le trouble sur la frontière et jusque dans l'intérieur du pays 2 , 
malgré les difficultés de toutes sortes qu'offrait cette remuante 
et montagneuse région, néanmoins l'œuvre de la pacification 
avait fait des progrès considérables; et quoique « pendant 



1. Cagnat, L 'Armée romaine d Afrique,^. 41. 

2. Ibid., p. 53-62, 70-87. 



300 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

plus de quatre siècles que Rome a occupé les provinces 
africaines, jamais elle n'ait pu complètement déposer les 
armes » *, cependant elle était parvenue à imposer son autorité 
à la plupart des tribus, à leur donner une manière d'organisa- 
tion, à les astreindre à des obligations précises, à employer 
leurs contingents irréguliers — nous dirions leurs gonms — 
pour renforcer l'armée d'occupation 2 ; et le développement 
rapide que le christianisme prit en Afrique avait encore con- 
tribué à répandre parmi les tribus l'influence de la civilisation 
romaine. A la faveur de l'anarchie vandale, cet édifice si labo- 
rieusement construit s'était écroulé de toutes parts; partout 
de grands états indigènes s'étaient constitués en pleine indé- 
pendance, et devant leurs razzias incessantes, leurs ravages 
laissés impunis, lentement la vie romaine cédait la place et 
disparaissait. On a vu quelle était au lendemain de la conquête 
byzantine la puissance des grands chefs berbères, l'étendue de 
leur domination; on a montré par quelles longues guerres, 
par quels patients efforts les généraux impériaux avaient réussi 
à leur imposer une soumission momentanée; on a expliqué 
par quelles mesures défensivesles officiers de Justinien avaient 
tâché de prémunir l'Afrique contre les attaques futures de 
leurs adversaires. Mais un perpétuel pied de guerre ne saurait 
constituer un état durable; la paix une fois établie, si courte 
qu'elle dût être, la diplomatie byzantine devait chercher à 
inaugurer un mode de relations nouvelles ; sur ce point comme 
sur tant d'autres, elle devait tâcher de relever les antiques 
traditions de Rome et, complétant l'œuvre des armes, s'appli- 
quer à faire accepter aux tribus la suzeraineté de l'empire. 
C'est ce modus vive?idi, dont l'effet fut d'étendre bien au delà 
des limites de la province l'influence de l'autorité grecque, que 
nous tenterons de mettre en lumière, après avoir, au préa- 
lable, rapidement fait connaître la distribution géographique 
et le caractère des peuples auxquels il s'appliqua. 

1. Cagnat, L 'Armée romaine d'Afrique, p. 90. 

2. Ibid., p. 325-333. 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGÈNES 301 



Sur les confins de la Tripolitaine étaient établis de nom- 
breuses et redoutables tribus : c'étaient, d'après rénumération 
de Gorippus et le précieux commentaire dont Partsch l'a accom- 
pagnée *, d'abord les Barcéens, qui occupaient, en dehors des 
limites propres de l'Afrique byzantine, une partie du plateau 
de Cyrénaïque ? ; puis, en allant de Test à l'ouest, c'étaient les 
peuplades de pêcheurs qui habitent les rivages de la Grande 
Syrte 3 , et celles qui, entre les confins de la Cyrénaïque et le 
fleuve Be, occupaient autour du centre indigène de Digdiga, 
les territoires où la Table de Peutinger place la grande tribu 
des Seli 4 ; près de Leptis Magna, vivaient les Gadabitani 5 ; les 
Muctuniani tenaient les montagnes désertes situées au sud de 
Tripoli 6 , enfin entre Leptis Magna et les frontières de la Byza- 
cène, s'étendaient trois puissantes tribus, fractions détachées 
peut-être du grand peuple des Nasamons:c etaientleslfuraces, 
fantassins redoutables, et que, pour cette raison, Tissot re- 
garde justement comme des montagnards 7 ; les Austures, 
cavaliers rapides, habitués à vivre de vol et de pillage et qui 
étaient cantonnés dans le voisinage d'Oeaet de Leptis Magna 8 ; 
lesllaguas enfin, ou, pour leur donner le nom sous lequel les 
désigne Procope, les Levathes (Louata) 9 . C'était de toutes les 

1. Partsch, préf. à Corippus (éd. des Monumenta, p. virr-xiv). Cf. Beitr. zur 
Erklarung and Kritik d. Johannis (Hermès, IX, p. 293-298). 

2. Joh., II, 123. 

3. Id., 11, 120-122. 

4. Id., II, 118, 119; cf. Tab. Peutinger., VII, E., F. et Tissot, II, p. 241- 
242. 

5. Joh., II, 117-118; Aed., p. 337. 

6. Joh., II, 11G-U7. 

7. Joh., II, 113-115; Tissot, I, p. 470. 

8. Joh., Il, 89 seq. Cf. Ammien Marc, 26, 4, 5; 23, 6, 2; Cagnat, loc. cit., 
p. 69. 

9. Bell. Vand., p. 502; Joh., II, 87, et sur l'identification, Partsch, p. xn. 



302 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

tribus la plus considérable et la plus belliqueuse; établie à ce 
qu'il semble, auxconfins occidentaux de la Tripolitaine 1 , mais 
étendant peut-être ses territoires de parcours, en tout cas ses 
ravages, jusqu'aux portes de Leptis Magna, elle devait durant 
bien des années commencer et guider toutes les attaques entre- 
prises contre le pays byzantin. Affranchie de l'autorité van- 
dale bien avant l'expédition de 533, elle avait plus d'une fois 
tenté de mettre à profit le désarroi profond de la province 2 , et 
plus tard donné fort à faire aux premiers ducs impériaux de 
Tripolitaine 3 ; bientôt elle allait, à la tête d'une coalition for- 
midable, déchaîner sur l'Afrique de plus grands périls encore. 
Peuple terrible, dit Corippus, redoutable en guerriers et rendu 
audacieux par d'innombrables triomphes : 

Horrida gens et dura vins audaxque triumphis 
Innumeris *, 

les Levathes semblent avoir exercé sur les tribus voisines 
une sorte de prééminence : dans le grand soulèvement de 546, 
c'est Ierna, leur chef, qui est placé comme généralissime à la 
tête de toutes les tribus de la Tripolitaine 3 . Et derrière cette pre- 
mière ligne de peuples, au sud de la zone du littoral, d'autres 
populations habitaient la région des premières oasis saha- 
riennes 6 : c'étaient, du côté de l'est les Nasamons, dont les 
territoires s'étendaient jusqu'à l'oasis d'Augila 7 ; au centre les 
Garamantes, dont les tribus nombreuses occupaient le Fezzan 
actuel; vers l'ouest, les indigènes établis à Ghadamès 8 , puis- 
sante et redoutable réserve, toujours prête à soutenir les atta- 
ques que leurs voisins tentaient contre le pays byzantin. 

Sur le rivage de la Petite Syrte, aux confins mêmes de la 
Tripolitaine et de la Byzacène, d'autres tribus étaient canton- 

1. Joh,, VI, 224; Bell. Y and., p. 533. 

2. Aed., p. 336. 

3. Joh., III, 294. 

4. Id., II, 102-103. 

5. Id., II, 109; IV, 631, 1013. 

6. Id., II, VI, 195 sqq. ; Partsch, p. xxx. 

7. Tissot, I, p. 440. 

8. Aed., p. 335. 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGÈNES 303 

nées entre le littoral et les chotts. C'étaient, entre le lac Triton 
et la mer, les Mecales ou Jmaclas ', et près d'eux la nombreuse 
et puissante peuplade des Astrices, dont le territoire, assez 
proche de la côte, s'étendait sans doute aux environs des postes 
actuels de Médenine et de Metameur 2 . Bans la même région, 
Corippus place les Celiani, les Anacutasur \ les Urceliani* ; et 
les principaux centres indigènes qu'il nomme dans leur voisi- 
nage suffisent à indiquer approximativement l'emplacement 
de ces peuples : c'est Zersilis, peut-être Gergis, sur le littoral 
delà Petite Syrte; c'est Talalati (auj. Ras-el-Aïn, près de Tlalet) 
et Tillibaris, jadis stations de la route de Tacapae à Leptis 
Magna, et chefs-lieux de territoires militaires; c'est Gallica et 
Marta (ouMaret), au sud-est de Gabès 3 . Plus loin, au nord des 
chotts, dans l'intérieur même du pays byzantin, d'autres tribus 
occupaient tout le sud de la Byzacène 6 ; les unes habitaient les 
régions montagneuses qui avoisinent Gafsa, si du moins l'on 
doit, avecTissot, reconnaître dans le haut sommet de l'Agalum- 
nusle eôneduDjebel-Arbet,etdansîasolidechaîne duMacubius 
le massif puissant du Djebel- Younès 7 ; d'autres, et plus impor- 
tantes, étaient cantonnées dans les steppes et les hautes plaines 
qui forment le sud de la Tunisie. Parmi elles, la plus considé- 
rable était celle des Frexes, dont le nom à peine modifié se 
retrouve sous celui des Frechich et dont les territoires de 
parcours s'étendaient sans doute, jadis comme aujourd'hui, 
depuis Feriana (Thélepte) jusqu'à Thala et à Tébessa 8 . C'était, 

1. Joh. ,11, 75; III, 410. Cf. les Machlyes (Hérod., 4, 178; Ptol., 4, 3, 26). 

2. Joli., II, 75; VI, 391 sqq. Cf. les 'Aa^apouxe; (Ptol. 4, 3, 27). Tissot, 11, 
p. 469, les place fort à tort dans « les régions les plus orientales de la Tripo- 
litaine ». 

3. Joh., II, 75. 

4. Joh., VI, 390. Cf. Veget., 3, 23. 

5. Joh., II, 76-81. Cf. Cagnat, Le, p. 749-752; Tissot, II, p. 692-693; Partsch, 

p. XXXII-XXXIII. 

6. Cf. Joh., Il, 344-347. Tandis que les Tripolitains s'éloigneront nostris âb 
oris, dit ce passage, Antalas se soumettra à l'empire. Cela indique qu'il est 
établi dans le pays byzantin. 

7. Joh., II, 69-72; Tissot, I, p. 40-41. 

8. Id., II, 42 sqq.; Tissot, I,p. 470. 



304 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

à l'époque byzantine, Tune des plus redoutables entre les po- 
pulations indigènes de cette région; sous son grand chef An- 
talas, elle avait plus d'une fois tenu en échec les armées des 
rois vandales, et, par le prestige de ses forces autant que par 
le nom de son roi, elle exerçait sur les tribus voisines une au- 
torité incontestée. C'étaient les Silvacae et les Silcadenit, dont 
la situation géographique nous est inconnue *, mais qui ap- 
partiennent incontestablement au même groupe que les Frexes ; 
c'étaient les Naffur, qui semblent établis dans le sud-est de la 
Byzacène et que Ton trouve constamment associés aux entre- 
prises d'Antalas 2 . Enfin, plus au nord encore, et jusque dans 
l'intérieur de la province proconsulaire, les régions monta- 
gneuses abritaient des tribus remuantes et mal soumises. Où 
se trouvaient exactement établis les Silvaizan et les Macares 
montagnards et nomades? on ne saurait le dire 3 . En tous cas 
Partsch a démontré qu'on les rangerait à tort parmi les peu- 
ples de la lointaine Maurétanie *. Du moins peut-on fixer avec 
plus de précision l'emplacement de quelques autres popula- 
tions. Les Caunes et les Silzactae occupaient la haute vallée 
du Bagradas, vers le point où le fleuve s'échappe des monta- 
gnes pour entrer dans la plaine 5 , et sans doute ils couvraient 
la contrée accidentée et difficile qui s'étend entre Khamissa 
(Thubursicum Numidarum) et Soukarrhas à l'ouest, Chemtou 
et le Kef à l'est. De même, dans la presqu'île du cap Bon, 
dans le pays montagneux et boisé qui s'étendait depuis Curu- 
bis (Kourba) jusqu'au promontoire de Mercure, des tribus 
pillardes et mal sûres gardaient une demi-indépendance depuis 
l'époque vandale 6 , et laissaient ainsi, au milieu même du pays 
byzantin, subsister de dangereux îlots de populations peu sou- 
mises, toujours prêtes à soutenir de leurs soulèvements les at- 

1. Joh., Il, 52-53. 

2. ld., II, 52; cf. Partsch, p. ix. 

3. Joh., II, 62-64. 

4. Partsch, p. ix-x. 

5. Joh., II, 65-68; Tissot, I, p. 469-470. 

6. Joh., II, 56-61. 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGÈNES 305 

taques tentées sur la frontière, et qu'il était d'autant plus né- 
cessaire de pacifier complètement. 

En Ntimidie, le massif montagneux de l'Aurès était devenu 
le centre d'un état redoutable, capable de mettre en ligne de 
nombreux cavaliers ; et la. remuante ambition d'Iabdas, le 
grand chef des tribus aurasiennes, aspirait à étendre en tout 
sens la domination qu'il avait fondée 1 . Un moment il avait 
réussi à prendre possession des plaines fertiles qui bordent le 
massif à l'est et à l'ouest 2 , et en même temps qu'il poussait 
des incursions jusqu'à la lisière du Tell, il s'efforçait de s'agran- 
dir du côté du Hodna. Les succès du patrice Solomon avaient 
momentanément arrêté le cours de ses succès et refoulé dans 
leurs montagnes les tribus de l'Aurès. Néanmoins le prestige 
d'Iabdas restait considérable, et son influence semble s'être 
étendue au loin sur les populations sahariennes voisines des 
versants méridionaux du massif 3 ; là en effet, autour du centre 
de Badis, et dans toute la région qui s'étend vers l'est au sud 
de la Byzacène 4 , vivaient des peuples nombreux qui semblent 
avoir suivi la fortune du grand chef numide ; ils formaient sur 
les confins du désert l'inépuisable réserve de toutes les inva- 
sions et le refuge toujours prêt à recevoir tous les révoltés. — 
Au nord des possessions d'Iabdas, d'autres tribus occupaient 
dans l'intérieur du pays byzantin des portions du haut plateau. 
C'étaient les peuplades qui obéissaient à Coutsina; jadis can- 
tonnées en Byzacène, et chassées de leurs territoires à la suite 
des événements de 535, elles étaient allées demander un re- 
fuge et des terres au grand roi de l'Aurès 5 ; et elles étaient 
établies, à ce qu'il semble, sur les versants septentrionaux de 
la montagne. Partsch suppose qu'elles occupaient la contrée 
quiavoisine Lambèse ou Timgad 6 ; peut-être les chercherait- 



\.Bell. VancL, p. 463-465. 

2. Id., p. 466. 

3. Joh., II, 140-149; 156-158; BelL Vand., p. 495. 

4. Sur l'Arzugitana, cf. Partsch, p. xiv; Cagnat, p. 746: Tissot, I, p. 466. 

5. Bell. Vand., p. 448, 462. 

6. Partsch, p. xvm ; Joh., III, 408 les appelle Mastracianae vires. 

I. 20 



306 HISTOIRE DE LA. DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

on avec plus de vraisemblance sur les limites mêmes de la 
Byzacène et de la Numidie, aux alentours ou à l'ouest deThé- 
veste. C'est près de cette ville, en effet que Solomon en 
544 porta son quartier général, précisément pour rallier les 
contingents alliés de Coulsina 1 ;»c'est dans la même région, 
proche de la frontière des deux provinces, que Jean Troglita 
vint s'établir en oi7, lorsqu'il voulut appeler à lui les troupes 
des princes numides 2 . En tout cas, et quelle que soit l'exacte 
situation de ces tribus, elles étaient cantonnées en Numidie 3 
et assez considérables pour pouvoir fournir jusqu'à 30,000 ca- 
valiers. À côté d'elles, d'autres peuples obéissaient à un autre 
roi indigène, Ifîsdaias *'; et dans les régions montagneuses de 
la Numidie septentrionale, par exemple dans les ravins du 
mont Pappua, subsistaient d'autres populations insoumises. 
Ainsi il en allait en Numidie comme en Tripolitaine et en 
Byzacène : tandis que sur la frontière campaient des adver- 
saires redoutables, prompts à saisir toute occasion d'attaque 
ou de pillage, dans l'intérieur du pays même se rencontraient 
des confédérations ou des états indigènes assez importants 
pour qu'il fallût compter avec eux et s'appliquer à assurer 
leur soumission. 

Nous connaissons beaucoup moins sûrement les tribus qui, 
à l'époque byzantine peuplaient les Maurétanies, et on se fonde 
à tort sur quelques similitudes de noms assez hasardeuses 6 
pour localiser dans cette région de l'Afrique plusieurs des peu- 
ples nommés par Gorippus. Tout ce que nous savons, c'est 

1. Bell. Vand., p. 504; Partsch, p. xix. 

2. Joh., VIII, 143-149. 

3. Bell. Vand., p. 515. 

4. Joh., IV, 543-549. Il était voisin de Coutsina (ld., VII, 244). Cf. Partsch, 
p. xxvm. 

5. On se trompe gravement en particulier, lorsque dans les Mazaces du 
poète ou croit retrouver une des grandes peuplades de la Maurétanie (Cat, 
Maurétanie Césarienne, p. 74-75). Pour l'auteur de \a.Johannide, le mot Mazax 
comme celui de Massylus (cf. Joh., VI, 167, 450; IV, 137, 150; VI, 267, 517), 
n'est autre chose qu'un terme général désigaaut l'ensemble des populations 
berbères. Cf. Partsch, p. ix-x, et Schirmer, De nomine et génère populorum 
qui Berberi vulgo dicunlur, p. 42-46. 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGÈNES 307 

que dans ces contrées presque entièrement soustraites à l'au- 
torité impériale, de grands chefs indigènes s'étaient, depuis 
la fin du v e siècle, taillé de vastes principautés. Dans le sud 
de la Silifienne, dans cette région du Hodna qu'occupaient 
au me siècle les Babari Transtagnenses l , commandait au vi e 
siècle un prince du nom d'Orthaias 2 , et l'on admettra sans 
peine que, dans le massif du Babor, subsistaient toujours ces 
indomptables montagnards, dont Rome avait si difficilemenl 
réprimé les révoltes et si soigneusement surveillé le pays 3 . La 
plus grande partie de la Maurétanie Césarienne appartenait au 
roi Mastigas, dont les possessions semblent avoir touché à 
celles d'Orthaias 4 ; de lui dépendaient peut-être aussi ces tribus 
de la Grande Kabylie, qui sans nul doute vivaient dans leurs 
montagnes au vi e comme au iv e siècle, ces Masi?iissenses, ces 
haflenses, dont le souvenir s'est conservé dans les noms mo- 
dernes des Msisna et des Flissa, toutes ces peuplades jadis 
formées en confédération sous le nom de Quinquegentanei, et 
qui avaient donné tant à faire aux armées romaines 5 . Plus 
loin, à l'ouest de Césarée, tout le pays jusqu'à Gadès était 
soumis aux Berbères 6 : c'est là, dans le sud du Tell oranais, 
sur les plateaux qui séparent la ïafna du Chélif, que s'éten- 
dait ce curieux royaume moitié indigène, moitié civilisé, que 
gouvernait au vi e siècle, avec le titre de « roi des Maures et 
des Romains », un chef du nom de Masuna, et qui paraît avoir 
subsisté jusqu'au moment de l'invasion arabe 7 . Les états de 
ce prince, qui semblent fort étendus, confinaient-ils, comme 
on l'a cru, du côté de l'est, à ceux d'Iabdas 8 ? On ne saurait 
le dire. En tout cas, comme les autres grands chefs que nous 



1. Cat> l. c, p. 71; Tissot, I, p. 460. 

2. Bell. Vand.,$. 466. 
3» Cat, l. c, p. 71. 

4. Bell. Y and., p. 465, 501. 

5. Cagnat, l. c, p. 55-56. 

6. Bell. V and., p. 451. 

7. Id., p. 465 ; C. I. L., VIII, 9835 ; La Blanchère, Voyage d'études dans la Mau- 
rétanie Césarienne (Arch. des Miss., X, p. 90-99) et Musée d'Oran, p. 17-19. 

8. La Blanchère, Voyage, p. 92. 



308 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

venons d'énumérer, Massonas s'est trouvé en relations avec 
Byzance, et la diplomatie grecque paraît avoir étendu le cercle 
de son influence jusque dans les régions lointaines où il 
commandait ». 

Depuis la Tripolitaine j usqu'à la îingitane , toutes ces tribus, 
de même race et de même langue, avaient un caractère et des 
mœurs à peu près semblables. Assurément, suivant la nature 
du pays qu'elles habitaient, suivant le contact plus ou moins 
prolongé qu'elles avaient pris avec la civilisation romaine, des 
différences se remarquaient dans leur état social. Tandis que 
dans les régions montagneuses et dans les plaines fertiles, vi- 
vaient des populations sédentaires qui cultivaient la terre, sur la 
limite du désert, au contraire, ou dans les vastes steppes propres 
au pâturage, la vie nomade persistait 2 . Dans les solitudes qui 
s'étendent au sud de la Tripolitaine, dans les grands espaces 
découverts du haut plateau numide, sans cesse les indigènes 
se déplacent, poussant devant eux leurs troupeaux de moutons, 
de chèvres et de bêtes à cornes, traînant à leur suite leurs 
femmes, leurs enfants, leurs richesses, menant au vi e siècle 
encore l'existence décrite jadis par Salluste, « errant sans 
autre demeure que la place où Ja nuit les contraignait de 
s'arrêter 3 ». Pour porter leurs personnes et leurs modestes 
bagages, ils ont le cheval, le mulet, et en Tripolitaine le cha- 
meau. Celui-ci est employé tout à la fois conme bête de charge, 
comme monture et comme animal de combat 4 , et Gorippus a 
dessiné en des vers expressifs le pittoresque tableau du pesant 
animal portant sur son dos la fortune du nomade, le berceau 
des enfants, les ustensiles domestiques, et, juchée au sommet, 
la femme indigène avec ses nourrissons entre ses bras 5 . Dans 

1. CI. L., 9738. Sur ce texte, cf. La Blanchère, Voyage, p. 89-91. 

2. Joh., 11,62, 156-161. 

3. Salluste, Jug., 17; Joh. IV, 598, 685, 613-618; 1074-1076; 1125-1126; VU, 
68-69, Bell. Vand., p. 453, 457-458. 

4. Joh., VI, 194-195; II, 92-96; Bell. Vand., p. 348-349, 453. Cf. Tissot, 1, 
p. 349-354. 

5. Joh., IV, 1074-1077, VI, 82-86. 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGÈNES 309 

les hautes vallées de l'Aurès au contraire, dans les plaines 
fertiles qui bordent au nord le massif et jusque dans la région 
aujourd'hui déserte qui avoisine la montagne par le sud, 
ailleurs encore, des populations mieux fixées font produire au 
sol africain des moissons abondantes l et s'établissent à demeure 
autour de centres permanents d'habitation. Mais malgré cette 
différence essentielle, par bien des côtés ces gens se ressem- 
blent; tous mènent également cette vie rude et misérable que 
Procope a décrite dans un passage célèbre : « Les Maures, 
dit l'historien, habitent été comme hiver dans des huttes où 
Ton respire à peine. Ni la neige, ni les chaleurs, ni aucune 
autre nécessité ne leur font abandonner ces misérables retraites. 
Ils couchent par terre; seuls les plus riches d'entre eux s'éten- 
dent parfois sur une peau de bête. Ils ne changent pas de 
vêtement selon les saisons; en tout temps ils ne sont vêtus 
que d'une tunique grossière et d'un manteau de rude étoffe. 
Ils n'ont ni pain, ni vin, ni aucune des choses qui rendent la 
vie agréable. Le blé, l'épeautre, l'orge leur servent de nour- 
riture; mais ils ne savent ni moudre les grains, ni les faire 
cuire : ils les mangent tout crus à la façon des animaux » \ 
S'il y a quelque exagération dans ce dernier trait, que Procope 
lui-même s'est chargé de réfuter 3 , pourtant le reste du tableau* 
est si vrai qu'aujourd'hui encore tous les détails s'en retrou- 
vent, « depuis la masure enfumée qui ne défend le Kabyle ni 
du chaud, ni du froid et que rien ne peut lui faire abandonner, 
jusqu'au burnous et à la gandoura déchiquetés et rapiécés 
qu'on se lègue de génération en génération » ( *. 

Dans leurs gourbis [mapalia) couverts de feuillages, abrités 
à l'ombre des roches ou au creux des vallées 5 , l'existence est 
pour les indigènes étrangement dure et difficile. Mais entre 
les divers membres de la famille, les occupations se répartis- 

1. Bell. Vand., p. 495-496, 502; Jo/i., II, 156-157. 

2. Bell. Vand., p. 435. 

3. ld., p. 438. 

4. Tissot, I, p. 486. Cf. Cat, /. c, p. 63. 

5. Joh., II, 63. 



310 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

sent avec une singulière inégalité. Tandis que l'homme 
s'adonne aux exercices violents et s'habitue dès l'enfance au 
métier des armes, tandis que, cavalier infatigable, il est tou- 
jours prêt à partir en razzia ou en guerre, la femme vaque aux 
rudes travaux domestiques : c'est elle qui écrase le blé sous 
la lourde meule de pierre et qui fait cuire sous la cendre la 
galette dont vivra la famille; c'est elle qui élève la hutte, 
soigne les chevaux et les bêtes de somme, elle qui fourbit les 
armes, afin d'épargner à l'homme toute autre fatigue que celle 
des combats 1 . En fait, dans la société berbère du vi ri siècle, 
la femme, sauf quelques exceptions, n'est guère autre chose 
qu'une servante, et la polygamie contribue à entretenir cet 
état d'infériorité. Sur ce point, en effet, ni la civilisation ro- 
maine, ni le christianisme ne semblent avoir rien changé aux 
vieilles habitudes des Berbères 2 . C'est ce qu'atteste entre 
plusieurs textes un curieux passage deProcope. En 534, Solo- 
mon reprochait aux indigènes d'exposer parleur soulèvement 
la vie de leurs enfants que le gouvernement impérial retenait 
comme otages : « Vous autres, lui répondirent les Maures, 
pouvez avoir souci de la vie de vos enfants, puisqu'il ne vous 
est permis d'épouser qu'une seule femme; pour nous, qui en 
'prenons jusqu'à cinquante, si l'occasion s'en trouve, les en- 
fants ne nous manqueront jamais 3 » ; et, en effet, les chefs 
indigènes, grands ou petits, les Medisinissa comme les Iabdas, 
entretiennent tous un véritable sérail 4 : sur ce point, pas plus 
que pour les habitudes de la vie nomade, l'invasion musulmane 
n'a rien innové en Afrique. 

Par la physionomie extérieure comme par la nature morale, 
tous ces indigènes se ressemblent étrangement. Les pieds 
nus, les bras nus, ils se drapent dans un grand burnous de 
toile, qui parfois est teint d'une éclatante couleur rouge, et 



1. Bell. Vand., p. 438 ; Joh., IV, 1076-1077: Bell. Vand., p. 453. 

2. Cf. Cat, /. c, p. 66. 

3. Bell. Vand., p. 449. 

4. Id., p. 452, 500. 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGENES 311 

autour de leur tête ils enroulent un ample morceau d'étoffe 1 ; 
comme armes, ils ont un petit bouclier de cuir, une large et 
courte épée, deux solides javelots 2 ; comme monture ces che- 
vaux infatigables et rapides qu'ils montent souvent à cru et 
dirigent avec une simple baguette 8 . Cavaliers merveilleux, 
fantassins adroits et souples, ils sont, on l'a vu, admirable- 
ment organisés pour la lutte, et savent unir la plus brillante 
valeur militaire à toutes les habiletés de la guerre de surpri- 
ses et d'embuscades. Au moral, ils sont enclins à l'enthou- 
siasme, crédules aux excitations de leurs chefs, prompts à 
reprendre courage au lendemain même des plus grandes 
défaites. Fort superstitieux, ils écoutent religieusement tous 
ceux qui se flattent de prédire l'avenir : ils ont dans leurs 
prophétesses une aveugle confiance, et sur les affaires les plus 
graves ils ne se décident que d'après leurs oracles 4 . Avec 
cela froidement cruels 5 , sans pitié pour l'ennemi vaincu ou 
sans défense, ils se plaisent au pillage, à l'incendie, au mas- 
sacre; ils sont avides de butin, de captifs et d'or. Enfin leur 
perfidie est proverbiale : pour leur esprit naturellement chan- 
geant et mobile^ les promesses les plus solennelles, les enga- 
gements les plus sacrés sont chose vaine. « Chez les Maures, 
dit Procope, il n'y a ni crainte de la divinité ni respect des 
hommes. Ils ne s'inquiètent ni des serments prêtés ni des 
.otages livrés, quand bien même ce sont les enfants ou les 
frères de leurs chefs ; il ne peut y avoir de paix avec eux que 
s'ils sont tenus en respect par la crainte de l'ennemi » 6 . Co- 
rippus s'exprime de même, et si les vers sont médiocres, la 
pensée en revanche trouve une justification éclatante dans 
l'histoire tout entière de l'Afrique byzantine : 

Si victor Romanus erit, famulantur, adorant, 

1. Joh., II, 130-137; VIII, 189-192. 

2. ld„ II, 114-115; 150-155. 

3. Tissot, I, p. 354-359. 

4. Bell. Vand., p. 443; Joh., III, 87-88; VI, 153-155. 

5. Bell. Vand., p. 449. 

6. ld., p. 443. 



312 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Et sola hos faciet victrix fortuna fidèles 
ConceptusqUe timor 1 . 

Toujours prêts à la trahison, sans scrupule ils changent de 
parti et font défection jusque sur le champ de bataille. « Les 
Maures, dit encore Procope, n'offrent absolument aucune 
sûreté » (àSiScuoi Tcosnpmiwt ovxeç) 2 : incapables de demeurer 
fidèles à personne, ils se défient de tout le monde, même 
des gens de leur propre race; et en fait, les rivalités de famille 
à famille, les haines de chef à chef, les guerres privées de 
tribu à tribu se rencontrent à chaque page de l'histoire du 
vi u siècle. Par là encore, à l'époque byzantine, les indigènes 
d'Afrique ont gardé tous les caractères qui distinguaient leurs 
ancêtres, tous ceux que l'on retrouve chez les Berbères d'au- 
jourd'hui 3 . 

La physionomie des grands chefs est plus instructive, plus 
significative encore. Parmi les princes indigènes que nous 
voyons en relations avec le gouvernement impérial, plusieurs 
nous sont assez bien connus, pour qu'on puisse, durant trente 
ou quarante ans de suite, saisir les traits de leur caractère et 
les vicissitudes de leur destinée. Voici Antalas, l'un des prin- 
cipaux rois de la Byzacène ; rien ne montre mieux que son 
histoire ce qu'est alors une vie africaine. Au moment où il 
naquit, vers Tannée 500 sans doute, son père, Guenfan, était 
le chef de la tribu des Frexes 4 , faible encore et peu puis- 
sante 3 , et probablement soumise à l'autorité des rois van- 
dales. Dès ses premières années, les prophétesses maures pré- 
disaient à l'enfant ses grandes destinées futures; le jeune 
homme allait bientôt se charger de réaliser ces oracles. A 
dix-sept ans, il débute par ces vols de bestiaux qui ont été 



1. Jo/i.,lV, 449-452. 

2. Bell. Vand., p. 519„ Cf. p. 517. 

3. Cat, l. c, p. 65-66. Cf. Hanoteau et Letourneux, La Kabylie et les coutumes 
kabyles, II, p. 11-20, surtout 12. 

4. Joh., III, 66-67. Sur la date, cf. Partsch, p. vi. 

5. Joh., III, 153, 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGÈNES 313 

de tout temps le jeu ordinaire des indigènes d'Afrique, et par 
son habileté, son audace, il se fait une manière de répu- 
tation 1 . Il attire à lui quelques compagnons et, devenu chef 
de bande, il étend le cercle de ses pillages et accroît l'im- 
portance de ses razzias 2 . Pour le mettre à la raison, le gou- 
vernement dirige contre lui quelques détachements; il ose 
les attendre, les met en déroute, et son prestige augmente 
d'autant 3 . Le voilà chef des Frexes, et à la tête des cavaliers 
de sa tribu, il se risque à tenir la campagne, non plus en bri- 
gand, mais en révolté : il enrichit les siens par d'heureux 
ravages, et bientôt, attirés par l'appât de ces succès faciles, 
éblouis par la gloire du jeune chef, d'autres tribus, celle des 
Naffur en particulier, viennent s'associer aux entreprises 
d'Antalas, et un grand état indigène commence à naître dans 
le sud 4 . La faiblesse d'Hildéric achève de fortifier l'autorité 
du prince berbère. Les troupes vandales envoyées contre lui, 
surprises et cernées au milieu des bois, dans un défilé res- 
serré et abrupt, épuisées par la chaleur et la soif, incapables, 
dans un terrain difficile, d'employer utilement leur cavalerie, 
subissent une sanglante défaite 5 , et dans la Byzacène ouverte, 
les Maures d'Antalas se répandent jusqu'au littoral, rava- 
geant tout sur leur passage 6 . Ainsi, à trente ans à peine, 
l'obscur prince des Frexes s'était fait le chef d'une vaste et 
puissante confédération. Avide de parvenir, ambitieux sans 
scrupule, tout moyen lui sera bon désormais pour accroître 
la puissance qu'il a conquise. Quand les troupes impériales 
débarquent en Afrique, sans hésiter il se soumet à Bélisaire, 
pour faire reconnaître sa royauté par le général byzantin 7 ; 
quand en 834 une partie des tribus se soulève, il se garde de 



i. Jo., III, 159-160. 

2. ld., III, 173-116. 

3. Id., III, 178-179. 

4. Id., III, 184-197. 

5. Id., III, 198-261 ; Bell. Vand., p. 349. 

6. Aed., p. 340; Vie de S. Fulgence, c. 65 (Migne, Patr. lut., t. 65, 150) 

7. Bell. Vand., p. 507, 406. 



314 HIST01RE.DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

faire cause commune avec les insurgés; la défense de l'indé- 
pendance nationale est pour lui un mot vide de sens, et dans 
la guerre qui éclate il trouve double avantage : celui d'être 
vengé de voisins qu'il déteste, sans doute parce qu'ils ont 
refusé d'accepter sa suzeraineté, celui de s'agrandir à leurs 
dépens par la grâce du gouvernement impérial. En effet, 
après la victoire, il est investi en Byzacène d'une autorité su- 
prême sur toutes les tribus maures 1 , et pendant dix ans il est 
l'ami des ducs, des magistrimilitum byzantins; il s'empresse 
à toute réquisition de mettre ses contingents sous leurs ordres ; 
il combat avec eux et s'enorgueillit de leurs victoires 2 . Mais 
cette fidélité intéressée ne saurait avoir des racines bien pro- 
fondes : il prétend qu'on le paie grassement, qu'on le comble 
d'égards et d'honneurs; le jour où un gouverneur osera le 
traiter en sujet et lui infliger une punition, aussitôt sous le 
prince romanisé reparaît le chef indigène, et contre ses com- 
pagnons d'armes de la veille, il fomente une formidable insur- 
rection. Violent, cruel, avide de sang et de pillage, d'ailleurs 
d'une bravoure réelle, bien qu'un peu théâtrale, il conduit 
une guerre implacable contre celui qui l'a offensé. Mais au 
moment où il paraît le plus acharné à la lutte, toujours le 
souple et rusé Berbère garde les caractères distinctifs de sa 
race. Il a beau, dans son vaniteux orgueil, affecter de traiter 
l'empereur en égal, au fond il est prêt à se soumettre, pourvu 
qu'on accorde à son ambition et à ses haines les satisfactions 
auxquelles il croit avoir droit 3 ; il négocie avec tous les partis, 
prêt sans scrupule à se vendre au plus offrant, et tour à tour 
il passe, selon qu'il espère y trouver avantage, du parti de la 
révolte à celui de l'empire, pour retourner ensuite au camp 
des insurgés 4 . Ce sont les causes accessoires qui déterminent 
son esprit changeant et mobile; il suffit le plus souvent que 
Coutsina, son vieil ennemi, soit d'un côté, pour que tout 

1. Bell. Vand., p. 462, 504. 

2.Joh., II, 29-30, 34-35; IV, 362-364, 369-371. 

3. Bell. Vand., p. 506-507. 

4. ld., p. 509, 517, 523, 533. 



LE GOUVERNEMENT [BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGENES 315 

aussitôt il se jette de l'autre; il suffît que son ambition déçue 
s'irrite, qu'il se croie joué par quelqu'un, pour que sans tar- 
der il change d'attitude et d'alliance. Au vrai, il se préoccupe 
fort peu de chasser les Byzantins de l'Afrique : qu'on lui 
assure la possession de la Byzacène, un fort subside, l'appui 
d'un détachement régulier qui fera de lui le plus puissant des 
rois berbères, il n'en demande pas davantage 1 . Il se conten- 
tera à moins encore; une défaite sérieuse brise son énergie, 
et il sera trop heureux, pour finir, de redevenir le vassal fidèle 
et dévoué de Justinien 2 . 

Voici Coutsina maintenant. Celui-là n'est qu'un demi-Ber- 
bère, fils d'un chef indigène et d'une femme romaine 3 , et 
quoique soulevé un moment contre Fautorité byzantine*, il 
a pour souci principal, après la sévère leçon qu'il a reçue, de 
faire au plus tôt sa paix avec l'empire. Bien qu'on l'ait chassé 
de ses possessions de Byzacène et contraint à chercher en 
Numidie de nouveaux territoires, il est bien vite devenu l'ami 
fidèle de ce Solomon qui l'a vaincu s . C'est que d'une part 
Coutsina déteste Antalas autant qu'Antalas hait Coutsina, et 
le soulèvement de l'un entraîne nécessairement le dévoue- 
ment de l'autre. C'est que d'autre part le prestige de l'empire 
agit puissamment sur ce grand chef. Il est fier d'être un demi- 
Romain, « aux mœurs civilisées, à la gravité toute latine » 6 . 
Il rappelle volontiers sa naissance qui le fait « presque Ro- 
main par le sang et tout à fait par le cœur 7 ». Plus que des 
30,000 cavaliers indigènes qu'il conduit au combat, il s'enor- 
gueillit du titre demagister militum que lui a décerné l'empe- 
reur 8 ; il éprouve une joie d'enfant à commander un détache- 



\. Bell. Vand., p. 516. 

2. Bell. Goth., p. 549-550. 

3. Joh., IV, 511-512, 1095-1096; VIII, 271. 
4„ Bell. Vand., p. 448. 

5. Joh., III, 406-407. 

6. Id., IV, 512. « Moribus ornatus placidis, gravitate latina ». 

7. Id., IV, 511. « Animo Romanus erat, nec sanguiûe longe ». 

8. Id., VI, 267; VII, 268; VIII, 270. 



316 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

ment de troupes régulières 1 , et tout son brillant courage 
s'emploie à achever la ruine des gens de sa race 8 . Il se pique, 
dans les circonstances graves, dans le désarroi d'une défaite 
ou le trouble d'une sédition, de rester, comme un civilisé 
qu'il prétend être, fidèle à sa parole et à ses alliances 8 . 
Parfois sans doute le Berbère l'emporte; vienne une belle 
occasion de piller, la tentation de faire du butin sera la plus 
forte, et sans grand scrupule il se jettera dans l'insurrection; 
parfois aussi, entre les partis en présence, il exécutera une 
série de brusques et déconcertantes volte-faces, au double 
gré de ses haines et de ses intérêts; mais au fond il est tou- 
jours prêt à revenir à l'empire, dût-il pour cela trahir sur le 
champ de bataille ses confédérés berbères*. Lui aussi, comme 
Antalas, s'inquiète peu de l'indépendance nationale; comme 
lui, il s'accommode sans peine d'être « l'esclave de la majesté 
impériale »; et malgré quelques défections passagères, il res- 
tera jusqu'à sa mort l'un des meilleurs soutiens de l'autorité 
byzantine en Afrique. 

Voici Iabdas encore. Celui-là c'est un grand et redoutable 
ambitieux, à qui rien ne coûte pour agrandir son pouvoir : il 
fait assassiner Méphanias son beau-père; il s'entend avec un 
de ses voisins pour en dépouiller un autre dont il convoite le 
territoire 5 , et à la tête de sa nombreuse cavalerie il pousse 
en tous sens ses courses de pillage. D'une haute taille, d'un 
courage éprouvé, il a parmi les siens un prestige sans égal 6 ; 
son habileté ne le cède point à sa vaillance, et à l'abri de ses 
inaccessibles montagnes, il sait épuiser ses adversaires par 
une longue guerre d'embuscades 7 . Il semble inflexible dans 
son opiniâtre résistance; plutôt que de céder il se laissera 



1. Jo., VII, 268-271. 

2. ld., VIII, 268-269. 

3. ld., VI, 268; VIII, 121-129. 

4. Bell. Vand., p. 517. 

5. ld., p. 465. 

6. ld., p. 464. 

7. ld., p. 466-467. 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGÈNES 317 

chasser de ses états'. Mais au fond ce vaillant, cet habile 
manque du sang-froid nécessaire aux vrais politiques; il se 
décourage et perd la tête quand il faudrait persister ; il laisse 
passer le moment quand il faudrait agir. En 537, alors qu'il 
dépend de lui d'écraser l'armée byzantine, il reste neutre, puis 
il négocie avec le patrice Germanos 2 ; en 546, il paraît en 
vainqueur devant Carthage, et puis tout à coup il abandonne 
ses alliés et se contente d'observer les événements; il finira 
même, bon gré mal gré, par envoyer ses contingents grossir 
les forces impériales et il contribuera ainsi à l'écrasement final 
de la grande révolte de 548*. C'est que lui aussi, malgré ses ap- 
parences plus farouches et plus rudes, n'est qu'un Berbère 
impressionnable et mobile, incapable d'un dessein longuement 
suivi, d'une idée qui dépasse le cercle de ses intérêts particu- 
liers. C'est que ses antipathies et ses haines guident trop sou- 
vent ses résolutions; et ainsi il finira lui aussi, quoique plus 
tardivement, par céder comme les autres, et comme eux il 
acceptera la suzeraineté de l'empereur. 

C'est qu'au vrai ni les tribus ni les chefs qui les commanden t 
n'éprouvent aucune répugnance à recevoir les ordres de Jus- 
tinien. Comme tous les barbares, ils ont gardé un respect pro- 
fond pour le souvenir et le nom de Rome; et leur premier 
soin après les succès de Bélisaire, fut de solliciter du général 
impérial la confirmation de leurs souverainetés : « C'est, dit 
Procope, un usage chez les Maures qu'aucun de leurs chefs 
ne se considère comme tel tant que l'empereur des Ro- 
mains ne lui a point donné les insignes du pouvoir ; or, comme 
ces princes avaient reçu leur investiture des Vandales, ils ne 
considéraient point leur autorité comme sûrement établie ; ». 
J'ai signalé déjà la lettre si caractéristique adressée à Justinien 
par Antalas révolté : elle met pleinement en lumière les senti- 



1. Bell. Vand., p. 5Ô0. 

2. ld.„ p. 487. 

3. Joh. t VII, 277-280. 

4. Bell. Vand., p. 406. 



318 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

ments qui animent tous les rois indigènes ! : s'il s'est soulevé, 
ce n'est point par amour de l'indépendance nationale ; c'est 
uniquement pour venger la mort de son frère 2 et l'injure 
qu'on lui a faite à lui-même ; s'il s'insurge, ce n'est point 
contre l'empereur, mais contre le gourverneur,qui s'est mon- 
tré son ennemi personnel; il est tout prêt à déposer ces armes 
qu'il n'a prises qu'à contre-cœur, pourvu qu'on donne satis- 
faction à sa haine et qu'on répare l'injustice dont il a été vic- 
time, et hautement il proclame qu'il veut être le vassal, 
-d'esclave de la majesté impériales. » En fait, tous ces princes 
sont fiers de servir sous les drapeaux de Byzance ; ils aspirent 
à prendre rang dans sa hiérarchie militaire, à frayer avec ses 
ducs et ses patrices, à mériter les titres sonores qu'elle décerne 
à ses dignitaires. A cet égard, la prétention d'Antalas, deman- 
dant qu'en échange de son concours on mette sous ses ordres 
1,500 soldats romains, est singulièrement significative*, et ce 
qu'Antalas réclame, Coutsina l'obtient * autour de lui, il a 
comme garde un détachement de troupes byzantines, et il ne 
se tient pas d'aise de les commander 5 . Voyez Massonas encore; 
avant même la venue des Grecs, il s'intitule « roi des Maures 
et des Romains », tant il sent, pour assurer son autorité sur 
les cités maurétaniennes, le besoin et l'importance d'un titre 
qui le rattache à l'Empire. El dès la seconde année de la domi- 
nation byzantine, nous le voyons offrir ses services à Solomon 
et rechercher son alliance 6 . Dans ces conditions, des relations 
régulières devaient nécessairement s'établir bien vite entre 
les gouverneurs d'Afrique et les grands chefs berbères; et 
malgré les soulèvements fréquents qui devaient troubler le 
bon accord des deux parties, un système régulier de rapports 



1. Bell. Vand., p. 506-507. 

2. Sur cette dette du sang, qui aujourd'hui s'appelle la rekba, cf. Hauoteau 
et Letourneux, /. c, t. III, p. 60-70. 

3. Bell . Vand., p. 506 : ooOXo; ty|; <tt)Ç (3a<7'.Ae:aç. 

4. Jd., p. 516. 

5. Joh., VU, 268-271. 

6. Bell. Vand., p. 465. 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGENES 319 

politiques, militaires et religieux allait rapidement se fonder. 
Sans cloute ce ne fut jamais, même pour les tribus canton- 
nées dans l'intérieur du territoire, une annexion véritable, sou- 
mettant les indigènes à l'administration impériale; mais en 
les plaçant dans une sorte de vassalité, la diplomatie byzan- 
tine réussit à étendre bien au delà même des frontières de la 
province l'influence de l'Empire et le respect de Rome. 



Il 



En général, lorsqu'une tribu indigène consentait à faire sa 
soumission au gouvernement impérial, une convention for- 
melle et précise réglait les rapports futurs des deux parties 1 . 
Corippus fournit un exemple intéressant des négociations qui 
accompagnaient ces traités d'alliance 2 . Pendant la campagne 
de 547, l'armée byzantine avait pénétré sur le territoire des 
Aslrices. Pleins d'épouvante, les Berbères envoient une am- 
bassade au général grec, chargée de demander la paix et de 
prêter entre ses mains hommage à Justinien. Et il faut voir 
en quels termes, mêlés de flatterie et d'humilité, les envoyés 
s'adressent au magister militum; certes l'auteur de la Johan- 
nide n'a ici rien inventé, tant les sentiments et le style s'ac- 
cordent avec ce que nous connaissons des indigènes. « Le 
bruit de la réputation du patrice, disent-ils, de sa loyauté, de 
son courage, est parvenu jusqu'à eux et les a attirés vers lui ; 
ils sont heureux de recevoir ses ordres; ils sollicitent son 
alliance et d'avance acceptent ses conditions; ils sont, pourvu 
qu'on les épargne, prêts à lui obéir aveuglément. » Prudem- 
ment, comme gage de ces Belles promesses, le général exige 
qu'on lui livre des otages, et il jure, si la tribu veut observer 
la paix, qu'elle vivra tranquille et florissante sous l'autorité 
du prince. Puis, pour sceller l'alliance, il comble de présents 



1. Bell. Vand., p. 504, 506-501. 

2. Joh^ VI, 391-407, 425-433. 



320 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

les députés; ceux-ci de leur côté s'engagent à servir l'empire 
romain. Les préliminaires de la convention sont arrêtés, et 
Justinîen peut s'enorgueillir de compter en Afrique quelques 
vassaux de plus. 

Ce n'est pas tout : un traité formel est signé par écrit; les 
chefs de la tribu prêtent hommage et font serment d'être pour 
le basileus de fidèles et dévoués serviteurs 1 ; comme garants 
de leur foi, ils remettent entre les mains du gouverneur leurs 
parents les plus proches, leurs enfants, leurs frères 2 ; enfin, 
comme signe de la suzeraineté byzantine, ils reçoivent une 
véritable investiture de leur commandement. Procope nous a 
conservé, dans un curieux passage, la liste des insignes de 
souveraineté qui leur sont remis au nom du prince 3 : c'est 
un bâton d'argent incrusté d'or, un diadème d'argent, un 
manteau blanc, — nous dirions un burnous de commande- 
ment, — qui s'attache sur l'épaule par une fibule d'or, une 
tunique blanche ornée de broderies, enfin des chaussures 
relevées d'ornements d'or. Des cadeaux somptueux accompa- 
gnent l'envoi de ces insignes; et à ce prix les chefs indigènes 
se déclarent les vassaux, les « esclaves de la majesté impé- 
riale ». Pour récompenser leurs services ultérieurs, le gouver- 
nement tient en réserve des faveurs de toute sorte : à ceux qui 
se montreront loyaux et fidèles, une place sera faite dans la 
hiérarchie des dignitaires byzantins ; ils recevront le titre de 
magister militum ou de patrice 4 ; ils auront l'honneur de 
commander quelques détachements de troupes régulières; ils 
auront même parfois, attachée à leur personne, une façon de 
garde formée de soldats grecs 8 , utile précaution qui, sous 
une flatteuse apparence, dissimule un moyen efficace de sur- 
veiller leur attitude et d'assurer leur fidélité. 



1. BelL Vand., p 451. 

2. ld., p. 451, 452, 406. 

3. ld., p. 406-407. Cf. p. 502 : ^éo/.a xà vo^ofXÊva. 

4. Joh., VI, 267; VII, 268; VIII, 270. Cf. des exemples analogues en Syrie 
(Théophane, p. 240, édit. de Boor). 

5. Joh., VU, 268-271. 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGENES 321 

En outre — et c'est le point essentiel du traité — l'empe- 
reur s'engage à payer à ces chefs un subside annuel dont le 
chiffre est formellement déterminé, et qu'on appelle Yannona 1 . 
En échange de cette pension, le prince berbère s'engage avant 
toute chose à rendre des services militaires dont nous déter- 
minerons tout à l'heure la forme; de plus il se charge, en 
échange de l'autorité qui lui est conférée, de maintenir dans 
son district la paix parmi les tribus. C'est tout à fait ce qu'en 
notre siècle on a nommé « la politique des grands chefs ». Pour 
assurer la tranquillité en Byzacène, Solomon ne trouve rien 
de mieux que de placer Antalas à la tête de toutes les tribus 
de la région; ce chef s'est un des premiers déclaré le vassal 
de Byzance ; il semble devoir garder une fidélité plus cons- 
tante et plus sûre que ses voisins ; on augmente donc son 
autorité, et à ce prix il sera, vis-à-vis du gouvernement, res- 
ponsable de la tranquillité et du bon ordre dans toute l'étendue 
de son commandement 2 . 

Toutefois un contrôle est nécessaire. 11 est évident que « les 
ff entes ne pouvaient pas être laissées à elles-mêmes; leurs 
chefs indigènes devaient avoir besoin de la même surveil- 
lance que nos caïds ou nos cheiks 3 . » Pour les maintenir dans 
le devoir, pour s'assurer aussi que la tribu remplit les obliga- 
tions qui lui sont imposées, des pouvoirs fort étendus sont con- 



\.Bell. Vand.,p. 504,507; Malalas, p. 495. Cf. Motmnsen (Hermès, xxiv, p. 220) 
etCagnat, l. c.,p. 745. Où trouve d'autres exemples dans Ménandre,p. 286-287 
(Avares), 292, 377 (Syrie). 

2 Bell. Vand., p. 50o-S04. Antalas est un vrai vassal de l'empire (Joh,, II, 346- 
347). Les écrivains arabes — à la vérité d'époque fort postérieure — men- 
tionnent une autre obligation encore imposée aux tribus. « Les Zenata et les 
Berbères qui habitaient les campagnes témoignaient aux Francs un certain 
degré d'obéissance : ils payaient Y impôt aux époques fixées » (Ibn Khaldoun, 
Hist. des Berbères, 111, p. 191): et ailleurs le même historien parle des Berbères 
« qui avaient précédemment, payé Yimpàt à Héraclius, roi de Constantinople » 
(ibid., I, p. 208). La chose n'a rien d'invraisemblable, et ou peut remarquer, en 
faveur de cette affirmation, qu'Ibn Khaldoun a fort exactement défini les autres 
obligations imposées aux indigènes : toutefois les textes contemporains ne 
laissent rien entrevoir de semblable. 

3. Cagnat, /. c, p. 330-331. 

I. 21 



322 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

fiés au gouverneur générai et aux ducs de chaque province. 
C'est à eux que les indigènes sont tenus de venir présenter 
les réclamations qu'ils ont à formuler 1 ; c'est de leur main, 
dans la capitale de chaque duché, que les chefs viennent rece- 
voir les subsides qui leur sont alloués 2 . Sans cesse le duc 
surveille les mouvements des tribus et leur altitude 3 ; il règle 
les relations de commerce qu'elles entretiendront avec le pays 
romain ou avec les peuplades indigènes demeurées indépen- 
dantes 4 ; il donne les autorisations nécessaires pour franchir 
le limes h ; parfois même il assigne aux tribus les cantonnements 
qu'elles devront cultiver 6 . Viennent-elles à manquer à leurs 
engagements, le gouverneur punit leurs chefs en supprimant 
de sa propre autorité la pension qui leur est accordée 7 ; et si 
quelque trouble se produit dans leur district, il peut les en 
rendre responsables, les faire arrêter et même les condamner 
à mort 8 . Parfois aussi, pour châtier une tribu, on lui coupe les 
vivres 9 ou, par une exécution plus radicale encore, on va sac- 
cagerses moissons 10 ; en tout cas, l'autorité byzantine intervient 
sans cesse dans les affaires intérieures des Berbères ; elle se 
constitue arbitre des querelles intestines des chefs 11 ; peut-être 
même, en Afrique comme en Syrie, s'occupe- t-elle, à la mort 
d'un des vassaux, de désigner parmi ses héritiers le successeur 
qui lui agrée davantage 12 . En fait elle considère les tribus, 

1. Bell. Vand., p. 502. 

2. Id. p. 502; Malalas, p. 495. 

3. Jo., VI, 221 sq. 

4. Édit d'Anastase, n° 11. 

5. Ibid.,n° 11. 

6. Grégoire le Grand, Epist. \ëd. des Monumenta), 1, 73, parle des daticiorum 
habit at ores : ce sont les tribus soumises, que l'autorité byzantine déplace à vo- 
lonté. Cf. pour uue autre interprétation de ce passage : Mommsen, Die Bewirlh- 
schaftung der Kirchenguter unter Papst Gregor I. {Zeitschr. f. Social- und 
Wirthscha/ tsgesc, I, p. 49, note 25). 

7. Bell. Vand., p. 504, 507. 

8. ld., p. 504, 507. Joh., II, 28 ; IV, 365-366. 

9. Bell. Vand., p. 452. 

10. ld., p. 502. 

11. Joh., VU, 242-261. 

12. Théophane, p. 240. 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGENES 323 

celles du moins qui sont cantonnées sur son territoire, comme 
de véritables sujettes; viennent-elles à se révolter en effet, ce 
n'est point la paix qu'elle leur offre, c'est une véritable amnis- 
tie, après laquelle elles viendront replacer humblement leur 
tête sous le joug accoutumé de l'empereur'. 

Ce sont surtout les relations militaires que règle soigneu- 
sement la convention. Les Byzantins savent bien, en effet, 
quels admirables soldats peuvent leur fournir les tribus 2 ; ils 
connaissent le courage des indigènes, les qualités de leurs 
adroits fantassins, de leurs légers et infatigables cavaliers, 
les ressources infinies de cette tactique berbère, si admira- 
blement appropriée au pays; ils tiennent donc à les incor- 
porer dans leurs armées, et, lorsque ces peuplades sont can- 
tonnées dans le voisinage de la frontière, à les employer, 
concurremment avec les limitanei à la défense des confins 
militaires 3 . Aussi tous les traités renferment-ils une clause 
par laquelle les tribus s'engagent à fournir leurs contingents 
de troupes irrégulières 4 ; et, en effet, à la première réquisition 
du gouverneur général 5 , les foederati ou ycntiles*, pour em- 
ployer l'expression usitée dans les Codes, — les goums, pour 
me servir du terme moderne correspondant — rejoignent au 
rendez-vous assigné les régiments de l'armée régulière. Lors- 
qu'ils appartiennent à des populations fixées sur la frontière, 
ils servent, de même qu'à l'époque romaine 7 , et ainsi qu'il 
est naturel d'ailleurs, sous les ordres du duc provincial chargé 
de la garde du limes*. Dans les autres cas ils forment, en gé- 



1. Bell. Vand., p. 504; Joli., II, 346-347. 

2. Joh., VI, 30-33. 

3. Cf. Théophane, p. 335; Caguat, p. 744-145. 

4. Joh., VII, 63-65, 148-149. « Les Zeuata et les Berbères qui habitaient les 
campagnes... prenaient part aux expéditions militaires des Francs (Ibn Khal- 
doun, III, p. 191) et ailleurs : « Les Djeraoua prêtaient aux Fraucs l'appui de 
leurs armes à chaque réquisition » (ibid., III, p. 192). 

5. Joh., III, 404; IV, 363. 

6. /rf., III, 410. 

7. Cagnat, p. 745-746. 

8. Joh., III, 405. 



334 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

néral sous le commandement direct de leur chef ou de ses 
délégués, des corps d'armée distincts des troupes régulières 1 . 
Antalas, Coutsina, lfisdaias sont eux-mêmes à la tête de leurs 
contingents; les cavaliers d'Iabdas sont conduits par son fils 
et un officier auquel Corippus donne le titre de praefectus' 2 \ 
En apparence, aucune solde n'est allouée aux fédérés; ce sont 
leurs rois ou leurs chefs qui les paient, mais au moyen de 
Yannona que leur verse le gouvernement 3 ; souvent aussi, 
pour stimuler leur zèle, les généraux byzantins font distri- 
buer aux alliés de larges gratifications'*. En fait, et quoiqu'on 
ne fasse pas toujours appel à leur concours, quoiqu'on se 
borne parfois à mobiliser une portion seulement des con- 
tingents indigènes 5 , les gentiles sont organisés comme de 
véritables soldats de l'empire, et, comme à l'époque romaine 6 , 
il n'est point rare, au vi e siècle encore, de les voir envoyés 
hors d'Afrique en expédition. Des auxiliaires maures servent 
en Italie avec Bélisaire, et se rencontrent à Byzance parmi 
les hommes de sa garde 7 ; d'autres combattent en Orient, 
dans les campagnes de Perse 8 , comme jadis leurs ancêtres 
combattaient en Syrie ou en Dacie. 

Enfin des rapports religieux venaient compléter le système 
inauguré par Byzance. Au moment où les armées impériales 
reparurent en Afrique, le christianisme avait, à ce qu'il semble, 
perdu la plus grande part des conquêtes qu'il avait pu faire 
jadis parmi les populations berbères, En Tripolitaine, toutes 
les tribus professaient le paganisme 9 ; s'il en faut croire Pro- 

LJoh., IV, 509-514, 544-549; VII, 266, 280. 

2. Id., \ll, 279. 

3. Cf. Cagnat, p. 745. 

4. Bell. Vand., p. 466. 

5. En 547 Coutsina sert seul ; mais d'autres tribus restent fidèles, et nou 
employées (Joh., VII, 63-65, 148-149). 

6. Cf. Cagnat, p. 333. 

7. Bell. Goth., p. 26, 281. 

8. Bell.Pers., p. 244; Théophane, p. 220. Sous le règne d'Héraclius, des con- 
tingents indigènes figurent daus l'armée qui renversa Phocas (Nicéphore 
patr., p. 3 (édit. de Boor) ; Jean de Nikiou (édit. Zotenberg), p. 541, 551. 

9. Bell. Vand., p. 347. 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGÈNES 325 

cope, l'oasis d'Augila était au vi e siècle encore le centre d'un 
culte très ancien, célèbre parmi les tribus africaines, où l'on 
venait de toutes parts chercher des révélations prophétiques 1 . 
Corippus montre également les peuplades de cette région, 
ayant pour principale divinité un dieu appelé Gurzil, dont 
Ierna, roi des Levathes, est le prêtre 2 , dont le nom sert dans 
les batailles de cri de guerre à ses adorateurs, et dont l'idole, 
emportée comme un fétiche au milieu des combats, est, à la 
veille de la lutte, arrosée du sang des sacrifices 3 . En Byzacène 
également, la plupart des tribus sont païennes ; on ne saurait 
dire, à la vérité, si les dieux Sinifere, qu'on identifie à Mars, 
et Mastiman, où l'on reconnaît un Jupiter infernal avide de 
victimes humaines, appartiennent aux populations de celte 
région ou à celles de la Tripolitaine*; mais en tout cas ni 
Antalas ni son père ne pratiquent le christianisme. Guenfan 
va demander à l'oracle d'Ammon le secret des futures desti- 
nées de son fils" ; et dans toute l'Afrique indigène, on écoute 
pieusement les prédictions des prophétesses, auxquelles des 
rites mystérieux viennent communiquer l'esprit divin 6 . L'ex- 
tension de la polygamie ne prouve pas moins combien avait 
été passagère l'influence du christianisme. De telles dissi- 
dences devaient choquer gravement un empereur pieux, dévot 
même, tel qu'était Justinien,« désireux, dit un historien, d'as- 
surer non seulement la sûreté des corps, mais encore de 
veiller au salut des âmes » 7 . Aussi, dès Tannée 535, proscri- 
vit-il les païens au même titre que les ariens, les donatistes 
et les juifs 8 ; mais comprenant en outre que la conquête la 

1. Aed. p. 333; Joh., III, 81 sqq.; VI, 145 sqq. 

2. Joh., IL 109; IV, 667. 

3. ld., IV, 683; VIII, 304; IV, 1138, 1146; VI, 116. Cf. El-Bekri (./. asiaL, 1858, 
p. 443-444), qui parle de« l'idole de pierre appelée Guerza » à laquelle «jusqu'à 
nos jours, dit l'écrivain du xi e siècle, les tribus berbères des environs offrent 
des sacrifices ». 

4. Joh., IV, 681-682; VIII, 305-309. Cf. Partsch., p. xi-xn. 
o. Joh., III, 81 sqq. 

6. /d., III, 86-101; VI, 153-155; Bell. Vand., p. 443. 

7. Aed., p. 333. 

8. Nov. 37, 8. 



326 HISTOIRE DELA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

plus efficace est celle qui fait accepter aux vaincus les mœurs 
et les institutions du vainqueur 1 , il s'efforça, parmi les tribus 
vassales de l'Empire, de répandre le christianisme. Aussi 
bien la propagande religieuse fut-elle en tout temps une des 
formes favorites de l'expansion byzantine. « L'Empire trou- 
vait dans la religion l'unité qu'il ne trouvait ni dans la langue 
ni dans la race. L'orthodoxie lui tenait lieu de nationalité 2 . » 
Il se trouva qu'en Afrique la tâche fut relativement assez 
facile. Les tribus berbères paraissent avoir professé un respect 
instinctif pour le culte du Christ, et, malgré de fréquents actes 
de violence commis sur les édifices religieux et même sur les 
personnes, une certaine vénération pour le clergé qui en était 
le réprésentant 3 . En tout cas, l'œuvre delà conversion entre- 
prise en Afrique par l'ordre impérial semble avoir été cou- 
ronnée de succès, et avoir porté bien au delà des frontières 
de la province Finfhience de la diplomatie byzantine. Au sud 
de la Tripolitaine, le christianisme pénétra jusque dans la ré- 
gion lointaine des premières oasis sahariennes ; dans l'oasis 
dAugila,où jusqu'alors le culte d'Ammon avait subsisté avec 
ses hiérodules, ses prophétesses et ses sacrifices, la popula- 
tion entière se convertit, et une église fut bâtie en l'honneur 
de la Théotokos' f ; la tribu des Gadabitani, voisine de Leptis 
Magna, et demeurée jusque-là païenne, accepta la foi ortho- 
doxe 5 ; les habitants de Ghadamès reçurent également la 
foi chrétienne, et se soumirent en même temps, par un traité 
formel, à la suzeraineté byzantine 6 . Il est probable que cette 



1. Nov. 21, praef. 

2. Rambaud, L'Empire grec, p. 272. Cf. Gasquet, Études byzantines, p. 73-81 ; 
Duchesne, Les missions chrétiennes au sud de Vempire romain (Mél. de Rome. 
1896, p, 79-122). 

3. Bell. Vand., p. 347, 504; JoA., VII, 484-488. 

4. Aed., p. 333-334. 

5. ld., p. 337. 

6. Id., p. 335. Cf. Morcelli, Africa christiana, III, 303, qui place le fait vers 
548. On trouvera des détails fort intéressants sur la façon dont étaient con- 
duites ces conversions dans l'histoire de Jean d'Éphèse. Il raconte, en effet, 
de quelle manière furent amenées au christianisme, sous Justinien et ses suc- 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGENES 327 

propagande religieuse, si efficace dans des contrées qui sem- 
blent, pour la plupart soustraites à l'action militaire des Grecs, 
obtint chez les tribus cantonnées dans l'intérieur du terri- 
toire dessuccespluseclatantsencore.il est certain que sous les 
successeurs de Justinien, l'œuvre continua avec le même bon- 
heur. En 569, les Garamantes du Fezzan concluaient un traité 
de paix avec l'Empire et se convertissaient au christianisme 1 ; 
au vn e siècle, les tribus établies aux alentours de Sabrata 
avaient également renoncé au paganisme 2 . Et ces triomphes de 
la foi ne se limitaient pas à la seule Tripolitaine ; jusque dans 
les Maurétanies l'orthodoxie faisait chaque jour des conquêtes. 
Au vrai, dans ce pays, où en 484 encore on ne comptait pas 
moins de quarante-quatre sièges épiscopaux pour la Sitifienne 
et cent vingt-trois pour la Césarienne 3 , il est de toute évidence 
que la propagande chrétienne devait trouver des apôtres ar- 
dents et dévoués; et, en effet, non seulement dans les villes 
de la côte on rencontre des évêques au commencement du 
vn e siècle* mais, à cette date, des communautés chrétiennes 
subsistent dans l'intérieur du pays, à Labdia (Médéa),à Oppi- 
dum Novum (Duperré dans la vallée du Chélif), à ïimici *, 
à Pomarium (Tlemcen), à Altava (Lamoricière) 5 , dont l'in- 
fluence s'est incontestablement fait sentir parmi les Berbè- 
res d'alentour. Aussi voit-on vers 569 la tribu des Maccu- 
ritae se convertir au christianisme \ et vers 573 envoyer à 
Gonstantinople une ambassade solennelle, chargée d'offrir à 
l'empereur, comme gage d'amitié et d'alliance, des défenses 



cesseurs, les populations de la Nubie, Nabadéens (royaume de Napata) et Alo - 
déens (v. Jean d'Éphèse, édit. Schônfelder, IV, 6, 7, 8 (p. 141-145), 49 (p. 180 - 
181), 51, 52, 53 (p. 183-188). 

1. Jean de Biclar, a. 569, édit. Mommseo, p. 212. 

2. Fournel, Les Berbers, 1,22, note. 

3. Notifia episcoporum (dans l'édit. de Victor de Vit, donnée dans les Mona- 
menta). 

4. Byiant. Zeitsch., II, 26, 31-32, 34, et sur les identifications, Cat, /. c. 
p. 188-189, 197, 198-202. 

5. C. J. t., VIII, 9925, 9926, etc., jusqu'à 9958, 9869-9870. 9899. 

6. Jean de Biclar, a. '>69. 



!2S HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

d'éléphants et une girafe vivante 1 ; or dans cette population, 
il faut reconnaître sans doute les Moaxoupou nommés par 
Ptolémée, qui habitaient au pied du massif montagneux de 
rOuarnsenis 2 . De même, entre Tiaret et Frenda, les curieuses 
pyramides des Djedar attestent, par les emblèmes chrétiens 
qui en décorent les salles, l'existence d'une dynastie indigène 
catholique, puissante vers le vi e siècle dans cette portion du 
Tell oranais 3 . Ainsi, sous le couvert de la religion, s'étendait 
au loin l'influence byzantine ; et les officiers impériaux le 
comprenaient si bien que dans leur pensée l'œuvre de la con- 
version était inséparable de la conquête militaire 4 . Dans une 
lettre significative, saint Grégoire félicite l'exarque Genna- 
dius de faire la guerre « non point pour le plaisir de verser le 
sang, mais dans le désir d'étendre les limites du pays chré- 
tien, afin que, par la prédication de la foi, le nom du Christ se 
répande en tout sens parmi les tribus soumises » 5 . Sans 
doute, sur quelques points particuliers, cette propagande si 
active échoua ; les dissidents ariens, donatistes et juifs, bru- 
talement expulsés par les édits de Justinien, allèrent cher- 
cher un asile chez les tribus berbères, et plus d'une fois ils y 
arrêtèrent le progrès de la foi orthodoxe. Ce fut le cas en 
particulier dans la Numidie méridionale, où le donatisme 

1. Jean de P.iclar, a. 573. 

2. Mommsen, édit. des M. G. H., p. 212; Gat, l. c, p. 75-76. Jean d'Ephèse nomme 
en Nubie les Makoura païens (IV, 51, 53) ; mais ces population?, en 580, ne 
sont pas converties encore. 11 ne faut donc point se laisser induire en erreur 
par une similitude de noms. Cf. Duchesne, /. c, p. 87. On notera au contraire 
que Jean de Biclar a déjà parlé, à une date antérieure, de la conversion des 
Makourites : Maccuritarum gens liis temporibus Christi fidem recepitfa. 569) (éd 
Mommseu, p. 212).0nne saurait donc confondre ce peuple avec les Makoura. 
de Nubie. 

3. La Blanchère, Voyage d'étude, p. 86-87, 98-99. Sur la date des Djedar, Musée 
d'Oran, p. 25-26. 

4. Cf. Greg. Magni EpisL, 4, 25. De même les guerres de JeanTroglita ont 
les allures d'une véritable croisade (Joh.,l, 151, 268-270, 295; IV, 269-284, 686). 

5. Greg., Epist., 1, 73. Sur les moyens employés pour la conversion, et où la 
persuasion se mêle étrangement aux rigueurs administratives, cf. Greg., 8, 1; 
4, 26; 9, 204. Ces textes s'appliquent à la Sardaigne, mais ou peut croire que 
les mêmes principes gouvernèrent le reste de l'exarchat d'Afrique. 



LE GOUVERNEMENT BYZANTIN ET LES POPULATIONS INDIGÈNES 329 

gardait à la fin du vie siècle de nombreux partisans 1 ; ce fut 
le cas aussi dans l'Aurès, où l'on signale au vn e siècle un 
certain nombre de tribus juives, et dans les ksour du Sa- 
hara, où des peuplades nombreuses semblent avoir professé 
la religion d'Israël 2 ; pourtant d'une façon générale, le catho- 
licisme se maintint ou s'étendit sous la domination grecque 
dans une grande partie de l'Afrique; et plus d'une fois la re- 
ligion cimenta les liens de vassalité établis entre les tribus 
indigènes et le gouvernement byzantin. 

Dans la nomenclature officielle, les populations indigènes 
qui étaient entrées, dans les formes que nous venons d'expli- 
quer, en relations politiques, militaires et religieuses avec 
l'Empire, étaient désignées par le terme de Mauri pacifici 
ou IlaxaToi (pacati) z . Malheureusement avec beaucoup d'en- 
tre elles, les conventions les plus solennelles étaient impuis- 
santes à maintenir une paix durable ; et, malgré quelques 
rares exemples de fidélité, en général on n'employait point 
sans quelque crainte ces auxiliaires changeants et perfides. 
On savait que pour eux les serments les plus sacrés étaient 
sans valeur, que les meilleurs traitements, les gratifications 
les plus libérales étaient impuissants à assurer leur fidélité, 
que la force seule était capable de les retenir dans le devoir, 
que de leur part il fallait toujours attendre quelque révolte, 
quelque défection ou quelque trahison 4 . Et, en effet, l'histoire 
de l'Afrique au vi e siècle est pleine d'épisodes de cette sorte, 
et Ton comprendrait avec peine comment l'autorité impériale 
y put résister, si le caractère même des Berbères n'avait fourni 
d'autre part à la diplomatie grecque les moyens de réparer 
les désastres et de rétablir l'édifice menacé. Grâce à l'absence 
de concert qui marqua toujours tous les efforts des indigènes, 
grâce aux haines irréconciliables qui empêchèrent toujours 

1. Greg., Epist., 1, 72-73; 2, 46; 4, 32; 5, 3. 

2. Fournel, l. c, p. 217 ; Rec. de Const., 1867, p. 119-121; lbiiKhaldouu, I,p.2Û8- 
209. 

3. Joh., IV, 999; VI, 596; Aed., p. 335 ; Jordaaes, Romana, p. 52. 

4. Bell. Farce?., p. 443, 467, 517, 519: Joh., IV, 447-451; I1J, 412; VI, 389-390. 



330 HISTOTRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

au moment décisif les grands chefs de s'entendre contre l'en- 
nemi commun 1 , la diplomatie impériale put sans peine semer 
la division parmi ses adversaires et trouver parmi eux des 
alliés inespérés ; avec de l'argent distribué à propos, de belles 
promesses que souvent elle se réservait de ne pas tenir", elle 
rompit les coalitions les plus redoutables, brisa les plus for- 
midables insurrections. Par cette habile politique, dix ans 
après l'arrivée des Byzantins en Afrique, Solomon avait 
réussi à placer successivement dans une réelle vassalité tous 
les grands Etats berbères; à la date de 540, les principales 
tribus de la Tripolitaine, Levathes, Ifuraces, Mecales, accep- 
taient la suzeraineté de l'Empire 3 ; en Byzacène, Antalas ré- 
pondait de la fidélité des populations berbères 4 ; en Numidie, 
Coutsina était un allié dévoué 3 , et Iabdas était, sinon soumis 
encore, en tout cas réduit à l'impuissance ; les princes mêmes 
de la Maurétanie sollicitaient l'investiture bvzantine ; Orthaias 
et Massonas étaient en relations amicales avec Solomon 6 ; et, 
comme le dit Corippus, « les chefs des Maures, tremblant 
devant les armes et les succès de Rome, accouraient se placer 
spontanément sous le joug et les lois de l'empereur » 7 . Sans 
doute une crise terrible allait, dans les années suivantes, 
ébranler profondément l'édifice si péniblement construit; 
mais bien vite les rois indigènes devaient accepter de nouveau 
leur condition passée, et revenir, vaincus, se prosterner aux 
pieds de l'empereur 8 . Dès les premières années de la conquête 
byzantine, les bases étaient fixées qui, jusqu'à la fin du règne 
de Justinien, jusqu'aux derniers jours mêmes de l'Afrique 
grecque, devaient régler les rapports entre les Etats berbères 
vassaux et le gouvernement impérial. 

1. Bell. Vand., p. 517; Joh., VII, 244-246, etc. Cf. Hanoteau et Letourneux. 
t. II, p. 1-5. 

2. Bell. Vand., p. 516; Joh., IV, 359; Partsch, p. xxm. 

3. Bell. Vand., p. 502; Joh., III, 410-412. 

4. Bell. Vand., p. 503-504. 

5. Joh., III, 406-407. 

6. Bell. Vand., p. 406, 465. 

7. Joh., III, 287-289. 

8. Id., I, 17-22. 



LIVRE III 

L'AFRIQUE BYZ4NTINE VERS LE MILIEU 
DU VI e SIÈCLE 



LIVRE III 

L'AFRIQUE BYZANTINE VERS LE MILIEU DU VI e SIECLE 



PREMIERE PARTIE 
LA FIN DU RÈGNE DE JUSTINIEN (544-565) 



CHAPITRE PREMIER 

LA CRISE DES ANNÉES 545-546 

Les mesures prises par Justinien pour réorganiser et dé- 
fendre l'Afrique byzantine semblaient devoir assurer à la pro- 
vince une longue sécurité. Sous le gouvernement tutélaire de 
Solomon, le pays reprenait haleine et réparait lentement ses 
forces « ; à l'abri des garnisons et des forteresses de la frontière, 
la contrée retrouvait cette richesse agricole qui jadis avait 
fait d'elle l'un des greniers du monde romain; grâce aux heu- 
reux efforts de la diplomatie grecque, les tribus indigènes 
elles-mêmes semblaient pacifiées; et dès 541, les délégués 
africains envoyés à Constantinople pouvaient déclarer à l'em- 
pereur que, sous sa bienfaisante autorité, leur patrie avait déjà 
recouvré son ancienne prospérité*. Malheureusement les appa- 

1. Joh., 111,342. 

2. Morcelli, Africa christ., III, p. 293. Novelles (éd. Schoell), App. II. 



334 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

rences étaient plus brillantes que la réalité : bientôt de nou- 
veaux malheurs allaient fondre sur l'Afrique, et l'on peut dé- 
mêler sans trop de peine quelques-unes des raisons qui allaient 
momentanément ébranler la grande œuvre de reconstitution 
entreprise par Justinien. 

Tout d'abord ces places fortes, qui couvraient d'un réseau 
serré le pays tout entier, étaient peut-être trop nombreuses 
pour assurer une défense vraiment efficace. Pour élever en 
si peu d'années cette multitude de citadelles, il avait fallu plus 
d'une fois sacrifier au désir de faire vite la solidité de la cons- 
truction; aussi plusieurs de ces forteresses n'avaient-elles que 
des remparts insuffisants 1 , et quelques-unes d'entre elles de- 
meuraient même inachevées. D'autre part, l'armée d'occupa- 
tion n'était pas assez considérable pour tenir sérieusement 
tous ces postes; beaucoup de places de seconde ligne pa- 
raissent avoir été laissées sans garnison et simplement confiées 
à la garde de leurs habitants *; et dans celles mêmes où étaient 
établies les troupes impériales, souvent on ne rencontre que 
des détachements très faibles, bons peut-être pour protéger 
derrière des murailles la ville où ils étaient cantonnés, abso- 
lument incapables de surveiller efficacement et de couvrir le 
pays d'alentour 3 . Certes ces forteresses rendaient de réels 
services en offrant aux populations des campagnes un asile 
sûr et inexpugnable 4 ; certes leurs fortes murailles pouvaient 
en général braver les attaques d'un adversaire maladroit à 
l'art des sièges 3 ; mais si, de cette sorte, elles assuraient aux 
villes une relative sécurité, le plat pays restait ouvert à toutes 
les attaques, exposé à toutes les razzias des Berbères. Au 
pied de ces citadelles impuissantes, dont les défenseurs assis- 
taient inactifs aux pillages et aux incendies, les légers cava- 



i. Joh., 1, 406-408; Bell. Vand., p. 509. 

2. Bell. Vand., p. 508, 510. 

3. Id., p. 463, 509-510. 

4. ld., p. 512. 

5. ld., p. 508. Cf. r t sur le mode d'attaque nécessaire pour enlever une place 
byzantine, Aed., p. 211. 



LA CK1SE DES ANNEES 545-54G 335 

liers indigènes passaient sans s'arrêter, et plus d'une fois, ils 
pousseront leurs pointes audacieuses jusque sous les murs de 
Cartilage 1 . Ainsi le système d'occupation, si savamment com- 
biné en apparence, demeurait en réalité assez inefficace 2 ; mal- 
gré ses dispositions si ingénieuses, si compliquées, en fait, les 
frontières étaient insultées et forcées, le pays ravagé, les habi- 
tants surpris et traînés en esclavage. Pour éviter ces misères, 
pour obtenir de ces citadelles innombrables le résultat qu'on 
en attendait, il eût fallu quelque chose de plus : une armée 
très forte capable de tenir la campagne et de faire tête à l'en- 
vahisseur, une diplomatie très habile, capable de prévenir les 
desseins des Berbères, et de les maintenir en tranquillité. L'une 
et l'autre chose malheureusement manquaient à la fois dans 
l'Afrique byzantine. 

Malgré les énergiques efforts du patrice Solomon, la décom- 
position de l'armée d'Afrique n'avait pas été arrêtée, et plus 
que jamais elle souffrait des maux qui l'avaient affaiblie na- 
guère. L'administration militaire était plus que jamais pi- 
toyable; malgré les sommes considérablesaccumulées au trésor 
de Carthage 3 , constamment la solde était en retard*. Les corps 
de limitanei mal organisés, mal payés, se disloquaient ; le 
service des vivres et des convois, mal préparé, mal surveillé, 

1. Bell. Vand., p. 515-516, 533. 

2. Sur les inconvénients du système de l'occupation byzantine, je relève 
une remarque caractéristique faite par un écrivain militaire de ce temps, et 
qui montrera combien en ce pays d'Afrique les choses ont peu changé : 
« Le général de Lamoricière pensait que la soumission complète de l'Algérie 
n'était pas au-dessus de nos forces, mais que, pour l'accomplir, il fallait chan- 
ger de fond en comble les vieux errements et passer résolument de la défen- 
sive à l'offensive ; que pour cela il fallait plonger dans l'intérieur, non pas 
au moyen de petites garnisons, sans puissance et sans action, retranchées der- 
rière des murailles et submergées dans le flot indigène, mais au moyen de 
fortes colonnes mobiles parcourant le pays eu tous sens, vivant sur lui, nour- 
rissant la guerre par la guerre et frappant sans relâche dans leurs intérêts, 
jusqu'à ce qu'elles demandassent grâce, ces populations dont nous n'avions 
pu encore vaincre l'hostilité. » (Général du Barail, Mes Souvenirs, 1, p. 110-111). 

3. Bell. Vand., p. 532. 

4. ld., p. 520; Joh., VIII, 81. 
o. Proc, Hist. arcana, p. 135. 



336 HISTOIKE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

faisait échouer toute expédition sérieuse 1 . L'esprit des troupes 
était détestable. Dans ces régiments presque uniquement com- 
posés de mercenaires, on ne rencontrait nulle trace de patrio- 
tisme, nul attachement au drapeau. Ne cherchant dans la 
guerre que Foccasion de faire fortune, mécontent de tout ser- 
vice un peu dur, lassé de tout effort un peu persévérant, le 
soldat avait glissé à une indiscipline effrayante. Pour soutenir 
son zèle, il lui fallait l'appât du butin : comme le dit Gorippus, 
sans aucune intention ironique 2 , 

Virtutemque novat captae spes addita praedae. 

Aussi, sur le champ de bataille même, le soldat réclamait 
sa récompense 3 ; et si l'énergie du général prétendait ajourner 
le partage des dépouilles, l'armée se répandait en menaces, et 
au premier engagement se vengeait, en se battant mal, du 
prétendu tort qu'on lui avait fait. S'agissait-il d'entreprendre 
quelque expédition un peu difficile, aussitôt les troupes se 
plaignaient des fatigues de la marche, de l'insuffisance des 
vivres, des rigueurs du climat 4 ; en présence même des dépu- 
tés ennemis reçus au camp romain, elles exprimaient tout 
haut leurs insolentes doléances 5 ; et si le commandant en chef 
montrait quelque velléité de résistance, une sédition écla- 
tant dans le camp se chargeait de lui apprendre son devoir 6 . 
Les ordres reçus demeurent lettre morte : à la veille de la 
bataille, les soldats se dispersent; au jour du combat, ils 
s'engagent sans attendre le signal, et sans scrupules aban- 
donnent leurs officiers au milieu du péril 7 . Aucun respect 
de l'autorité : à chaque instant, on menace les chefs de 
mort 8 , et parfois l'éxecution suit la menace. Toujours prêtes 

1. Bell. Vand., p. 467-468; Joh., VI, 309-325. 

2. Joh., VI, 7. 

3. Bell. Vand., p. 505. 

4. Joh., VI, 309-365; VIII, 65-84. Et pourtant Corippus lia que des éloges 
pour l'armée byzantine. 

. 5. M., VI, 408-411. 

6. Id., VI, 364, 365; V11I, 50-51. 

7. Id., VI, 375-378, 498-504, 602-603, 697-700. 

8. Id., VIII, 87-88; 102-104. 



LA CRISE DES ANNEES 545-546 331 

à la trahison, les troupes n'hésitent pas même à passer au 
parti de l'insurrection ; et les prisonniers faits dans une ba- 
taille s'en vont tout naturellement grossir les rangs du vain- 
queur 1 . Les officiers d'autre part, encouragés par le souvenir 
d'un Stotzas, rêvent de faire fortune et de se proclamer 
rois; tout au moins, la plupart d'entre eux se jalousent et se 
combattent, sans s'inquiéter si l'Afrique porte la peine de 
leurs mésintelligences privées 2 . Pour faire pièce à un gé- 
néral dont il croit avoir à se plaindre, l'un refuse de se battre 
et assiste impassible à la dévastation du pays 3 ; pour causer 
la défaite d'un rival détesté, l'autre s'abstient de marcher à 
son aide et le laisse écraser 4 . Celui-ci négocie sous main avec 
les chefs indigènes pour renverser le gouverneur 5 ; celui-là, 
tombé aux mains des Berbères, rachète sa vie par une trahi- 
son 6 . Avec une armée de cette sorte, tout dépend donc de la 
personne du général; s'il déplaît aux troupes, s'il paraît trop 
exigeant ou trop sévère, on lui refuse l'obéissance, on l'aban- 
donne sur le champ de bataille; ou bien dans les camps, on 
intrigue pour le jeter à bas, on s'entend contre lui avec les 
indigènes, on suscite des séditions, des révolutions même; et 
l'armée partagée en deux partis, déchirée par ses dissensions 
intestines, s'affaiblit en luttes stériles, s'épuise en batailles 
civiles, au plus grand détriment de la province confiée à sa 
garde. Sans doute, si le chef réussit à conquérir l'affection de 
ses soldats, il les tiendra dans sa main, et à sa suite il les 
conduira où il voudra, jusqu'à la révolte même contre l'empe- 
reur; c'est ainsi que nous verrons Héraclius et Grégoire trouver 
dans leurs troupes le plus fidèle appui de leurs soulèvements. 
Mais au lieu de généraux capables d'exercer quelque influence 
sur l'armée, de la dominer par une invincible énergie ou de 

1. Bell. Vand., p. 510-511, 513. 

2. ld. : p. 506, 513-514. 

3. ld., p. 506, 513. 

4. Id., p. 514. 

5. ld., p. 5J5-516. 

6. Id., p. 510. 

I. 22 



338 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

la gagner par une ferme bienveillance, Justinien semble, 
comme à plaisir, avoir, après la mort de Solomon, confié le 
gouvernement militaire d'Afrique aux plus médiocres de ses 
lieutenants. Quand on voit l'attitude des troupes, officiers ou 
soldats, à l'égard d'un Sergius ou d'un Aréobinde 1 , on com- 
prend que les plus solides forteresses n'aient pas pu suffire à 
défendre un pays laissé à l'abandon et trahi par ceux-là 
mêmes qui avaient charge de le protéger. 

Du moins, à défaut d'une armée disciplinée et solide, une 
diplomatie quelque peu habile à l'égard, des indigènes aurait 
suffi peut-être à assurer la sécurité de la province. Rien 
n'était plus aisé, on l'a vu, que de diviser les tribus berbères; 
aucun sentiment national n'existait chez elles, capable de 
réunir longtemps leurs forces pour un commun et redoutable 
effort; aucune entente ne rapprochait leurs chefs, dont cha- 
cun poursuivait une politique personnelle, pour le bien de ses 
intérêts particuliers. Tous les rois indigènes ne demandaient 
qu'à entrer dans la clientèle romaine, qu'à devenir les vas- 
saux de l'empereur, qu'à ranger sous les drapeaux de By- 
zance leurs contingents de cavaliers. Pourvu qu'on mît le 
prix à leurs services, qu'on leur laissât les apparences d'une 
demi-indépendance, qu'on assurât à leurs tribus des terri- 
toires de parcours suffisants pour vivre et qu'on leur garantît 
à eux-mêmes de sérieux avantages en honneurs, en argent, 
en considération, ils étaient prêts à promettre et même à 
garder une absolue fidélité, aussi longtemps du moins que 
les armées impériales pourraient, au besoin par la force, im- 
poser le respect des traités. Les Byzantins l'avaient compris 
tout d'abord. Bélisaire, puis Solomon avaient, on l'a vu, pra- 
tiqué non sans succès cette politique. Malheureusement la 
diplomatie grecque ne sut point s'y tenir avec une assez habile 
modération; par leurs imprudences, leurs caprices, leurs ma- 
ladroites rigueurs, leur façon de traiter en sujets et en vaincus 
les populations berbères, les gouverneurs d'Afrique finirent 

1. Bell. Vand., p. 506, 520. 



LA CRISE DES ANNEES 545-546 339 

par exaspérer les tribus, et ruinant en un jour l'œuvre si 
laborieusement édifiée, ils suscitèrent une crise redoutable où 
faillit sombrer la domination byzantine. 

Enfin, au moment même où toutes ces causes de faiblesse 
et de troubles se réunissaient pour exposer la province à de 
nouveaux dangers, une circonstance accessoire, affaiblissant 
ses ressources défensives, rapprochait encore pour elle le 
péril déjà si prochain. En l'année 543, la grande peste qui 
venait de ravager si cruellement l'Orient tout entier et la 
capitale 1 , s'abattit également sur l'Afrique et la dépeupla 
lamentablement. L'armée en particulier fut fort éprouvée par 
l'épidémie et ses effectifs s'affaiblirent d'unefaçon inquiétante 2 ; 
en même temps, la population civile était non moins grave- 
ment atteinte 3 . Tandis que cette calamité attristait le pays 
byzantin, la maladie au contraire épargnait les tribus indi- 
gènes 4 . L'occasion était favorable pour un soulèvement : le 
système de défense créé par Justinien croulait de toutes parts. 
Le moindre incident allait suffire à allumer l'insurrection. 



Il 



L'habileté qu'avait montrée dans la réorganisation et l'ad- 
ministration de l'Afrique le patrice Solomon lui avait — et 
à juste titre — mérité la faveur de Justinien. Pour récom- 
penser les services que rendait le glorieux général, l'empe- 
reur combla sa famille d'honneurs et de dignités : en l'an- 
née 543, il nomma deux de ses neveux gouverneurs de province 6 . 
L'un, Cyrus, fut chargé d'administrer la Cyrénaïque, qui 
dépendait du diocèse d'Egypte ; l'autre, Sergius, fut envoyé 

1. Vict. Tonu., a. 542 (p. 201); Partsch., I. c, p. xvi-xvii. 

2. Joh., III, 387-388. 

3. Id., 362. 

4. Id., 388-389. 

5. Bell. Y and., p. 501-502. 

6. Hieroclès, Synecdemos, édit. Burckhardt, p. 47. 



340 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

comme duc en Tripolitaine. C'était là, au moins pour le second 
de ces personnages, un choix assez malencontreux. Orgueil- 
leux, débauché, avide, dissimulé, par surcroît peu courageux, 
ce jeune homme réunissait en lui quelques-uns des pires 
défauts des administrateurs byzantins 1 . Infatué de sa richesse, 
de sa situation, de sa puissance, ne se croyant tenu à ména- 
ger personne, il prodiguait à ses officiers et à ses subordonnés 
les affronts et les insolences; par ses raffinements d'élégance, 
par le luxe de sa table, par ses mœurs lâchées et molles, il 
choquait et inquiétait tout ensemble; par sa vie privée, son 
amour effréné des plaisirs, il scandalisait son entourage et 
portait ombrage aux populations ; enfin son goût de l'argent 
promettait une administration détestable, et sa lâcheté dou- 
blée de perfidie achevait d'indisposer les esprits contre lui. 
Mais il était neveu du pacificateur de l'Afrique, il avait épousé 
une nièce d'Antonine, la femme de Bélisaire et la favorite de 
Théodora, il se savait bien en cour ; et confiant dans sa for- 
tune, il semble s'être mis tout aussitôt à traiter en pays con- 
quis la province qui lui fut confiée. 

Sur les frontières occidentales de la Tripolitaine était 
établie la grande tribu des Levathes. Elle croyait avoir à ce 
moment fort à se plaindre des Byzantins. Pour des raisons 
qu'on ignore, les troupes grecques en effet avaient ravagé 
son territoire, brûlé ses moissons, et à la suite de ces actes 
d'hostilité, la paix menaçait d'être troublée 2 . Aussi dès l'ar- 
rivée du nouveau gouverneur, les chefs berbères se présen- 
tèrent à Leptis Magna, autant pour exposer au duc leurs 
doléances, que pour renouveler entre ses mains, selon l'usage, 
leur hommage et recevoir de lui l'investiture de leur comman- 
dement 3 . Sergius consentit à entrer en pourparlers avec eux : 
et confiants dans le serment solennel qu'il prêta sur l'Evangile 
de n'attenter ni à leur vie ni à leur liberté, quatre-vingts dé- 



1. Bell. Vand., p. 506-507; Hist. arcana, p. 41-42; Joh. t II, 36-39. 

2. Bell. Vand., p, 502. 

3. ld., p. 502. 






LA CRÏSE DES ANNEES 545-546 341 

pûtes, choisis parmi les principaux de la tribu, se rendirent à 
l'invitation du gouverneur. Malheureusement l'insolence de 
Sergius provoqua un grave incident : comme il se levait pour 
rompre l'entretien, sans vouloir accorder aucune des répara- 
tions demandées, un des Maures s'avançant le retint par un 
pan de son manteau, et les autres indigènes l'entouraient de 
sollicitations tumultueuses, lorsqu'un des gardes du gouver- 
neur, tirant l'épée, abattit un Berbère à ses pieds. Ce fut le 
signal d'un massacre général auquel un seul des chefs indi- 
gènes parvint à échapper 1 . On eut beau, pour couvrir ce guet- 
apens d'une excuse plausible, répandre le bruit que les 
envoyés avaient formé le projet d'assassiner le duc : la per- 
fidie, peut-être préméditée de Sergius, n'eut pas moins de 
très graves conséquences. Furieux d'une si lâche trahison, 
les Levathes se ruèrent sur Leplis Magna : en vain, dans un 
brillant combat livré en avant de la ville, les Byzantins mirent 
les indigènes en complète déroute ; à la nouvelle du massacre 
de Leplis, toutes les tribus de la Tripolitaine se soulevaient, 
et bientôt le péril fut assez pressant pour que, désespérant de 
résister avec ses seules forces, Sergius crut devoir appeler à 
son aide le gouverneur général de l'Afrique grecque 2 . 

A ce moment, l'insurrection ne dépassait point encore les li- 
mites de laTripolitaine. Malheureusement, vers le même temps, 
Solomon venait de blesser cruellement le plus puissant des 
chefs de la Byzacène, Antalas 3 . A la suite de quelques mo ve- 
ments qui avaient troublé la province, le patrice avait fait 
arrêter et mettre à mort Guarizila, le frère de ce roi; et sans 
égards pour la longue fidélité que, depuis dix années, ce der- 
nier gardait à l'alliance byzantine, il lui avait supprimé la 
pension que lui servait le gouvernement impérial. Outré de 
ces procédés d'une brutalité assurément bien impolitique, 



1. Bell. Vand., p. 502-503; Hist. arcana, p. 41. 

2. Bell. Vand., p. 503. 

3 7a'., p. 503-504; Joh., II, 28; IV, 365-366. 



342 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Antalasne respirait que vengeance 1 ; aussi, quand il apprit le 
soulèvement des Levathes, il n'hésita pas à prendre les armes : 
appelant à lui les tribus insurgées,, il leur montra l'armée 
grecque affaiblie, la province ouverte, le pillage facile, et joi- 
gnant ses propres forces à celles des gens de la Tripolitaine, 
il se mit à ravager cruellement tout le sud de la Byzacène 2 
(544). 

Les circonstances devenaient graves : pour résister à cette 
formidable invasion, Solomon rassembla en hâte toutes les 
forces disponibles de la province. Outre l'armée régulière, il 
croyait pouvoir compter sur une partie des indigènes. En 
Tripolitaine, deux grandes tribus avaient refusé de s'associer 
à la révolte et mettaient leurs contingents à la disposition du 
patiïce 3 ; dans le sud de la Numidie, Coutsina, qui avait ou- 
blié ses défaites de 535 pour devenir l'allié dévoué des Ro- 
mains, était d'autant plus empressé à amener ses trente mille 
cavaliers, qu'il se sentait directement menacé par la haine 
d'Antalas , depuis longtemps son irréconciliable ennemi 4 . 
Pour faire plus rapidement sa jonction avec les Berbères de- 
meurés fidèles, peut-être aussi pour dégager Coutsina déjà 
attaqué 5 , Solomon alla s'établir sur les frontières de la Nu- 
midie et de la Byzacène, dans la forte position de Théveste : 
il y trouva l'ennemi en masse si considérable, que d'abord, se 
défiant de ses troupes, il songea à négocier; et, pour éviter la 
bataille, il fit offrir aux indigènes une amnistie pleine et en- 
tière pour leur soulèvement 6 . Ce fut en vain : il fallut en venir 
aux armes. Un premier engagement fut heureux; on reprit 
aux rebelles une partie de leur butin, et l'effet de ce premier 
succès fut assez considérable pour déterminer Anlalas abattre 



1. Sur la rebka ou dette du sang, voir Hanoteau et Letourneux, l. c, III, 
p. 60-70. 

2. Bell. Vand., p. 503-fJOi: Joh., III, 393-400. 

3. Joh., III, 409-412. 

4. ld., III, 405-408. 

5. Partsch, /. c, xix. 
G. Bell. Vand., p. 504. 



LA CRISE DES ANNÉES 545-546 343 

en retraite vers le sud'. Solomon se mit à sa poursuite : une 
seconde et plus importante bataille s'engagea dans la plaine 
de Gillium 2 L'armée byzantine, mécontente de son général, 
qui, quelques jours auparavant, lui avait refusé le partage des 
dépouilles, saisit avec empressement l'occasion de montrer 
son indiscipline; elle se battit mal, et bientôt, cédant à la 
masse des assaillants, peut-être aux suggestions de quelques 
traîtres 3 , elle prit la fuite, abandonnant sur le terrain ses 
armes, ses drapeaux et son chef 4 ; en même temps une partie des 
contingents indigènes passaient à l'ennemi 5 . Vainement, avec 
quelques hommes, Solomon essaya de résister; entraîné dans 
la déroute, il dut à son tour prendre la fuite. Malheureusement, 
sur le bord d'un profond ravin, son cheval buta et s'abattit : 
remis en selle, mais trop cruellement contusionné pour pou- 
voir poursuivre sa course, le patrice, cerné de toutes parts, 
malgré l'héroïsme de ses gardes qui se firent tuer autour de 
lui, succomba enfin sous les coups des Berbères, le premier 
de cette longue série de gouverneurs militaires de l'Afrique 
byzantine, glorieusement tombés [à l'ennemi pour la défense 
de leur province (544). 



III 



Ce grand désastre eut pourl'Afrique de terriblesconséquen- 
ces. Tandis que, aux extrémités de la Mauritanie, les Wisi- 
goths, reprenant l'offensive, franchissaient le détroit de Gadès 
et assiégeaient Septem 6 , les cavaliers berbères de leur côté 
se répandaient à travers la Byzacène occidentale, incendiant 

1. Bell. Vand., p. 505. 

2. Vict. Tonn., p. 201 (a. 543). Cf. Partsch, p.xix-xx. 

3. Joh., III, 428-435; Bell. Vand., p. 505. 

4. Bell. Vand., p. 505, 533. 

5. Joh., III, 412-415. 

6. Isidore de Séville, Hist. Golhorum (éd. Mommsen), p. 284. Cf., sur cette 
intervention, Bell. Goth., p. 274, et sur la date. Dahu, Die Kôm'ge der Germa- 
nen, V, p. 121. 



344 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

et pillant tout sur leur passage ; et les contingents fidèles eux- 
mêmes, déliés par la mort de Solomon de leurs engagements, 
jugeaient le moment opportun pour se faire leur part de 
butin 1 . Contre eux, l'armée byzantine démoralisée par sa 
défaite et la perte de son chef demeurait absolument impuis- 
sante : seules, derrière leurs murailles, les villes fortes 
firent quelque résistance \ Pourtant, si grave que fût la crise, 
le mal n'était point irréparable. Antalas déclarait hautement 
qu'il ne faisait pas la guerre à l'empereur 3 ; les autres grands 
chefs des tribus s'abstenaient de prendre parti dans la lutte; 
les Levathes eux-mêmes, qui avaient donné le signal du 
soulèvement et s'étaient montrés les plus acharnés au com- 
bat, aspiraient à regagner leurs campements de Tripolitaine *, 
et après avoir poussé sur la route de Théveste à Carthage 
jusqu'au pied des murailles de Laribus, ils s'arrêtaient au pre- 
mier obstacle et s'en retournaient chez eux mettre en sûreté 
leur butin. Enfin, l'armée des Wisigoths, cernée sous les murs 
de Septem, subissait un grave désastre 3 . Il n'était donc nulle- 
ment impossible, au moyen de quelques concessionshabilement 
faites, de désarmer l'insurrection. Au lieu de cela, une résolu- 
tion généreuse mais imprudente de Justinien vint aggraver la 
situation et fit éclater la crise. Pour honorer la mémoire du 
général si vaillamment tombé à Cillium, l'empereur ne crut 
pouvoir mieux faire que de lui donner pour successeur son 
neveu Sergius 6 . 

Cette nomination produisit dans toute l'A frique un effet déplo- 
rable 7 . Personne n'était plus mal fait que le nouveau patrice 
pour réparer les maux qui accablaient la province. Par sa 
lâcheté et ses habitudes de mollesse, il n'inspirait aucune con- 



1. Joh., III, 442, 454. 

2. Bell. VancL, p. 508. Cf. Joh., III, 455-456. 

3. Bell. Vand., p. 506-507. 

4. ld., p. 508. 

5. Isidore de Séville, l. c, p. 284. 

6. Bell. Vand., p. 506-507. 

7. M., p. 506. 



LA CRISE DES ANNEES 545-546 345 

fiance aux troupes qu'il allait commander ; par son insuppor- 
table arrogance, il allait s'aliéner bien vite les officiers qui 
servaient sous ses ordres. Les populations civiles n'auguraient 
pas mieux d'un débauché également avide d'argent et de plai- 
sir : quant aux indigènes, ils avaient voué une irréconciliable 
haine à l'auteur du guet-apens de Leptis, et ils déclaraient hau- 
tement que jamais ils ne feraient la paix avec ce traître 1 . Aussi, 
à la nouvelle du choix impérial, l'insurrection prit de nouvel- 
les forces : la plupart des tribus se jetèrent dans le soulève- 
ment, et Stotzas, qui depuis sept ans suivait du fond de la 
xMaurétanie les événements et attendait son heure, crut le 
moment venu de reparaître en Byzacène 2 . Avec les Vandales 
demeurés fidèles à sa fortune et un gros de soldats romains 
trop compromis jadis pour avoir pu se soumettre 3 , il vint re- 
joindre Antalas. et mettre à la disposition du chef berbère son 
indomptable énergie, ses connaissances tactiques et l'appui 
de ses réguliers. Pendant ce temps, Sergius se brouillait avec 
le meilleur des officiers de l'armée byzantine, Jean, fils de 
Sisinniolus, qui semble avoir rempli les fonctions de magisler 
peditum : outré de l'affront qui lui était fait, Jean refusa dé- 
sormais d'accepter aucun commandement, et comme les trou- 
pes hostiles à Sergius s'empressèrent de prendre parti pour 
son adversaire, on eut le spectacle étonnant et jusque-là in- 
connu d'une armée assistant, volontairement impassible, à la 
complète dévastation du pays \ 

On était au commencement de 545. Encouragés par cette 
impunité inattendue, les tribus de Tripolitanie, les Maures 
d'Antalas, les contingents de Stotzas poussèrent, incendiant 
et pillant tout sur leur route, jusqu'aux environs d'Hadrumète 5 . 
A ce moment, comprenant enfin la grandeur du péril, ému 
surtout par les lamentations des populations civiles qui lui de- 

1. Bell. Vand., p 507. 

2. Id., p. 506. 

3. Id., p. 523. 

4. Id., p. 506. 

5. Id., p. 50y. 



346 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

mandaient appui, Jean, fils de Sisinniolus, se décida — un 
peu tard — à sortir de sa longue inaction. Prenant la roule 
du sud, il envoya à [limerais, duc de Byzacène, l'ordre de le 
rejoindre avec toutes ses troupes dans la plaine de Mene- 
phese, à quelque distance d'Hadrumète, afin de marcher de 
concert à l'ennemi 1 . Malheureusement il se trouva que, dans 
l'endroit même assigné pour le rendez-vous, étaient campées 
toutes les forces des révoltés. Himerius, qui l'ignorait et qui 
ne put être rejoint à temps par les courriers de Jean chargés 
de lui porter contre-ordre, vint donner en plein, avec son fai- 
ble détachement, au milieu de l'armée indigène. Ce fut à peine 
une bataille 2 . Abandonné de la plupart de ses troupes, toutes 
prêtes à passer au parti de Stotzas, le duc, après un court com- 
bat, essaya avec quelques officiers et un escadron de cavalerie 
de battre en retraite et chercha un refuge dans la petite re- 
doute de Cebar 3 , construite sur une colline qui dominait la 
plaine : il espérait sans doute y tenir assez longtemps pour 
donner au magister Jean le temps d'accourir à son aide. Mais 
bientôt, cerné de toutes parts, sentant ses soldats ébranlés par 
les discours de Stotzas, il se rendit sous promesse de la vie 4 . 
C'était la ruine de tous les projets de résistance; l'armée de 
Byzacène n'existait plus, les hommes qui la composaient, ses 
officiers même s'étaient empressés de se mettre au service du 
vainqueur 5 ; peu après la capitale de la province tombait aux 
mains des Berbères, le duc Himerius ayant, pour sauver sa 
personne, consenti à se prêter à une ruse qui ouvrit aux re- 
belles les portes d'Hadrumète 6 : il ne restait à Jean qu'à battre 
en retraite vers Carthage; et quoiqu'il y fut bientôt rejoint par 



1. Bell. Vand.,]). 509. Corrippus prétend qu'une fausse dépêche futenvoyée 
à Himerius par Antalas, afin de l'attirer dans le guet-apens (Joh.. IV, 11-27). 
Sur la situation de Menephese, Tissot, II, p. 160-162. 

2. Bell. Vand., p. 509-510 ; Joh., IV, 27-48. 

3. Joh., IV, 41. 

4. ld., IV, 49-59. 

5. Bell. Vand., p. 510. 

6. Id , p. 510; Joh., IV, 6i. 



LA CRISE DES ANNÉES 545-546 347 

les débris des troupes défaites à Menephese, et dont une por- 
tion put sans grande peine s'échapper du camp des tribus 1 , 
cependant si nombreuses étaient les défections, si faibles et si 
mal sûres les forces byzantines disponibles, qu'on n'osa se ré- 
soudre à tenir la campagne. D'ailleurs, de nouveau la discorde 
régnait dans le haut commandement. Jean, de nouveau mé- 
contentde Sergius, refusait de combattre 2 , et c'est à l'initia- 
tive ingénieuse et hardie d'un particulier — et même d'un 
ecclésiastique — que fut dû le seul succès de la campagne, la 
reprise d'Hadrumète 3 . L'épisode est trop caractéristique du 
désarroi qui régnait alors dans l'Afrique byzantine pour ne 
point mériter d'être rapidement raconté. 

Un prêtre de la ville nommé Paul, voyant la faiblesse de la 
garnison laissée par les indigènes, s'entendit avec quelques- 
uns des principaux de la cité pour la remettre sous l'autorité 
impériale. Une nuit donc, il se fit, à l'aide d'une corde, descen- 
dre du haut des murailles, et se jetant dans une barque de 
pêche qu'il trouva au rivage, il réussit à gagner Carthage. 
Admis en présence de Sergius, il lui révéla ses projets, l'assu- 
rant que le moindre effort militaire suffirait à faire tomber la 
ville. Tous ses arguments ne purent avoir raison de la molle 
indifférence du patrice, qui prétendait avoir à sa disposition à 
peine assez de troupes pour garder Carthage. Finalement, il 
consentitpourtantàconfierau prêtre undétachementde quatre- 
vingts soldats. Paulsuppléaparlaruseàrinsuffisancede ses for- 
ces : rassemblant tous les vaisseaux et toutes les barques qu'il 
put trouver, il fit revêtir aux matelots l'uniforme des troupes 
régulières et avec cette escadre improvisée il mit à la voile. 
Arrivé en vue d'Hadrumète, il fit dire sous main à ses amis 
qu'un grand événement venait de se produire à Carthage. Ger- 
manos,le neveu de l'empereur, le vainqueur de Cellas Vatari, 
venait d'y débarquer avec une puissante armée, et tout aus- 



1. Bell. Vand., p. 511; Joli., IV, 65-74. 

2. Bell. Vand., p. 513. Cf. Joh., IV, 78-81. 

3. Bell. Vand., p. 511-512; Joli., IV, 75-77. 



348 TIISTOrRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

sitôt il avait mis en route un corps de troupes pour délivrer 
Hadrumète. Tel était le prestige de l'ancien gouverneur géné- 
ral que son nom seul parut un gage de salut : la nuit suivante, 
une porte de la ville fut ouverte aux impériaux, la garnison 
surprise fut massacrée sans peine, la ville était rendue aux 
Byzantins. Le piquant de l'affaire, c'est que le faux bruit ré- 
pandu par le prêtre Paul gagna de proche en proche : à cette 
nouvelle, Antalas et Stotzas battirent précipitamment en re- 
traite 1 , et à Carthage même, où pourtant on aurait dû savoir 
à quoi s'en tenir, on crut un moment, à l'annonce du succès 
d'Hadrumète, que Germanos était vraiment revenu. Mais ces 
joies furent de courte durée. Bien vile rassurés, les Berbères 
revinrent à la charge, « et se répandant partout, dit Procope, 
ils firent, sans même avoir d'égards pour 1 âge, subir aux Afri- 
cains les plus indignes traitements. Alors la plus grande par- 
tie des campagnes se trouva vide d'habitants ; les populations 
échappées au massacre se réfugièrent partie dans les villes, 
partie en Sicile et dans les îles; la plupart des personnages 
considérables allèrent chercher asile à Byzance ; et avec une 
hardiesse croissante, comme personne ne leur faisait résis- 
tance, les Maures ravageaient et pillaient tout » 8 . 

Il n'y aurait en qu'un moyen de porter remède à ces mi- 
sères, et l'épisode d'Hadrumète le fait aisément pressentir. 
Il eût fallu résolument rappeler l'incapable et détesté Sergius 
et mettre à sa place Jean, fils de Sisinniolus, le seul général 
de l'armée d'Afrique qui inspirât quelque confiance aux 
troupes et quelque crainte aux Berbères 3 . Justinien ne fit ni 
l'un ni l'autre. Tout en comprenant que Sergius était au- 
dessous de sa tâche, il ne put se résoudre à le destituer; il 
se contenta de lui donner un collègue, et par une inspiration 
des plus malencontreuses, il choisit pour cet emploi le séna- 
teur Aréobinde^qui avait épousé Préjecta, nièce de l'empereur 4 . 

1. Bell. Vand., p 512. 

2. ld., p. 512. 

3. ld., p. 513. 

4. Id., p. 513. 



LA CUISE DES ANNEES 5 '.5-546 349 

Le prince espérait-il que cette haute parenté donnerait à 
Aréobinde quelque autorité sur Sergius et que le jeune patrice 
témoignerait une certaine déférence aux conseils de sonimpor- 
tantcollègue?En tout cas, Justinien ne se préoccupa nullement 
de régler nettement les rapports des deux chefs. Tous deux 
furent égaux en pouvoir et parfaitement indépendants l'un de 
l'autre : entre eux, également on partagea les provinces et 
l'armée; la seule précaution que prit le prince fut d'assigner 
à Sergius le soin de conduire la guerre en Numidie ; les opé- 
rations militaires en Byzacène furent réservées à Aréobinde, 
nouveau venu dans le pays, et qui n'était point, comme Ser- 
gius, irrémédiablement compromis aux yeux des indigènes 1 . 
Il était convenu en outre qu'en cas de besoin, les deux géné- 
raux se prêteraient un appui réciproque; mais, malgré cette 
réserve, d'ailleurs fort peu suivie d'effet, c'était bien mal à 
propos énerver les ressources de la défense que d'ajouter à 
toutes les causes de faiblesse qui ruinaient l'Afrique un nou- 
vel élément de discordes et de rivalités. 

On s'en aperçut sans tarder. Sans doute, à la nouvelle de 
l'arrivée d'Aréobinde et des renforts qui l'accompagnaient, les 
Levathes, pris de terreur, battirent d'abord en retraite 2 . Mais 
bientôt la mésintelligence avérée des deux chefs rendit cou- 
rage aux rebelles; et, poussant jusque dans la Proconsulaire, 
les Berbères, comme s'ils voulaient couper l'une de l'autre les 
deux armées byzantines, vinrent camper aux approches de 
Sicca Yeneria 3 . L'occasion était favorable pour les prendre 
entre deux adversaires. Aussi Aréobinde mit-il aussitôt en 
route l'élite de ses troupes, sous les ordres de son meilleur 
général, Jean, fils de Sisinniolus; en même temps, il priait 
Sergius de combiner ses mouvements avec ceux du corps de 
Byzacène. Mais le patrice, trop heureux de prendre sa revanche 
sur un rival détesté, n'eut garde de bouger, et Jean, déjà trop 
engagé, sévit, malgré l'infériorité de ses troupes, obligé d'ac- 

1. Bell. Vand., p. 513. 

2. Joh., IV, 82-85. 

3. Bell. Vand., p. 513; Joh., IV, 99-102. 



350 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

cepter la bataille 1 . Elle se donna près de ïhacia (Bordj-Mes- 
saoudi), sur la route de Sicca à Carthage*. Malgré la faiblesse 
de l'armée byzantine, elle commençait heureusement, lorsque 
Stolzas, avec ses réguliers, réussit à rétablir la lutte; en vain, 
dans un combat singulier, Jean lui-même attaqua et blessa à 
mort le vieux rebelle : la chute de leur chef ne fit qu'exciter 
davantage la rage des insurgés, et cédant sous le nombre, la 
cavalerie byzantine se laissa enfoncer. Jean, désespéré, souhai- 
tant mourir, essaya vainement de ramener ses soldats; entraîné 
dans la déroute, il périt comme Solomon était mort à Cillium. 
En voulant franchir un raviu, son cheval s'abattit : démonté, 
cerné par l'ennemi, il succomba avec ses officiers et les gardes 
demeurés fidèles àsafortune. Seules, à force d'audace, quelques 
troupes réussirent à se frayer passage; c'était pour l'armée 
byzantine un nouveau et complet désastre (fin de 545) . 

Cette fois les inconvénients du commandement partagé 
n'avaient que trop clairement apparu : l'empereur se décida 
enfin à rappeler Sergius, dont la coupable inaction avait été 
d'ailleurs la cause principale de la défaite. On se contenta 
cependant de faire passer le patrice à l'armée d'Italie, et, chose 
prodigieuse en un pareil moment, alors que l'ennemi victo- 
rieux était à moins de cent milles de Carthage, on diminua 
encore les faibles effectifs de l'armée d'Afrique, pour donner à 
Sergius quelques troupes à conduire en Italie 3 ; il est vrai qu'à 
ce moment même (commencement de 546) \ Totila était aux 
portes de Rome. En Afrique, on comptait que la mort de Stotzas, 
abattant le courage des insurgés, rendrait plus facile la tâcty* 
d'Aréobinde, nommé par Justinien au gouvernement général 
de la province. 

1. Bell. Vand.. p. 514. Corippus parle d'un premier engagement avant la 
bataille de Thacia [Joh., IV, 103-106). 

2. Vict. Toim., p. 201 (anu. 545). Cf. Partsch, p. xxr. Sur l'emplacement, Tis- 
sot, II, 354: sur la bataille, Bell. Vand.,-p. 514-515; Joh., IV, 103-205. 

3. Bell. Vand., p. 515 ; Bell. Go^.,p.391. 

4. Sur la chronologie des années 545-546, cf. Partsch, L c, p. xxiv-xxv. 



LA CRISE DES ANNÉES 545-546 351 

IV 

Malheureusement, le nouveau commandant en chef était, 
moins encore que Sergius, capable de suffire aux lourdes res- 
ponsabilités qui lui incombaient. Ne devant sa haute dignité 
qu'à la proche parenté qui l'unissait à l'empereur, il étaitpour 
tout le reste parfaitement médiocre 1 . Ce général d'armée n'a- 
vait jamais vu la guerre : quand il fallait revêtir le costume 
militaire, il s'embarrassait au milieu de ses armes; il pâlis- 
sait à la vue du sang-, et sa pusillanimité trop connue le dé- 
considérait aux yeux des soldats. Avec cela sans fermeté 
morale, sans décision, sans expérience, il hésitait au lieu de 
prendre parti, discutait au lieu d'agir, négociait au lieu de 
sévir, et à la première difficulté, perdait courage; s'aban- 
donnant lui-même, paralysé par la peur, il ne songeait qu'à 
chercher son salut dans la fuite ou à assurer par des larmes 
stériles sa sécurité et sa vie. Ce n'était guère l'homme qu'il 
fallait pour combattre une insurrection générale et maintenir 
quelque discipline dans une armée chaque jour plus démora- 
lisée. Enfin le malheureux, incapable de rien résoudre par 
lui-même, devenait la proie facile de tous les intrigants qui 
s'agitaient autour de lui; et, dans son inexpérience des 
hommes, il demandait naïvement conseil et faisait ses confi- 
dences les plus secrètes à ceux-là mêmes qui n'épargnaient 
rien pour le compromettre et le renverser 2 . 

D'ailleurs la situation s'aggravait de jour en jour. Antalas 
continuait à tenir la campagne; à la tête des bandes de Sto- 
tzas, un autre chef avait remplacé le rebelle tué à Thacia 3 ; 
pour surcroît de misère, l'insurrection gagnait la Numidie. Les 
grands chefs de cette région, demeurés jusque-là indifférents 
à la lutte ou même favorables à la cause byzantine, prenaient 
maintenant les armes 4 . Coutsina et Iabdas, le grand roi de 

1. Bell. Vand, p. 513, 518-519, 520. 

2. Id., p. 517-518. 

3. Marcellinus com., ann. 545, p. 107» 

4. Bell. Vand., p. 515. 



352 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

l'Aurès, réunissaient leurs forces et faisaient leur jonction 
avec les insurgés de Byzacène. En même temps, l'armée 
grecque, mal payée, mécontente, se défiant d'un chef inca- 
pable dont elle craignait d'être abandonnée, s'agitait sourde- 
ment 1 , et dans le désarroi général, les officiers, désireux de 
parvenir, croyaient le moment venu pour se tailler en Afrique 
quelque principauté indépendante. Parmi eux, le plus redou- 
table était Guntarilh, le duc de Numidie. Ancien lieutenant 
de Solomon, il avait en 539 pris part àl'expédition de l'Aurès 2 ; 
plus récemment, à la bataille de Gillium, son attitude ambiguë 
et sa fuite un peu prompte l'avaient fait, non sans raison, 
soupçonner de quelque trahison 3 . Ambitieux sans scrupules, 
capable de tout oser, mais assez habile d'autre part pour ne 
point se compromettre trop ouvertement, depuis quelque 
temps déjà il préparait les voies à sa fortune. Il avait profité 
de son commandement en Numidie pour se mettre en relation 
avec les grands chefs du pays, et c'était sur ses conseils 
qu'Iabdas et Coutsina s'étaient joints à Antalas pour marcher 
sur Carthage 4 . Mais d'autre part, et malgré les négociations 
qu'il conduisait sous main avec les Berbères, Guntarilh affec- 
tait de demeurer fidèle à l'empire, et d'obéir avec empresse- 
ment aux ordres d'Aréobinde 5 ; fort habilement il s'insinuait 
dans la confiance du patrice, conseillant ses démarches, rece- 
vant ses confidences et en tirant, selon le cas, le parti qui con- 
venait le mieux à ses intérêts particuliers 6 . Le duc de Numidie 
nourrissait en effet des desseins assez compliqués; il voulait 
arriver, mais sans le secours d'une révolution 7 . Il se conten- 
tait donc de déchaîner la tempête, espérant bien qu'Aréobinde 
ne saurait ni ne voudrait y résister; il n'épargnait rien pour 



1. Dell. Va?id., p. 520. 

2. Id., p. 494. 

3. Joh., III, 428. 

4. Bell. VancL, p. 515. 

5. 7t/.,p. 516. 

6. Id., p. 517-518. 

7. Id., p. 518. 



LA CRISE DES ANNEES 545-546 353 

la rendre menaçante, empêchant sous d'ingénieux prétextes 
tout engagement décisif qui aurait pu être désastreux pour 
les Maures 1 ; il usait de son influence sur le patrice pour le 
compromettre ou l'épouvanter; et, quand le moment serait 
venu, quand le faible Àréobinde aurait vidé la place, lui-même 
comptait apparaître comme le sauveur de l'Afrique et méri- 
ter de la reconnaissance impériale le pouvoir qu'il convoitait 2 . 
D'ailleurs, persuadé que deux sûretés valent mieux qu'une, 
secrètement il concluait d'autre part un engagement particu- 
lier avec Antalas 3 ; il promettait au chef berbère de lui aban- 
donner la Byzacène, de lui donner la moitié du trésor d'Aréo- 
binde, de mettre à sa disposition 1,500 hommes de l'armée 
régulière, qui feraient de lui le plus puissant des rois indi- 
gènes; à lui-même il réservait Carthage, le reste de l'Afrique 
et le titre de roi. Se croyant ainsi assuré des deux côtés, il 
laissa aller les événements. 

A la nouvelle de l'insurrection générale, le malheureux 
gouverneur perdit la tête. Partout il ordonna à ses troupes de 
battre en retraite : la Numidie fut évacuée tout entière ; en 
Byzacène, on se replia en toute hâte vers la côte, se conten- 
tant de garder quelques places sur le littoral; abandonnant le 
pays, toutes les troupes disponibles se concentrèrent sous les 
murs de Carthage, où Aréobinde comptait tenter un suprême 
effort*. Toutefois il n'était pas si oublieux des vieilles tradi- 
tions de la diplomatie byzantine qu'il ne cherchât par ses in- 
trigues à semer la division parmi ses ennemis. Goutsina, le 
vieil allié de Solomon, détestait trop Antalas pour n'être point 
disposé à le trahir, et en effet, il accueillit bien les ouvertures 
du patrice 3 . Malheureusement Aréobinde, entièrement tombé 
sous l'influence de Guntarith, s'empressa de le mettre au 
courant de la négociation : celui-ci se hâta d'avertir Antalas 

1. Bell. Vand., p. 517. 

2. Id., p. 518. 

3. Id., p. 516. Cf. sur Guntarith Joh., IV, 222-230. 

4. Bell. Vand., p. 515, 523. 

5. Id., p. 517. 

I. 23 



354 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

et le projet ainsi éventé demeura sans résultat. Entre temps, 
les Berbères apparaissaient sous les murailles de Carthage 1 . 
Guntarith, rendu plus hardi par leur approche, résolut d'en 
finir. Il détermina Aréobinde à risquer une grande bataille, 
pensant que dans la mêlée il serait facile de faire disparaître 
le commandant en chef 2 ; mais le hasard ayant relardé la sor- 
tie, le duc de Numidie se crut découvert et hardiment il leva 
le masque. 

Le lendemain, il ordonna d'ouvrir la porte dont il avait la 
garde, comptant, par cette trahison déclarée, épouvanter assez 
le gouverneur pour le décider à prendre la fuite : et en effet, 
ajoute Procope, la manœuvre eût réussi, si une violente tem- 
pête n'avait empêché Aréobinde de s'embarquer 3 . En même 
temps, Guntarith soulevait les soldats, leur rappelant les 
retards de la solde, la lâcheté du patrice, tout prêt, disait-il. 
à les laisser sans ressources en présence de l'ennemi ; et comme 
une partie des troupes l'acclamait, résolument il se proclama 
leur chef. Cependant Aréobinde tenait conseil, hésitait, en- 
voyait des émissaires pour bien s'assurer des intentions de 
Guntarith. Lorsque enfin il se décida à marcher contre le 
rebelle, il était déjà bien tard. Pourtant tout pouvait encore 
se réparer; une grande partie de l'armée demeurait fidèle 4 : la 
faiblesse d'Aréobinde acheva de tout perdre. Dès les premiers 
coups portés, il s'affola, prit la fuite, alla chercher asile dans 
le couvent fortifié qui dominait le Mandrakion. Alors Gunta- 
rith, facilement victorieux d'un adversaire qui s'abandonnait, 
prit possession du palais, fit occuper fortement les portes de 
la ville et le port. La révolution était consommée. 

Il restait à se débarrasser d'Aréobinde. Par l'intermédiaire 
de Reparatus, l'évêque de Garthage, Guntarith lui fit pro- 
mettre que, s'il voulait se rendre à discrétion, il aurait la vie 
sauve; que, si au contraire il tentait la moindre résistance, 

1. Bell. Vand , p. 518. 

2. ld., p. 518. 

3. ld., p. 518-520. 

4. ld t , p. 520. 



LA CRISE DES ANNEES 545-546 35S 

sa mort était assurée 1 . Pour préserver sa tète, le patrice pro- 
mit tout ce qu'on voulut, et confiant dans la parole de l'évêque 
qui s'engagea à lui par les serments les plus solennels, il vint 
en suppliant se jeter aux genoux de Guntarith : dans son 
épouvante, il avait poussé l'oubli de sa dignité jusqu'à dépo- 
ser le costume officiel, insigne de son ancienne charge. Gun- 
tarith le rassura, lui affirma que dès le lendemain il pourrait 
s'embarquer avec sa femme et ses trésors, et l'invita à souper 
avec lui. Mais le soir, il le retint au palais et le fit pendant la 
nuit massacrer par ses soldats (mars 546) 2 . 



Cette fois, l'Afrique semblait bien perdue pour Byzance. 
Dans Carthage, Guntarith régnait en maître, et pour rehaus- 
ser le prestige de son autorité, il songeait à épouser la veuve 
d'Aréobinde, Préjecta, qui était, on le sait, nièce de Justi- 
nien'. Autour de l'usurpateur, un parti assez nombreux, hos- 
tile à la domination impériale, encourageait ses projets 1 et le 
poussait à des rigueurs qui devaient rendre tout arrangement 
impossible; aussi les exécutions se multipliaient par la ville 8 ; 
quiconque paraissait suspect était condamné à mort, et déjà 
Ton songeait, par mesure générale, à faire massacrer tout ce 
qu'il y avait de Grecs à Carthage 6 . Bref, suivant l'expression 
de Procope, tous les résultats des victoires de Bélisaire 
« étaient aussi complètement anéantis que s'ils n'avaient ja- 
mais existé » 7 . Toutefois uneporlion de l'armée était demeu- 

1. Bell.' Vand., p. 521. Plus tard, eu 551, l'évêque Reparatus fut accusé à 
Constautinople d'avoir contribué au meurtre d'Aréobinde (Hardouin, 111, 
p. 48). 

2. Bell. Vand., p. 521-522. 

3. Id., p. 525. 

4. Id., p. 525. 

5. Id., p. 527. 

6. Id., p. 527. 

7. Id.. p. 524. 



356 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

rée fidèle à la cause impériale : le duc de Byzacène, Marcen- 
tios et les troupes qui formaient la garnison d'Hadrumète, 
refusaient ouvertement de se soumettre à Guntarith 1 ; à Car- 
thage même, beaucoup d'officiers et de soldats n'avaient qu'à 
contre-cœur accepté le fait accompli 2 . Les régiments armé- 
niens en particulier qui, presque seuls avaient combattu pour 
le gouverneur, étaient mal disposés pour l'usurpateur; les 
anciens lieutenants de Solomon, les anciens gardes du corps 
d'Aréobinde ne lui étaient pas plus dévoués. Enfin Antalas, à 
qui Guntarith s'était contenté d'envoyer pour prix de ses 
services la tête coupée du patrice, se défiait avec quelque 
raison d'un allié si prompt à trahir ses promesses, et déçu 
dans ses espérances, il songeait à revenir au parti de l'empire 3 . 
Pour grouper tous ces mécontentements, il suffisait d'un chef : 
il se trouva dans la personne d'Artabane, le commandant d'un 
des régiments arméniens. 

C'était un homme de haute naissance, apparenté à la famille 
royale des Arsacides; après avoir non sans éclat combattu 
dans les rangs des Perses, il était venu ensuite avec un certain 
nombre de ses compatriotes prendre service dans l'armée 
byzantine, et en 545, il avait accompagné Aréobinde en 
Afrique 4 . Beau garçon et brillant soldat, d'humeur généreuse 
et d'esprit résolu, il était bien vite devenu populaire dans 
toute l'armée : ses hommes en particulier l'adoraient et lui 
étaient entièrement dévoués 6 . Fermement attaché au parti de 
l'empire, il avait été un des derniers à faire sa soumission à 
Guntarith % et déjà il rêvait au moyen de renverser l'usur- 
pateur et de restaurer en Afrique l'autorité de Justinien 7 . En 



1. Bell. Vand., p. 523. 

2. ld., p. 520, 528, 531, 532. 

3. ld., p. 523. 

4. Sur Artabaue, Bell. Vand., p. 524; B?ll. Pers., p. 162; Bell. Goth., 
p. 405-407. 

5. Bell. Vand., p. 528. 

6. ld., p. 523. 

7. ld., p. 526. 



LA CRISE DES ANNEES 545 546 357 

outre, il n'était point insensible au sort de Préjecta, soit qu'un 
dévouement chevaleresque l'attachât à celte princesse, soit 
plutôt qu'il espérât tirer avantage des services qu'il pour- 
rait lui rendre ; enfin il était peut-être encouragé dans ses 
desseins par le préfet du prétoire, Athanase, un fin et rusé 
diplomate, qui avait réussi par ses flatteries et sa prompte 
soumission à éviter le sort d'Aréobinde, mais qui demeurait 
secrètement tout dévoué à Justinien 1 . 

Artabane pourtant ne laissait pas d'être embarrassé. Antalas 
venait de se déclarer contre l'usurpateur, et à son appel Mar- 
centios, le duc de Byzacène, était venu dans le camp berbère 
seconder le roi de ses conseils. Fallait-il prendre ouvertement 
parti et rejoindre à Hadrumète l'armée impériale? Valait-il 
mieux garder à Guntarilh une fidélité apparente, et se défaire 
de lui au moment opporlun par un assassinat? Artabane crut 
qu'une conspiration le mènerait plus sûrement à son but, et 
pour mieux donner le change, il accepta même le commande- 
ment de l'expédition chargée de combattre Antalas 2 . Les troupes 
de Guntarith s'étaient grossies des anciennes bandes de 
Stotzas et des contingents berbères de Coutsina, définitive- 
ment brouilléavec Antalas : à la tête de celte armée composite, 
l'Arménien se miten route. Mais ileut grand soin, sousd'habiles 
prétextes, de ne point trop presser les impériaux : en même 
temps, il négociait sous main avec Antalas, et pour mieux 
l'attacher au parti de Byzance, il lui renouvelait sans doute 
les promesses jadis faites par l'usurpateur 3 . Puis alléguant 
que ses forces étaient insuffisantes, il rentra à Garthage et 
acheva de préparer la conspiration. Peu de jours après, dans 
un grand banquet qu'il offrait aux chefs de Farinée, Gunta- 
rith tombait sous l'épée des conjurés; et à la nouvelle de sa 
mort, le parti impérial, relevant la tête, massacrait par la ville 



1. Bell. Vand., p. 521; Joh., IV, 232-240, qui lui fait la part trop belle. Cf. 
Partsch, /. c, p. xxu-xxur. 

2. Bell. Vand., p. 525-526. 

3. Cf. Partsch, /. c, p. xxiu; Joh., IV, 367-369. 



358 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

ou arrêtait les principaux de ses partisans 1 . Le règne du tyran 
avait duré trente-six jours (mai 546). 

L'administration byzantine se reconstitua tout aussitôt. Le 
préfet du prétoire Athanase reprit la direction de son dépar- 
tement. Le commandement militaire de la province fut attri- 
bué avec empressement par la reconnaissance de l'empereur 
à l'officier dont le dévouement, l'habileté et le courage avaient 
restauré à Carthage l'autorité de Justinien 2 . Tout réussissait 
à la fois à l'audacieux Arménien. Préjecta, heureuse de voir 
vengée la mort d'Aréobinde, plus heureuse encore d'échapper 
à Guntarith, ne savait comment marquer sa reconnaissance 
à son libérateur; dès le lendemain de l'événement, elle l'avait 
comblé de richesses 3 ; maintenant elle pensait à l'épouser, et 
formellement lai promettait sa main *. Artabane, grisé de sa 
fortune, se voyant déjà parent de l'empereur, et presque sur 
les marches du trône, oubliait dans son enivrement tout ce 
qui pouvait faire obstacle à cette alliance, et en particulier, 
la femme, répudiée par lui, mais encore vivante^ qu'il avait 
épousée jadis en Arménie. Le roman eut d'ailleurs un dénoue- 
ment assez singulier. Préjecta, après la chute de Guntarith, 
retourna à Constantinople : dès lors, Artabane ne voulut plus 
rester à Carthage. Pour se rapprocher de sa fiancée, il de- 
manda sous divers prétextes d'être relevé de son commande- 
ment. Justinien y consentit avec bienveillance, et pour mieux 
prouver à l'Arménien sa faveur, il le nomma aux hautes di- 
gnités de magister militum praesentalis — l'emploi le plus 
élevé de la hiérarchie militaire — et de cornes foederatorum*, et 
joignit à ces charges le titre de consul. Là s'arrêta pourtant 
la fortune d'Artabane : l'hostilité de l'impératrice Théodora 
ruina son romanesque mariage; bon gré, mal gré, il dut re- 



1. Bell. Vand., p. 527-532. 

2. ld., p. 533; Bell. Golh., p. 406. 

3. Bell. Vand., p. 533. 

4. Bell. Goth., p. 405-406. 

5. ld., p. 406. Sur ces dignités, cf. Mommsen {Hermès, XXIV). 



LA CUISE DES ANNÉES 545-546 359 

prendre sa femme, pendant que Préjecla épousait un grand 
personnage de la cour. 

En Afrique cependant, la situation demeurait très grave. 
Sans doute pour écarter de nouvelles causes de troubles, 
Artabane avait fait déporter à Byzance les débris des ancien- 
nes bandes de Stotzas et leur chef, tombé aux mains des im- 
périaux dans la catastrophe de Guntarith 1 ; sans doute, il 
paraît même, par des négociations heureuses, avoir réussi à 
regagner quelques-uns des grands chefs indigènes. La pro- 
vince n'en demeurait pas moins dans un état lamentable. 
Durant ces deux années de guerres presque constantes, la 
contrée avait été épouvantablement ravagée 2 . Dans les cam- 
pagnes désertes, les villages dévastés ou abandonnés, les 
églises ruinées, les fermes incendiées, les moissons brûlées et 
détruites attestaient éloquemment le passage des indigènes : et 
non seulement l'intérieur du pays, mais la région du littoral 
même avait cruellement souffert de l'invasion 3 . Une partie 
des habitants avaient péri sous l'épée des Berbères; d'autres 
plus nombreux encore, avaient été réduits en esclavage et 
traînés captifs à la suite des tribus insurgées 4 ; le reste, pour 
échapper au massacre ou à la servitude, avait cherché un 
refuge derrière les murailles des forteresses, ou bien s'expa- 
triant était allé demander en Sicile ou jusqu'à Byzance, une 
sécurité que la province semblait ne devoir jamais plus offrir 3 . 
Suivant l'énergique expression de Corippus, « l'Afrique fu- 
mante s'abîmait dans les flammes ». Les villes elles-mêmes, 
menacées, bloquées par les indigènes 6 , parfois surprises et 
pillées, voyaient diminuer leur population dans des propor- 
tions énormes, et l'Afrique, dépeuplée, appauvrie, épuisée 7 , 
semblait impuissante à réparer ses désastres. 

1. Bell. Vand., p. 532; Marcell.com., ann. 547, p. 108. 

2. Cf. Joh., I, 28-47, 323-349. 

3. ld., II, 1. 

4. ld., II, 295-296, 331-332. 

5. Bell. Vand., p. 512. 

6. Joh., II, 3; 1, 408-412. 

7. Bell. Vand., p. 534. 



360 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

L'armée affaiblie par de nombreuses défaites et bien plus 
encore par ses luttes intestines était réduite à des effectifs fort 
peu considérables; et elle paraissait à peu près incapable de 
faire le grand effort nécessaire pour sauver le pays et proté- 
ger les populations. Le départ d'Artabane la privait du seul 
général de valeur qu'elle conservât encore, après les luttes 
qui, en ces dernières années, lui avaient successivement en- 
levé ses meilleurs chefs. En face d'elle, les tribus soulevées 
continuaient à couvrir le pays. Antalas, un moment revenu 
aux Byzantins, se plaignait maintenant de n'avoir obtenu au- 
cun des avantages promis et d'avoir été trompé par Artabane, 
comme il avait été déçu par Guntarith 1 , et de nouveau il 
tenait la campagne, poussant l'audace jusqu'à assiéger les 
forteresses du littoral. Les tribus de la Tripolitaine n'avaient 
point désarmé. Iabdas refusait tout accommodement 2 . Il était 
grand temps qu'un général énergique vînt, avec une armée 
nouvelle, rendre la paix au pays, et rétablir par des succès 
décisifs l'œuvre profondément compromise de Bélisaire et de 
Solomon. 

On se demandera même, en considérant cette situation 
presque désespérée, en se rappelant les épisodes lamentables 
qui remplissent l'histoire de ces deux années, comment la 
crise que venait de traverser l'Afrique n'avait pas eu une 
issue plus fatale encore. Tout conspirait à la ruine de la do- 
mination byzantine, l'impéritie des gouverneurs, l'indiscipline 
des troupes, la grandeur de l'insurrection. Il semblait que le 
moindre effort des indigènes eût dû suffire à renverser le 
fragile et chancelant édifice de l'autorité impériale; les Ber- 
bères ne surent pas le faire, et peut-être même ne le voulu- 
rent-ils pas. D'une part, les populations romaines gardèrent à 
Byzance, malgré leurs misères, une rare et remarquable fidé- 
lité 3 . D'autre part, les tribusinsurgées ne poursuivirent jamais 



1. Joh., IV, 359-361. 

2. ld., II, 28-161. 

3. Bell. Vand., p. 511-512. 



LA CRISE DES ANNEES 543-546 361 

avec quelque ténacité un but réfléchi et certain. Incapables 
de tenir longtemps la campagne, elles se contentèrent en gé- 
néral d'entreprendre chaque année des courses de pillage plus 
ou moins désastreuses : mais aussitôt le butin fait, elles 
n'eurent plus qu'un souci, celui de mettre en sûreté l'argent 
obtenu, les captifs ramassés, toutes les dépouilles de la cam- 
pagne, et évacuant le territoire, elles laissèrent aux Byzantins 
le temps de reprendre haleine 1 . De plus, durant toute la 
guerre, presque jamais les grands chefs ne parvinrent à s'en- 
tendre pour un effort commun. Iabdas, le puissant roi de PAu- 
rès^ s'abstint pendant deux années de prendre part à la lutte; 
d'autres, comme Coutsina, n'hésitèrent pas même à combattre, 
sous les ordresdes généraux de Justinien, leurs frères révoltés. 
Lorsque enfin, les circonstances finirent par les réunir tous 
dans un soulèvement général, leur entente dura quelques 
jours à peine : divisés par d'anciennes et persistantes inimitiés, 
se jalousant et se détestant à l'envi, tous ces princes se sur- 
veillent, s'observent, se défient l'un de l'autre. Parmi les 
chefs de l'armée indigène, il y en a toujours au moins un 
sur le point de trahir ses confédérés : Coutsina négocie sous 
main avec Aréobinde et promet de se jeter, au jour du com- 
bat, sur les tribus de la Byzacène*; Antalas traite avec Gun- 
tarith à l'insu de ses alliés et se préoccupe uniquement d'as- 
surer ses intérêts particuliers 3 ; et c'est, de la part des deux 
adversaires, une succession constante et presque fastidieuse 
de volte-faces et de trahisons. Bref, aucune politique suivie 
ne dirige les résolutions des grands chefs. On chercherait à 
tort dans leurs insurrections quelque trace d'un sentiment 
national, quelque désir de sauvegarder l'indépendance de leur 
peuple 4 . Ils vont où leur avantage les mène, sans scrupules, 
sans hésitations; et si leur instabilité d'humeur fait d'eux des 

1. Bell. VancL, p. 508. 

2. jd., p. 517. 

3.' ld., p. 516-517. 

4. Voir la lettre très caractéristique d'Antalas à Justinieu, Bell. Vand., p. 506- 
507. 



362 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

alliés singulièrement incertains et perfides, pourtant c'est à 
cette mobilité d'impressions même que l'Afrique byzantine 
dut son salut. Aux moments les plus désespérés, la diplomatie 
grecque sut, par des intrigues habiles, semer la division parmi 
ses adversaires, et par là brider tous leurs efforts : c'est par 
ces pratiques, autant que par les victoires de ses généraux, 
qu'elle devait finalement conjurer le péril et rétablir la do- 
mination impériale. 



CHAPITRE II 



LE GOUVERNEMENT DE JEAN TROGLTTA 



l 



Vers la fin de Tannée 546, débarquait à Carthage, pour 
prendre la conduite des opérations militaires, le successeur 
d'Artabane, le magister militum Jean Troglita f . C'était un 
ancien officier de l'armée d'Afrique; il avait pris part à l'ex- 
pédition de 533, et sous les ordres de Bélisaire, commandé 
l'un des corps de fédérés ; plus tard, pendant le premier gou- 
vernement de Solomon, il avait été, en qualité de duc, chargé 
de défendre la frontière de Tripolitaine, et en plusieurs ren- 
contres, il avait fait sentir aux Levathes la vigueur de son bras; 
associé ensuite aux brillantes campagnes du patrice, il était 
demeuré en Afrique après les événements de 536; à la jour- 
née de Cellas Yatari, il commandait une portion — la plus 
importante — de l'aile droite ; en 538, il s'était distingué 
au combat d'Autenti, probablement livré contre les tribus 
de la Byzacène 2 . A la différence de tant de gouverneurs 
envoyés avant lui dans la province, il connaissait donc par 
une longue expérience le pays qu'il allait administrer, et les 
ennemis qu'il devrait combattre 3 . Les récents services qu'il 
venait de rendre en Orient augmentaient encore son prestige. 



1. Bell. Vand., p. 533; Jordanes, Romana (édit. Moramsen, p. 51). 

2. Joh., I, 380-381; Bell. Vand,, p. 359; Joh., I, 470-472; 111, 294-301; Bell. 
Vand., p. 487; Joh., III, 318-319. 

3. Joh., I, 349. 



364 HISTOIRE DE LA DOMIN ATTON BYZANTINE EN AFRIQUE 

Nommé duc de Mésopotamie, il avait pendant cinq années pris 
part, sous les ordres de Bélisaire, aux événements de la se- 
conde guerre perse 1 ; en 541, il avait assisté, — avec un rôle 
moins glorieux peut-être que ne le raconte son panégyriste 
Corippus, — à la bataille de Nisibis; puis il avait eu la bonne 
fortune, par un heureux coup d'audace, de sauver Théodosio- 
polis vivement pressée parles armées de Cbosroès, et sous les 
murs de Dara, il avait réussi à battre et à faire prisonnier l'un 
des meilleurs lieutenants du roi, Mermeroès 2 . La trêve 
conclue en 546 entre l'empire et la monarchie des Sassanides 
avait permis à Justinien d'employer en Occident les services 
du victorieux général ; bientôt les événements allaient justi- 
fier la confiance du prince, et montrer combien était heureux 
pour l'Afrique le choix qu'il avait fait. 

Il ne faut point en effet juger uniquement le nouveau gou- 
verneur d'après le portrait un peu pâle qu'en a tracé Corippus. 
En dépit des flatteuses intentions du poète, son personnage 
est un peu trop dessiné selon le type ordinaire des héros 
d'épopée : trop souvent il n'est qu'un décalque, et combien 
affaibli, du pieux Enée 3 , et comme son modèle, il apparaît 
trop constamment sous la figure d'un infatigable et fatigant 
discoureur, sentencieux 4 , vertueux et grave, et parfaitement 
ennuyeux. Heureusement l'histoire même des campagnes qu'il 
a conduites donne du général byzantin, une plus favorable 
idée. Plus d'une fois, l'ancien lieutenant de Bélisaire se mon- 
tra digne du chef dont il avait reçu les leçons. Rompu de 
longue date à la tactique des indigènes, il sut déjouer tous leurs 
pièges, éventer toutes leurs ruses; et son énergique audace 
triompha avec un égal succès des obstacles de la nature et de 
la résistance des hommes. Dans l'hiver de 546-847, malgré 
les difficultés d'une saison froide et pluvieuse, il poursuivit la 
campagne avec une rare ténacité; à deux reprises, en plein 

1. Bell. Pers., p. 216, 230. 

2. Joh., I, 58-110. Cf. Bell. Pers., p. 230-232. 

3. Cf. Joh , I, 197-207, où la comparaison est faite tout au long. 

4. Cf. Joh., VU, 38-50. 



LE GOUVERNEMENT DE JEAN TROGL1TA 365 

été, malgré une chaleur torride, il organisa et diriga des ex- 
péditions contre les Berbères, et sentant la valeur de l'offensive, 
il osa pousser bien avant dans le Sud, dans des régions 
désertes où jamais encore les généraux byzantins ne s'étaient 
aventurés. Sansdoute, pas plus que ses devanciers, iln'échappa 
aux misères dont souffrait le chef de toute armée grecque : il 
connut l'indiscipline, la lâcheté, les séditions des soldats; tou- 
jours, alors même que sa vie était en péril, il réussit par son 
ferme sang-froid à reprendre le dessus ; la défaite même ne put 
abattre son énergie, et après avoir dans la bataille, déployé 
le plus brillant courage du soldat, il sut être dans la retraite 
le plus prudent, le plus prévoyant, le plus habile des généraux. 
Le diplomate chez lui valait l'homme de guerre; il sut main- 
tenir constamment dans l'alliance byzantine quelques-uns des 
plus grands chefs indigènes et conquérir assez de prestige à 
leurs yeux pour devenir l'arbitre écouté de leurs querelles; 
il sut — et jamais avant lui nul gouverneur n'avait obtenu ce 
succès — amener Iabdas, le grand roi de l'Aurès, à faire servir 
ses contingents sous la bannière de l'empire; toujours il sut 
garder fidèles à sa cause ces inconstants alliés, même après 
un désastre bien propre à ébranler leur dévouement, et il 
paraît avoir acquis sur eux assez- d'influence pour être, dans 
des circonstances graves, plus sûr d'eux que de ses propres 
soldats. Certes, par sa bravoure, son énergie, son audace, par 
son expérience du pays et des hommes, par les heureuses 
inspirations de sa tactique comme par les habiles conseils de 
sa diplomatie, le nouveau gouverneur militaire était plus que 
tout autre capable de réaliser en Afrique les instructions de 
Justinien, de sauver la province du pressant péril où elle 
semblait prête à sombrer, de revendiquer enfin les droits 
imprescriptibles de l'autorité impériale que le prince avait, 
au moment du départ, recommandés à toute la sollicitude de 
son lieutenant '. 
La fin de la guerre perse, en même temps qu'elle rendait 

1, Joh.,] i 146-147. 



366 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

disponible un général de valeur, permettait aussi de renforcer 
sérieusement les forces militaires de l'Afrique byzantine. Jus- 
tinien se résolut à envoyer en Occident un armement assez 
considérable. Une flotte fut équipée, une armée nouvelle le- 
vée 1 , et dans les derniers mois de l'année 546, après une na- 
vigation généralement heureuse, l'expédition entrait dans le 
port de Carthage. Il était grandement temps de venir au se- 
cours de l'Afrique : les tribus de la Tripolitaine, parmi les- 
quelles il faut nommer au premier rang celles des Levalhes et 
des Austures, continuaient à ravager cruellement la Byzacène ; 
Antalas tenait la campagne, et ses Berbères, rendus audacieux 
parla profonde désorganisation de l'administration grecque, 
s'enhardissaient jusqu'à assiéger les villes du littoral ; Iabdas, 
quoiqu'il semble avoir dès ce moment regagné prudemment 
la Numidie, restait en armes ou du moins gardait une attitude 
menaçante 2 , et les débris de l'armée byzantine, sous les ordres 
de Marcentios, le duc de Byzacène, et de l'Arménien Grégoire, 
un proche parent d'Artabane, étaient bloqués dans Carthage 
et dans quelques autres places fortes. Pour porter remède à 
cette périlleuse situation, de quelles ressources allait disposer 
le nouveau général? Malgré les efforts de l'empereur, on 
n'avait pu lui confier des troupes fort nombreuses : les événe- 
ments d'Italie à ce moment même réclamaient une grande 
partie des forces de la monarchie, de sorte que, même en te- 
nant compte des détachements que trouvait en Afrique le ma- 
gister militum, l'effectif total de l'armée byzantine demeurait 
assez peu considérable : Corippus insiste à maintes reprises 
sur la faiblesse numérique des soldats grecs 3 . Heureusement 
la qualité des troupes compensait en quelque manière cette 
infériorité. L'essentiel des forces byzantines d'Afrique semble 
avoir été à cette date formé de cavalerie, et l'on sait que 
c'était là, dans les armées du temps, l'élément le plus solide 

1. Joh.,1, 125-128. 

2. Il figure dans rémunération faite, Joh., II, 140 162, mais ne paraît point 
dans la bataille du livre IV. 

3. Joh.,1, 482; IV, 376-377, 661. 



LE GOUVERNEMENT DE JEAN TROGLITA 367 

et le plus vigoureux. Sur neuf corps rangés sous les ordres 
de Jean Troglila, un seul était composé d'infanterie : le reste 
comprenait des escadrons légers d'archers à cheval, et surtout 
de puissants régiments de cuirassiers pesamment armés 1 : 
dans la guerre qu'on allait entreprendre, nulle arme n'était 
mieux appropriée, ni ne devait rendre de meilleurs services. 
Les troupes étaient d'ailleurs bien commandées, à ce qu'il 
semble, par des officiers d'une bravoure éprouvée et capables 
de quelque initiative : auprès de lui, pour conseiller et chef 
d'état-major, Jean avait Recinarius, qui comme lui avait pris 
part à la dernière guerre de Perse 2 . A la tête des différents 
corps étaient placés des chefs, ducs, magistri miiilum ou tri- 
buns, dont plusieurs servaient depuis de longues années dans 
l'armée africaine et avaient en plus d'une circonstance donné 
la preuve de leurs talents militaires et diplomatiques 3 . Enfin 
les forces impériales s'augmentaient de nombreux contingents 
indigènes. Après bien des volte-faces, Coutsina était une nou- 
velle fois revenu à l'alliance byzantine, et pendant de longues 
années, sa fidélité n'allait plus se démentir; or le chef numide 
pouvait amener avec lui jusqu'à 30,000 cavaliers. Un autre 
prince indigène, dont le territoire semble avoir été voisin du 
royaume de Coutsina, avait été également gagné au parti grec ; 
c'était Ifisdaias, dont Corippus évalue — probablement avec 
quelque exagération poétique — les forces à 100,000 hommes, 
mais dont l'appui à coup sûr n'était point méprisable*. D'ail- 
leurs, par cette double alliance, Jean s'assurait en outre la tran- 
quillité de la Numidie. Iabdas, tenu sans doute en respect par 
les princes ralliés au drapeau de l'empire, s'abstint, malgré sa 
sympathie avouée pour les insurgés, de toute hostilité directe ; 
il ne prit aucune part effective à la campagne de 546, et pen- 
dant que s'accomplissaient les événements de Byzacène, le 
calme ne semble point avoir été troublé en Numidie. C'était 

1. Joh., IV, 553-554; I, 427-429, 440-443. 

2. Cf. Bell. Pers. t p. 277. 

3. Joh., III, 47-51 ; IV, 06-74, 502-504, 487-488, 532-540 ; Bell. Vand., p. 523-524. 

4. Cf. Partsch, l. c, p. xxvm, et Jolu, IV, 545-549. 



368 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

un grave souci de moins au début de la guerre difficile qui 
allait s'engager. Ainsi la diplomatie byzantine avait fort heu- 
reusement préparé les voies au nouveau gouverneur et cher- 
ché à assurer le succès de ses armes. 

Néanmoins le péril était plus* pressant que jamais : aussi, 
à peine débarqué à Cartilage, Jean, après avoir rapidement 
réorganisé les régiments affaiblis et démoralisés qui y tenaient 
garnison 1 , marcha à l'ennemi avec toutes ses forces, et sans 
vouloir entrer en aucune négociation avec les rebelles, sans 
répondre à l'insolent cartel que lui fit adresser Antalas 2 , ou- 
bliant même, dans sa hâte d'agir, le caractère d'inviolabilité 
que le droit des gens confère à un ambassadeur, il déblaya 
par une marche rapide la zone côtière des bandes de pillards 
qui l'infestaient, et dégagea les villes du littoral assiégées par 
les insurgés 3 . Devant cette offensive hardie, les Berbères, sui- 
vant leur tactique habituelle, battirent en retraite et se repliè- 
rent vers les régions montagneuses et boisées qui occupent 
Tintérieur de la Byzacène. Ils comptaient sur la saison déjà 
avancée, sur l'hiver pluvieux qui commençait, pour arrêter 
la poursuite de leurs adversaires 4 ; ils espéraient surtout, si 
les Byzantins s'aventuraient à les attaquer, trouver dans ce 
pays accidenté et couvert un utile secours pour leur tactique 
habituelle de ruses el d'embuscades. Aussi, à l'appel de leurs 
chefs, toutes les tribus se concentrèrent pour la bataille déci- 
sive; et traînant à leur suite leurs familles, leurs troupeaux, 
le butin fait dans la précédente campagne, la multitude des 
captifs enlevés dans les villages de la Byzacène, les indigènes 
de la Tripolitaine, Levathes, Austures, Ifuraces, obéissant aux 
ordres suprêmes d'Ierna, un de leurs grands chefs 5 , vinrent 



1. Joh., I, 422-424. Sur les campagnes de Jean, cf. l'article, d'ailleurs plein 
d'inexactitudes, de Tauxier, Notice sur Corippus et sur la Johannide (Revue 
afric., 1876, p. 289). 

2. Joh., I, 460-493. 

3. Joh., 11, 1-3. 

4. ld., II, 4-5; 18-22. Sur la date, Partsch, l. c, p. xxvi, n. 132. 

5. Joh., II, 85-137. 



LE GOUVERNEMENT DE JEAN TROGL1TA 369 

rallier les nombreux Berbères rassemblés sous la direction 
d'Antalas 1 . L'armée byzantine, sous le chef énergique qui la 
commandait, ne se laissa ni arrêter par les obstacles ni sur- 
prendre aux pièges des rebelles : audacieusement, ses avant- 
gardes de cavalerie prirent etgardèrent le contact des insurgés, 
et bientôt l'armée grecque tout entière se trouva campée au 
pied des collines dont les indigènes occupaient la crête. Tou- 
tefois, à la veille du combat suprême, soit qu'il se défiât de 
la faiblesse de ses forces, soit qu'il craignît pour les captifs les 
conséquences d'une lutte désespérée*, soit encore qu'en vrai 
Byzantin, il espérât davantage de la diplomatie que des armes, 
Jean, comme jadis Solomon en 544, jugea convenable d'es- 
sayer une dernière fois l'effet des négociations. Il fit proposer 
aux rebelles une amnistie pleine et entière pour leur soulève- 
ment, sous condition que tous les prisonniers seraient remis 
en liberté, que les tribus de Tripolitaine évacueraient le ter- 
ritoire byzantin, qu'Antalas enfin se replacerait sous la suze- 
raineté impériale 3 . Mais il eut beau accompagner ce message 
de menaces formidables : son désir d'accommodement était 
trop visible pour ne point enfler encore l'orgueil des indi- 
gènes, déjà enhardis par un demi-succès remporté quelques 
jours auparavant sur Tavant-garde byzantine, et où celle-ci 
n'avait pas sans peine échappé à un désastre 4 . Antalas refusa 
insolemment de se prêter à tout arrangement et, pour mieux 
marquer son intention de combattre, il fit descendre dans la 
plaine la plupart de ses troupes et s'établit en face des Byzan- 
tins. Malheureusement, malgré le long récit épique que Corip- 
pus a fait de la bataille, il est impossible de savoir au juste 
où se donna l'engagement : on voit seulement par les vers du 
poète que l'armée grecque, partie de Carthage, par la grande 
route de Byzacène 5 , s'était ensuite, pour atteindre les rebelles, 

1. Joh., II, 28-84. 

2. ta., II, 295-296, 331-332. 

3. 7d., II, 344-348. 

4. Id., Il, 187-265. 

5. ld., I, 461. 

I. 24 



370 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

détournée vers l'intérieur du pays, après avoir fait,' probable- 
ment à Hadrumète, sa jonction avec les troupes du ducMarcen- 
tios; on voit que le combat se livra dans une vaste plaine entou- 
rée de collines où les indigènes purent à l'aise disposer leurs 
chameaux en un vaste retranchement circulaire, où la cavalerie 
byzantine, d'autre part, put se déployer et manœuvrer: c'est 
donc, selon toute vraisemblance, au sud-ouest d'Hadrumète, 
dans la région qui s'étend à l'est ou au sud de Sbeitla qu'il 
faut essayer de retrouver l'emplacement de la bataille : quant 
à la date, on doit la fixer sans doute tout au début de l'an- 
née 547. Quoi qu'il en soit, la lutte fut longue, sanglante et 
décisive ; nous en avons raconté ailleurs les épisodes les plus 
significatifs 1 , l'ardente mêlée de cavalerie par laquelle elle 
commença, le furieux combat, où d'abord, sous les charges 
impétueuses d'Antalas, les Byzantins plièrent, l'assaut donné 
au camp berbère et la défense farouche qui pendant quelque 
temps brisa tous les efforts des troupes impériales, enfin la 
déroute finale, le pillage, le massacre, et la fuite éperdue des 
tribus. Le désastre était complet pour Antalas et ses alliés : 
non seulement leur armée dispersée s'enfuyait sur les routes , 
poursuivie jusqu'à la nuit et sabrée par les escadrons grecs 2 ; 
mais ses plus vaillants chefs étaient tombés dans la lutte, et 
le principal d'entre eux, Ierna, roi des Levathes, en essayant 
de sauver l'idole du dieu Gurzil, était atteint et massacré 
par les cavaliers byzantins 3 . Non seulement un immense bu- 
tin, que Jean Troglita n'essaya point de disputer à l'avidité de 
ses soldats, était le fruit de la victoire 4 , mais une multitude 
de captifs étaient rendus à la liberté 5 , et dans le camp forcé, 
on retrouvait, parmi les dépouilles, les drapeaux de Solomon, 
tombés jadis à Ciilium entre les mains des rebelles 6 . Les dé- 



1. Cf. sur cette bataille Joh , IV, 437-1171. 

2. ld., IV, 1147-1151. 

3. Id., IV, 1136-1142, 1162. 

4. ld., VI, 118-119, 109-110. 
• C J. ld., IV, 1155. 

6. Id., IV, 1154-1155; Bell. Vand., p 533. 



LE GOUVERNEMENT DE JEAN TROGLITA 371 

saslres des dernières années étaient pleinement et glorieuse- 
ment vengés : les tribus décimées regagnaient en toute hâte 
la Tripolitaine, Antalas épouvanté déposait les armes, et cette 
décisive journée semblait d'un seul coup avoir pacifié l'Afrique. 
Sans doute avec une sage prévoyance, dans les places réoc- 
cupées de la frontière, le magister militum réorganisait la 
défense du territoire, et, appréciant plus justement que ses 
prédécesseurs l'inflexible courage des adversaires qu'il venait 
de combattre , il laissait aux ducs de Byzacène le soin 
d'achever par de constantes poursuites la soumission ou la 
destruction des tribus *. Mais la grande guerre paraissait ter- 
minée, et tandis que les étendards reconquis, envoyés à 
Constantinople, allaient annoncer à l'empereur l'éclatant 
triomphe de ses armées 2 , Jean Troglita faisait à Carthage, 
au milieu des acclamations populaires, une entrée triom- 
phale 8 , et la situation semblait si assurée qu'on crut pouvoir 
sans péril dégarnir partiellement la province et diminuer 
l'effectif du corps expéditionnaire 4 . A ce moment en effet, en 
Italie, Totila venait de prendre Rome, et Bélisaire se trouvait 
dans une position presque désespérée ; il est probable que le 
détachement assez important, qui paraît avoir été fait en 
Afrique, fut cette fois encore destiné à renforcer l'armée qui 
luttait contre les Ostrogolhs. 



II 



Par malheur, la paix tant souhaitée dura quelques mois à 
peine 5 . A la voix d'un de leurs chefs, Carcasan, roi des Ifu- 
races 6 , les tribus de la Tripolitaine n'avaient pas tardé à repren- 

1. Joh., VI, 30-52. 

2. Bell. Vand., p. 533. 

3. Joh., VJ, 53-103. 

4. Partsch, p. xxix-xxx. 

5. Sur les dates, cf. Partsch, i. c, p. xxix. 

6. Joh., IV, 639-641. 



372 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

dre courage; excitées par les promesses de victoire que leur 
prodiguaient leurs prophétesses, enhardies par l'appui qu'elles 
trouvaient chez les grandes nations des Nasamons et des 
Garamantes', elles revinrent à la charge en une nouvelle et 
plus formidable coalition, qui paraît avoir compris toutes les 
peuplades berbères, depuis les oasis voisines de la Grande 
Syrte jusqu'au Sahara algérien 2 . La Tripolitaine byzantine 
suppporta tout naturellement le premier choc des envahis- 
seurs 3 ; mais bientôt les insurgés se retournèrent vers la By- 
zacène 4 : et avant même que le duc de Leptis eût pu annoncer 
au gouverneur général l'explosion du nouveau soulèvement, 
déjà les rapides cavaliers indigènes touchaient aux frontières 
de la province 5 . 

La situation était grave. On était au fort de l'été et le climat 
africain ne pouvait manquer de rendre fort pénible une expé- 
dition entreprise en cette saison 6 . Les forces byzantines 
étaient notablement diminuées, soit par les détachements faits 
en Italie, soit par la défection d'une partie des alliés indigènes. 
Ifisdaias, dès ce moment sans doute brouillé avec Coutsina 
son voisin, refusait ses contingents, espérant peut-être profiter 
de l'absence de son rival pour piller son territoire. A la vérité, 
Antalas, se souvenant de la récente leçon que lui avait infligée 
le magister militum, restait provisoirement neutre, et atten- 
dait, pour prendre parti, des événements décisifs 7 ; mais son 
hostilité n'était point douteuse et son attitude suspecte com- 
mandait quelques précautions. Seul, Coutsina demeurait 
immuablement fidèle; mais tout son dévouement ne pouvait 
suffire à compenser les insuffisances de l'armée grecque, 



1. Joh., VI, 195-20Û. 

2. Partsch, /. c, p. xxx\ 

3. Joh., VI, 225, 240-241. 

4. Bell. Vand., p. 533. 

5. Joh.yWl, 279-280. 

6. /<*., VI, 247, 256-257. 

7. Procope se trompe (Bell. Varia. s p. 533) eu lui faisant prendre part au 
début de la guerre. Cf. Partsch, p.xxx, n. 167. 



LE GOUVERNEMENT DE JEAN ÏKOGL1TA 373 

privée de quelques-uns de ses meilleurs chefs, et réduite de 
neuf corps qu'elle comptait dans la précédente campagne à 
six divisions seulement. 

Heureusement les derniers succès avaient remonté le moral 
des troupes 1 . Jean crut que leur enthousiasme lui permettrait 
de prendre une offensive hardie. Avec une décision, une 
audace que depuis longtemps ne connaissaient plus les géné- 
raux byzantins, il se porta en hâte sur la frontière méridionale 
de la JByzacène pour barrer le chemin à l'invasion et épargner à 
la province épuisée les horreurs de nouveaux ravages 2 ; et 
malgré la chaleur croissante, il poussa jusqu'aux limites du 
désert, désireux de rejeter l'ennemi loin du pays byzantin et 
de porter la guerre sur son propre territoire. Les tribus indi- 
gènes, effrayées de cette fière attitude, n'attendirent point les 
troupes grecques et battirent en retraile; elles se jetèrent au 
sud des Chotts, dans l'aride et sablonneuse région de l'Erg 
oriental 3 ; les Berbères espéraient bien que dans ces brûlantes 
solitudes, jamais les Byzantins n'auraient le courage de les 
suivre. Jean pourtant n'hésita point : plein de confiance dans 
l'ardeur de ses troupes, bravant les difficultés de la route, il 
s'engagea dans le désert : un convoi d'eau et de provisions 
accompagnait la colonne 4 . Mais au bout de quelques jours de 
marche, les soldats commencèrent à se plaindre; malgré les 
précautions prises, les vivres s'épuisaient; les fourrages man- 
quaient pour les bêtes, Teau qu'il fallait rationner menaçait 
d'être insuffisante, et la chaleur croissante brisait tous les 
courages. Déjà on murmurait dans les camps, réclamant à 
grands cris la retraite, lorsque, par surcroît d'infortune, une 
épidémie subite, s'abattant sur les chevaux de l'armée, dé- 
monta en quelques heures une bonne partie de la cavalerie; 
alors, parmi les troupes démoralisées, une véritable sédition 



1. Joh., VI, 255-263. 

2. Id., VI, 242-251, 269-275. 

3. Id., VI, 285-287 ; Partsch, p. xxxi. 

4. Id., VI, 292-296. 



374 HISTOIRE DE LÀ DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

éclata 1 . Il fallut remonter vers le nord, regagner la côte : 
mais dans l'armée fatiguée, mécontente, de nouveau les 
vieux ferments d'indiscipline se réveillaient : les chefs n'é- 
taient plus écoutés et les hommes, uniquement préoccupés de 
trouver de l'eau et des vivres, quittaient le rang pour marau- 
der, faisant de la colonne une cohue 2 . On s'arrêta pourtant 
en atteignant le territoire des Astrices : et là, à portée des 
villes byzantines de la côte, par lesquelles il espérait assurer 
le ravitaillement de ses troupes 3 , Jean s'établit à quelque dis- 
tance au sud de Gabès, à l'entrée de l'étroit passage, ouvert 
entre le plateau des Matmata et la mer : dans cette position, 
il fermait aux tribus la seule voie d'invasion qui leur fût ou- 
verte vers l'Afrique 4 . Entre temps, l'armée indigène, pressée 
par la famine, remontait à son tour vers le nord, cherchant 
à dérober sa marche aux reconnaissances byzantines et s'ef- 
forçant de regagner ses campements de Tripolitaine 5 . Le ma- 
gister militum, averti, jugea l'occasion favorable pour ache- 
ver un ennemi qui semblait épuisé, et occupant en toute hâte 
les points d'eau, qui sont, dans cette région du sud, les points 
de passage nécessaires, il vint camper dans la plaine de 
Gallica ou de Marta 6 : c'est, comme on sait, la station actuelle 
de Maret, à 26 milles au sud-est de Gabès. C'est là que la ba- 
taille se donna 7 . Mais l'indiscipline d'une portion des troupes 
byzantines en compromit dès l'abord le succès : tandis que 
Jean voulait remettre au lendemain l'attaque décisive, quel- 
ques soldats, malgré les ordres reçus, se mirent à escarmou- 
cher avec les Berbères, et le combat s'étendant à mesure, 
successivement l'armée tout entière dut se mêler à la lutte 8 . 

i.Joh., VI, 309-325, 354-360, 364-365. 

2. ld., VI, 375-378. 

3. Id., VI, 384-389. 

4. Cf. Cagnat, L'Armée romaine, p. 551. 

5. Joh., VI, 446-448. 

6. Id., VI, 486; II, 80-83. Cf. Partsch, p. xxxu-xxxui, et Tissot, If, p. 692- 
693. 

7. Cf. Joh., VI, 455-773. 

8. ld., VI, 493-495, 528-542. 



LE GOUVERNEMENT DE JEAN TROGL1TA 37.5 

L'affaire était mal engagée : elle fut plus mal soutenue encore; 
tandis que les indigènes, profitant habilement des accidents 
du terrain, opposaient, sous le couvert des bois, une sérieuse 
résistance 1 , les auxiliaires berbères de l'armée byzantine, 
saisis d'une panique subite, prenaient tout à coup la fuite, 
bousculant et emportant dans leur déroute le reste des troupes 
impériales 2 : en vain, avec ses principaux officiers, avec les 
hommes d'armes liés à sa personne, Jean, se jetant dans la 
mêlée, essaya de rétablir la bataille : écrasé sous le nombre, 
il ne put, malgré des prodiges de valeur, que couvrir la re- 
traite. Le désastre était complet. Le gros de l'armée grecque, 
désorganisée, dispersée, s'enfuit sans retourner la tête, bien au 
delà de Gabès, et ne s'arrêta qu'à l'abri des murailles de Iunca 3 ; 
le magister militum, avec son état-major et le faible détache- 
ment qu'il avait pu rallier, se replia plus posément, faisant 
tête à la poursuite de la cavalerie ennemie 4 , et d'abord essaya 
de reformer ses régiments sous les remparts d'une petite place 
forte assez voisine du champ de bataille 3 . Le désarroi était 
trop grand pour qu'il y pût aisément réussir : il fallut donc 
remonter vers le nord, aller rejoindre à Iunca les troupes 
qui y avaient cherché asile 6 ; mais les pertes éprouvées à la 
journée de Gallica avaient été trop cruelles 7 , le moral des 
soldats était trop mal raffermi pour qu'on pût sans péril con- 
tinuer à tenir la campagne. Pour se donner le temps de réor- 
ganiser l'armée, de la renforcer en faisant appel aux alliés 
indigènes demeurés fidèles, Jean se décida donc à battre en 
retraite sur la seconde ligne de défense de la province, et se 
contentant de jeter quelques garnisons dans les principales 



1. Joh.,\\, 570-572. 

2. Id., VI, 595-603. 

3. Id , VII, 110-111, 135. 

4. Id., VI, 692-696. 

5. Id., VII, 1-3. 

6. Id., VII, 61, 136. 

7. Bell. Vand., p. 533. 



376 HISTOIRE DE LA DOxWINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

forteresses de la frontière 1 , il alla avec le reste de ses forces 
s'établir dans la puissante citadelle de Laribus 2 ; dans cette 
forte position stratégique, couverte par d'épaisses forêts, il 
était à l'abri de toute attaque, et bien placé pour donner la 
main aux contingents berbères de la Numidie. Malheureuse- 
ment, à ce moment même la discorde éclatait entre les 
alliés de Byzance ; Coutsina et Ifisdaias semblaient à la 
veille d'en venir aux mains, menaçant, par leurs luttes intes- 
tines, d'enlever à l'armée grecque le puissant appui de leurs 
nombreuses troupes 3 . De son côté, Antalas sortait de sa neu- 
tralité et, enhardi par le désastre des impériaux, joignait ses 
forces à celles des rebelles 4 ; enfin la Byzacène était ouverte 
à tous les ravages, et les cavaliers indigènes, pillant et mas- 
sacrant tout sur leur route, poussaient audacieusement jus- 
qu'aux portes mêmes de Carthage 5 . A la fin de l'année 547, 
une fois encore, tout était à recommencer. 

Malgré la grandeur du péril, Jean dut passer tout l'hiver 
à reconstituer son armée 6 . Pendant qu'à Carthage, le préfet 
du prétoire Athanase et le jeune fils du magister militam, qui 
avait accompagné l'expédition, s'occupaient d'organiser les 
renforts et dirigeaient sur Laribus des convois importants 
d'armes et d'approvisionnements 7 , le général négociait avec 
les Numides ; ses agents remettaient d'accord Ifisdaias et 
Coutsina 8 , et le roi de l'Aurès lui-même, Iabdas, entraîné ou 
contraint par l'attitude des chefs, ses voisins, se décidait à 
placer ses contingents sous les drapeaux de Byzance 9 . Au 
printemps de 548, toutes les troupes des alliés indigènes 

1. Joh., VII, 137-139. 

2. Id , Vil, 143-150. 

3. Id., VII, 245-248. 

4. Id.. VU, 286-287. 

5. Bell. Vand., p. 533. 

6. Cf. Partsch, p. xxxv-xxxvr. 

l.Joh., VII, 199-202, 236-239. Cf. sur le fils de Jean, Pierre, id , VII, 209- 
218 ; I, 197-203, 207. 
8 Id., VII, 242-261. 
9. Id., Vil, 277-279. 



LE GOUVERNEMEiNT DE JEAN TROGL1TA 377 

étaient rassemblées dans la plaine d'Arsuris, sur les confins 
de la Proconsulaire et de la Byzacène 1 : Coutsina avait amené 
30,000 hommes, Ifisdaias 100,000; Iabdas avait envoyé son 
fils avec 12,000 cavaliers. Jean, avec les forces régulières qui 
lui restaient, et qui formaient d'ailleurs la moindre partie de 
son armée, vint rejoindre ses confédérés pour reprendre 
l'offensive. La campagne suprême commençait. 

Les révoltés , sous les ordres de Garcasan et d'Antalas, étaient 
campés entre Sbiba et Kairouan, dans la grande plaine de 
Mamma 8 . A l'approche de l'armée impériale qui débouchait 
sans doute par la route d'Assuras à Sufetula, Carcasan, enor- 
gueilli par le succès de Tannée précédente, proposait d'attendre 
en bataille rangée le choc des troupes byzantines. Mais An- 
talas, fidèle à la vieille tactique des indigènes, fit décider la 
retraite: il montra quel auxiliaire les chaleurs commençantes 
allaient fournir aux rebelles, quelles seraient pour les troupes 
grecques les fatigues, les difficultés de la marche à travers un 
pays totalement dévasté ; et connaissant de longue date le 
point faible de ses adversaires, il pressentit qu'au bout de peu 
de jours, l'armée byzantine, épuisée, démoralisée, ou bien se 
soulèverait contre ses chefs, ou bien se laisserait battre sans 
résister 3 . Confiants dans ses conseils, les insurgés se re- 
plièrent en toute hâte, et par la route qui traverse Sbeitla, 
Madarsuma, Tabalta, ils atteignirent en dix jours le littoral 
et vinrent camper au pied des remparts de Iunca 4 . Pendant 
dix jours, malgré un violent coup de sirocco *, Jean poursuivit 
les rebelles, sans d'ailleurs Iparvenir à les joindre autrement 
qu'en quelques rapides engagements d'arrière-garde 6 , et il 
vint s'établir en face d'eux, près de la côte, comptant bien 
leur livrer une bataille décisive. Mais encore une fois, les 



1. Joh., VII, 273 ; Partsch, p. xxxvi. 

2. Id., Vil, 283-285. 

3. Id., VII, 295-310. 

4. Id., VII, 370-373, 391-396. 

5. Id., VII, 323-333, 370-371. 

6. Id., Vil, 361-363. 



378 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

tribus se dérobèrent, et quittant la plaine, elles se jetèrent 
dans les massifs montagneux de la Byzacène ', espérant attirer 
les impériaux à leur suite dans ce pays peu fertile, accidenté 
et difficile, où la famine et les embuscades berbères auraient 
bien vite raison de leur résistance. Mais Jean ne se laissa point 
prendre à leur ruse ; il s'établit sur Ja côte, où le port voisin 
de Lariscus 2 lui permettait de ravitailler aisément ses troupes, 
et patiemment il pensait attendre que la disette fît sortir les 
tribus de leur retraite. C'est à ce moment que se réalisèrent 
les prévisions d'Antalas. Ne comprenant point la prudente 
tactique de leur chef, voyant seulement les fatigues subies, la 
solde non payée, la fin de l'expédition inutilement retardée, 
les soldats se soulevèrent en une formidable sédition 3 . Sans 
écouter leurs officiers, ils se portèrent avec des cris de mort 
vers la tente du général, et Jean n'eut que le temps de s'é- 
chapper avec quelques hommes demeurés fidèles*. Fort heu- 
reusement pour la cause impériale, les contingents indigènes 
ne se laissèrent point entraîner dans la révolte 5 ; grâce à eux, 
on put arrêter le tumulte et éviter l'effusion du sang; néan- 
moins pour satisfaire les troupes, Jean consentit à marcher à 
l'ennemi. Il le trouva à l'endroit appelé les Champs de Caton*, 
mais si fortement retranché qu'une attaque de vive force 
parut périlleuse ; le magister militam jugea donc préférable 
de bloquer la position, persuadé que la famine obligerait 
bientôt les rebelles à descendre dans la plaine 7 . C'est en effet 
ce qui arriva : contraints par le manque de vivres à offrir la 
bataille, comptant d'ailleurs, à la faveur des offices divins 
(c'était justement un dimanche), surprendre les soldats byzan- 
tins sans ordre et sans armes 8 , l'esprit monté encore par les 

1. Joh., VIII, 33-40; cf. Partscb, p. xxxvu, u. 209. 

2. Id., VIII, 46. 

3. Id., VIII, 50-31, 81-84. 

4. Id., VIII, 87-88, 102-104, 111. 

5. 7d.,VllI, 127-129. 

6. Id , VIII, 165-166. 

7. Id., VIII, 170-180; cf. VIII, 243-250. 

8. Id., VIII, 254. 



LE GOUVERNEMENT DE JEAN TROGLITA 379 

sanglants sacrifices dont ils avaient pendant la nuit précé- 
dente arrosé les autels de leurs dieux, les indigènes, se croyant 
sûrs de la victoire, vinrent se jeter sur le camp des impériaux. 
Sous cet assaut inattendu, la lutte demeura quelque temps 
incertaine 1 : et déjà, malgré une énergique défense, les troupes 
de Goutsina et les régiments réguliers mêmes qui les enca- 
draient pliaient sous le nombre, lorsque le magister militum 
qui, par une charge vigoureuse, avait dispersé les lignes 
rangées en face de lui, vint fort à propos au secours de ses 
lieutenants. Après une terrible mêlée, où succombèrent, avec 
les principaux des chefs berbères, quelques-uns des meilleurs 
officiers grecs, la victoire pourtant semblait assurée, lorsque 
rassemblant ses dernières forces, Carcasan lui-même les lança 
à une attaque suprême : mais dès le début de l'assaut, le roi 
berbère tomba frappé de la main même de Jean Troglita 2 . Sa 
mort fut pour les siens le signal de la déroute ; sans même 
essayer de défendre leur camp, les Berbères s'enfuirent en 
désordre ; beaucoup d'entre eux tombèrent sous l'épée des 
cavaliers lancés à leur poursuite ; le reste évacua en toute 
hâte la Byzacène 3 . 

Le succès cette fois dépassait toutes les espérances 4 ; dix- 
sept des principaux chefs berbères étaient restés parmi les 
morts 5 , et parmi eux le plus terrible, Carcasan, dont la tête 
coupée, plantée au bout d'une pique, allait orner la rentrée 
triomphale du magister militum h Garthage 6 . Après cette dure 
leçon, les tribus de la Tripolitaine, épuisées, décimées, re- 
nonçaient à la lutte et se réfugiaient au désert; celles de la 
Byzacène, livrées à la discrétion du vainqueur, n'avaient plus 
de salut que dans une complète soumission ; Antalas s'y ré- 
signa, et, suivant la forte expression de Procope, « il obéit à 

1. Joh., VIII. 370-656. 

2. ld., VIII, 627-636. 

3. Bell. Vand., p. 534. 

4. ld., p. 534; Bell. Gotlu, p. 549. 

5. Jordanes, Romana, p. 51-52. 

6. Joh , VI, 184-187. 



380 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Jean comme un esclave »*. La paix était donc rétablie en 
Afrique 2 ; après quatre années de désolations et d'invasions 
presque ininterrompues, la province allait enfin goûter le repos 
si impatiemment souhaité 3 . Sans doute, elle sortait presque 
épuisée de cette longue série de catastrophes : le pays était 
dépeuplé, appauvri ; des régions entières, jadis fertiles, étaient 
changées en désert; et pendant longtemps encore les cam- 
pagnes devaient rester presque abandonnées 4 . Cependant, 
dans toute l'Afrique, la joie était entière, et la soumission 
définitive des tribus semblait annoncer une ère nouvelle de 
paix, de concorde, de justice 5 . « A partir de ce moment, dit 
Procope, les Romains n'eurent en ce temps aucune guerre à 
soutenir en Afrique » 6 ; et en effet pendant quatorze années — 
jusqu'en 562 — les textes ne mentionnent aucun trouble dans 
la province. On peut croire que sous l'administration de Jean 
Troglita, élevé en récompense de ses victoires à la dignité de 
patrice 7 , toutes les mesures nécessaires furent prises pour 
réorganiser promptement la province : la défense de la fron- 
tière, dont mieux que personne le gouverneur général con- 
naissait les principes et comprenait la nécessité 8 , fut recons- 
tituée sur le plan tracé jadis par Bélisaire et par Solomon; 
les relations de vassalité qui liaient à Byzance les chefs indi- 
gènes furent rétablies et fortifiées 9 ; même l'administration 
civile semble avoir repris son cours : du moins en 550 encore, 
le préfet du prétoire Athanase apparaît à côté de Jean Tro- 
glita. En tous cas, en 552, la province était assez paisible 
pour que le patrice pût concourir à la guerre ostrogothique, 
et envoyer en Sardaigne et en Corse une expédition et une 

1. Bell. Goth.,^. 549-550. 

2. Joh., Praef., 2, 35; l, 9-10; Jordanes, /. c. 

3. Bell. Vand.,p. 534; Bell. Goth., p. 550. 

4. Bell. Vand.,$. 534; Bell. Goth., p. 550; Hist. arcan., p. 106. 

5. Joh., 1, 9-13. 

6. Bell. Goth., p. 550. 

7. C'est le titre qu'il porte dans Jordanes, /. c. 

8. Cf. Joh., VI, 38-52. 

9. Joh., I, 17-22. 



LE GOUVERNEMENT DE JEAN TROGL1TA 381 

flotte destinées à chasser de ces îles les troupes de ïotila 1 . 
C'est peu après cette date, selon toute vraisemblance, que 
mourut le glorieux générai : par sa bravoure, par ses talents 
de diplomate et d'administrateur, il s'était montré en Afrique 
le digne successeur de Solomon ; et il avait rendu au pays une 
tranquillité qui, jusqu'aux derniers jours presque du règne de 
Justinien, ne fut troublée par aucun incident : entre 552 et 
558, Agathias ne mentionne pas un événement en Afrique. 

1. Bell. Golk., p. 590-591. 



DEUXIEME PARTIE 

LA CONDITION DE L'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTINIEN 



CHAPITRE PREMIER 



l'état matériel de l'afrique byzantlne 



Dans un passage célèbre de Y Histoire secrète, Procope a mar- 
qué en traits déplorables les conséquences qu'eut pour l'Afri- 
que la conquête byzantine. « L'Afrique, dit-il, qui s'étend sur 
de si vastes espaces, fut si complètement ruinée que le voya- 
geur, sur de longs parcours, s'étonne de rencontrer un homme. 
Cependant les Vandales en état de porter les armes étaient 
environ quatre-vingt mille, sans compter les femmes, les 
enfants, les serviteurs; les Africains qui habitaient dans les 
villes, qui cultivaient la terre, qui faisaient le commerce de 
mer, formaient, je l'ai vu de mes yeux, une telle multitude 
qu'à peine pouvait-on l'évaluer; plus nombreux encore étaient 
les Maures, et tous ont péri avec leurs femmes et leurs 
enfants. Le même pays a dévoré bien des soldats romains, et 
beaucoup de ceux qui de Byzance avaient suivi Tarmée : en 
sorte qu'en estimant à cinq millions d'hommes le nombre de 
ceux qui sont morts en Afrique on demeurerait, je crois, encore 
au-dessous de la réalité. C'est que Justinien, après la défaite 
des Vandales ne s'inquiéta point d'assurer la solide possession 
du pays ; il ne comprit point que la meilleure garantie de l'au- 



L'ÉTAT MATÉRIEL DE L'AFRIQUE BYZANTINE 383 

torité réside dans la bonne volonté des sujets : mais il se hâta 
de rappeler Bélisaire qu'il soupçonnait injustement d'raspire 
à l'empire, et lui-même administrant l'Afrique à distance, il 
l'épuisa, la pilla à plaisir. Il envoya des agents pour estimer 
les terres, il établit des impôts très lourds qui n'existaient 
point auparavant, il s'adjugea la meilleure partie du sol, il 
interdit aux ariens la célébration de leurs mystères, il différa 
les envois de renforts et en toute circonstance se montra dur 
au soldat : et de là naquirent des troubles qui aboutirent à de 
grands désastres. L'empereur, en effet, ne sut jamais conserver 
les choses en l'état, mais il se plaisait naturellement à tout 
remuer et à tout bouleverser '. » 

Ainsi la province dépeuplée, le pays laissé sans défense, li- 
vré en proie à une administration détestable, ruiné par les 
exactions financières, l'intolérance religieuse, les soulèvements 
militaires, tels furent, à en croire l'impitoyable réquisitoire 
de Procope, les seuls résultats qu'eut pour FAfrique le règne 
de Justinien. Et en effet, si sujettes à caution que soient d'or- 
dinaire les assertions de YHistoire secrète, ici pourtant il 
faut admettre que ces sévères critiques renferment quelque 
part de vérité. Dans ses ouvrages proprement historiques, Pro- 
cope a également constaté, en termes moins exagérés, mais 
non moins significatifs, les conséquences des longues querelles 
intestines et des perpétuelles incursions berbères : il a montré 
les campagnes désertes, les populations rurales s'enfuyant dans 
les villes, les riches quittant l'Afrique pour chercher asile en 
Sicile ou à Byzance, les Maures pillant et massacrant tout, le 
pays enfin presque vide d'hommes 2 . Gorippus, un témoin ocu- 
laire, renchérit encore sur le récit de ces misères : il peint, lui 
aussi, non sans quelque fatigante amplification poétique, les 
Africains tombant sous le glaive des Berbères ou traînés à la 
suite du vainqueur en longs troupeaux de captifs, les campagnes 
mises au pillage, les moissons réduites en cendres, les églises 



1. Bis t. arc, p. 106-107. 

2. Bell. Vand., p. 512, 534 ; BelL Goth., p. 550. 



384 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

ruinées et les prêtres esclaves, les indigènes courant librement 
la Byzacène et venant jusqu'à la côte insulter les murailles 
des cités, le pays si désolé enfin qu'il est devenu incapable de 
rien produire, et, selon l'énergique expression du poète : « l'A- 
frique fumante s'abîmant dans les flammes » 1 . 

Il estégalement incontestable que le premier soin de Justinien 
fut de rétablir en Afrique les anciens impôts romains, et comme 
les rôles antiques avaientdisparu,descommissairesfurentchar- 
gés deprocéder aune répartition nouvelle 2 . Qu'au coursdecette 
opération, plus d'une injustice ait été commise, il se peut : Pro- 
cope parle du vif mécontentement que la mesure souleva dans 
la province 3 . Que plus tard, malgré les précautions prises par 
l'empereur, bien des exactions se soient produites dans la per- 
ception des taxes et dans le traitement fait aux sujets, cela 
encore est vraisemblable : Procope parle quelque part de la 
fortune scandaleuse que fit un certain Théodose, familier de 
Bélisaire et préposé à la garde des trésors trouvés au palais de 
Carthage 4 ; et les recommandations mêmes prodiguées par 
Justinien à ses officiers civils et militaires, le soin qu'il eut 
d'augmenter leurs appointements, l'insistance qu'il mit à leur 
prescrire une administration honnête et scrupuleuse 5 permet- 
tent de croire que ces fonctionnaires durent plus d'une fois 
succomber à la tentation. 

Est-ce à dire pourtant qu'il faille prendre à la lettre toutes 
les accusations de Y Histoire secrète? Sans relever même l'exa- 
gération évidente de ce chiffre de cinq millions de morts, on 

\.Joh., 1,28-47; II, 295-296, 331-332; IV, 277-279; I, 323-349; II, i-3; VI, 
248-249 : surtout IV, 276-297 : 

Jam uullus arator 
Arva colit ; 
et I, 47 : 

Fumaus périt Africa flammis. 

2. Evagrius, Hist. eccl., IV, 18 (Patr. gr., LXXXV1, p. 2736); Bell. Vand., 
p. 444-145. 

3. Bell. Vand., p. 445. 

4. Cf. Hist. arc, p. 17, et sur le personnage noin in é dans ce passage, Bell. 
Goth., p. 261. 

5. Cod. Just., I, 27, 1 et 2. 



L'ÉTAT MATERIEL DE L'AFRIQUE BYZANTINE 385 

observera chez l'auteur des Anecdota une visible tendance à 
généraliser des faits d'une portée beaucoup plus restreinte. 
Les témoignages cités plus haut de Procopeetde Corippus ne 
se rapportent ni à l'ensemble de la province, ni à l'ensemble 
du règne ; ils concernent presque exclusivement la seule Byza- 
cène, ils visent expressément la crise des années 545 à 548, 
qui fut en effet terrible pour l'Afrique, et dont elle fut long- 
temps à se relever : elle s'en guérit pourtant, on le verra tout 
à l'heure, pendant les années de paix qui suivirent et Justinien 
ne se désintéressa nullement de cette œuvre réparatrice. On 
remarquera d'autre part que la reprise de l'Afrique avait im- 
posé à l'empire de lourds sacrifices pécuniaires 1 , et l'on com- 
prendra qu'après l'effort demandé aux anciens sujets de la 
monarchie, il ait paru légitime de faire peser sur la nouvelle 
province l'entretien de l'armée qui devait la défendre et des 
fonctionnaires qui devaient l'administrer 2 ; si l'on songe aux 
graves conséquences qu'entraînait le moindre retard dans le 
paiement de la solde, on concevra qu'il ait semblé nécessaire 
d'exiger impitoyablement l'exacte rentrée des impôts 3 . Evi- 
demment il est difficile d'apprécier le poids réel des charges 
qui frappèrent la province ; on voit que Fadministration civile 
coûtait au total, la Sardaigne mise à part, 17,423 sous d'or, 
que les frais de l'administration militaire s'élevaient, la Sar- 
daigne également déduite, à 9,026 sous d'or: de ce fait l'Afri- 
que avait à payer 26,449 sous d'or, soit 459,196 francs de notre 
monnaie \ Joignez à cela la solde de l'armée et les appointe- 
ments du magister militum, son chef, les frais de construction 
des innombrables forteresses qui couvrirent le territoire, certes 
le total à fournir put sembler lourd parfois h un pays désolé 
par la guerre : mais il fallait vivre, et en tout cas on doit 
savoir gré à Justinien des efforts qu'il lit pour ne point se met- 



1. Nov. 8, 10; 30, 11. 

2. Cod. Just , 1,27, 2, 18. 

3. Cf. Nov. 8, 10. 

4. Cod. Just., 1, 27, 1 et 2. 

1. 2. c > 



336 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

tre, comme il le disait, « dans la nécessité d'écraser les contri- 
buables de notre Afrique» '.. Pour le reste, on avouera sans 
peine qu'en matière de religion l'empereur pratiqua une into- 
lérance, dont l'Église est d'ailleurs aussi responsable que lui, 
et qui fut sans grandes conséquences au surplus pour la pros- 
périté matérielle du pays ; on reconnaîtra que la mauvaise 
administration de l'armée provoqua des troubles fréquents et 
causa de grands désastres. Mais quand Y Histoire secrète accuse 
le prince de s'être approprié les meilleures terres, il y a exa- 
gération évidente dans cette assertion que rien ne justifie; et 
lorsqu'elle blâme l'empereur d'avoir négligé d'assurer la solide 
possession de sa conquête,, il y a véritable injustice à oublier 
l'œuvre de défense que Justinien poursuivit avec tant de solli- 
citude, les citadelles innombrables bâties avecunehâte presque 
fébrile, de peur, dit ce basileus, que Procope accuse de coupables 
lenteurs, «que le moindre retard ne nuise à nos provinces 2 . » 
Aussi bien, et c'est ce qui achève de réduire à leur vraie va- 
leur les affirmations de Y Histoire secrète, malgré les guerres, 
malgré les ravages des Berbères, malgré la dureté de l'admi- 
nistration financière, l'Afrique goûta incontestablement, sous 
le règne de Justinien, une fort réelle prospérité. Telle période 
de son histoire qui nous paraît pleine de désastres et de 
troubles, ces années, par exemple, où les incursions des 
Maures, l'indiscipline des troupes, la redoutable insurrection 
de Stotzas mettaient la domination byzantine à deux doigts 
de sa perte, semblent avoir été aux contemporains beaucoup 
moins cruelles que nous ne croyons : Corippus s'en souvient 
à peine, quand il vante « les dix pleines années de bon- 
heur » que l'Afrique a connues de 534 à 544*. Vers le 
même temps, Justinien notait avec complaisance le témoi- 
gnage rendu à son administration par les députés de la 

1. Cod. Just., I, 27, 1, 18. 

2. Id., I, 27, 2, 15 : « 11e aliqua protraotio provinciis noceat. » 

3. Joli., III, 289-290 : 

« Florens haec gaudia sensit 
Nostra decem tellus plenos laxata per annos. » 



L'ETAT MATÉRIEL DE L'AFRIQUE BYZANTINE 387 

Byzacène, venant dire de quels bienfaits ils jouissaient sous 
le régime impérial 1 . On peut croire que les blessures des 
années suivantes, si terribles qu'elles nous paraissent, trou- 
vèrent de même une assez prompte guérison : et d'ailleurs, 
bien des indices précis attestent la prospérité des villes et 
des campagnes africaines sous le règne de Justinien, autant 
que la sollicitude témoignée par le prince à sa récente con- 
quête. 



II 



« Justinien, dit Evagrius, releva en Afrique cent cinquante 
villes; les unes, il les rebâtit complètement, les autres, qui 
étaient en grande partie ruinées, il les restaura avec plus de 
magnificence. Dans toutes, il prodigua tous les genres de pa- 
rure, les constructions publiques et privées, les ceintures de 
murailles et les superbes édifices, qui font la splendeur des cités 
en même temps qu'ils plaisent à Dieu. Il multiplia les travaux 
d'eau autant pour l'agrément que pour l'utilité, créant les uns 
de toutes pièces pour les villes qui n'en possédaient point aupa- 
ravant, réparant les autres de manière à leur rendre leur 
aspect d'autrefois 2 . »Ilne s'agit pas seulement ici, on le voit, 
de ces innombrables citadelles, par lesquelles l'empereur vou- 
lut assurer la défense de la province; l'œuvre de réparation 
que décrit Evagrius eut une autre ampleur et une portée plus 
haute. Elle atteste le désir qu'avait le prince d'effacer en Afri- 
que les traces de la domination vandale, de faire renaître la 
prospérité qu'avait connue ce pays sous l'autorité de Rome; 
elle s'accorde avec les mesures bienveillantes que Justinien 
prescrivait à l'égard de ses nouveaux sujets, avec les efforts 
qu'il tentait pour étendre vers le sud le champ de la colonisa- 
tion; et si l'on songe que dans l'empire tout entier, un des 
constants soucis du basileus fut de fournir aux cités les cons- 



1. Nov. (éd. Schoell), App. II. 

2. Evagrius, Hist. eccl., IV, 18. 



388 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

tructions d'utilité publique, thermes, aqueducs, fontaines, né- 
cessaires à l'alimentation et au bien-être des habitants 1 , on 
admettra, sans peine, qu'en Afrique plus qu'ailleurs, il a dû 
multiplier les travaux pour l'aménagement de l'eau 2 . Aujour- 
d'hui encore, bien des indices épars, lambeaux de textes ou rui- 
nes de monuments, permettent d'entrevoir l'exactitude des ren- 
seignements fournis par l'historien. On verra plus loin de 
quelle floraison d'églises le rétablissement de l'orthodoxie 
couvrit les provinces africaines : la sollicitude de Justinienne 
fut pas moindre pour la construction des édifices civils. On 
peut croire que son orgueil se complut, à laisser des marques 
visibles de son règne dans ces villes qu'il décorait de son nom, 
Justiniana Capsa, Hadrumetum Justiniana, Carthago Justi- 
niana 3 , et dont plusieurs, au reste, telles que Justiniana Zabi ou 
Justinianopolis, furent de véritables créations de la volonté im- 
périale 4 . On sait par Procope comment Leptis magna, trouvée 
par les Byzantins à peu près en ruines et presque ensevelie sous 
les sables, fut reconstruite par les ordres du prince et, selon 
l'expression de l'écrivain, « reprit figure de ville » 6 : sans parler 
des églises nombreuses qui y furent élevées, Justinien y fit 
réparer l'antique palais de Septime Sévère, il dota la cité de 
bains publics et d'autres édifices somptueux 6 . Des travaux du 
même genre embellirent Sabrata 7 . Sur la côte de Byzacène, à 
ce promontoire de Gaput Vada où avaient débarqué les trou- 
pes de Bélisaire, une ville fut fondée sous le nom de Justiniano- 
polis; et, malgré les difficultés naturelles de la situation, l'éta- 
blissement impérial semble avoir été prospère, grâce à la 
sûreté du port qui y fut établi, grâce à l'activité des échanges 

1. Cf. Aed., p. 312-313. 

2. Voir un exemple cité par La Rianchère, L'aménagement de l'eau dans 
l'Afrique ancienne, p. 58-59. 

3. G.I. /,., VIII, 101, 102 (Capsa) ; Aed., p. 340: Labbe, V, p. 376 (Hadru- 
mete); Aed., p. 339; Joli., VI, 59; Nov. 37 (Carthage). 

4. CI. L., VIII, 8805 (Nova Justiniana Zabi); Aed., p. 341-342. 

5. Aed., p. 335-337. 

6. Id., p. 336-337. 

7. 7c?., p. 337. 



L'ÉTAT MATÉRIEL DE L'AFRIQUE BYZANTINE 389 

qui se firent sur l'important marché qui y fut ouvert 1 .] La 
capitale de l'Afrique byzantine, Carthage, naturellement reçut 
sa large part des bienfails et des libéralités du souverain. 
L'ancien palais des rois vandales, situé sur les hauteurs de 
Byrsa, fut aménagé pour servir de résidence au gouverneur 
général, et une église somptueuse y fut édifiée 2 . Pour aug- 
menter le développement du commerce de mer, une des prin- 
cipales sources de la prospérité de Carthage, le port fut pro- 
tégé par d'importants travaux de fortification 3 ; et dans le 
quartier marchand situé le long du rivage 4 , la grande place 
appelée le forum de mer fut encadrée d'une double rangée 
de portiques^. Dans la ville, des thermes magnifiques furent 
bâtis, qui reçurent, en l'honneur de l'impératrice, le nom de 
Thermes Théodoriens* et l'ensemble des constructions ordon- 
nées par l'empereur parut aux contemporains assez considé- 
rable pour que Procope ait pu parler « de la nouvelle Carthage 
créée par Justinien 7 . » 

Mais l'exemplele plus caractéristique peut-être de ce que fut 
l'œuvre de réparation entreprise en Afrique par le gouverne- 
ment impérial est fourni par les récentes fouilles poursuivies à 
Timgadparle Service des monuments historiques. Thamugadi, 
on le sait, avait été trouvée par les troupes de Solomon absolu- 
ment ruinée et déserte; située d'autre part à la frontière même 
du territoire byzantin, elle n'offrait, ni par l'éclat d'un nom 
jadis illustre, ni par une importance urbaine bien considérable, 
desraisons d'attirer particulièrementl'attention des administra- 
teurs grecs. Pourtant les lieutenants de Justinien ne se conten- 
tèrent point, comme on Fa cru longtemps, d'élever sur cet em- 
placement désert la grande forteresse qui se dresse au sud de 



1. Aed., p. 341-342, et sur le port, Joli., I, 372-373. 

2. Aed., p. 339; Bell. Vand., p. 474, 523, 392-393. 

3. Id., p. 339. 

4. Bell. Vand., p. 394 et 392. 

5. Aed., p. 339. 

6. Id., p. 339. 

7. Id., p. 339 : etù Kap-/r,86vo; ttjç véaç. 



390 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

la ville; pour ramener la vie dans la cité abandonnée, ils s'ap- 
pliquèrent à réparer les ravages causés par les Maures 1 . Les 
maisons détruites par l'incendie furent reconstruites « au 
moyen de fragments de colonnes ou d'autres débris enlevés 
aux ruines d'alentour » 2 : le marché fut remis en état, et de 
nouveau servit aux échanges : les édifices religieux furent res- 
taurés, en particulier la grande basilique à trois nefs située au 
nord-ouest de l'arc de Trajan, et où apparaissent les traces non 
équivoques des remaniements accomplis au vi e siècle. Plusieurs 
chapelles nouvelles furent construites; et, à l'abri de la cita- 
delle qui la protégeait, Thamugadi recommença à vivre, et 
jusque vers le milieu du vn e siècle elle demeura un centre 
d'habitation 3 . On admettra sans peine que l'exemple de Timgad 
n'est point un cas isolé, qu'en bien d'autres points de l'Afrique 
l'administration impériale ne fut ni moins attentive ni moins 
réparatrice que dans la ville assez obscure perdue au pied du 
massif de l'Aurès; on l'admettra surtout, si l'on considère en 
quelle harmonie les fouilles se trouvent ici avec les indications 
des textes et par quel éclatant témoignage elles montrent réa- 
lisées les intentions qu'exprimait Justinien, lorsque, derrière 
les citadelles du limes reconstruites, il ordonnait de pousser du 
même pas l'agriculture et la colonisation*. 

Ce n'est point en constructions seulement que se dépensait 
l'activité impériale. Dans les grandes villes de l'Afrique by- 
zantine, la civilisation romaine jette un dernier éclat. Le ré- 
gime municipal gouverne les cités comme autrefois 6 , et Jus- 
tinien semble s'être, entre autres exemples, préoccupé de le 
réorganiser à Carthage,, et de l'introduire dans ses nouvelles 
fondations 6 . Malgré les misères du temps, les arts de la paix 

1. A. Ballu, Rapport sur les travaux de fouilles et de consolidation des ruines 
de Timgad, exécutés en 1895 par le Service des monuments historiques {Jour- 
nal officiel du 4 juin 1896). 

2. Ibid., p. 3122. 

3. Ibid., p. 3121-312?. 

4. Cod. Just., I, 27, 2, 8. 

5. Cf. Dahu. Die Konige der Germanen, I, p. 239-240. 

6. Joh., III, 280; Aed., p. 342. 



L'ÉTAT MATÉRIEL DE L'AFRIQUE BYZANTINE 391 

fleurissent. Sur la côte, que les relations commerciales mettent 
en de fréquents rapports avec l'Orient, les formes architeclo- 
niques et le style décoratif s'inspirent de l'art de Byzance, et 
plus d'un morceau d'architecture conservé à S fax, à Lamta, à 
Sousse ou à Kairouan semble être l'œuvre d'artistes grecs '.Dans 
l'intérieur, où persiste davantage la prédominance des tradi- 
tions latines, un essai d'art original, bien que d'une rare gros- 
sièreté, se manifeste dans ces curieux carreaux de terre cuite 
employés au revêtement des basiliques 2 . Ailleurs, la sculpture 
produit même de plus remarquables ouvrages : je citerai seu- 
lement les deux beaux bas-reliefs, découverts à Carthage parmi 
les ruines de la basilique de Damous-el-Karita, et qui repré- 
sentent Y Adoration des mages et Y Apparition de l'ange aux ber- 
gers ; malgré quelque maniérisme dans le style et quelque 
maladresse dans les attitudes, les deux morceaux peuvent 
compter parmi les meilleurs que nous ait laissés Fart byzantin 
du vi e siècle 3 . Mais c'est surtout la mosaïque, si répandue jadis 
et si populaire dans les cités africaines, qui garde un rôle im- 
portant dans la décoration des monuments. Si la mosaïque de 
Gafsa, représentant les jeux du cirque, appartient, comme je 
le crois, à l'époque que nous étudions, elle montre, malgré 
les insignes faiblesses de l'exécution, quel sentiment du pit- 
toresque possédaient encore les artistes africains du temps de 
Justinien 4 ; elle montre surtout que l'hippodrome excitait dans 
les provinces les mêmes passions qu'à Gonstantinople, et elle 

1. Saladin, I, p. 4, 10, 21, 29-31, 224. 

2. Bull. Corn., 1885, p. 327; Revue archéoL, 1888, p. 303-322; Comptes rendus 
de V Académie des inscriptions, 1893, p. 219-221 ; Revue archéoL, 1893, t. II, p. 273- 
281. 

3. Bull. Corn., 1885, p. 190; 1886, p. 220-223; Delattre, Archéologie chré- 
tienne de Carthage, 1889-1893, p. 17 (extrait du Cosmos). Je n'ignore point que 
de Rossi, qui d'ailleurs n'avait pas vu les originaux, attribue ces monuments 
au iv e siècle. Après une étude attentive, je suis frappé des analogies qu'ils 
offrent avec les ouvrages byzantins du vi e siècle, par exemple avec l'ambon 
de Salonique. M. (isell a exprimé sur cette question la même opinion que 
moi. 

4. Cf. P. Gauckler, Guide du visiteur au Musée du Bardo {Revue tunisienne, 
1896, p. 315). 



392 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

laisse entrevoir de quelle animation se remplissait, aux jours 
de fête, le grand cirque que Cartilage avait au vi e siècle i . A 
ce double point de vue artistique et social, on trouvera plus 
d'intérêt encore aux mosaïques découvertes dans les cimetières 
chrétiens de Lamta et de Tabarka 2 : non seulement elles mon- 
trent, par cette application de la mosaïque à la décoration des 
plaques tombales, à quel point s'était généralisé l'emploi de 
ce mode d'ornementation ; elles fournissent en outre un en- 
semble singulièrement instructif pour reconstituer l'aspect de 
la société africaine de l'époque. Hommes en longue dalmatique 
verte ou blanche ornée de larges bandes de broderies, avec le 
manteau triangulaire de laine brune enveloppant le buste, et 
Yorarium passé autour du cou; femmes en étroites robes col- 
lantes brodées au cou et aux poignets, serrées à la taille par 
une ceinture rouge et que recouvre une ample tunique aux 
larges manches de couleur éclatante, avec les bijoux sur la 
poitrine, l'écharpe claire flottant sur les épaules et parfois en- 
cadrant le visage; enfants en culottes collantes alternées de 
jaune et de rouge, en courtes tuniques blanches à bandes de 
couleur : ce sont autant de portraits authentiques qui mettent 
sous nos yeux en de vivantes images les habitants de l'Afri- 
que tels qu'ils étaient au temps de Justinien 3 . 

Il n'est pas jusqu'aux lettres qui ne brillent d'une dernière 
et fugitive lueur. Un des premiers soins de l'empereur, au 
lendemain de la victoire, fut de réorganiser à Carthage une 
sorte de haut enseignement*, et on a lieu de croire qu'à 

1. Bell. Vand., p. 473, 492. 

2. Saladiu, I, p. 11-20 ;Cagnat,vl rchives des Missions, XIII, p. 113-114 ; Comptes 
rendus de VAcad. des inscriptions, 1883, p. 189 sqq. (Lamta); Bull. Ant. Afr., 
1884, p. 121 sqq. ; 1885, p. 7 sqq. ; Con.ptes rendus de VAcad. des inscriptions, 
1890, p. 330-331; Bull. Corn., 1892, p. 193-196 (Tabarka). 

3„ Cf. P. Gauckler, Guide du visiteur au Musée du Bardo, p. 315-316. Je 
n'ignore point qu'une grande partie de ces mosaïques datent du v«> siècle : 
mais d'autres appartiennent sûrement au vi e siècle. Or, entre les premières 
et les monuments d'époque plus récente (celles du second cimetière de Ta- 
barka, par exemple), il n'y a pour les costumes nulle différence essentielle. 

4. Cod. Just., I, 27, 1, 42. Cf. Marquardt, Organisation financière des Bo- 
mains, p. 133-134. 



L'ÉTAT MATÉRIEL DE L'AFRIQUE BYZANTINE 393 

l'exemple de la capitale, d'autres villes eurent des écoles publi- 
ques de grammaire et de rhétorique *. Un mouvement litté- 
raire assez considérable avait marqué les règnes des derniers 
souverains vandales 2 : il ne cessa point entièrement après la 
chute de Gélimer. L'Afrique byzantine eut dans Corippus un 
poète, nourri des souvenirs et des procédés du classicisme 
romain. L'Église, on le verra plus tard, produisit quelques 
écrivains de valeur : et dans les couvents africains on paraît 
avoir gardé quelque souci des lettres. Tout au moins les bi- 
bliothèques monastiques conservaient-elles au vi e siècle nom- 
bre de manuscrits précieux : pour enrichir son monastère 
Vivariense, Cassiodore faisait venir des livres de l'Afrique 3 ; 
et les moines n'ignoraient point le prix de ces trésors. Lors- 
que les menaces de la guerre les obligeaient à fuir, une de leurs 
premières préoccupations fut souvent de sauver les manuscrits 
de l'abbaye \ 

Certes, si l'on compare ces débris de civilisation au brillant 
tableau que présentait l'Afrique romaine vers le temps de sa 
pleine prospérité, on avouera sans peine que l'âge de la déca- 
dence est commencé. Pourtant toute culture n'est point morte 
dans les villes de l'époque byzantine; une vie régulièrement 
organisée, un art, une littérature s'y rencontrent : et malgré 
les désastres et les tristesses du temps, malgré le fracas de 
guerre qui remplit incessamment l'Afrique, la sollicitude im- 
périale ne s'est point, autant qu'on le pourrait croire, désin- 
téressée des arts de la paix. 



III 



Au point de vue de la répartition des terres et du régime 

1. Junilius, De partibus divinae legis, praef. (Pair, lai., LXVUI, p. 15). 

2. Manitius, Gesch. der christlich lateinischen Poésie, p. 327-344. 

3 Cassiodore, De Inst. divinarum lilterarum, 8, 29 (Patr. lai. , LXX, p. 1120, 
1144). 

4. Hildefousus, De Vins Mus tribus, 4 (Pair, lai , XGVI, p. 200). 



394 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

de la propriété, la domination vandale avait apporté de graves 
changements en Afrique. Beaucoup de propriétaires romains, 
ceux là surtout qui possédaient les meilleures portions du sol, 
avaient été spoliés au profit des vainqueurs et souvent réduits, 
sur leurs propres domaines, à la condition de colons. L'Église 
orthodoxe n'avait pas été moins durement traitée : elle s'était 
vue dépouiller de ses biens et chasser de ses basiliques au bé- 
néfice de ses adversaires ariens. Enfin les rois vandales s'étaient 
fait la part belle dans la conquête : sur les domaines de l'aris- 
tocratie romaine, Genséric avait constitué pour ses fils de 
vastes apanages; et s'il est inexact de croire que tout ce qui 
ne fut point distribué aux soldats fut uniformément trans- 
formé en terre royale, en tout cas il est indéniable que les 
possessores d'Afrique avaient lourdement pâti de l'avidité du 
vainqueur 1 . Aussi le premier soin de Justinien fut-il, on l'a 
vu, de réparer du mieux qu'il put les désastres de l'époque 
vandale et de faciliter aux anciens propriétaires romains la 
reprise des terres qu'ils avaient perdues 2 . Il se peut qu'au 
cours des opérations assez compliquées auxquelles ces reven- 
dications donnèrent lieu, l'empereur n'ait point oublié les in- 
térêts de l'État et du domaine privé. On voit dans Procope 
que beaucoup de propriétés enlevées aux soldats vandales, au 
lieu d'être restituées à leurs anciens détenteurs, furent attri- 
buées, sans doute en l'absence de titres légitimes, au trésor 
public ou à la res privata 3 ; il est probable aussi que l'empe- 
reur se porta héritier de toutes les terres qui avaient consti- 
tué jadis le domaine des rois germains. Pourtant on ne sau- 
rait admettre qu'il y ait eu, comme le veut YHistoire secrète, 
une véritable spoliation des propriétaires africains au béné- 
fice de Justinien : c'est un but absolument contraire que se 
proposent les Novelles impériales, et il y a tout lieu de croire 
que les intentions du prince furent en grande partie réalisées. 

1. Bell. Vand., p. 333-334; Dahn, Die Kônige der Germanen, I, p. 240-243, 
247-248. 

2. Nov. 36-37. 

3. Bell. Vand., p. 470. 



L'ÉTAT MATÉRIEL DE L'AFRIQUE BYZANTINE 395 

Les textes attestent en effet pour l'Afrique l'existence d'un 
régime rural absolument identique à celui qu'on trouve vers 
le même temps dans les autres provinces de la monarchie \ 
On y rencontre, et en assez grand nombre encore, des paysans 
libres vivant sur leurs terres 2 et groupés en communes agri- 
coles; on y rencontre plus fréquemment de grands domaines, 
dont les uns appartiennent à l'Eglise 3 , les autres à de riches 
possessores*. La façon dont ces terres sont mises en valeur ne 
diffère pas non plus de la pratique générale : diverses catégo- 
ries de personnes y sont établies, coloni, adscriptitii, servi 
rastici. Différents par le degré de liberté et la capacité de pos- 
séder dont ils jouissent 8 , pour le reste ces cultivateurs se dis- 
tinguent peu les uns des autres : étroitement attachés au sol 
qu'ils mettent en valeur, incapables de quitter la terre où ils 
sont nés, ils y demeurent établis à titre héréditaire, et la loi 
y fixe leurs enfants 6 ; cultivant pour le compte du maître, ils 
lui paient une redevance déterminée, ils lui fournissent cer- 
taines prestations coutumières 7 . Dans l'Afrique byzantine 
comme dans le reste de l'empire, le régime du colonattend de 
plus en plus à devenir la règle de l'exploitation agricole 8 . 

Mais Justinien ne se contenta point de rétablir dans leurs 
anciens droits les possessores d'Afrique : pour favoriser sur 
ces domaines le développement de la prospérité agricole, il 
prit un certain nombre démesures qui méritent d'être signalées. 
Une des raisons quiinspirèrentlaconstructiondeces forteresses 
dont il couvrit le pays fut le désir de protéger les cultivateurs 



1. Zachariae von Lingenthal, Gesch. des griechisch-romischen Rechts, 3 e éd., 
p. 218-228. 

2. Nov. 36. 

3. Nov. 37; 7, i. 

4. Nov. (éd. Schoell), App.Yl et IX. 

5. Sur la différence entre les coloni et les adscriptitii, Nov. 162, 2, et Za- 
chariae, l. c, p. 221-226. Sur la différence entre les adscriptitii et les servi 
rustici, Cod. Jusl., XI, 48, 21 et Zachariae, /. c, p. 226-227. 

6. Zachariae, Jus graeco-romanum, t. III, Coll. I, Nov. 6. 

7. Ibid., Nov. 13. 

8. Zachariae, Gesch. des gr.-rbm. Rechts, p. 223-224. 



396 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

et de leur fournir des refuges contre les incursions berbères 1 ; 
un des motifs qui déterminèrent la création des corps de limi- 
tanei fut l'espoir de remettre en valeur, par une exploitation 
régulière, la zone frontière laissée à l'abandon et d'attirer les 
colons dans ces régions devenues stériles \ Une question plus 
délicate était celle de la réglementation du colonat. La vieille 
loi romaine attachait d'une façon absolue Yadscriptitius à 
la terre; elle permettait au maître de réclamer en toute cir- 
constance et de ramener de force le serf qui s'était échappé. 
Or, à la faveur de la désorganisation qui avait accompagné 
l'époque vandale, beaucoup de colons et de servi rustici avaient 
quitté le domaine du maître et vécu en hommes libres; d'au- 
tres étaient entrés dans les ordres : maintenant, sur tous ces 
fugitifs, les possessores réclamaient leurs droits, et préten- 
daient ramener à la terre, non seulement les serfs, mais en- 
core les enfants de ces serfs nés postérieurement à leur fuite. 
Par une mesure infiniment libérale, Justinienne voulut point 
que la conquête byzantine marquât pour cette catégorie de 
personnes une nouvelle ère de servitude; par des disposi- 
tions spéciales, il fit fléchir en Afrique la rigueur des lois gé- 
nérales, et décida que tous ceux, colons ou servi rustici, qui 
auraient quitté leur terre « antérieurement à l'arrivée de la 
très heureuse armée impériale », conserveraient leur liberté 
reconquise; de même il interdit de rechercher les colons qui, 
antérieurement à une date donnée, étaient entrés dans l'É- 
glise 3 . Toutefois l'empereur prescrivit que le colon qui s'é- 
tait réfugié sur la terre d'un autre maître serait restitué à son 
possessor primitif 4 : et pour ne pas exciter trop gravement le 
mécontentement des grands propriétaires, il établit en outre 
que, pour tout serf échappé postérieurement à la conquête by- 
zantine, la loi antique serait appliquée dans toute sa rigueur 5 . 

1. Cod. Just.,1, 27, 2,4. 

2. ld., 8. 

3. Nov. (éd. Schoell), App. VI et IX. 

4. Nov., App. VI. 

5. Nov., App. IX. 



L'ETAT MATÉRIEL DE L'AFRIQUE RYZANTINE 397 

Si l'on voulait en effet entretenir la prospérité agricole, 
il fallait maintenir à tout prix la règle qui attachait le colon à 
la terre. Les propriétaires africains le comprenaient bien, et 
ils insistaient à Constantinople pour qu'on empêchât par tous 
les moyens les cultivateurs de quitter le domaine 1 . Toutefois, 
sur ce point aussi, Justinien ne leur donna qu'une satisfaction 
partielle. Dans les premières années de son règne, il avait, 
en 533, réglé, par une mesure fort libérale, la condition des 
enfants nés d'un adscriptitins et d'une femme libre, et, réfor- 
mant la loi antique, il avait décidé que l'enfant issu d'un tel 
mariage serait considéré comme étant de naissance libre \ 
Les inconvénients de cette disposition ne tardèrent pas à ap- 
paraître : beaucoup de colons purent ainsi quitter le domaine 
du maître, et ces désertions devinrent d'autant plus graves 
qu'on tenta de donner à la loi nouvelle un effet rétroactif 3 . 
Sur les réclamations despossessores, Justinien comprit les dan- 
gers que la mesure entraînait pour l'agriculture; et cherchant 
un biais, il détermina que, dans le cas cité, l'enfant, tout en 
restant de condition libre, ce qui le distinguait de Yadscripti- 
tiu$, demeurait, comme le colonns, attaché à la terre où son 
père vivait 4 . Ainsi l'empereur espérait à la fois sauver les 
principes et satisfaire aux légitimes exigences de l'agriculture. 
Toutefois, même alors, il se contenta d'abroger pour l'Illyri- 
Cum la loi de 533 : en Afrique, soit que les circonstances aient 
été un peu différentes, soit que les réclamations des possessores 
aient été moins pressantes, soit que le prince ait trouvé in- 
térêt à pratiquer une politique plus libérale, le fils d'un ad- 
scriptitius et d'une femme libre conserva son entière liberté 5 . 
C'est plus tard seulement, sous le règne des successeurs de 
Justinien, que les protestations énergiques des propriétaires, 
l'abandon croissant des terres, la diminution des rentrées du 

1. Zachariae, Jus graeco-romanum,l. III, Coll. I, Nov. 6 et 13. 

2. Cod. Just., XI, 48, 24. Cf. Nov. 22, 17 et 54, 1. 

3. Nov. 54, praef., etApp. 1. 

4. Nov. 162, 2. 

5. Zachariae, Jusgraeco-romanum, t. III, Coll. I, Nov. 6. 



398 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

fisc déterminèrent le retour aux dispositions de laloi ancienne. 
En 570, Justin II étendit à l'Afrique le règlement pris en 540 
pour rillyricum ', et en 582, Tibère confirma la constitution de 
son prédécesseur, « afin, dit le texte, que les terres demeurent 
en culture » 2 . 

En tout cas, Justinien s'appliqua, en Afriquecomme ailleurs, 
à protéger l'intégrité du domaine rural appartenant à l'Église. 
Défense fut faite d'aliéner, par vente, donation ou échange, 
aucune portion des biens ecclésiastiques, meubles ou immeu- 
bles, choses ou personnes 3 . De même, la loi ordonna de ra- 
mener sans merci sur la terre les servi rustici et les colons de 
l'Eglise qui se laissaient attirer sur les domaines des particu- 
liers 4 . Justinien espérait ainsi protéger les propriétés des 
clercs contre les usurpations trop fréquentes des grands sei- 
gneurs laïques. 

Un point est digne d'attention dans les actes que nous ve- 
nons d'analyser. Nulle part il n'y est fait mention des troubles 
qui agitaient si gravement l'Afrique. Pourtant ces documents 
sont postérieurs aux tristes événements qui désolèrent le pays 
vers le milieu du vi u siècle : l'un est de 552, l'autre de 558. 
Assurément on peut croire que les guerres ne furent point 
étrangères à la fuite des colons, non plus qu'à Pâpreté des 
propriétaires à réclamer leurs serfs échappés ; il n'en est pas 
moins remarquable que, parmi les motifs énuniérés pour ex- 
pliquer l'intervention impériale, aucune allusion même ne soit 
faite aux incursions et aux ravages berbères. Certes il ressort 
clairement de ces textes que l'agriculture africaine traversait 
à ce moment une crise assez sérieuse : mais il est incontes- 
table aussi que la sollicitude impériale ne fit point défaut pour 
réparer du mieux possible les désastres subis. 

Aussi bien, malgré les misères de ces cruelles années, mal- 

1. Zachariae, l. c, Nov. 6. 

2. laid., Noo. 13 : « ut cultura terraruiu pemiaueat ». 

3. Nov. 7, 1. 

4. Cf. Greg. Magni EpisL, 9, 203. 



L'ÉTAT MATERIEL DE L'AFRIQUE BYZANTINE 399 

gré les incursions berbères, malgré la dépopulation des cam- 
pagnes, malgré les troubles de toute sorte qui compromettaient 
la prospérité agricole, l'Afrique paraît avoir assez prompte- 
ment guéri ses blessures. On a, je crois, quelque peu exagéré 
la décadence de la province à l'époque byzantine 1 : ici encore, 
comme à l'époque romaine il convient, pour apprécier exac- 
tement les choses, de « limiter sévèrement, et dans le temps 
et dans l'espace, le témoignage des documents 2 . » Or, au 
vi e siècle, comme à toutes les époques, la nature du sol et du 
climat déterminait en Afrique des régions d'étendue, de ferti- 
lité et de culture diverses 3 : Tune au nord, et qui correspond 
à peu près à la Zeugitane, pays de montagnes plus boisées, de 
pluies plus abondantes, de terres bien arrosées et bien irri- 
guées, où les céréales, la vigne, les cultures maraîchères pros- 
pèrent admirablement; l'autre au sud, et qui correspond à peu 
près à la Byzacène, pays de hauts plateaux et de plaines qua- 
ternaires, où le sol plus léger et plus pauvre, les pluies plus 
inégales et plus rares imposèrent généralement les cultures 
de terre sèche, celle de l'olivier en particulier, où la fertilité 
dépendit plus étroitement des soins apportés à l'aménagement 
de l'eau; enfin, la région du désert, où seules les oasis bien 
arrosées se prêtent à la culture. Dans ces zones différentes, 
au vi e siècle comme aux époques antérieures, la diversité des 
cultures a donné au pays la diversité des aspects et des con- 
ditions d'existence : tandis que, dans la Zeugitane, les agglo- 
mérations urbaines sont innombrables, et que cette région a 
été « par excellence le théâtre de la vie municipale » 4 , dans la 
Byzacène, au contraire, les grandes villes sont rares, mais la 
campagne est toute couverte de bourgades, de hameaux, de 



1. Tissot, I, p. 253; La Blanchère, V aménagement de Veau dans l'Afrique 
ancienne, p. 30. 

2. La Blanchère, L c, p. 5. 

3. Sur ces différentes régions, cf. P. Bourde, Rapport sur les cultures frui- 
tières,^. 29; La Blanchère, l. c, p. 22-23, 31; Toutain, Les cités romaines de 
la Tunisie, p. 31-45. 

4. Toutain. /. c, p. 33. 



400 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

fermes isolées; la population reste éparse au milieu des 
champs, « la vie rurale est plus active que la vie munici- 
pale 1 . » Tandis qu'au nord enfin se rencontre un pays de 
moyenne et de petite propriété, où une population libre fort 
dense s'agglomère, au sud, au contraire, c'est une région de 
grands domaines, où les maîtres du sol sont peu nombreux, 
où la terre est surtout mise en valeurpar des colons et par des 
esclaves 2 . 

S'il faut tenir grand compte de cette première distinction, 
et ne point imprudemment conclure d'une contrée à une autre, 
on doit être plus réservé encore en ce qui touche la date des 
documents. On parle volontiers de l'appauvrissement de la 
Byzacène à partir du v e siècle, de sa ruine presque complète 
à l'époque byzantine : « le littoral, dit-on, est redevenu un dé- 
sert; tout le pays est dévasté par la guerre depuis vingt ans; 
l'abandon le fait redescendre à une pire condition que celle 
d'où l'avait tiré la culture. On meurt de soif, on meurt de faim 
dans ces plaines toutes jonchées d'anciens établissements 
détruits 3 . » C'est prêter là, à mon sens, une confiance trop 
aveugle aux déclamations de Y Histoire secrète, c'est généraliser 
un peu imprudemment des témoignages qui, dans l'ouvrage 
de Corippus, se limitent à une période de trois ou quatre 
années. Certes, je ne conteste point qu'à l'époque byzantine, 
la Byzacène ait plus durement pâti que le reste de l'Afrique, 
et j'en donnerai tout à l'heure des preuves : il est essentiel 
pourtant, sous le bénéfice des observations faites plus haut, 
d'examiner plus attentivement qu'on n'a fait ce que nous ap- 
prennent les documents. 

Un fait est incontestable, c'est qu'au moment de la conquête 
byzantine, l'Afrique, prise dans son ensemble, passait encore 
pour un pays d'une remarquable fertilité. Procope dit expres- 
sément que c'est « une région riche entre toutes, et qui produit 



1. Toutaiû, l. c, p. 36. 

2. Ibid., p. 41-42. 

3. La RlnDchcre, l. c, p. 30. 



L'ETAT MATERIEL DE L'AFRIQUE RYZANTINE 401 

à profusion tous les fruits nécessaires à la vie »%et ce témoin 
oculaire parle delà masse des gens qui peuplent les campagnes 
et mettent en valeur les terres 2 . Les témoignages particuliers 
confirment cette déclaration générale. Entre le promontoire 
de Caput Yada et Carthage, sur tout le littoral de la Byzacène 
et delà Zeugitane, le pays est bien cultivé, fertile, tout cou- 
vert d'arbres fruitiers et d'ombrages 3 . « L'armée, dit Corippus, 
cheminait dans l'ombre que multipliaient les arbres épais, et 
les torrides ardeurs du soleil ne fatiguaient point le soldat 4 . » 
On connaît la description enchanteresse que Procope a faite 
de la région entre Hadrumète et Carthage, et de ce vaste do- 
maine de Grasse (près de Sidi-Khalifa), où se trouvaient « les 
plus magnifiques vergers que nous eussions jamais vus », où, 
sous l'ombrage des arbres, les sources coulaient en abondance, 
où la fertilité était telle que « les soldats purent se rassasier 
de fruits, sans que la récolte en parût sensiblement dimi- 
nuée 5 . » Pour l'intérieur du pays, d'autres témoignages pres- 
que contemporains attestent la richesse de la région de Sicca 
Veneria et de certains cantons de la Byzacène 6 . Enfin, dans 
les différentes zones de l'Afrique, la culture des céréales, de 
la vigne, de l'olivier paraissent avoir atteint une prodigieuse 
prospérité 7 . 

Tel était l'état de la province, au moment où elle tomba au 
pouvoir de Justinien. 11 y a lieu de croire que, sous son gou- 
vernement, cette prospérité diminua beaucoup moins qu'on ne 
Fa affirmé. Examinons la Byzacène, celle de toutes les régions 
africaines qui incontestablement souffrit le plus cruellement 
des guerres et de la dépopulation. A certains moments elle ap- 
paraît transformée en une véritable solitude ; et cela se conçoit, 



1. Bell. Vand.^p. 423. 

2. Hist. arcan., p. 106. 

3. Bell. Vand., p. 378, 380, 382-383. 

4. Joh., III, 23-27. 

5. Bell. Vand., p. 382-383. Cf. Tissot, II, p. 116. 

6. Vita Fulgentii, chap. 17 et 28. 

7. Joh., III, 29-34; 11, 201-203. 

I. 26 



402 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

dans un pays où les villes plus rares n'offraient point aux ha- 
bitants du plat pays d'assez nombreux refuges, où le régime 
de la grande propriété retenait plus difficilement le colon sur 
une terre qui ne lui appartenait pas 1 . Un signe manifeste 
de cette dépopulation apparaît, on le verra plus loin, dans la 
diminution significative du nombre des sièges épiscopaux. 
Est-ce à dire pourtant que la Byzacène n'ait point en grande 
partie réparé ses pertes? Au vn e siècle, l'intérieur de cette 
province, en dépit de deux siècles de troubles, était assez peu- 
plé encore, assez prospère, pour que lepatrice Grégoire y cher- 
chât Tappui de sa révolte et le siège de son éphémère capitale 2 . 
On connaît d'autre part l'anecdote classique rapportée par Ibn 
Abd-el-Hakem, et qui montre combien, vers le même temps, 
la culture de l'olivier était répandue en Byzacène et quelles 
sources de richesse en tirait la province 3 . Enfin les histo- 
riens arabes sont unanimes à s'émerveiller de la verdure qui 
couvrait le pays, du verger continu parsemé d'habitations, qui, 
disent-ils, s'étendait depuis Tripoli jusqu'à Tanger 4 . Les mo- 
numents confirment de façon remarquable ces témoignages 
des historiens. Tous ceux qui ont parcouru la Tunisie du 
centre et du sud ont vu les vestiges de cette prospérité an- 
cienne, débris épars de l'immense forêt d'oliviers qui couvrit 
jadis cette terre, restes innombrables des huileries où ses fruits 
étaient transformés 5 . Or, tous ces établissements agricoles, 
bourgades et fermes isolées, n'étaient nullement abandonnés 
vers le milieu du vi e siècle. Outre que Corippus parle sans 
cesse des grands bois d'oliviers qui de son temps s'étendaient 
sur le sol de FAfrique, une autre question s'impose : à quoi 



1. Toutain, /. c, p. 35-36, 41-42. 

2. P. Bourde, /. c, p. 21. 

3. Ibn Abd-el-Hakem (dans Ibn Khaldoun, trad. de Slane, I, p. 306). Cf. 
Bourde, /. c, p. 22-23. 

4. P. Bourde, /. c, p. 21; Toutaiu, /. c, p. 40-41. 

5. P. Bourde, /. c, p. 17-19; La Blanchère, /. c, p. 105. Cf. au reste les ré- 
serves très justes que La Blanchère exprime (l. c, p. 106-107) sur la théorie 
trop exclusive de M. Bourde. 



L'ÉTAT MATÉRIEL DE L'AFRIQUE RYZANTINE 403 

eussent servi, si le pays était devenu désert, ces fortins in- 
nombrables qui hérissent la contrée et qui protègent, on l'a 
vu, tous les centres d'habitation? Evidemment la construc- 
tion de ces refuges indique un état singulièrement troublé; 
mais ne prouve-t-elle pas, bien plus encore, avec quelle téna- 
cité les cultivateurs africains s'attachèrent au sol, comment 
ils y revinrent toujours, malgré les misères du temps? La 
plupart de ces citadelles datent de l'époque qui nous occupe 1 , 
et ainsi elles montrent nettement les conditions d'existence 
qui lui étaient imposées. Mais on doit croire aussi que leur 
protection ne fut point inefficace, et qu'elle permit au pays de 
réparer ses désastres. C'est à la fin du vn e siècle seulement 
que l'olivette de la Byzacène commença à disparaître; et sa 
ruine complète date d'une époque plus basse encore, du 
moment où s'abattit sur l'Afrique la grande invasion hila- 
lienne 2 . 

Si donc la Byzacène, malgré les misères qui l'accablèrent, 
a pu redevenir et demeurer prospère, à plus forte raison les 
autres régions de l'Afrique byzantine ont-elles dû conserver 
beaucoup de leur richesse passée. Lorsque Corippus parle de 
la fertilité de son pays natal, des moissons abondantes et des 
vignobles qui le couvrent*, on peut sans hésiter appliquer 
ces témoignages au Sahel de Sousse et à la Zeugitane, dont 
les grandes plaines conviennent à merveille à ce genre de cul- 
tures 4 . Je ne sais point, malgré le témoignage de Procope 3 , 
quelle pouvait être en Tripolitaine l'importance de la culture 
des céréales ; mais en tout cas les hauts plateaux de la Nu- 
midie et toute la région de l'Aurès étaient extrêmement fer- 
tiles au vi e siècle. « On y trouve, dit Procope, des plateaux, 



1. Cf. par exemple rétablissement byzantin d'Hadjeb-el-Aioun (Bull. Corn., 
1894, p. 286-294) où l'on a trouvé des monnaies byzantines allant jusqu'au temps 
de Tibère Constantin. 

2. Bourde, /. c, p. 23, 25-26. 

3. Joh. % III, 31-34, 324-331. 

4. Cf. Toutaiu, /. c, p. 38, 43-44 ; La Blanchère, l. c, p. 7 et 107. 

5. Bell. Va?id., p. 502. 



404 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

des sources nombreuses donnant naissance à des fleuves, et 
des vergers merveilleux; le blé qui pousse dans cette région 
et les arbres fruitiers atteignent une hauteur deux fois plus 
grande que dans tout le reste de l'Afrique 1 . » A l'ouest de 
l'Aurès, le Hodna n'était pas moins fertile*, et jusque sur les 
limites du Sahara la culture des céréales était prospère dans 
les oasis qui bordent le flanc méridional du massif aurasique 3 . 

Un seul changement important paraît s'être accompli à 
l'époque byzantine dans l'économie rurale de l'Afrique. A 
côté des cultivateurs, on voit réapparaître, surtout en Byzacène, 
une population indigène pastorale ; à côté des plantations 
d'oliviers, les prairies, les terres de parcours, de pâture ovine 
et chevaline, tiennent une place assez importante 4 . Comme 
on l'a justement remarqué, il est probable que la route des 
marchés qui exportaient l'huile fut plus d'une fois coupée 
par les troubles qui agitèrent le pays, et que les cultivateurs 
cherchèrent des compensations du côté de l'élevage 5 . Toute- 
fois, même alors, l'exploitation agricole du pays demeura la 
chose essentielle : je n'en veux pour preuve que la place qu'oc- 
cupent encore dans l'Afrique byzantine deux des facteurs es- 
sentiels de la prospérité rurale, l'aménagement des eaux et 
la végétation forestière. 

On sait de quel ingénieux système de travaux hydrauliques 
les Romains couvrirent toute l'Afrique ancienne, pour as- 
surer l'alimentation en eau des cités et la mise en valeur des 
campagnes 5 . On a vu avec quel soin l'administration byzan- 
tine se préoccupa d'entretenir les premiers de ces ouvrages ; 
on peut croire que les seconds, plus nécessaires encore pour 
compenser les inconvénients du climat, ne furent pas l'objet 



1. Bell. Vand., p. 465-466. Cf. p. 495. 

2. ld., p. 466. 

3. Joli., II, 156. 

4. Bourde, /. c, p. 23; La Blauchère. /. c, p. 107. 

5. Bourde, /. c, p. 23. 

6. La Blaachère, L'aménagement de l'eau dans l'Afrique ancienne, surtout 
p. 93; V. (iauckler, L'archéologie de la Tunisie, p. 16-27. 



L'ÉTAT MATÉRIEL DE L'AFRIQUE RYZANTINE 405 

d'une moindre sollicitude. Si l'Afrique resta cultivée, c'est que 
les barrages et canaux indispensables à sa prospérité furent 
attentivement réparés ou tenus en état : et en effet, on trouve 
en maint endroit la trace de ces restaurations 1 . Les .textes 
laissent entrevoir également l'existence de ces ouvrages au 
vi e siècle. Procope par exemple a minutieusement expliqué la 
façon dont des canaux de dérivation distribuaient les eaux de 
l'Abigas à travers la fertile plaine de Bagai 2 ; Corippus, qui 
emprunte volontiers ses comparaisons au pays où il est né, a 
décrit, en homme qui les a vus, les barrages de retenue qui dis- 
ciplinent la fougue des torrents et les conduites qui répartissent 
utilement l'eau tenue en réserve 3 . Certes le texte de Procope 
montre également comment périrent plus d'une fois ces ou- 
vrages au cours des guerres qui désolaient le pays : pourtant, 
jusqu'à la conquête arabe, ils subsistèrent au moins partiel- 
lement. 

D'autre part, il semble bien certain que l'Afrique byzantine 
était plus boisée que la Tunisie actuelle. Certes, on a, je crois, 
fort exagéré les choses en attribuant la stérilité présente du 
pays au déboisement et aux modifications qui en résultèrent 
dans le régime des eaux courantes : des études récentes faites 
sur le sol lui-même ont fait en grande partie justice de ce pré- 
jugé 4 . Toutefois les forêts dont parle si souvent Corippus 
n'étaient point toutes, même en Byzacène, des bois d'oliviers ; 
et dans la région proprement forestière 5 , les peuplements pa- 
raissent avoir été beaucoup plus abondants qu'aujourd'hui. 
Tout le centre de la Tunisie était alors plus boisé que de nos 
jours 6 ; de grands arbres couvraient les crêtes, et la végéta- 
tion forestière était assez dense pour que des villes comme 



1. La Blanchère, l. c, p. 58-59. 

2. Bell. Vand., p. 494. 

3. Joh., 111, 145-151. 

4. Cf. Bourde, /. c, p. 6-7; La Blanchère, Le., p. 103;Toutain, l. c, p. 39- 
40 ; Carton, Climatologie et agriculture de V Afrique ancienne. 

5. Cf. La Blanchère, L c, p. 21. 

6. Joh., Il, 5, 9-10, 424. 



406 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Laribus fussent presque cachées au milieu des bois 1 . Nous ne 
savons point où il faut localiser le domaine montagneux et 
boisé où vivaient les tribus des Silcadenit, des Macares, des 
Silvaizan';mais toutelapresqu'îleducap Bon était couverte de 
forêts 3 , et de même le littoral de la Proconsulaire 4 . Enfin, bien 
plus au sud, dans la partie montagneuse de la Byzacène com- 
prise entre Fériana et Tébessa — là même où s'étend au- 
jourd'hui la forêt de Bou-Chebka — Corippus signale de grands 
bois 5 ; et jusque dans Je sud, une végétation forestière paraît 
avoir couvert les plateaux aujourd'hui dénudés qui dominent 
le rivage des Syrtes 6 . Ala vérité, les mêmes textes nous appren- 
nentaussi comment cesforêts périssent, détruites parles incen- 
dies périodiques allumés par les envahisseurs berbères : toute- 
fois, ici encore, c'est surtout au moment de l'invasion arabe que 
disparurent les richesses forestières de la province 7 . Durant 
les deux siècles de la domination byzantine, l'Afrique garda 
assez abondante sa parure de forêts et conserva assez bien en- 
tretenu son système de travaux hydrauliques : grâce à ces 
facteurs, elle put demeurer fertile et prospère, et réparer, 
sans trop de peine, les désastres que la guerre lui infligea. 

Le commerce paraît avoir été un autre élément de la pros- 
périté de l'Afrique byzantine vers le milieu du vi e siècle. Dès 
avant l'expédition de Bélisaire, les négociants orientaux 
entretenaient d'importantes relations avec Carthage 8 ; ces 
rapports ne purent que devenir plus intimes encore sous la 
domination de Justinien. Corippus signale les objets que l'A- 
frique exportait à Constantinople 9 , et Procope parle de l'acti- 

\. Joh., VII, 143. 

2. Id., II, 53, 62. 

3. Id., Il, 57. 

4. Id., III, 23-24. 

5. Id., III, 419. 

6. Id., VIII, 173. 

7. Cf. Tissot, I, p. 278. 

8. Bel/. Vand.. p. 392. 

9. In laudem Justini, III, 90. 



L'ÉTAT MATÉRIEL DE L'AFRIQUE BYZANTINE 407 

vite du commerce de mer qui se faisait entre la capitale et 
l'Occident 1 . D'autres indices encore laissent entrevoir la fré- 
quence de ces relations : à partir du vi e siècle en effet, on voit 
se multiplier en Afrique le culte rendu aux saints d'Orient et 
à leurs reliques. C'est ainsi que de Syrie vient la dévotion à 
saint Julien d'Antioche 2 , en l'honneur duquel une église est 
élevée à Carthage 3 et celle de saint Romain d'Antioche; 
l'Egypte, avec laquelle l'Afrique entretient par Alexandrie des 
rapports très étroits, y introduit le culte et les reliques des 
trois jeunes Hébreux, et celui de saint Isidore de Chio 4 . Un 
autre saint d'Orient, saint Léontius, a une église à Tripoli 3 . 
Ainsi la civilisation orientale pénètre insensiblement l'Afrique; 
la langue grecque même commence à s'y répandre 6 ; jusque 
dans les détails de la vie courante, dans la façon de compter 
par exemple, les habitudes se modèlent sur celles de Byzance 7 . 
Certes ce sont là de faibles indices : pourtant ils suffisent à 
laisser entrevoir que le règne de Justinien n'a point été sté- 
rile, et qu'en Afrique comme partout, il a marqué d'une em- 
preinte durable les provinces rentrées au sein de l'unité im- 
périale. 

1. Hist. arcan., p. 139-140. 

2. Bull. Corn., 1889, p. 137. 

3. Vila Gregorii Agrigent., chap. 10 (Patr.gr., t. XCVIII, p. 563). 

4. Bull, de VAcad. d'Hippone, 1893, p. xxxn; Duchesne, dans le Bull, des 
Antiquaires, 1893, p. 238-241. 

5. Vita Gregorii Agrigent., chap. 11 (Pair, gr., t. XCVIII, p. 566). 

6. Martini papae Epist. (Patr. lat., t. LXXXVll, p. 114). Cf. Bède, Hist. eccl., 
IV, 1. 

7. On trouve la mention des indictions à Carthage, Thysdrus, Sullectum, 
Haïdra, Thélepte, Théveste, Constantine, Guelma, Bône (C. /. L., VIII, index). 



CHAPITRE II 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUST1NIEN 



Au moment où l'empire byzantin reprenait possession de 
l'Afrique, l'Église catholique s'y trouvait dans une situation 
assez précaire. Sans doute la tolérance d'Hildéric avait mis 
fin aux rigueurs de la persécution ; sans doute des conciles 
assez fréquents réunissaient de nouveau les évêques *, et les 
prélats s'y félicitaient de la liberté rendue aux fidèles 2 ; cepen- 
dant, à côté de l'arianisme qui restait la religion officielle de 
l'État vandale, à côté du donatisme dont la domination bar- 
bare avait favorisé les progrès, la condition des catholiques 
demeurait assez incertaine. Au point de vue matériel, l'Église 
n'avait recouvré ni les domaines, ni les édifices, ni les objets 
du culte dont elle avait été dépouillée au temps de la persé- 
cution 3 , et elle voyait avec horreur quelques-uns de ses plus 
illustres sanctuaires profanés par l'accomplissement des céré- 
monies ariennes 4 . Au point de vue moral, elle était désorgani- 
sée et par surcroît profondément divisée ; beaucoup de commu- 
nautés étaient privées de pasteurs, leurs prêtres s'étant enfuis 
par delà les mers en s'excusant sur la violence des temps » B ; 



1. En 524, conciles de Iunca et de Sufes ( Vita Fulgentii, 60 ; Patr. lat.,t. LXV) ; 
Labbe, Concilia, éd. de Paris, 1671, IV, 1627-1628); en 525, à Carthage (Labbe, 
IV, 1628 seq.). 

2. Labbe, IV, 1629, 1630. 

3. Nov. 37, 1, 3. 

4. Bell. Vand., p. 397, 398. 

5 Labbe, IV, 1756 (lettre du concile de 534). 



L'EGLTSE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTÏNTEN 409 

beaucoup de diocèses étaient sans évoques ; en 525 la Procon- 
sulaire envoyait quarante-huit prélats seulement au concile de 
Carthage 1 , alors qu'on compte dans cette province jusqu'à 
cent quatre-vingts sièges épiscopaux 2 ; encore près du tiers 
de ces personnages était fourni par une seule région, celle de 
la presqu'île du cap Bon et de ses environs immédiats ; dans 
le reste du pays, beaucoup de chrétientés importantes étaient 
sans chefs et sans représentants. En outre, des querelles intes- 
tines occupaient plus que de raison le clergé africain; de 
mesquines disputes de préséance, des dissensions suscitées 
par d'injustes usurpations de pouvoir formaient la matière 
principale des délibérations conciliaires 3 ; la hiérarchie, pro- 
fondément troublée par la persécution, se rétablissait avec 
peine; l'organisation, l'unité d'où naît la force, manquaient 
trop souvent à l'Eglise 4 ; enfin la religion catholique, simple- 
ment tolérée, restait toujours exposée à de nouvelles rigueurs : 
on le/vit bien quand Gélimer renversa le faible et indulgent 
Hildéric. Assurément la réaction n'eut pas le temps d'être bien 
cruelle ; cependant on conçoit la joie profonde avec laquelle 
les évêques accueillirent la restauration byzantine. Parmi les 
motifs qui avaient déterminé les résolutions de Justinien, la 
religion avait fourni les plus décisifs ; la victoire des armes 
impériales devait donc entraîner, comme une inévitable con- 
séquence, le triomphe de l'Eglise; le premier soin du prince 
allait être d'effacer les effets et jusqu'au souvenir de « la vio- 
lente captivité de cent années 5 » dont avaient souffert les ca- 
tholiques ; et sous sa protection efficace et constante l'Église 
d'Afrique, on pouvait le croire, allait briller d'un éclat nou- 
veau, 



1. Labbe, IV, 1640, 1641. 

2. Toulotte, Géogr. de V Afrique chrétienne ; Mas-Latrie, Anciens évêchés de 
V Afrique septentrionale {Bull. Corr. afr., 1886, p. 85-89). 

3. Vita Fulf/entii, 60; Labbe, IV, 1630-1632, 1642, 1644. 

4. Labbe, IV, 1643-1645. 

5. ld., IV, 1755. 



410 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



1 



Pour apprécier avec exactitude la prospérité du catholicisme 
africain à l'époque byzantine, il serait intéressant de détermi- 
ner avec précision l'étendue du pays chrétien durant cette 
période et de constater ainsi les progrès successifs ou les re- 
culs de la religion. Malheureusement les textes trop peu nom- 
breux ne permettent point de faire cette étude avec le détail 
nécessaire. Si, en effet, pour la Proconsulaire, les listes des 
évêques présents aux assemblées de 525 et de 646 l donnent 
matière à une instructive comparaison, pour les autres pro- 
vinces ecclésiastiques, les documents font presque défaut. La 
Byzacène n'ayant point été représentée au concile de Carthage 
de 525 2 , nous ne connaissons les diocèses qu'elle comprenait 
à l'époque byzantine que par la seule liste de 646 3 , qui date, 
on le voit, des tout derniers temps de la domination impériale. 
De la Numidie nous retrouvons quelques évêques à peine, 
venus comme représentants de leurs collègues aux conciles 
de 525 ou de 553*; la Tripolitaine fournit deux noms seule- 
ment, ceux des évêques délégués par leurs frères à la réunion 
de 525 6 ; quant aux Maurétanies Sitifienne et Césarienne, elles 
échappent plus complètement encore à tout examen. Sans 
doute, au grand concile tenu en 534 à Carthage prirent part 
deux cent vingt évêques 6 ; malheureusement nous n'avons 
plus les actes de cette assemblée, qui nous eussent fait exacte- 
ment connaître l'état de l'Afrique chrétienne au lendemain de 
la restauration bvzantine. Sans doute on a tout récemment 
publié les fragments d'une liste conciliaire qui paraît apparte- 

1. Labbe/TV, 1640-1641 ; VI, 147 148. 

2. Id., IV* 1633. 

3. Id., VI, 135-136. 

4. Id., IV, 1640; V, 417-418, 581-583. 

5. Id., IV, 1640-1641. 

6. Id., IV, 1755. 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE .IUSTINIEN 411 

nir aux premières années du vn B siècle 1 ; mais ces débris mu- 
tilés ne fournissent que des informations incomplètes. Enfin, 
si les découvertes épigraphiques des dernières ann ées ont per- 
mis d'identifier une portion des noms géographiques inscrits 
dans les listes conciliaires, la plus grande partie des villes 
énumérées dans ces textes nous est encore inconnue 2 . Dans 
cette incertitude, il y aurait quelque imprudence à vouloir trop 
préciser les choses; on se contentera donc de quelques indi- 
cations générales sur l'organisation et les divisions religieuses 
de l'Afrique au temps de Justinien. 

Depuis le iv e siècle jusqu'au commencement du vr, l'Afrique 
semble avoir été partagée en six provinces ecclésiastiques : 
Tripolitaine, Byzacène, Proconsulaire, Numidie, Maurétanie 
Sitifienne et Maurétanie Césarienne 3 . Quant à la Maurétanie 
Tingitane, elle paraît avoir très rarement pris part aux con- 
ciles africains ; en tout cas ses évêques ne figurent point dans 
la Notitia de 484 \ et ils ne se firent point représenter en 525 
à Carthage. Chacune de ces provinces avait à sa tête un pri- 
mat; on désignait ainsi, non point l'évêque du siège métropo- 
litain — en Afrique en effet, Carthage seule avait le rang de 
métropole — mais le plus ancien parmi les prélats de la région ; 
c'est ce qui explique comment des évêques de villes peu im- 
portantes se trouvent parfois chargés de réunir et de présider 
les conciles 5 . Dans la Proconsulaire seulement, une autre 
règle était appliquée : l'évêque de Carthage, investi de la dignité 
et des privilèges de métropolitain, était en tout temps le 
chef spirituel de la province, et la dignité de son siège, en 
lui assurant la préséance non seulement sur les évêques de 
la Proconsulaire, mais sur ceux mêmes des autres régions, 



1. Byzant. Zeitschr., II, p. 26, 31-32 et sur la date, p. 34. 

2. Cf. Mas-Latrie, l. c. 

3. Morcelli, I, p. 33. On les trouve eDcore au concile de 525 (Labbe, IV, 
1640-1641 et 1633). 

4. Éd. des Monumenia (à la suite de Victor de Vit). 

5. Morcelli, I, p. 33 ; Toulotte, L c, L 1, p. 58. 



412 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

faisait de lui le chef hiérarchique et comme la tête de l'Église 
africaine '. 

Dans ses traits généraux, cette organisation paraît avoir 
subsisté à l'époque de Justinien 2 . Dès le lendemain de la con- 
quête, le pape et l'empereur s'empressèrent de restaurer et de 
confirmer les privilèges du siège métropolitain de Carthage 3 ; 
et à côté de Tévêque de la capitale africaine, les textes men- 
tionnent fréquemment les primats de Byzacène et de Numidie 4 . 
Quant aux divisions ecclésiastiques, il semble qu'au début 
elles soient demeurées, au moins d'une manière théorique, 
les mêmes qu'autrefois ; un seul changement y fut peut-être 
apporté : la Tingitane, que l'on trouve au commencement du 
vn e siècle représentée à un concile de Carthage 5 , fut peut-être 
dès ce moment rattachée à l'Afrique au point de vue ecclé- 
siastique, comme elle le fut au point de vue administratif 6 . 
Toutefois, en fait, l'étendue du pays chrétien diminue sensi- 
blement; les deux cent vingt évêques qui, en 534, vinrent siéger 
au concile de Carthage, paraissent avoir appartenu aux trois 
seules provinces de Proconsulaire, Byzacène et Numidie 7 ; et 
on conçoit en effet qu'à cette date, comme d'ailleurs durant 
les guerres qui si longtemps troublèrent au vi e siècle l'Afrique 
byzantine, les prélats des régions où ne parvenait point la do- 
mination grecque aient pu malaisément quitter leurs diocèses 
pour se rendre à Carthage. Certes on peut admettre, comme 
une hypothèse très vraisemblable, que le clergé de la Tripo- 
litaine, où le nombre des sièges épiscopaux était peu con- 
sidérable, s'est réuni en général à celui de la province voisine 
de Byzacène 8 ; les évêques de la côte des Syrtes siègent en 

1. Labbe, IV, 1629-1630. 

2. Morcelli, I, p. 43. 

3. P. L., LXV), p. 45; Nov. 37, 9. 

4. Victor Tonn. a. 551 (p. 202), a. 552 (p. 202-203). 

5. Byz. Zeitschr., L c. 

6. lhid., p. 33-34. 

1. Du moins les primats de ces trois provinces sont seuls nommés daus 
l'intitulé de la lettre au pape. 

8. C'est l'hypothèse de Morcelli, T, p. 44-45; cf. Toulotte, /. c. : p. 61-62. 



L'ÉGLISE D'AFMQUE SOUS LE RÈGNE DE JUST1NIEN 413 

effet à Carthage au commencement du vn e siècle encore 1 ; 
mais pour les Maurétanies on ne saurait se contenter d'une 
telle explication. Sous le règne de Justinien, pas une mention 
n'est faite du clergé de ces provinces; elles ne figurent point 
aux assemblées de 534 ni de 550; elles ne sont point repré- 
sentées au concile œcuménique de 553, l'empereur ne semble 
pas même se douter de leur existence 2 . Assurément des com- 
munautés chrétiennes subsistaient dans ces contrées, soit dans 
les villes de la côte soumises aux Byzantins, soit même dans 
l'intérieurdu pays 3 ; maisprobablement elles étaient d'une part 
beaucoup moins nombreuses maintenant qu'au temps peu 
éloigné encore où, en 484, la Sitifienne comptait quarante- 
quatre sièges épiscopaux et la Césarienne cent vingt-six*. 
D'autre part, dès 525 « la dure nécessité de la guerre » les 
empêchait d'envoyer au concile de Carthage plus d'un repré- 
sentant 5 ; à plus forte raison doivent-elles, pendant le règne 
de Justinien, avoir vécu fort repliées sur elles-mêmes; en tout 
cas nous n'avons pour cette époque gardé nul souvenir de re- 
lations entretenues par elles avec l'Eglise africaine. En fait, 
l'Afrique chrétienne que nous connaissons à ce moment se 
limite aux trois provinces de Proconsulaire, Numidie et Byza- 
cène, cette dernière probablement s'accroissant de la Tripo- 
litaine. A la vérité, vers le milieu du vi e siècle, ce domaine 
paraît s'être un peu étendu, et la propagande chrétienne a at- 
teint les oasis situées au sud de la région des Syrtes 6 ; sans 
doute aussi, un peu plus tard, la Césarienne a été entamée 7 ; 
des conversions importantes y ont rétabli ou accru le prestige 
de l'Église, et, au commencement du vn e siècle, les évêques 



1. Bijz. Zeitschr., I. c. 

2. Dans le rescrit de 542, il ne parle que des trois provinces de Procousu- 
laire, Byzacène, Numidie. Nov. (éd. Schoell), App. 111. 

3. Byz. Zeitschr.j Le. 

4. Nolitia episcoporum, l. c. 

5. Labbe, IV, 1633. 

6. Aed., p. 333, 334, 335, 337. 

7. Jean de fticlar, a. 569, 573. 



414 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

des trois Maurélanies sont revenus prendre place aux conciles 
de Caiihage 1 . Néanmoins dans ces régions lointaines les cir- 
constances ont fini par modifier les divisions ecclésiastiques ; 
en 646, il n'y a plus qu'une province unique de Maurétanie, 
ayant, suivant les anciennes traditions de l'Église africaine, 
le plus ancien de ses évêques pour chef et pour primat 2 . 

Quoi qu'il en soit, sous le règne de Justinien, l'Église afri- 
caine semble avoir compris les provinces suivantes : 

1° La Tripolitaine, où nous nous trouvons, comme en 484, 
cinq sièges épiscopaux seulement: Leptis Magna, Oea, Sa- 
brata, Girba (dans l'île de Djerba) et Tacapae 3 . 

2° La Byzacène qui,, en 484, avait cent quinze sièges épi- 
scopaux, paraît en avoir beaucoup perdu à l'époque byzantine ; 
du moins quarante-trois prélats seulement assistèrent au con- 
cile de 646 4 . Il est aisé de comprendre les causes de cette 
diminution : dans cette province particulièrement exposée 
aux invasions berbères, les ravages des indigènes avaient 
plus que partout ailleurs dépeuplé le pays. Malheureusement 
il est impossible de dire dans quelle proportion cette décrois- 
sance doit être attribuée à l'époque de Justinien; il est évi- 
dent que dès ce moment la guerre qui n'épargna, on le sait, 
pas plus le clergé que la population civile, a dû faire dispa- 
raître un certain nombre de sièges épiscopaux; toutefois 
durant tout le cours du vi e siècle, la vie religieuse paraît avoir 
gardé assez d'activité en Byzacène 5 pour qu'on soit autorisé 
à croire que beaucoup de diocèses disparurent seulement plus 
tard. Quoi qu'il en soit, nous trouvons au temps de Justinien 
des évêques dans les villes suivantes : sur la côte à lunca 6 , 



i.Byz. Zeilsckr., Le. 

2. Labbe, VI, 133. 

3. Labbe, IV, 1627, 1640-1641 ; Byz. Zeitscht'., p. 26, 31. 

4. Labbe, VI, 135-136. 

5. Conciles de 541 (Baronius, ad a. 541) de 550 (Vict. Tonn. a. 550 et itrid., a. 
552) ; Nov. de Justin 11 (568), Zachariae, Jns.gr. rom., III, p. 9-10. 

6. Vict. Tonn., a. 552. 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTINIEN 415 

Thenae*, Ruspae' J , Sullecturm, Leptis Minor 4 , Hadrumète 5 ; 
dans l'intérieur du pays, à Hermiane, à Maktar, à Sufetula, à 
Thélepte 6 ; on rencontre également, sans pouvoir préciser d'ail- 
leurs l'emplacement de leur siège, les évêques de Bagava- 
liana 7 , Gebarsussa 8 , Gratiana 9 , Maximiana 10 , Victoriana 11 , 
enfin, s'il faut vraiment admettre l'identification proposée 
pour Yepiscopus Tamallumensis 12 , un siège épiscopal aurait 
subsisté à Telmin, au sud des Ghotts. Il va de soi que la By- 
zacène comptait bien d'autres diocèses que les seize que 
nous venons d'énumérer; sur les deux cent vingt évêques 
présents à Carthage en 534, on peut admettre sans invrai- 
semblance que la province en avait fourni au moins quatre- 
vingt-dix ou cent 13 . Malheureureusement la plupart des noms 
inscrits sur la liste de 646 appartiennent à des villes obscures 
ou parfaitement inconnues; j'y note seulement, sur la côte, 
Leptis, Acholla (El-Alia, au sud de Thapsus), Ruspae, Thenae 
HorreaCoelia(Hergla, au nord de Sousse), Usilla (Inchilla, en 
face des îles Kerkenna), et dans l'intérieur, Autenti (à Test 
de Sbeitla), Mazaranae (à l'ouest de Kairouan), Thysdrus (El- 
Djem) 14 , Hermiane et Thélepte. Sans doute on peut raisonna- 
blement admettre que dans les villes de la Byzacène solide- 
ment occupées par les impériaux se conservaient, au temps de 



1. Vita Fa/gentii, 66 (P. L., t. LXV, ISO). 

2. Ibid., 1 (P. L., LXV, 117): Labbe, IV, 1785. 

3. Bell. Vand., p. 380. 

4. Labbe, IV, 1646. 

5. Vict. Tonn., a. 552; Labbe, V, 376. 

6. Byz. Zeilschr., 26, 31. 

7. Labbe, IV, 1647. 

8. Vict. Tonn., a. 555. 

9. Labbe, IV, 1644. 

10. Id., IV, 1646. Cf. IV, 1627. 

11. Labbe, V, 416, 581. 

12. Mas-Latrie, l. c, p. 84. 

13. La Numidie, qui en 484 avait 125 évêques, a dû, comme ea 525, être re- 
présentée par un petit nombre de défégués. Toute la Procousuiaire qui, en 
525, a 48 évêques, n'a guère pu en fournir plus de 70 à 80. 

14. Labbe, Vï, 129, et Mas-Latrie, p. 82-85. 



416 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Justinien, les évêchés qu'on y trouvait en 484 ; c'était le cas 
assurément à Capsa, à Cillium, àSufes, à Kouloulis, et sur la 
côte à Thapsus 1 ; un fait néanmoins demeure, c'est qu'à l'époque 
byzantine, le christianisme a en Byzacène perdu finalement 
une partie du terrain gagné par lui au iv e et au v e siècle. 

3° La Proconsulaire au contraire paraît avoir augmenté le 
nombre de ses diocèses 2 . En 525, quarante-huit évêques 
seulement étaient rassemblés à Carthage; en 646, au con- 
traire, soixante-dix y sont réunis. Et comme dans les deux 
listes, vingt et un noms seulement sont communs, nous pou- 
vons sans invraisemblance ajouter à l'énumération de 646 
quelques-uns des vingt-sept autres sièges connus par celle de 
525. Il y aurait peu d'intérêt, je pense, à dresser la longue 
liste de ces villes épiscopales, dont beaucoup ne sont que de 
simples bourgades; il suffira d'indiquer les principales ré- 
gions où elles sont réparties. En 525, comme en 646, un 
grand nombre d'évêchés étaient établis sur les côtes de la 
presqu'île du cap Bon, à Pupput, Neapolis, Curubi, Clypea, 
Carpi, et dans les villes- situées sur la côte au nord de Car- 
thage, telles qu'Utique et Hippone-Diarrhyte. Dans 1 inté- 
rieur du pays, au contraire,, le nombre des communautés 
s'était augmenté; dans la vallée delà Medjerda, en 525, on ne 
citait que Yallis, Membressa, Abitina, Tichilla, Thubursicum 
Bure et Bulla Regia 3 ; voici en outre en 646 Thuburbo \ Thisi- 
duo, Tuccabor, Yaga, Numlulis, Simitthu et Thuburnica; 
dans la région de la Tunisie centrale, la liste de 525 donnait 
seulement Simingi, Aptungi, Furni, Uzappa; en 646 on y 
trouve Zama, Sua, Giuf, Abbir Major, Bisica. Dans la vallée 



1. Toutes ont des évêques dans la Notitia de 484. 

2. Cf. les deux listes de 525 (Labbe, IV, 1640-1641) et 646 {ibid. t VI, 135- 
136); Mas-Latrie, l. c, p. 85-89 et Toulotte, l. c, avec la carte annexée au 
volume. 

3. Ou y peut joindre Vicus Haterianus, que les listes épiscopales appellent 
Vicus Ateriensis et attribuent à tort à la Byzacène : la ville se trouvait dans 
la plaine du Fahs {Bail. Corn., 1893, p. 235-236). 

4 Byz. Zeilschr., 11, p. 26, 31. 



L'EGLISE D'AFRIQUE SOUS LE REGNE DE JUSÏ1N1EN 417 

de l'Oued Tessa et de l'Oued Mellègue, on ne mentionnait en 
525 que Thacia, Lares etNaraggara; en 626, voici Musti,Thim- 
bure, Uci Majus, Ucubi, Sicca, Obba\ Althiburos, Assuras' 2 . 
Dans cette province plus voisine de Cartilage, mieux abritée 
que toute autre contre les invasions, le catholicisme sous la 
protection du gouvernement byzantin avait donc repris sans 
peine possession des diocèses qu'il occupait jadis, et ce fait 
seul suffirait à attester quelle sollicitude l'autorité impériale 
apporta en Afrique à favoriser les intérêts de l'Église. 

4° De la quatrième province ecclésiastique de l'Afrique by- 
zantine nous savons fort peu de chose. Nous trouvons en Nu- 
midie, sous le règne de Justinien, les diocèses de Zattara, 
Tipasa, Cuicul et Mileu 3 ; vers la fin du vi e siècle ou au com- 
mencement du vn e , on nomme les évoques de Tigisis*, d'A- 
quae Thibilitanae, de Calama, de Casae Nigrae, de Thagaste, 
de Cirta"; sur la côte on cite ceux d'Hippone et de Fossala 6 ; 
dans le sud du pays, celui de Lamiggiga 7 . Jadis en 484, la 
Numidie comptait cent vingt-cinq sièges, et quoique les ren- 
seignements précis nous fassent absolument défaut, cepen- 
dant on peut affirmer sans hésiter qu'ici comme en Byzacène, 
une partie des diocèses numides disparut à l'époque byzan- 
tine, principalement dans les parties méridionales du pays, 
où à la fin du vi e siècle les donatistes donnaient fort à faire 
aux évêques de la région. 

5° Enfin, dans les Maurétanies, on signale quelques sièges 
épiscopaux peu nombreux; pour les raisons indiquées plus 
haut, il n'y a point lieu, je pense, de tenir compte, à l'époque 
de Justinien, de ceux de la Césarienne et de la Tingitane ; 
mais il faut admettre les diocèses mentionnés en Sitifienne, 



1. Labbe, V, 417, 582. 

2. Byz. Zeitschr., II, p. 26, 31 . 

3. Labbe, V, 417-418, 582-583. 

4. Gregorii Epist., 12, 28, 29. 

5. Byz. Zeitschr., II, 26, 31. 

6. Ibid. 

7. Greg. Epist., 1, 82. 

I. 21 



418 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Ce sont ceux de Sétif 1 et de Tucca; avec d'autres que nous 
ignorons, ils formaient peut-être la province ecclésiastique de 
Maurélanie et préparaient ainsi la circonscription nouvelle où 
viendront se ranger plus tard tous les évêchés des trois pro- 
vinces de l'Afrique occidentale. 



II 



Dans les limites que nous venons de définir approximative- 
ment, l'Eglise africaine, sous le règne de Justinien, brilla d'un 
assez vif éclat. Au lendemain même de l'occupation, la bien- 
veillance impériale, on le sait, lui avait restitué ses biens et 
ses temples, restauré ses anciens privilèges en les augmentant 
de tous ceux que le code venait récemment de conférer aux 
évêques, mis à son service toutes les forces de l'autorité pu- 
blique pour la proléger contre les hérétiques, les juifs et les 
païens 2 . La politique ainsi inaugurée ne se démentit point 
durant tout le cours du règne ; de même qu'il voulait en ma- 
tière civile reconstituer l'Afrique telle que Rome l'avait faite, 
ainsi Justinien eut pour constant souci d'y rétablir au point 
de vue ecclésiastique l'état qu'elle avait autrefois connu : 
« Nous voulons être, écrivait-il en 542 au primat de Byzacène, 
les tuteurs et défenseurs des antiques traditions 8 . » Et, dans 
ce but, de même qu'il avait en 534 fait droit à toutes les de- 
mandes de l'assemblée de Carthage, ainsi l'empereur accueil- 
lait avec complaisance les sollicitations que lui adressait en 
541 le concile de Byzacène. Préoccupé de réorganiser de ma- 
nière solide et définitive l'Église d'Afrique, il réglait en termes 
exprès la situation et les rapports hiérarchiques de ses diffé- 
rents chefs, continuant à l'évèque de Carthage les privilèges 
que comportait sa dignité métropolitaine, assurant aux pri- 

1. Byz. Zeitschr., 11, 26, 31; cf. Labbe, IV, 1633. 

2. Nov. 37. 

3. Zachariae, JusLiniani Novellae, Nov. 140 (II, p. 209). 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUST1NIEN 419 

mats de Numidie et de Byzacène le rang- et les droits qui leur 
appartenaient 1 ; et en même temps que dans chaque province 
il subordonnait exactement les prélats de la région à leur pri- 
mat, il affranchissait d'autre part celui-ci de l'autorité trop 
stricte du métropolitain de Carthage,, et il autorisait en parti- 
culier l'évêque-doyen de la Byzacène à porter directement au 
pied du trône ses plaintes et ses conseils 2 . Fort libéralement 
il accordait aux clercs le privilège d'être, en matière religieuse, 
uniquement justiciables des tribunaux ecclésiastiques, etdéfen- 
dait à tous « jug-es civils et militaires » d'intervenir en ces dé- 
licates matières 3 . Et ainsi, soit qu'il renouvelât contre les hé- 
rétiques les interdictions qui les écartaient des fonctions 
publiques, poussant même la rig-ueur jusqu'à leur en imposer 
parfois les charges en leur refusant les privilèges correspon- 
dants 4 , soit qu'il confirmât solennellement les droits métropo- 
litains de l'évêque de Carthage 3 , constamment il prouvait sa 
ferme volonté de protéger l'Eglise africaine, son désir d'y faire 
renaître « la fleur de son ancienne prospérité » e . 

Aussi les conciles recommencent à se réunir à de fréquents 
intervalles. Dès 534, toutes les Eglises d'Afrique envoient leurs 
représentants à Carthage et viennent y renouer avec joie les 
antiques traditions interrompues 7 . En 541, la Byzacène tient 
son concile provincial; en 550, les trois provinces se rassem- 
blent pour discuter en de solennelles assises la question des 
trois chapitres; en 554, un concile se tient en Proconsulaire; 
en 555 un autre est convoqué en Numidie 8 . Grâce à la protec- 
tion impériale, des églises s'élèvent sur tous les points du pays 



1. Zachariae, Justiniani Novellae, Nov. 132 et 140. 

2. Zachariae, Jus gr. rom., III, p. 10 {Nov. de Justin confirmant un acte 
de Justinien). 

3. lbid., p. 9-10. 

4. Nov. 45. 

5. Nov. 131, 4. 

6. Zachariae, Justiniani Novellae, Nov. 132. 

7. Labbe, IV, 1755, 1184-1785. 

8. Vict. Tonn., a. 550, 554, 555. 



420 HISTOIRE DE LA DOMINATON BYZANTINE EN AFRIQUE 

byzantin 1 ; et la munificence du prince rivalise pour bâtir ces 
édifices avec l'initiative des particuliers. Dès le premier tiers 
du vi c siècle, la fin de la persécution vandale avait amené en 
Afrique un grand mouvement de constructions religieuses* : 
la conquête byzantine donna à ce mouvement un nouvel essor. 
A Cartilage, Justinien fait construire une basilique sous le vo- 
cable de sainte Prime, qui était, d'après Procope, tout parti- 
culièrement vénérée en Afrique 8 ; dans l'ancien palais des rois 
vandales, devenu la résidence du patrice byzantin, il consacre 
àlaïhéotokosunvasteetsomptueux sanctuaire 4 ;etaujourd'hui 
encore la grande basilique chrétienne de Damous-el-Karita 
porte la trace visible des remaniements et des embellissements 
datant de l'époque byzantine 5 . A Leptis Magna en Tripolitaine, 
cinq églises furent, au rapport de Procope, élevées par les 
soins de Justinien, dont Tune, la plus magnifique, était dédiée 
à la Théotokos 6 ; à Sabrata également, une belle basilique fut 
construite", et la sollicitudede l'empereur, s'étendant jusqu'aux 
extrémités occidentales de l'Afrique, dota la lointaine Septem 
d'un sanctuaire consacré à la Vierge 8 . Aujourd'hui encore, des 
ruines nombreuses attestent le développement prospère que 
prit à l'époque byzantine l'architecture religieuse. Dans les 
villes de la côte orientale en particulier, « plus facilement ac- 
cessibles aux artisans de Gonstantinople », à Sfax, à Mahedia, 
à Lamta, à Monastir, surtout à Sousse, on rencontre à chaque 
pas, employées dans les constructions arabes, des colonnes 



1. Evagrius, Hist. Eccl., IV, 18 (P. G., t. LXXXVI). 

2. De Rossi, La capsella argentea africana, p. 12, 13-14, 32. Cf. C. I. L., VIII, 
10706, 17609 ; Bull, arch.crist., 1878, p. 12, 14 sqq. 

3. Aed., p. 339. 

4. ld., p. 339; Bell. Vand., p. 474. 

5. Bull. Com., 1886, p. 224-237. Delattre; Archéologie chrétienne de Cartilage 
(extrait du Cosmos), p. 15-16; P. Gauckler, L'archéologie delà Tunisie, p. 48-49. 
Sur les bas-reiiefs, qui datent peut-être du vi e siècle, Bull. Corn., 1886, p. 220- 
223, et Bull. arch. crist., sér. 4, ann. 3, p. 49-52. 

6. Aed., p. 336. 

7. ld., p. 337. 

8. ld., p. 343. 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTINIEN 421 

de marbre, des consoles, des chapiteaux d'un pur style byzan- 
tin, d'un travail et d'une conservation admirables, qui pro- 
viennent sans nu] doute des édifices chrétiens du vi e siècle l . 
Parfois même, dans quelque mosquée, dans quelque bâtisse 
musulmane, se cachent les restes mieux conservés encore de 
quelque ancienne église; à Sousse, au milieu des souks, on 
voit ainsi une petite chapelle couverte d'une coupole à côtes 
creuses portée sur plan carré; quatre niches en cul-de-four 
occupent les angles, et l'ensemble paraît bien dater de l'époque 
grecque. Dans l'intérieur du pays, les ruines des grandes villes 







fc. 




Fig. 67. — Chapiteaux byzantins à la grande mosquée de Kairouan. 

(Dessin de M. Saladin.) 

nous ont également conservé quelques monuments de cette 
période. A Thélepte, j'ai relevé un curieux linteau de style 
byzantin, où des paons affrontés viennent boire dans un grand 
vase, et dans l'angle sud-ouest de la citadelle, une église, dé- 
corée de colonnes cannelées et de riches revêtements de mar- 
bre, semble contemporaine de la construction de la forteresse 2 . 
A Kasrin, on voit les restes d'une église datant probablement 
de l'époque de Justinien et dont « les portes ont leurs tympans 
circulaires décorés de sculptures très grossières représentant 
des paons buvant dans un vase 3 . » A l'intérieur de la citadelle 
d'Haïdra, une petite église assez bien conservée s'appuie contre 
les murailles de la courtine ouest, et sa construction aussi 
bien que les inscriptions qui la décoraient prouvent qu'elle 



1. Saladin, I, p. 4, 10, 21, 29-31, 224; Instructions du Comité, p. 160-162. 

2. Diehl. Rapport, p. 342-343. 

3. Saladin, I, p. 160. 



422 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

date de la période byzantine \ AuKef, l'église de Dar-el-Kous 
offre certaines dispositions « absolument analogues à celles 
de certaines petites églises de Constantinople s . » A Bordj-Mes- 
saoudi (Thacia), un chapiteau et de beaux fragments de sculp- 
ture ont été retrouvés, appartenant évidemment à un monu- 
ment religieux de l'époque byzantine 3 ; de même à la Kessera 4 , 
à Hadjeb-el-Aioun au sud-ouest de Kairouan, à Bou-Ficha, à 
Lorbeus 5 , à Henchir-Maatria 6 , à Sidi-Abdallah-Melliti 7 , à 
Tabarka 8 , des inscriptions ou des ruines attestent la construc- 
tion d'édifices sacrés datant du temps de Justinien. En Numi- 
die, Thibilis(Announa) a une curieuse église 9 ; à Timgad, une 
chapelle s'élève au milieu de l'enceinte de la forteresse byzan- 
tine 10 ; Bagai conserve les débris d'une église et des fragments 
de sculptures appartenant au vi e siècle 11 . Ailleurs, à El-Hassi 
près cTAïn-Beida, à Guelma, à Testour, des édifices religieux 
s'élèvent pour abriter les reliques des martyrs 12 ; et jusque 
dans les villages perdus dans les déchirures du plateau des 
Nememchas, à Aïn-Ghorab, à Aïn-Seggar, à Aïn-Sultan 13 , ail- 
leurs encore 14 , des inscriptions ou des monuments nous prou- 
vent l'ardeur qu'apportèrent les fidèles à restaurer ou à bâtir 
les sanctuaires de leur religion. Le même zèle se retrouve dans 



1. Saladin, 1, p. 174-115. 

2. ld., I, p. 207; P. Gauckler, l. c, p. 49 50, où l'édifice est attribué au 
début du v e siècle. Cf. sur une autre basilique du Kef, contemporaine de 
l'église de Dar-el-Kous, Bull. Com., 1893, p. 144. 

3. Saladin, I, 211-212; II, 552-553. 

4. C. I. L., VIII, 706; Duchesne (Musée Alaoui, I, liv. 4). 

5. Bull. Corn., 1881, p. 160. 

6. Arch. des Missions, XIV, p. 97. 

7. Carton, l. c, p. 281-284. 

8. Arch. des Missions, IX, 162, 167. 

9. Bull. Corn., 1892, p. 521; Dielil, Rapport, p. 368-370. 

10. A. Rallu, Rapport cité, p. 3123. 

11. Diehl, Rapport, p. 322-323. 

12. C. I.L., VIII, 18656, 14902; Duchesne, Bull.de la Société des Antiquaires. 
1893, p. 238-241. Cf. de Rossi, La capsella argentea, p. 16 et 31, et Bull. 
Corn., 1889, p. 136-137. 

13. Rossi, Bull. arch. crist., 1878, p. 19-20, 22-24, 117 

14. Duchesne, /. c. ; C. 1. L., VIII, 10642. 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈCxNE DE JUSTIN [EN 



423 



les rares cités que Byzance occupait sur les côtes de la Mau- 
rétanie Césarienne; la basilique de Sainte-Salsa à Tipasa 
paraît avoir été reconstruite à l'époque de la domination 
grecque 1 . 

Veut-on savoir suivant quels principes d'architecture 




Fig. 68. — Plan du Dar-el-Kous, au Kef. (D'après M. Saladin.) 

furent élevés ces édifices? Il faut, pour s'en rendre compte, 
examiner les deux églises qui nous sont parvenues le plus 
intactes : celle de Haïdra et celle de Dar-el-Kous au Kef 2 . 

1. Comptes rendus de VAcad. des inscriptions, 1892, p. 246-247; Gsell, Re- 
cherches archéologiques en Algérie, p. 66-72. 

2. Saladin, I, p. 174-175, 205-206; II, p. 556-558; P. Gauckler, l. c, p. 49-50. 



424 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



Dans toutes deux, le plan général est tout latin encore : der- 
rière un narthex ouvert par trois portes s'étend l'église, formée 
d'une nef principale entre deux bas-côtés; des suites d'arcades 
portées sur des colonnes séparent la grand nef des travées la- 
térales ; une abside demi-circulaire s'ouvre au fond du vais- 



tÇLlSî 
tSYZANTINI 
AU Klf 



R.ESTITUT lOh 
OU PLAN 




Fig. 69. — Le Dal-el-Kous, au Kef. (Essai de restitution de M. Saladiu.) 



seau médian, derrière un arc triomphal soutenu par deux 
colonnes. La nef est couverte en charpente, le narthex et les 
bas-côtés voûtés en voûtes d'arête. Mais à côté de ces dispo- 
sitions toutes latines, certains partis dénotent une influence 
orientale : l'abside est décorée d'une série de niches demi- 
circulaires accostées par des colonnes; « ces niches ne sont 
pas arrêtées dans leur partie supérieure par une arcade et une 
voûte en cul-de-four, mais la voûte demi-sphérique qui forme 



L'ÉCxLlSE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSÏINIEN 425 

l'abside, au lieu d'être une surface continue, est une coupole 
à côtes creuses dont chaque côte, à la naissance de la coupole, 
a pour section le plan de la niche... Cette disposition d'abside 




Fig. 70. — Façade restituée de l'église de Dar-el-Kous 1. 
(Dessin de M. Saladio.) 



1. Les figures 70 et 71, ainsi que la planche II, m'ont été fort obligeamment 
fournies par MM. Hachette et C ie , qui non seulement ont bien voulu m'auto- 
risera employer ces dessins primitivement publiés dans le Tour du Monde , 



426 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

est absolument analogue aux voûtes de certaines petites églises 
de Constantinople, voûtes en coupoles à côtes reposant sur un 
tambour à côtes. Ici, c'est une semblable disposition ; mais 
au lieu de voir un tambour à côtes et une coupole soutenus 
sur des pendentifs, nous avons la moitié seulement de ce mo- 
tif appliqué à une abside » \ En outre, tous les détails de la 
décoration architecturale, lorsque les pièces n'en sont point 
empruntées à des monuments plus anciens, sont de style pure- 
ment oriental; dans les sculptures rapportées qui décorent le 
tympan des portes d'entrée, dans les beaux chapiteaux de 
marbre qui surmontent les colonnes, dans les fragments de 
clôture dont peut-être quelques débris se conservent au mim- 
ber de la grande mosquée de Kairouan 2 , on trouve les formes 
habituelles, les motifs ordinaires, le caractère coutumier de 
l'art byzantin. Et dans cette combinaison d'éléments divers, 
l'école indigène elle-même est en quelque manière représentée 
par ces curieux carreaux de terre cuite employés à revêtir les 
parois intérieures des édifices, et dont les fouilles d'Hadjeb-el- 
Aioun, de Bou-Ficha et de Kasrin ont fourni de si intéressants 
exemplaires 3 . Sans doute, dans ces derniers ouvrages, pro- 
duits d'un art en décadence, on trouve une rare grossièreté 
d'exécution, comme d'autre part on remarque souvent dans 
les motifs décoratifs une assez grande pauvreté d'imagination; 
néanmoins par leur nombre, comme par les réelles qualités 
techniques qu'on constate encore dans leur architecture*, les 
églises byzantines d'Afrique méritent quelque attention ; elles 
prouvent à tout le moins la vie et l'activité qui se conservaient 
encore au vi e siècle dans cette partie de l'empire. 



mais en ont encore fort gracieusement mis les clichés à ma disposition. Je 
tiens à leur exprimer ici toute ma reconnaissance. 

1. Saladin, I, p. 206-207. On trouve même à Sidi-Abdallah-Melliti un curieux 
exemple de coupole sur pendentifs (Carton, /. c, p. 281-284). 

2. Saladin, 1, p. 31-32. 

3. Bull. Corn., 1885, p. 327; Revue archéoL, 1888, p. 303-322; Comptes rendus 
de VAcad. des inscriptions, 1893, p. 219-221; Revue archéoL, 1893, p. 273-281. 

4. Saladin, II, p. 557. 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTINIEN 427 

A côté des églises, les couvents tiennent une grande place 
parmi les constructions religieuses de l'époque. Les établisse- 
ments monastiques, en effet, paraissent avoir été, dans l'Afri- 
que byzantine, nombreux et florissants ; pour voir avec quelle 
prodigieuse rapidité ils se multipliaient, avec quel zèle on les 
fondait, avec quelle facilité ils recrutaient leur population de 
cénobites, il suffît de lire la Vie de saint Fulgence, dont l'œuvre 
est de quelques années à peine antérieure à l'expédition de 
Bélisaire. On y voit le pieux évêque établir dans un court 
espace de temps plusieurs monastères en Byzacène : l'un dans 
les montagnes de la Tunisie centrale, à Mididi, au nord de 
Sufes, un autre, également situé dans la province, dans une 
région ferlile et protégée contre les invasions ; un troisième 
dans la ville de Ruspae, un quatrième dans l'îlot deChilmi qui 
fait partie du groupe des Kerkenna 1 . Vers le même temps on 
mentionne, à la date de 525, plusieurs autres monastères, 
celui de Precisu (Ad Praecisum), au diocèse de Leptis minor, 
le monasterium Baccense au diocèse de Maximiana, le grand 
couvent d'Hadrumète, un autre également établi en Byzacène, 
et que les textes désignent seulement sous le nom de monastère 
de l'abbéPierre 2 , un autre encore bâti sur l'îlot rocheux d'El- 
Kenéis, à peu près en face de Iunca 3 , un monastèrede femmes 
établi en Byzacène *. On peut affirmer quelaplupartde ces fon- 
dations subsistaientàl'époquebyzantine; la chose est certaine 
pour deux au moins d'entre elles : le couvent de Saint-Fulgence 
à Ruspae, et le monastère de l'abbé Pierre b ; et le document 
qui prouve leur existence atteste qu'à côté d'eux, bien d'autres 
abbayes, cetera monasteria, s'élevaient dans l'Afrique chré- 
tienne 6 . 

i. Vila Fulgentii, 23 (P. L., LXV, p. 128), 28 (p. 131), 39 (p. 137), 62 (p. 148); 
cf. Tissot, II, p. 189. 

2. Labbe, IV, 1646. 

3. Vita Fulgentii, 29 (p. 132); Tissot, II, p. 189-190. 

4. Labbe, IV, 1647-1648. 

5. Id., IV, 1785. 

6. Cf. Hildefonsus, De vir. ill., 4 [Pair, lat., XGVI, p. 200); Greg. EpisL, 7, 
32, et Patr. gr., XCI, p. 464-466. 



428 



HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



De grands établissements religieux se rencontraient jusque 
dans l'intérieur du pays; on en trouve, à Sbéitla, à Haïdra, à 
Tébessa, les ruines considérables encore * ; et quoique la plu- 




Fig. 71. — Restitution d'une des églises de Haïdra. 
(Dessin et composition de M. Saladin). 

part de ces fondations paraissent être du v e siècle, on peut 
croire qu'elles demeuraient intactes et florissantes au vie. 

1. Saladin, I, p. 179-181, 91-92; Diehl, Rapport, p. 331-332, 333-335; Ballu 
(V Architecture, 21 oct. 1893). p. 461-463. 



L'EGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTINIEN 429 

Le gouvernement impérial d'ailleurs favorisait la création de 
ces pieuses maisons; à Cartilage, près de la mer, le patrice 
Solomon construisait, peut-être sous le vocable de saint Sa- 
bas, le couvent fortifié du Mandrakion 1 . En Byzacène, un mo- 
nastère s'élevait sous le vocable de saint Etienne, dont le 
culte était, on le sait, fort répandu dans la province d'Afrique, 
et l'empereur en confirmait solennellement les privilèges 2 . 
Vers le même temps, les textes citent le monasterium Gillita- 
?iu?n, qu'une séduisante hypothèse propose de placer à Kasrin 
(Cillium) 3 ; une autre abbaye était sans doute établie à Ruspina, 
à laquelle les Arabes ontdonnéle nom significatif de Monastir 4 . 
Rien n'était épargné au reste pour que, suivant une expres- 
sion de l'époque, «aucun souci des choses séculières ne trou- 
blât le repos de ceux qui cherchent le règne de Dieu » 5 ; par 
d'abondantes donations, les citoyens riches s'efforcent d'assu- 
rer la vie matérielle des moines 6 ; par de prudentes mesures, 
les conciles s'appliquent à leur garantir l'indépendance spiri- 
tuelle et la tranquillité morale. Ils se préoccupent enparticulier 
de les soustraire à l'autorité trop tyrannique des évêques;dans 
l'intérieur de son monastère, l'abbé sera seul maître; nulle 
obligation d'ordre ecclésiastique, nulle redevance pécuniaire 
ne pourra être par Tévêque imposée à la communauté; aucune 
intervention étrangère n'est tolérée dans les affaires du cou- 
vent. L'abbé vient-il à mourir, seuls les moines ont qualité 
pour choisir son successeur; seuls, les supérieurs d'autres 
couvents peuvent, en cas de difficultés, être appelés à trancher 
les différends ; sauf pour y ordonner des prêtres ou y consacrer 
des oratoires, l'évêque ne pourra en aucun cas rien préten- 

1. Aed., p. 339; Bell. Vand., p. 521; Vict. Tonii., a. 555. Cf. Morcelli, 111, 
p. 292, qui croit que ce couvent fut consacré sous le vocable de saint Sabas (cf. 
Labbe, VI, 117). 

2. Diehl, Une charte lapidaire du s y 6 siècle {Comptes rendus de CAcad. des 
inscriptions, 1894, p. 383-393). 

3. Vict. Tonn., a. 553, 557 et la note de Mommsen; P. L., LXIX, p. 43. 

4. Tissot, II, p. 165-166. 

5. Vita Fulgentii, 28 (p. 131). 

6. Id., 28 (p. 131), 39 (p. 136-137). 



430 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

dre dans les abbayes ! ; constamment les conciles parlent de 
« la liberté des monastères » qui doit assurer leur tranquillité. 
Aussi de toutes parts les religieux affluent dans ces couvents; 
et ce n'est point l'Afrique seulement qui leur fournit des cé- 
nobites; des pays d'outre-mer même, on y vient chercher le 
repos et la paix 8 . 

Si l'on veut prendre quelque idée de ce qu'étaient au vf siècle 
ces couvents fortifiés si fréquemment établis par Justinien, il 
faut examiner les ruines du beau monastère qui s'élevait aux 
portes de Tébessa 3 . Là se rencontrait dès le v° siècle un vaste 
ensemble de monuments religieux; au centre, c'était une 
grande basilique à trois nefs précédée d'un bel atrium carré, 
où se voit encore la fontaine destinée aux ablutions, et à la- 
quelle on accédait parles hauts degrés d'un perron monumen- 
tal; la splendeur de la décoration, l'élégant dallage de mosaï- 
ques qui couvre tout le sol de l'église, les corbeaux richement 
sculptés qui portaient l'étage supérieur, tout atteste l'impor- 
tance et le renom du sanctuaire. Tout autour de l'édifice, une 
série d'autres constructions étaient disposées : ici un petit 
baptistère, avec sa cuve encore intacte; plus loin un bel édi- 
fice trèfle, pavé de riches mosaïques, dont les murailles étaient 
somptueusement décorées de marbres et de mosaïques de 
verre; en avant de la basilique, c'était une grande cour en- 
tourée de portiques, et plus loin un curieux bâtiment renfer- 
mant des écuries et des logements, sans doute une hôtellerie 
ecclésiastique destinée à recevoir des pèlerins, et fort sembla- 
ble aux monuments de cette sorte qu'on trouve, dans la Syrie 
centrale, auprès des églises ou des couvents célèbres 4 . Plus 
tard, autour de cette basilique importante, qui semble avoir 
été le but de fréquents pèlerinages, une abbaye se construisit, 

1. Labbe, IV, 1785. Cf. le concile de 525 (id., IV, 1642-1649) et Greg., 7, 32; 
cf. aussi Diehl, Une charte lapidaire du vi e siècle, p. 386-387. 

2. Labbe, IV, 1646. 

3. Rec. de Const., 1860, p. 209-216; Lenoir, Architecture monastique, II, 
p. 481-488,491-492 (avec plan); Ballu, l. c. 

4. Vogué, Syrie centrale, p. 128 et 138, pi. 114, 130 131. 



(f.3o 




A ff#V/Ot/l . P 



La basilique et le monastère byzantin 






PL. XI. 



MDNUMENT5 HISTORIQUES 

RLHNE5 DU MONASTERE BY5ANTIN 



TEBE5SA 

lv f siècle' 



ï__ 




Bretiè' pAr f'Archifetta en . Chef 
/im^infKti Hulirr^ti de l AlgtMl 



Tébessa (d'après le dessin de M. A. Ballu). 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUST1NIEN 431 

dont les cellules, accolées aux flancs et au chevet de l'église, 
sont de date évidemment postérieure à l'essentiel du monu- 
menl; et pour protéger cet établissement religieux, demeuré 
en dehors de l'enceinte de Solomon, une muraille flanquée de 
tours enveloppa l'ensemble des constructions, laissant une 
vaste cour tout autour des bâtiments du monastère. Or la dis- 
position de ces remparts, la nature des matériaux employés, 
la technique de la bâtisse, la manière dont le chemin de ronde 
est porté sur une série d'éperons épaulant la courtine, tout 
prouve que cette fortification date de l'époque byzantine. Au 
même temps appartient le petit oratoire, adossé comme à 
Haïdraà l'intérieur de la muraille, et tout proche des cellules 
du couvent. Il est donc certain qu'au vi e siècle, on remania 
profondémenl les édifices groupés autour de la basilique de 
Tébessa l ; et tout porte à croire qu'elle devint à ce moment le 
centre d'un vaste couvent fortifié, fort analogue aux établis- 
sements religieux de même date qu'on rencontre dans la Syrie 
centrale 2 . Aujourd'hui encore ses ruines, soigneusement dé- 
blayées par le Service des Monuments historiques, constituent 
l'un des monuments les plus remarquables de l'Afrique by- 
zantine. 

Mais ce n'est point uniquement par l'activité de la vie reli- 
gieuse, par le nombre etlasplendeur des constructions sacrées, 
qu'apparaît la prospérité de l'Eglise africaine. Parmi les pré- 
lats qu'elle comptait sous le règne de Justinien, plusieurs 
tiennent une place plus qu'honorable parmi les écrivains de 
leur temps. Primasius, l'évêque d'Hadrumète, n'est point seu- 
lement un courageux défenseur de l'orthodoxie, capable de 
braver, pour garder sa foi, les rigueurs de l'autorité impé- 
riale; c'est un théologien savant, auteur d'amples commen- 
taires sur les Épîtres de saint Paul et sur Y Apocalypse, assez 
curieux pour désirer connaître, et assez instruit pour com- 
prendre les écrivains grecs renommés, « pour l'étude et Fin- 

1. Cf. Diehl, Rapport, p. 331-332. 

2. Vogué, /. c, p. 141-153 et pi. 139-150 (couvent de Saiut-Syiuéon). 



432 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

telligence des livres saints 1 . » Verecundus, évêque de Iunca, 
a les mêmes qualités que son collègue, et un témoignage con- 
temporain nous apprend que tous deux étaient « remarqua- 
bles par la sainteté de leur vie et leur science des Ecritures 2 . » 
Voici Facundus, le fougueux évêque d'Hermiane, auteur d'un 
vaste traité en douze livres sur la question des Trois Chapitres, 
et de plusieurs pamphlets où une rare violence de langage se 
mêle à une sûre connaissance des écrits de la théologie orien- 
tale 3 . Voici Ferrand, le diacre de Carthage, l'élève chéri de 
saint Fulgence de Ruspae, le docteur le plus savant elle plus 
respecté de l'Eglise africaine, l'oracle de la science et de la 
tradition 4 . A côté d'eux, c'est Libératus, également diacre de 
Carthage, savant, diplomate, historien dont le Breviorium 
raconte les origines de la querelle des Trois Chapitres 5 ; c'est 
Victor de Tonnenna, qui nous a laissé une Chronique singu- 
lièrement curieuse, dans les portions qui se rapportent au 
vi siècle, par le ton passionné du récit et la préoccupation 
presque exclusive des événements de l'histoire religieuse ; 
c'est encore Félicien, évêque de Ruspae, à qui fut dédiée la Vie 
do saint Fulgence 6 , et sans doute bien d'autres, tous prélats 
instruits, ayant, chose déjà rare dans l'Occident au vie siècle, 
une connaissance assez approfondie du grec, et qui joignent 
à ces mérites littéraires, d'autres qualités — plus rares encore 
dans une partie de l'Église du temps, — une fermeté de ca- 



1. OEuvres dans P. L., LXVIII. On trouve dans le même volume (LXVIII, 
p. 15) un traité dédié à Primasius par l'évêqne Junilius, mais le personnage 
ne semble pas être africain. On y voit qu'à Constantinople, Primasius voulut 
connaître « Graecos qui divinarum librorum studio intelligentiaque flagra- 
reut. » Cf. Cassiodore, De Inst. div. litt. : 9 (P. L., LXX, p. 1122) et Isidore de 
Séville, De vir. ill.,22 (P. L.,t. LXXX11I). 

2. P. L., LXIX, p. 116; Isidore de Séville, De vir. ill., 7. Sur les œuvres poé- 
tiques de Verecundus, cf. Manitius, Gesch. der christlich laieinischen Poésie, 
p. 403-407. 

3. P. JL, t. LXVI1; Isidore, L c, 32. 

4. P. L., t. LXVII; Isidore, l. c, 12. 

5. P. L., t. LXVIII. En 534 il fut envoyé à Rome par le concile de Carthage 
(P. L , LXVI, p. 44). 

6. P. L., LXV, p. 117; Labbe, IV, 1785. 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTIN1EN 433 

ractère, une inflexibilité de doctrine, un courage digne d'es- 
time à résister aux volontés de l'empereur. 

C'est là, en effet, la contre-partie de cette protection si 
bienveillante dont Justinien couvrit l'Eglise d' Afrique, et 
comme le revers de cette prospérité. Depuis le temps de Cons- 
tantin, on le sait, le souverain byzantin s'arroge en matière 
de religion une autorité presque absolue : suivant l'expres- 
sion d'un théologien de Constantinople « il est pour les Égli- 
ses le suprême maître des croyances 1 . » C'est lui qui convo- 
que et préside les conciles, qui sanctionne par des édits les 
décisions des Pères, et se charge, au besoin par la force, d'en 
assurer l'exécution ; il peut au gré de ses caprices intervenir 
dans la mêlée des disputes théologiques, rédiger des formu- 
laires de foi, dont sa signature suffit à faire des actes de foi, 
imposer d'autorité les nouveautés dogmatiques qu'il propose ; 
c'est lui qui fait le dogme et qui fait la discipline, et son auto- 
rité absolue sur les personnes ecclésiastiques lui permet de 
les traiter à sa volonté 2 . Pas plus que ses prédécesseurs, Jus- 
tinien ne devait épargner aux évêques les manifestations de 
l'arbitraire impérial; et l'Église d'Afrique en particulier allait 
s'apercevoir combien le prince exigeait d'obéissance en échange 
de ses faveurs. Pendant dix ans. l'histoire ecclésiastique de la 
province est remplie d'épisodes violents : évêques illégale- 
ment déposés, prélats installés par la force et contre les vœux 
des fidèles, les résistances vaincues par les menaces ou flé- 
chies par la corruption, les dissidents obligés de fuir s'ils 
veulent échapper à la prison ou à l'exil, les prêtres incarcérés 
ou relégués sur des plages lointaines, les pouvoirs publics 
intervenant dans les disputes religieuses, et le sang même 
versé pour faire triompher la doctrine approuvée par le basi- 
leas, voilà ce qu'apporta à l'Afrique la part qu'elle prit à la 
querelle des Trois Chapitres, et de quel prix elle acheta l'hon- 



1. Leunclavius, Jus gr. rom., 1. V, rosp. 2. 

2. Diehl, Exarchat de Revenue, p. 880-383. Cf. Gasquet, De V autorité impé- 
riale en matière de religion. 

I. 2S 



434 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZ4NT1NE EN AFRIQUE 

neur d'être mêlée à ce grand débat. Certes, lorsqu'en 534 les 
Pères du concile de Carthage se félicitaient de voir enfin res- 
taurées les antiques et vénérables traditions de l'Église, et de 
pouvoir de nouveau, après une captivité de cent années, ren- 
trer dans la communion de leurs frères 1 , ils ne se doutaient 
guère qu'ils devraient un jour expier chèrement ces joies 
éphémères, et, en reprenant leur place dans l'Eglise univer- 
selle, attirer sur eux les conséquences d'une des plus arden- 
tes parmi les luttes religieuses du temps. 



III 



Lorsque vers l'année 544 2 , sur les conseils de l'évêque de 
Césarée, Théodore Askidas, l'empereur Justinien promulgua 
un édit condamnant trois des textes ecclésiastiques jadis ap- 
prouvés au concile de Chalcédoine 3 , l'émotion fut vive dans 
tout l'Occident. « En Afrique, bien qu'on n'y eût pris qu'une 
part indirecte aux controverses sur l'Incarnation, dans toute 
l'Italie, en Gaule, en Espagne, l'œuvre de Chalcédoine était 
considérée comme sacrée 4 . » Aussi lorsque l'édit impérial 
parvint à Carthage, on fit médiocre accueil aux nouveautés 
théologiques qui venaient de Byzance. Sans doute, dans l'é- 
tat troublé où se trouvait à cette date (545) la province, on ne 
put réunir un concile chargé de formuler solennellement l'a- 
vis commun des Églises africaines 5 ; mais dès ce moment, un 
certain nombre de manifestations particulières ne laissèrent 
aucun doute sur les sentiments qui les animaient. Dans une 
lettre que l'évêque Pontianus adressa à Justinien 6 , tout en 

i. Labbe, IV, 1755. 

2. Sur la date, Hefele, Hist. des conciles, III, p. 420. 

3. Sur ces événements, cf. Duchesne, Vigile et Vêlage [Revue des Quest. hist. 
1884, t. II, p. 392-393). 

4. Duchesne, /. c, p. 377. 

5. Ferrandus, Epist. [P. L., LXV1I, p. 922). 

6. P. L., LXV1I, p. 996.11 est question d'un Pontianus, évoque de Thenae, dans 
la Vita Fulgentii, 66. C'est peut-être notre évêque. 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUST1N1EN 435 

louant d'une manière générale l'orthodoxie du prince, ce per- 
sonnage insinuait sagement qu'il convenait de laisser les 
morts en paix; et, avec un remarquable esprit de prévoyance, 
il exprimait la crainte « qu'en voulant condamner les morts, 
on ne fût amené à faire périr bien des vivants 1 . » ûe son côté, 
l'un des plus savants docteurs et des plus respectés de l'É- 
glise africaine, l'élève favori du pieux évêque Fulgence de 
Ruspae, Ferrand, diacre de Carthage, prenait vers le môme 
temps position dans le débat. «Ferrand était un saint homme 
et un théologien consommé; il avait en particulier beaucoup 
médité sur le problème de l'Incarnation, si souvent agité de- 
puis deux siècles; on le consultait de tous côtés comme l'ora- 
cle de la science et de la tradition 2 . » On conçoit de quel poids 
devaient peser les déclarations d'un tel homme, si on pouvait 
l'amener à se prononcer. Aussi les diacres qui, en l'absence 
du pape Yigile, dirigeaient à Rome les affaires ecclésiastiques, 
désireux d'assurer cet appui à l'orthodoxie, demandèrent à 
Ferrand de rédiger, d'accord avec l'évêque Reparatus de Car- 
thage et quelques autres docteurs, une consultation motivée 
sur la matière 3 . Ferrand, non sans quelque hésitation, se dé- 
cida à répondre, et tout en protestant qu'il ne parlait qu'en 
son nom personnel, il montra nettement le danger qu'il y avait 
à toucher à l'œuvre de Chalcédoine et à troubler par des con- 
damnations posthumes la paix de l'Eglise 4 . Toute l'Afrique 
au reste pensait comme Ferrand ; pendant le séjour assez long 
que le pape Yigile fit en Sicile durant l'hiver de 545-546, de 
toutes parts Pépiscopat africain le supplia de ne point se prê- 
ter à la condamnation des Trois Chapitres 5 ; et à Constanti- 
nople même, les sentiments de la province se manifestaient 
clairement. 

Dans la capitale de l'empire se trouvaient en séjour, au 

1. P. L., LXVII, p. 998. 

2. Duchesne, /. c, p. 398. Cf. P. L., LXV, 378, 392-394. 

3. Facundus, Defensio, IV, 3 (P. L., LXVII, p. 624). 

4. P. L., LXVII, p. 921 sqq. 
o. Facundus, Defensio, IV, 3. 



436 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

moment où s'engageait la lutte 1 , plusieurs prélats d'Afrique, 
parmi lesquels Facundus, évêque d'Hermiane en Byzacène ; 
c'était un fort savant homme, d'une redoutable érudition 
théologique; il connaissait assez le grec pour saisir tous les 
détails du problème qui se posait, et il était assez intelligent 
pour en comprendre toute la portée. Il avait vu par quelles 
surprises et sous quelle pression les patriarches orientaux 
avaient été amenés à mettre leurs noms au bas de l'édit im- 
périal 2 , et sa foi intransigeante s'indignait de leur faiblesse. 
Défenseur passionné delà tradition catholique, il n'admettait 
point qu'on touchât, si peu que ce fût, au concile de Ghaicé- 
doine, et son inquiète ardeur, sa violence presque fanatique 
ne pouvaient excuser une transaction ni en admettre l'utilité. 
Pamphlétaire hardi, vigoureux, habile, sans crainte pour lui- 
même et sans ménagements pour ses adversaires, il n'hésita 
pas à se jeter dans la lutte ; et comme il connaissait admirable- 
ment tous les côtés, grands ou petits, religieux: ou politiques, 
de l'affaire, il se mit à préparer à l'intention de Justinien un 
traité considérable en douze livres, où il devait défendre les 
Trois Chapitres incriminés et venger l'œuvre de Chalcédoine 
de ses impies blasphémateurs 3 ; et, en attendant, pour bien 
marquer son attitude, il rompit toute relation avec le pa- 
triarche Menas et les autres partisans de redit impérial 4 . 
Lorsque le 25 janvier 547, Vigile débarqua à Constantinople, 
Facundus était tout prêt à soutenir énergiquement les résis- 
tances du pape; et quoiqu'il n'eût point encore achevé son 
grand ouvrage, il était trop versé dans Ja question pour n'être 
point d'utile conseil. 

On sait comment Vigile, cédant aux obsessions de l'empe- 
reur, se flatta pourtant de condamner les Trois Chapitres sans 
compromettre l'autorité du concile de Chalcédoine \ En vain, 

i. Facundus, Defensio, praef. (P. L., LXVII, 527). 

2. ld., Defensio, IV, 4. 

3. ld., Defensio, praef. {P. L., LXV11, §27). 

4. Id., Adv. Mocianum (P. L., LXV1I 859). 

5. Duchesue, /. c, p. 400-405. 



L'EGLISE D'AFRIQUE SOUS LE REGNE DE JUSTINIEN 437 

dans les conférences préliminaires réunies pour examiner les 
textes en litige, les représentants de l'épiscopat africain 
firent une énergique et habile résistance ; en vain Facundus, 
portant du premier coup le débat sur son terrain véritable, 
montra que condamner les Trois Chapitres c'était ruiner irré- 
missiblement le concile 1 ; Vigile, trop engagé avec la cour 
pour laisser se développer une argumentation qui semblait faire 
impression sur les assistants, fit fermer brutalement la bouche 
à l'orateur, et au lieu de la discussion projetée, on se contenta 
de prier les évêques de donner par écrit leur avis. Facundus 
protestait, offrait de défendre les Trois Chapitres 2 ; on lui 
laissa sept jours seulement pour rédiger son apologie. C'était 
trop peu pour terminer son grand ouvrage; il dut se résigner 
à en faire présenter à l'empereur un bref sommaire renfer- 
mant les passages les plus décisifs. Il est à peine besoin de 
dire que tous ces efforts demeurèrent inutiles ; la veille de 
Pâques de l'an 548, le Judicatiim de Vigile donnait satisfac- 
tion à Justinien. 

L'Église d'Afrique avait trop nettement pris parti pour ne 
point s'indigner des faiblesses de Vigile. Quand on reçut à 
Carthage les exemplaires du Judicatam, accompagnés par les 
diacres de l'entourage pontifical des commentaires les plus 
flatteurs 3 , l'émotion fut générale dans les trois provinces; et 
malgré les ordres impériaux enjoignant d'adhérer à la con- 
damnation des Trois Chapitres 4 , on se prépara à une énergique 
résistance. Sans même attendre les décisions du concile, que 
la paix, maintenant rétablie dans la province, allait permettre 
de réunir sans délai, des moines fanatiques se transportèrent 
à Constantinople pour y défendre la foi menacée. L'un des 
plus ardents, parmi eux, était un certain Félix, abbé d'un 
monastère appelé Gillitanum ou Gillense, dont l'emplacement 

1. Adv. Mociannm[P. /,., LXVII, 859-861); Defensio, praef. [P.L., LXVII, 527- 
528). 

2. Adv. Mocianum (P. L., LXVII, 860). 

3. P. L., LX1X, 44-45. 

4. Vict. Todii., a. 548 (p. 202). 



438 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

exact est d'ailleurs inconnu * ; abandonnant, dans le zèle de 
sa foi, la communauté qu'il dirigeait, sans tarder, il partit 
pour Byzance. Il y trouva Facundus et ses amis, qui, dès le 
lendemain de la promulgation du Judicatum, avaient rompu 
tout rapport avec le pape; comme eux, il refusa d'entrer en 
relation avec le souverain pontife, et avec l'ardeur d'un fana- 
tisme intransigeant, il se mit à fomenter contre Vigile une 
redoutable opposition 2 . Il lia partie avec les diacres Rusticus 
et Sébastien, dont le premier était le propre neveu du pape ; 
il souleva contre le pontife une bonne partie de son entou- 
rage ; et, exploitant fort habilement les liens qui attachaient 
ces personnages à l'Église romaine, il fit répandre par eux 
dans l'Occident chrétien mille calomnies contre Vigile 3 . La 
brusque évolution que le pape avait accomplie n'était que 
trop bien faite pour justifier les bruits les plus offensants; on 
rappelait en outre les débuts de son pontificat, et comment, 
par ambition ou par vénalité, il s'était fait l'âme damnée de 
l'empereur; on raillait les prétendues violences dont il affir- 
mait avoir été victime à Byzance; on déclarait qu'il avait 
promulgué le Judicatum, « le néfaste Judicatum » 4 , pour 
complaire à Justinien et tenir ses promesses de jadis ; et tout 
cela trouvait créance en Occident. En vain le pape opposait 
anathème à anathème; en vain, il déposait de leurs fonctions 
Rusticus, Sébastien et les autres conjurés, excommuniait 
l'abbé Félix et tous ses adhérents 8 ; le déchaînement était 
universel. Les évêques d'Afrique, réunis en 550 en concile 
général, se proclamaient défenseurs des Trois Chapitres, ex- 
cluaient Vigile de la communion catholique et faisaient re- 
mettre aux mains de Justinien une protestation solennelle 



1. Vict. Tonn., a. 553 (p. 203), 557 (p. 204). Mommsen pense à lire: Cillensis, 
Cillitanum. Sur le personnage, cf. P. L., LXIX, 50. 

2. P. L., LXIX, 47-48, 50; Édit de Justioien (id., p. 34). 

3. P. L., LXIX, 48. Cf. sur ces calomnies, Adv. Mocîanum, p. 861, 863, et Bu- 
chesne, p. 373. 

4. Adv. Mochmum, p. 868 : « Nefandum judicatum ». 

5. P. L., LXIX, 50. 



L'EGLISE D'AFRIQUE SOUS LE REGNE DE JUSTINIEN 439 

contre la condamnation \ Facundus, de son côté, publiait son 
grand traité qu'il avait eu le loisir d'achever 9 , et ce livre 
hardi et décisif faisait dans le monde chrétien un bruit prodi- 
gieux. L'évêque d'Hermiane ne craignait point d'y prendre à 
partie Justinien lui-même, et distinguant nettement les cas où 
le souverain doit « employer les pouvoirs du prince », et 
ceux où il doit « montrer l'obéissance du chrétien », il décla- 
rait que l'empereur doit « exécuter les canons de l'Eglise, 
non point les fixer ou les transgresser » 3 . Tout l'Occident 
n'avait que mépris pour « ces évêques grecs titulaires de 
riches et opulentes églises, incapables de supporter une sus- 
pension de deux mois, et toujours prêts, en conséquence, à 
obéir à toutes les volontés du prince, à accorder sans résister 
tout ce qu'on leur demandait » 4 . La Dalmatie, PIllyricum 
protestaient comme l'Afrique; en Orient, les patriarches 
d'Alexandrie et de Jérusalem se prononçaient contre Vigile, 
et à Constantinople, malgré l'excommunication, l'abbé Félix 
continuait à s'agiter 3 . « Il devenait clair que la prétendue 
pacification n'avait rien pacifié du tout; qu'au lieu de rame- 
ner les acéphales, on avait froissé les catholiques et jeté d'il- 
lustres églises dans les voies du schisme. C'était un beau 
résultat 6 . » 

L'empereur ne désespéra point pourtant de venir à bout de 
ces résistances, de même qu'il avait triomphé de celles de Vi- 
gile; et comme le pape, effrayé, demandait maintenant la 
convocation d'un concile œcuménique, Justinien profita de ce 
biais pour mander à Constantinople les chefs de l'épiscopat 
africain : Reparatus, évêque de Carthage; Firmus, évêque de 

1. Viot. Tonn., a. 550. Lettre des clercs italiens (Mon. Genn. hist., Epist. III, 
p. 438-442). 

2. Vict. Tonn., a. 550. 

3. Defensio, XII, 3 (P. L., LXVI1, 838) : « ecclesiasticoruui canonum exsecutor... 
non conditor, non exactor». 

4. P. L., LXIX, 116. 

5. Adv, Mocianum, p. 855, où l'on voit qu'en 551 au moins il était encore à 
Constantinople. 

6. Durhesne, /. c. , p. 408 



440 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Tipasa en Numidie, et primat de cette province ; Primasius, 
évêqne d'Hadrumète, et Verecundus, évêque de Iunca, repré- 
sentant tous deux le clergé de la Byzacène à la place du primat 
Boethus, trop vieux pour entreprendre ce long- voyage, s'em- 
barquèrent pour la capitale ! . Ils y arrivèrent vers le milieu 
de l'année 551, et tout aussitôt on s'efforça de leur arracher 
une adhésion à la condamnation des Trois Chapitres. Les 
prélats semblent s'être trouvés dans la ville impériale quelque 
peu embarrassés de leurs personnes 2 : néanmoins ils résistè- 
rent avec fermeté aussi bien aux caresses qu'aux menaces 3 . 
Alors la cour trouva un autre moyen de les faire céder : ce 
fut d'intenter à l'un d'entre eux, Reparatus, un de ces procès 
politiques dont les Byzantins étaient experts à trouver la ma- 
tière 4 . L'évêque de Carthage, on le sait, avait en 546 été 
mêlé fort directement aux négociations qui avaient précédé 
et causé l'assassinat d'Aréobinde; on accusa le prélat de s'être 
fait le complice de Guntarith, et d'avoir tramé, de concert 
avec lui, l'intrigue où s'était perdu le malheureux gou- 
verneur 5 ; et comme la victime était, on s'en souvient, appa- 
rentée à la famille impériale, on n'eut point de peine à obtenir 
des juges la condamnation de Reparatus. L'évêque de Car- 
thage fut déposé et envoyé en exil à Euchaïta, dans le Pont. 
Devant ces rigueurs menaçantes, quelques-uns des Africains 
prirent peur et cédèrent 6 ; Firmus de Tipasa se laissa cor- 
rompre et donna sa signature 7 : Facundus lui-même, très 
compromis déjà, s'effraya, et quittant Constantinople, alla se 
réfugier dans une retraite connue de quelques amis seule- 



1. Vict. Tonn , a. 551 ; P. L., LXIX, 115. 

2. Junilius, Praef. (P. L., LXVTII, 15). 

3. P. L., LXIX, 116. 

4. Cf. des exemples analogues pour le pape Martin, l'abbé Maxime (Diehl, 
Exarchat, p. 397-398). 

5. P. L., LXIX, 116; Vict. Tonn., a. 552. 

6. Adv. Mocianum, p. 863. Je ne sais qui est Sorcius ou Porcius nommé 
dans ce passage; cf. P. L., LXVII, p. 873-874. 

7. Vict. Tonn., a. 552. 



L'ÉGLTSE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTINIEN 441 

ment 1 . Quant à Primasius d'Hadrumète et à Verecundus de 
lunca, ils restèrent dans la capitale, et comme entre temps, 
les rapports devenaient chaque jour plus tendus entre le pape 
et l'empereur, comme le moment semblait proche où Justi- 
nien tenterait de triompher par la violence des résistances 
nouvelles et plus énergiques de Vigile, courageusement ils 
se rapprochèrent du pape redevenu le défenseur de la foi ca- 
tholique. Tous deux participèrent à la sentence de déposition 
prononcée contre Théodore Askidas, à l'excommunication 
lancée contre le patriarche Menas et ses partisans; et quand, 
à la fin de 551, Vigile s'enfuit à Chalcédoine, tous deux, 
quoique Verecundus fût malade, presque mourant, allèrent 
partager le sort misérable du pontife dans la basilique de 
Sainte-Euphémie. Verecundus devait y mourir peu de temps 
après 2 . 

L'Église d'Afrique, ainsi privée de ses principaux chefs, 
semblait devoir céder facilement aux injonctions impériales. 
Pour mieux préparer sa soumission, on avait commencé par 
remplacer Reparatus sur le siège de Carthage.Un des diacres 
qui l'avaient accompagné à Byzance, Primosus, avait consenti 
à se faire en Afrique l'exécuteur des décrets de Justinien: et, 
malgré le clergé, malgré le peuple, contrairement à toutes les 
règles canoniques, il avait pris possession de sa ville épisco- 
pale 3 . A la vérité, pour rendre possible cette installation, il 
avait fallu l'énergique intervention de l'autorité civile, et 
comme la foule résistait, le sang avait coulé dans l'église 4 
(551). Mais on espérait que cet exemple calmerait l'ardeur de 
l'opposition; et, en même temps, on intriguait de mille 
façons pour la fléchir. Des agents impériaux travaillaient 
activement les églises africaines; et le pamphlet de Facundus 
contre le scholastique Mocianus montre fort nettement par 
quels arguments. Aux uns on esssayait de démontrer que la 

1. Adv. Mocianum, p. 853-855. 

2. P. L., LXIX, 62, 69, 116; Vict. Tonn., a. 552. 

3. Vict. Tonn., a. 552. 

4. P. L., LXIX, 116. 



442 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

condamnation des Trois Chapitres était juste, et le Judicatum 
de Vigile légitime ' ; aux autres, on représentait combien 
était profondement regrettable l'attitude des conciles d'Afri- 
que, qui, en rompant la communion avec les adversaires de 
Chalcédoine, avaient provoqué un schisme véritable et placé 
leurs provinces en dehors de l'Église universelle 2 . Pour déci- 
der les ignorants, les faibles, à cesser leur opposition, on leur 
vantait les avantages que trouverait la religion au rétablisse- 
ment de la paix, on leur concédait même qu'on avait eu tort 
peut-être de toucher à l'œuvre de Chalcédoine; mais, au nom 
de la concorde, on les suppliait de ne point s'obstiner, et on 
leur citait les textes de saint Augustin, disant : « La paix est 
bonne, recherchez la paix; l'unité est bonne, aimez l'unité, 
ne rompez point l'unité 3 . » A ces sollicitations on joignait les 
menaces; on affirmait que les adversaires de Vigile expie- 
raient sûrement dans cette vie et dans l'autre leur incompré- 
hensible résistance \ Quant aux prélats qu'on jugeait acces- 
sibles aux séductions terrestres, on y mettait moins de façons 
encore : par des promesses d'avancement ou d'argent, on se 
flattait d'acheter leur adhésion 5 . Le scholastique Mocianus, 
en particulier, semble avoir été en Afrique l'un des serviteurs 
de cette politique; personnage assez peu recommandable, du 
reste, jadis arien au temps des rois vandales, puis fervent 
catholique au lendemain de la conquête byzantine, il avait su 
se pousser à Constantinople dans l'amitié de Théodore Aski- 
das et la faveur de Justinien 6 ; il semble, vers 551 , au moment 
où prenait consistance le projet d'un concile œcuménique, 
avoir été envoyé à Carthage pour y trouver des représentants 
complaisants ou dociles de l'épiscopat latin 7 ; et comme le 



1. Adv. Mocianum, p. 855, 865-868. 

2. ld., p. 854-856. 

3. Adv. Mociunum^. 854-855, 868. Cf. Epist. fidei [ibid., p. 877). 

4. Adv. Mocianum, p. 867. 

5. ld , p. 868. 

6. ld,, p. 867-868, 875. 

7. On peut essayer de fixer la date du traité Adversus Mocianum. Il est 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTINTEN 443 

pouvoir civil, cette fois encore, paraît avoir prêté à ses efforts 
un vigoureux concours, la mission de Mocianus eut un sem- 
blant de succès. Pour combattre cette dangereuse interven- 
tion, Facundus, sollicité par ses amis, lançait, du fond de sa 
retraite, une violente invective où il dénonçait les moyens 
scandaleux dont se servait la politique impériale, et quoique 
la terreur fût si grande en Afrique que l'évêque n'osait, en 
tête de son livre, inscrire le nom de ses correspondants, crai- 
gnant que leurs relations avec un fugitif ne fussent pour eux 
une cause de persécution l , pourtant les fermes et courageuses 
déclarations du prélat 2 paraissent avoir rencontré quelque 
écho dans la province. Sans doute le préfet d'Afrique trouva 
des évêques prêts à faire tout ce qu'on voudrait; mais ils 
furent en petit nombre et, au vrai, ce n'était pas la fleur du 
clergé africain 3 . On choisit, en effet, les âmes simples et 
ignorantes; plus volontiers encore, on s'adressa à ceux que 
l'on pouvait prendre par les intérêts temporels, surtout aux 
hommes trop tarés et compromis pour se permettre aucune 
résistance. Contre les dissidents on multiplia d'autre part les 



certainement postérieur aux conciles africains de 550 (p. 854, 863, 864); on y 
parle aussi de prélats africains mandés à Constautiuople et qui ont consenti 
à condamner les Trois Chapitres (p. 863), ce qui indique une date postérieure 
au milieu de 551. D'autre part, il n'y est point question du second édit impé- 
rial ; surtout Vigile y est fort maltraité, ce qui s'expliquerait mal après les 
violences commises à la fiu de 551 à l'égard du pontife. Enfin, il y a une 
grande analogie entre les faits cités (surtout p. 868), et ceux que rapporte la 
lettre des clercs italiens (P. L., LX1X, 116). Que Mocianus ait été en Afrique au 
moment de l'affaire, cela ressort du contenu de la p. 855. Cf. Hefele, III, 
p. 436-437. 

1. Adv. Mocia?ium, p. 853. 

2. Surtout p. 858. 

3. P. I., LXIX, 116. Ce document ne peut guère dater delà fin de 551, comme 
le ditDuchesne, l. c, p. 410, note, puisqu'il y est déjà fait mention de la fuite 
du pape à Chalcédoine (23 déc. 551) et qu'il fallait le temps matériel pour trans- 
mettre cette nouvelle en Italie. Le texte paraît être des premiers mois de 552. 
On ne saurait par conséquent non plus placer en 553 les détails qui y sont 
rapportés sur le choix des évêques envoyés au comité. Il y a la dansDu- 
chesne (p. 417) une légère erreur. — L'édition des Mon. Germ. înst., p. 438. 
met aussi la lettre en 552. 



444 HISTOIRE DE LA. DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

rigueurs et les condamnations ', et ainsi, grâce à l'inertie vo- 
lontaire ou forcée de tout ce que l'épi scopat africain comp- 
tait de prélats distingués ou courageux, les projets de l'em- 
pereur devaient, ce semble, triompher à Constantinople sans 
difficulté. 

On sait comment, après bien des traverses, le concile œcu- 
ménique s'ouvrit enfin le 5 mai 553 2 . Vainement le pape avait 
demandé que l'assemblée se tînt en Italie ou en Sicile, comp- 
tant que les évêques d'Occident, ceux d'Afrique en particu- 
lier, viendraient en grand nombre lui apporter leur secours 3 . 
C'était précisément ce que ne voulait pas l'empereur ; il se 
borna donc à promettre qu'il convoquerait à Byzance les pré- 
lats que lui désignerait Vigile; bientôt même, jugeant cette 
concession trop dangereuse encore, il déclara que les évêques 
latins, déjà présents à Constantinople, constituaient avec le 
pape une représentation plus que suffisante des églises d'Oc- 
cident 4 . Mais comme le pontife, avec les évêques de son en- 
tourage, refusa finalement de siéger au concile; comme il 
n'était venu personne ni de Gaule, ni d'Espagne, ni d'Italie, 
ni de Dalmatie, ni d'Illyrie, en fait l'Occident n'eut pour dé- 
légués que les quelques évêques venus d'Afrique en 551. C'é- 
taient pour la Numidie le primat de la province, Firmus de Ti- 
pasa et les évêques de Cuicul, Zattara et Mileu ; la Byzacène 
n'avait envoyé que l'évêque de l'obscure cité de Victoriana; 
la Proconsulaire avait fourni Victor de Sinna, Valerianus 
d'Obba, et Sextilianus de Tunis; ce dernier représentait l'é- 
vêque de Carthage Primosus, qu'on avait jugé convenable de 
laisser en un poste où son dévouement connu pouvait rendre 
plus de services que sa présence au concile 5 . Huit ou neuf pré- 



1. P. L., LX1X, 118. 

2. Duchesne, /. c, p. 417-419. 

3. P. L., LXIX, p. 70-71 ; Mansi, IX, p. 181-182. 

4. Labbe, V. 430-431. 

5. Id., V, p. 417-418, 582-583, 581, 417, 582,583, 416. On trouve encore, dans 
la liste des souscriptions (Labbe, V, p. 584), la mention de Cresciturus, évêque 
de Bossa (sic), dans la Proconsulaire : l'emplacement de la ville est inconnu, 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTINIEN 445 

lats pour représenter ce nombreux clergé d'Afrique qui, dans 
les trois provinces de Proconsulaire, de Numidie et de Byza- 
cène, comptait, en 484, deux cent quatre-vingt-onze évêques, 
et deux cent vingt encore en 534, c'était peu, quoique Sexti- 
lianus se prétendît investi des pouvoirs de tout le concile de 
Proconsulaire 1 ; et, comme pour souligner davantage cette 
insuffisance, et bien marquer les sentiments véritables du 
clergé africain, Primasius d'Hadrumète demeurait obstiné- 
ment fidèle aux Trois Chapitres ; réfugié au palais de Marina, 
il refusait de siéger au concile tant que le pape en serait ab- 
sent 2 , et le 14 mai il apposait sa signature au bas du Consti- 
tutum rédigé par Vigile 3 . 

L'assemblée, on le sait, s'inquiéta peu de ces protestations, 
et prononça sans se faire prier les condamnations que récla- 
mait l'empereur. Il ne restait plus qu'à faire fléchir l'obstina- 
tion des personnes; Justinien savait le moyen d'y parvenir. 
« Parmi les dissidents, raconte Liberatus, diacre de Garthage, 
les uns furent déposés et envoyés en exil ; les autres, réduits 
à se cacher, moururent dans la misère*. » Le prince traita 
avec une rigueur particulière ces obstinés Africains dont les 
résistances avaient contribué à soutenir l'énergie de Vigile : 
le fidèle Primasius fut enfermé au couvent de Stoudion 5 ; le 
diacre Liberatus alla rejoindre à Euchaïta son ancien évêque 
Reparatus; l'abbé Félix, qui continuait à troubler de son agi- 
tation la capitale, et qui, même après la sentence rendue, re- 
fusait d'abandonner les Trois Chapitres, fut,avecle diacre Rus- 
ticus et plusieurs de leurs adhérents, exilé en Thébaïde 6 . Des 
ordres sévères furent donnés pour venir à bout de l'Afrique : 



et son nom ne figure dans aucun autre document. Cât évêque semble au reste , 
comme Victor de Sinna, n'avoir point assisté aux premières séances. 

1. Labbe, V, p. 580. 

2. Id.,\, 432-433. 

3. P. L., LXIX, 113. 

4. Dreviarliwi, c. 24 (P. L., LXV11I, 1049). 

5. Vict. Tono., a. 552. 

6. Id., a. 553. 



446 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

dès avant la fin du concile, Firmus de Tipasa avait été ren- 
voyé dans sa province, probablement pour lui arracher la sou- 
mission tant souhaitée ; mais il était mort misérablement pen- 
dant la traversée, et sa fin avait paru une punition du ciel à 
tous les défenseurs de l'orthodoxie 1 . Aussi les Africains s'en- 
têtaient dans l'opposition; soutenus par les exhortations que 
du fond de leurs retraites ou de leurs prisons leur adressaient 
les victimes du despotisme impérial, ils refusaient d'obéir au 
concile; le pape avait beau céder, et par un second Constitu- 
tum (févr. 554) adhérer aux décisions de l'assemblée, l'Afri- 
que répondait à cette faiblesse en excommuniant solennelle- 
ment « le prévaricateur » 2 . Primasius d'Hadrumète, suivant 
Fexemple du pontife, avait beau fléchir à son tour, et, par am- 
bition terrestre, accepter des mains de l'empereur la place, 
devenue vacante par la mort de Boethus, de primat de Byza- 
cène, les évêques de sa province refusaient de le reconnaître, 
et dans un concile solennel condamnaient sa lâche capitula- 
tion 3 . La Proconsulaire, la Numidie rompaient toute relation 
avec Primosus, l'évêque imposé de Carthage, et tant que Re- 
paratus vivait, ne voyaient en son successeur qu'un usurpa- 
teur. Bref la province entière était profondément troublée; et 
il semblait qu'on n'eût rétabli la paix sur les frontières que 
pour laisser plus libre cours aux discordes civiles 4 . 

On se décida à agir énergiquement. Les châtiments cor- 
porels, la prison, l'exil, devinrent entre les mains des agents 
impériaux des moyens efficaces de persuasion 5 . En même 
temps, on négociait adroitement avec une partie des prélats, 
et deux évêques parvenaient, en justifiant la condamnation de 

i. Vict. Tonn., a. 552. Son nom manque dans les souscriptions de l'acte 
final du concile. 

2. Vict. Tonn., a. 557. 

3. ld., a. 552. 

4. Cf. la lettre de Nicetius de Trêves à Justinien (Mon. Germ. hist.., EpisL, III, 
p. 119) : « intégra Africa... nomen tuum cum deperditione tua plorat, anathe- 
matizat. » 

5. Vict. Tonn., a. 552, 556; cf. la lettre du pape Pelage (Mon. Germ. Idst., Epiât., 
III, p. 443) : a mori se etiam pro hac causa in inscientiae suae tenebris volueruntx. 



L'EGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTINIEN 447 

Reparatus, à décider la plupart de leurs collègues de Procon- 
sulaire à renouer avec Primosus les relations ecclésiastiques 1 . 
C'était en 554. L'année suivante, le concile de Numidie ve- 
nait à son tour faire soumission entre les mains de l'évêaue 
de Carthage 2 , et pour assurer ces résultats, on multipliait les 
rigueurs contre les dissidents, et on tâchait de chasser d'A- 
frique les agitateurs les plus redoutables. Parmi eux l'un des 
plus actifs était Victor, évêque de Tonnenna en Proconsulaire, 
auquel nous devons le récit d'une partie de ces événements. 
A plusieurs reprises déjà, il avait fallu soit l'emprisonner au 
monastère du Mandrakion, soit l'exiler aux Baléares 3 ; tou- 
jours l'incorrigible défenseur des Trois Chapitres avait recom- 
mencé son opposition. Cette fois pour en finir on le rélégua, 
en même temps qu'un autre évêque, au fond de l'Egypte. Il 
n'en devait plus revenir. En Byzacène enfin, Primasius faisait 
rude guerre aux dissidents, multipliant contre eux les rigueurs 
et les confiscations, et ternissant, s'il en faut croire Victor de 
Tonnenna, par une basse et honteuse rapacité, sa glorieuse 
conduite d'autrefois 4 . Grâce à ces mesures pourtant, peu à 
peu le calme se faisait; sans doute de loin en loin le feu cou- 
vant sous la cendre semblait se ranimer; du fond de sa re- 
traite Facundus ne désarmait pas, et il confondait dans une 
commune haine et Vigile et Pelage, son successeur, et Pri- 
masius d'Hadrumète, le principal docteur des Acéphales 5 ; 
dans son monastère de Canope, le fanatique Victor de Ton- 
nenna s'agitait sans paix ni trêve, et ses exhortations rallu- 
maient encore des résistances en Afrique. En 564 il fut avec 
son compagnon d'exil, Théodore, et quatre prélats africains, 
cité à Gonstantinople devant le patriarche et l'empereur; et 
comme tous six refusaient de céder, on les enferma dans di- 



1. Vict. Tonn., a. 554. 

2. M., a. 555. 

3. ld., a. 555. 

4. ld., a. 552. 

5. P. L., LXVII, 869, 873-874. 



448 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

vers monastères de la capitale 1 . Au fond ce n'étaient plus là 
que des manifestations sans conséquence; dès avant 560 le 
pape Pelage pouvait déclarer que «l'Afrique, l'Illyrie, l'Orient 
avaient condamné les Trois Chapitres » et que « c'était folie 
de s'écarter d'une telle sentence pour suivre quelques colpor- 
teurs de fausses nouvelles » 2 . Aussi bien les principaux acteurs 
que l'Afrique avait fournis à ce grand drame disparaissaient 
l'un après l'autre : en 557, l'abbé Félix mourait dans sa prison 
de Sinope 3 ; en 558, Primasius d'Hadrumète périssait misé- 
rablement 4 ; en 563, Reparatus finissait à Euchaïta ses jours 
dans l'exil 5 ; en 565 les derniers défenseurs des Trois Chapi- 
tres suivaient de près dans la tombe Justinien, leur persé- 
cuteur 6 . Après avoir pris à cette tragique lutte une part émi- 
nente, fourni à la cause de l'orthodoxie quelques-uns de ses 
plus vigoureux défenseurs ; après avoir, pour garder sa foi, 
résisté aux persécutions impériales et affronté même sans hé- 
siter une douloureuse rupture avec Rome, l'Afrique retrou- 
vait enfin à l'aurore du nouveau règne le calme intérieur. L'é- 
dit de Justin II, en proclamant la pacification religieuse, en 
recommandant aux évêques d'éviter toute nouveauté 7 , rendait 
l'Église africaine à sa véritable vocation : pendant plus de 
quatre-vingts ans elle allait avoir pour principal souci d'é- 
tendre dans l'Afrique byzantine le domaine du christianisme. 
Traitée d'ailleurs avec une extrême faveur par les successeurs 
de Justinien, protégée par leurs édits contre toute ingérence 
abusive des administrateurs civils et militaires 8 , investie du 
droit de porter directement aux pieds du prince ses réclama- 
tions et ses conseils 9 ; sûre devoir ses privilèges respectés et 

1. Vict. ToDn., a. 565. 

2. Mon. Germ. hist., Epist., 111, p. 443-444. 

3. Vict. Toun., a. 557. 

4. Id., a. 552; Morcelli, III, p. 318. 

5. Id., a. 563, p. 205. 

6. id., a. 563, p. 206. 

7. Evagrius, Hist.eccl.,V, 1. 

8. Zachariae, Jus gr. rom., III, p. 10. 

9. Id.. p. 10. 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTINIEN 449 

r 

ses demandes exaucées 1 , l'Eglise sentait croître dans les pro- 
vinces son influence puissante; le moment était proche où, 
par son sévère et incessant contrôle, elle allait conquérir jus- 
que dans l'administration publique une place chaque jour plus 
éminente. 

Quoi qu'il en soit, un fait important ressort du récit que 
nous venons de faire. Pour que, pendant sept ou huit années, 
de 548 à 556, l'Afrique ait pu s'engager avec tant de passion 
dans la querelle des Trois Chapitres; pour que, durant cette 
période, les évêques aient pu se concerter sans peine, et des 
conciles se réunir à plusieurs reprises sans aucune difficulté; 
pour que de nombreux prélats, pour que les chefs mêmes de 
l'Eglise africaine n'aient éprouvé nulle répugnance à aban- 
donner pour un temps assez long leurs diocèses; pour que 
l'administration publique enfin ait trouvé le loisir de se mêler 
activement à la lutte et d'employer ses forces à la répression 
des dissidences religieuses, il faut évidemment que l'Afrique 
ait été d'autre part pleinement tranquille et pacifiée. Ainsi les 
victoires de Jean Troglita avaient été efficaces autant et plus 
que celles du patrice Solomon; grâce à elles, pendant quinze 
années, l'Afrique paraît avoir joui d'un calme et d'une pros- 
périté que ne vint troubler aucun événement extérieur; il 
fallut le relâchement général qui marque la fin du règne de 
Justinien ; il fallut les dangereuses imprudences du gouverne- 
ment impérial pour ébranler cette situation heureuse, et rejeter 
encore une fois, et, pour plus de trente ans, l'Afrique dans une 
succession de difficultés, de troubles et de guerres. 

1. Zachariae, Jus qr. rom., III, p. 10 (a. 568;, p. 30 (a. 582). 



29 



< 



LIVRE IV 

L'EXARCHAT D'AFRIQUE 



PREMIÈRE PARTIE 
LA CRÉATION DE L'EXARCHAT 



* 



CHAPITRE PREMIER 

LES GUERRES D'AFRIQUE SOUS LES RÈGNES DE JUSTIN II ET DE TIBÈRE 

CONSTANTIN (565-582) 



Les dernières années du gouvernement de Justinien, ainsi 
qu'il arrive d'ordinaire au terme d'un trop long règne, sem- 
blent avoir été marquées par un relâchement profond de tous 
les ressorts de l'administration publique. L'empereur, vieillis- 
sant, affaibli, avait perdu cette énergique activité, qui jadis 
le poussait à conquérir l'Afrique ou l'Italie; au lieu de cet im- 
périal orgueil qui jadis inspirait ses résolutions, au lieu de cet 
amo'ir de la gloire qui l'avait conduit et soutenu dans les plus 
difficiles entreprises, maintenant le prince n'apporlait plus 
dans le soin des affaires qu'une molle indifférence, qu'une 
incurie chaque jour croissante 1 ; et, en l'absence de toute di- 

1. Ménandre (éd. Bonn), p. 283; Gorippus, In laudem Justini, II, 260-268. 



454 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

rection vigoureuse, l'œuvre que Justinien avait rêvée s'écrou- 
lait lentement de toutes parts. Sous les apparences de grandeur 
et de gloire, les faiblesses et les misères apparaissaient ; le 
trésor appauvri par l'excès des dépenses, parles frais coûteux 
des guerres lointaines, des constructions multipliées, des sub- 
ventions maladroitement prodiguées aux barbares, par les 
folies d'un luxe inouï, était, suivant les expressions d'un do- 
cument officiel, « réduit au dernier degré de la pauvreté »*. 
Malgré les rigueurs de l'administration, les impôts, dont le 
poids devenait toujours plus lourd, rentraient avec une peine 
extrême ; et la cupidité des fonctionnaires, qui, sans scrupule, 
exploitaient les provinces, augmentait, sans profit pour l'em- 
pire, la misère des sujets 3 . L'armée était en pleine décadence ; 
les effectifs, laissés volontairement incomplets par raison 
d'économie, diminuaient d'une manière scandaleuse ; au lieu 
de six cent quarante- cinq mille bommes qu'ils auraient dû 
comprendre, à peine en comptaient-ils cent cinquante mille, 
dispersés sur toutes les frontières 3 . Encore la rapacité de 
l'administration entretenait ces troupes sur un pied déplorable : 
la solde, toujours en retard, souvent même n'était point payée ; 
les fournitures d'équipement et de vivres étaient faites avec 
une rare irrégularité ; à tous les degrés de la liiérarchie mili- 
taire, le vol était organisé; et les soldats, dénués de tout, par- 
fois obligés de mendier pour vivre, désertaient à l'envi les 
drapeaux 4 . Aux portes mêmes de la capitale, les places fortes 
de la Thrace, mal entretenues, montraient leurs murailles 
ouvertes par mille brèches; aucune garnison ne les occupait 
plus, aucune machine ne couronnait plus leurs courtines : « on 
n'y entendait pas même, dit brutalement Agathias, comme 
dans un parc à bestiaux, l'aboiement d'un chien de garde » 5 . 
Sur la frontière de Perse, si menacée pourtant, on avait pro- 

1. Nov. 148, praef. 

2. Evagrius, Hist. eccl., IV, 30. 

3. Agathias (éd. Bonn.), p. 305-306. 

4. Ici., p. 306-307; cf. Proc, Hist. arc, p. 132-138. 

5. Agathias, p. 305; cf. p. 308. 



LES GUERRES D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTIN II 455 

filé de la première apparence de paix pour licencier les corps 
de limitanei 1 ; tout prétexte était bon pour diminuer les dé- 
penses militaires ; et le résultat de celte incurie, c'est que 
l'empire était ouvert à toutes les attaques. Et qu'on ne soup- 
çonne point Procope d'avoir à dessein, par haine de Juslinien, 
chargé les traits de la description : ce qu'affirme, à la date 
de 559 2 , l'auteur de Y Histoire secrète, Agathias le répète en 
termes presque identiques, et les Novelles impériales elles- 
mêmes le confirment avec une lamentable précision. « En l'ab- 
sence de toutesles choses nécessaires, dit un document officiel, 
l'armée était si complètement dissoute, que l'État était exposé 
aux invasions incessantes et aux insultes des barbares 3 . » On 
juge par ce tableau delà situation où pouvaient se trouver des 
provinces, telles que l'Afrique, plus éloignées du centre de la 
monarchie. Les faibles troupes qu'on y entretenait étaient in- 
suffisantes pour assurer la défense'; les citadelles, délabrées ou 
abandonnées, ne protégeaient plus le pays ; au lieu du prestige 
de la force, c'estparladiplomatie seule qu'on essayait d'assurer 
la tranquillité. Aussi bien était-ce, à ce moment, sur toutes les 
frontières, la règle de conduite prescrite par l'empereur : semer 
la division parmi les barbares et les ruiner les uns par les 
autres, maintenir leurs tribus en repos à grand renfort d'ar- 
gent et de cadeaux, acheter, quand il fallait, très chèrement 
leur retraite, telle semblait être, en cette fin de règne, l'habi- 
leté suprême 3 . Le jour était proche pourtant où, sur toutes 
les frontières, allait éclater l'insuffisance profonde de cette po- 
litique négligente et de cette déplorable organisation. 



1. Proc, Hist. arc, p. 135. 

2. Cette date ressort du passage de YHist. arc, p. 137. 

3. Nov. 148, praef.; cf. les Stralegika, qui déclarent que l'art militaire « est 
tombé, pour ainsi parler, en absolu oubli » (Strategika, p. 1-2). 

4. Jean d'Antioche {Fragm. hist. gr., t. IV), fr. 218, 

5. Agathias, p. 306. 



HISTOIRE DE LA. DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 



I 



En Tannée 563, l'Afrique avait pour gouverneur Jean Ro- 
gathinos 1 : par une maladresse qui semble assez inexplicable, 
ce personnage alluma dans la province, qui depuis quinze ans 
demeurait tranquille, une nouvelle insurrection. Parmi les 
vassaux africains de Byzance, figurait encore Coutsina, l'allié 
fidèlede Solomon et de Jean Troglila; et, conformément aux 
principes de la politique byzantine à l'égard des Berbères, on 
servait annuellement une pension au vieux chef. Pour des 
raisons que nous ignorons, le gouverneur crut devoir rompre 
avec ce vassal dévoué de l'empire; et comme Coutsina, selon 
l'usage, était venu à Garthage pour toucher la subvention pro- 
mise, il le fit traîtreusement assassiner 2 . Jadis, en 544, le guet- 
apens de Leptis Magna et l'exécution du frère d' Antalas avaient 
suffi à provoquer un soulèvement formidable ; la trahison de 
563 entraîna naturellement de semblables conséquences. Pour 
venger leur père, les fils de la victime prirent les armes, et de 
nouveau l'Afrique connut les horreurs du pillage et du mas- 
sacre. Toutefois il semble bien qu'une partie seulement de la 
province 3 — sans doute la Numidie, où étaient cantonnées les 
tribus de Coutsina — devint la proie de l'insurrection : il ne 
paraît pas non plus quele mouvement se soit étendu aux autres 
populations berbères, puisque seuls les fils de Coutsina sont 
nommés à la tête des révoltés. Pourtant, après tant d'années 
de paix, l'alerte fut vive, probablement accrue encore par la 
faiblesse des ressources militaires dont on disposait : en tout 

1. Malalas, p. 495-496; De Boor (Théophane, Index, p. 633) croit à tort qu'il 
s'agit de Jean Troglita. Quant à la situation du personnage, elle est incertaine. 
Les textes l'appellent ap/wv. Il est probable qu'il était magister miliium, 
car, à cette date même, il semble qu'Aréobinde était préfet du prétoire d'Afrique 
{Justiniani novellae, éd. Zachariae, Nov. 173) ; cf. pourtant les réserves que 
Zachariae fait dans son Appendix, p. 31. 

2. Malalas, p. 495-496; Théophane, p. 238-239. 

3. (AÉpY) xîvx, dit à deux reprises Théophane, /. c. 



LES GUERRES D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTIiN 11 457 

cas il fallut envoyer tout exprès d'Orient une armée en Afrique *, 
et le commandement en fut confié au propre neveu de l'empe- 
reur, Marcien 2 . Ce grand effort ne demeura pas inutile : le 
nouveau général réussit à obtenir — nous ne savons si ce fut 
par la diplomatie ou les armes — la soumission des Maures, 
et de nouveau la paix fut rétablie dans la province 3 : mais 
pendant les quelques mois qu'avaient exigés les préparatifs 
de l'expédition, le pays en proie aux ravages avait cruellement 
souffert. A la fin du règne de Justinien, la misère était grande 
en Afrique 4 , et d'autre part, cette reprise des hostilités, quel 
qu'en eût été le résultat, était pour l'avenir le présage de 
graves complications. 

Pourtant on put croire un moment que l'événement serait 
sans conséquences. La mort de Justinien (nov. 565) avait amené 
au trône l'actif et énergique Justin II, et le nouvel empereur 
semblait disposé à rompre à la fois avec toutes les traditions 
politiques du précédent règne 5 : en même temps qu'il reprenait 
au dehors une attitude plus fière à l'égard des barbares, qu'il 
tentait un vigoureux effort pour restaurer les finances et réta- 
blir l'armée 6 , qu'il s'appliquait à effacer les dernières traces 
des luttes religieuses \ sa généreuse sollicitude était émue par 
les misères des sujets. L'Afrique en particulier paraît avoir 
été l'objet de son attention ; à ce moment, en effet, la province 
avait à Constantinople un protecteur puissant dans la personne 
d'un des ministres du prince, le questeur du palais Anastase 8 ; 
grâce à l'influence de ce personnage, Justin II s'occupa active- 

i. ïhéophane, l. c. 

2. Sur ce personnage, qui fut plus tard (rtpaT/iyb; xûv 'Ew'wv, cf. Evagrius, 
V, 8; Jean d'Epiphanie {Fr. hist. graec, IV, p. 274). 

3. Théophane, /. c, p. 239. 

4. Gorippus, In laud. AnasL, 37; In laud.Just., I, 19. 

5. Groh, Gesch. des Ostroem. Kaisers Justins //, p. 45-49, 61-67. 

6. Nov. 148 (a. 566); Zachariae, Jus gr. rom., 111, p. 3. C'est de cette époque 
environ que datent les Strategika attribués à Maurice (Zachariae, dans la Byz. 
Zeilschr., IN, p. 441). 

7. Evagrius, V, 1, 4. 

8. Corippus, In laud. Anast., 36-40. Sur ce personnage, cf. Jean d'Éphèse 
(éd. Schœnfelder;, II, 29. 



458 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

ment de réparer les désastres de la contrée. Sous l'administra- 
tion d'un nouveau gouverneur, le préfet d'Afrique Thomas, la 
paix fut assurée par d'habiles négociations avec les chefs ber- 
bères et, suivant l'expression de Gorippus, « l'Afrique épuisée 
retrouva un espoir de vie » '-. Par ses soins, le système de la 
défense fut réorganisé, complété; de nouvelles citadelles s'éle- 
vèrent, en particulier à l'endroit où les routes de Théveste et 
de Cirta se réunissaient pour déboucher dans la vallée de la 
Medjerda; sur ce point, des places fortes furent établies à 
Thubursicum Bure (Teboursouk)" 2 , à Agbia (Aïn-Hedja) », à 
Thignica (Aïn-Tounga) 4 . Au delà des frontières reconstituées 
et protégées, l'influence byzantine s'étendit, à la faveur de la 
propagande chrétienne, jusque chez les Garamantes du Fezzan, 
j usque chez les Berbères de la Maurétanie Césarienne 3 , « triom- 
phant par conseil, suivant l'expression de Gorippus, des 
peuples que personne n'avait vaincus par les armes » \ A l'in- 
térieur du pays, l'administration des finances réorganisées 
s'efforçait, par une meilleure perception de l'impôt, d'assurer 
les rentrées nécessaires aux dépenses 7 ; pour réprimer la cu- 
pidité des fonctionnaires, on remettait en honneur les vieilles 
règles relatives à l'obtention gratuite des magistratures 8 ; pour 
arrêter leurs insolences, on rappelait à tous les agents, civils 
et militaires, le respect dû aux privilèges de l'Eglise et à la 
personne des évoques, et officiellement on invitait les prélats 
à adresser au prince toutes les observations qui leur semble- 
raient utiles, « afin, dit le rescrit impérial, que, connaissant 
la vérité, nous décidions ce qu'il convient de faire » 9 . Bref, 

1. Corippus, In laud. Just., I, 18-21. Sur le préfet Thomas, cf. C. /. L., VIII, 
1434. 

2. C. I. L., VIII, 1434. 

3. Diehl, Rapport, p. 433. 

4. Saladin, II, p. 545. 

5. Jean de Biclar, a. 569 (p. 212). 

6. Corippus, In laud. Just., I, 21 : 

« Vicit consiliis, quos uullus vicerat armis ». 

7. Nov. 149, 2 (a. -569). 

8. Nov. 149. 

9. Zachariae, /. c, III, p. 9-10 (a. 568). 



LES GUERRES D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DÉ JUSTIN II 459 

l'aurore du nouveau règne semblait pleine de promesses pour 
l'Afrique, et on conçoit que l'Africain Corippus entreprît en 
l'honneur de Justin II un panégyrique extraordinaire, pendant 
que Carthage reconnaissante élevait des statues à l'empe- 
reur '. 

Malheureusement cette prospérité dura peu. Quand les 
Avares, un moment effrayés par la courageuse fierté du nou- 
veau prince, revinrent donner l'assaut à l'empire, quand les 
Lombards pénétrèrent en Italie, quand de graves difficultés 
diplomatiques annoncèrent l'imminente reprise de la redou- 
table guerre perse 2 , l'Afrique, quoi qu'on en eût, passa au 
second plan des préoccupations impériales; probablement, 
pour résister aux envahisseurs qui menaçaient l'Orient et 
l'Italie, on la dégarnit d'une portion des faibles troupes 3 qui 
l'occupaient: en tout cas elle devint le théâtre de nouvelles 
guerres, et quoique nous possédions sur cette période des ren- 
seignements infiniment sommaires, pourtant nous entrevoyons 
combien elle fut désastreuse. En 569, Théodore, préfet d'A- 
frique, est tué par les Maures 4 ; en 570, Théoclistos, magister 
militum de la province d'Afrique, est battu par les Maures et 
tué 5 ; en 571, Amabilis, magister militum d'Afrique, est tué 
par les Maures 6 . Dans quelle partie de la province se passèrent 
ces événements, dont la sèche mention revient, comme un lu- 
gubre refrain, sous la plume du chroniqueur Jean de Biclar? 
Sont-ils le résultat de quelque soulèvement parmi les tribus 
soumises à l'empire, ou plutôt la conséquence de quelque atta- 
que venue des populations indépendantes de la Maurétanie ? 
Sont-ils l'effet d'une invasion berbère dans le pays byzantin, 
ou bien d'une conquête tentée par les impériaux, comme pour- 
rait le faire croire l'extension que l'influence grecque semble 

1. C. /. L., III, 1020. 

2. Groh, l. c, p. 75-104; Bury, /. c, II, p. 95-97. 

3. Cela ressort de Corippus, In laud. Just., I, 20 : « Bellum sine milite pressit ». 

4. Jean de Biclar, a. 569. 

5. Id., a. 570. 

6. Id., a. 571. 



460 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

vers cette date avoir prise vers l'ouest? Il faut nous résoudre 
à l'ignorer '. Tout ce que nous pouvons entrevoir, c'est que le 
vainqueur des trois généraux byzantins, le roi Garmul 2 , paraît 
avoir fondé, à la suite de ces événements, un puissant état in- 
digène; ce que nous savons assurément, c'est que la province 
souffrit cruellement de ces luttes. De nouveau, comme en 546, 
les populations s'enfuient au delà des mers, par crainte des 
violences des barbares, et vont chercher en Espagne un plus 
paisible asile 3 ; de nouveau, dans le pays désolé, les campagnes 
demeurent déserles *. En même temps toutes les bonnes in- 
tentions de l'empereur restent sans résultat; malgré les édits, 
les fonctionnaires continuent à acheter leurs charges, et se rem- 
boursent de leurs dépenses en exploitant les sujets 5 ; la rentrée 
des impôts devient chaque année plus difficile; en vain le 
prince déclare que « sans argent il est impossible de rien faire 
de prospère » 6 , en vain il affirme que « sans argent la répu- 
blique ne peut être sauvée » \ la fréquence même des édits sur 
la matière prouve leur inutilité \ En conséquence l'armée n'est 
plus payée, et par suite elle résiste mal aux attaques des bar- 
bares 9 ; et dans la contrée dévastée, où les colons ne veulent 

1. J'incline à croire pourtant qu'il faut placer dans la Césarienne les Maures 
qui battirent les généraux byzantins, et cela pour les raisons suivantes. Vers 
569, il est incontestable que l'influence grecque s'étendait dans cette région; 
la conversion des Maccuritae en est un sûr garant. Or, pendant les années sui- 
vantes, cette influence semble avoir subi quelque arrêt. On voit en effet ces 
mêmes Maccuritae, convertis en 569, venir, en 573, renouveler leur soumis- 
sion à l'empire. Ce fait semble indiquer qu'entre ces deux dates ce peuple 
participa à quelque soulèvement : il est permis de supposer que ce fut celui 
de Garmul. Il paraît donc vraisemblable que ce roi était un grand chef mau- 
rétanien qui s'opposa aux progrès des Grecs vers l'ouest. 

2. Jean de Biclar, a. 578 (p. 215). 

3. Morcelli, III, p. 325, 328; Vitae Pair. Emerilensium, c. 3 (P. L., LXXX, 128) ; 
Hildefonsus, De vir. ill., c. 4 (P. L., XCVI, 200). 

4 Const., III (a. 570) ; Zachariae, l. c, III, p. 13-14. 

5. En 574, on renouvelle les mesures de 569, « quae devicta paulatim obli- 
vioni tradita sunt » (Nov. 161). 

6. Const. III (a. 570); Zachariae, III, p. 14. 

7. Nov. 149, 2 (a. 569). 

8. Éditde 574 [Nov. 161, 4). 

9. Nov. 149, 2. 



LES GUERRES D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTIN II 461 

plus rester attachés à la terre, l'agriculture est complètement 
ruinée *. Dans ce cercle vicieux — car ce pays sans ressources, 
est incapable de rien payer — vainement la bonne volonté de 
l'empereur se débat pour trouver un remède ; vainement il 
essaie, par des mesures sévères, de fixer au sol le cultivateur, 
de satisfaire les propriétaires de la province d'Afrique ; vaine- 
ment, comme le dit un rescrit, « il veille attentivement, jour 
et nuit, aux intérêts de la république, se hâtant de réformer 
tout ce qui est nécessaire » 2 . Les événements étaient plus forts 
que la volonté du prince : aussi, découragé, malade, sentant 
d'ailleurs sa raison lui échapper 3 , en 574, Justin II se décida à 
associer comme régent à l'empire le comte des excubiteurs, 
Tibère Constantin. 



II 



! Au moment où le nouveau basilens montait sur le trône 
de Byzance, la situation de l'Afrique semble avoir été un peu 
moins désastreuse. En l'année 573, la puissante tribu des 
Maccuritae, l'une des principales peuplades de la Maurétanie 
Césarienne, avait par une solennelle ambassade renouvelé sa 
soumission à l'empire 4 . Sans doute Garmul, le grand chef 
indigène, demeurait toujours redoutable 3 : mais à cette date, 
s'il en faut croire du moins un renseignement que fournit 
le chroniqueur Marius d'Avenches, les préoccupations des 
Maures se détournaient de l'Afrique grecque et, attirés vers 
la mer, ils portaient leurs ravages sur les côtes de Provence 6 . 
En tout cas, le pays byzantin paraît avoir été épargné pendant 
quelques années, et l'empereur, désireux de pousser énergi- 

1. Const. 111 (a. 570). 

2. Iôid. ' 

3. Groh, l. c, p. 54-59 ; Bary, II, p. 76 79. 

4. Jean de Biclar, a. S73. 

5. ld., a. 578 : « fortissimus rex ». 

6. Marius d'Avenches, a. 574 (éd. Monamsen, p. 239). 



462 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

quement la guerre contre les Perses 1 , put en Afrique comme 
en Italie se dispenser d'intervenir par les armes 2 . Il se con- 
tenta probablement d'envoyer abondamment à Carthage, ainsi 
qu'il faisait à Rome, les subsides nécessaires pour assurer la 
fidélité des rois berbères ou pour gagner leur dévouement » ; 
sans doute aussi, comme en Italie, il fît construire quelques 
places fortes destinées à compléter le système de la défense 4 ; 
surtout il se préoccupa de mettre à la tête de la province des 
administrateurs d'une compétence éprouvée. A la tête du 
service civil il replaça le préfet Thomas, qui quelques années 
auparavant avait si habilement gouverné l'Afrique 5 ; au com- 

1. Evagrius, V, 14, note l'activité que mit Tibère à reconstituer dans ce but 
l'armée byzantine. 

2. Cf. Ménandre, p. 328-331. 

3. Ménandre, p. 327-328, 332. 

4. C. 1. L., VIII, 10498 (Macomades minores) : la date se place entre 574 et 578. 

5. Ce fait ressort nettement de l'inscription de Mascula (C. I.L., V11I, 2245), 
telle que l'a complétée une découverte récente (Bull, des Antiquaires, 1895, 
p. 171 ; Mél. de Rome, XV, 336). Dans le préfet Thomas nommé dans ce texte, 
on a justement reconnu le personnage dont parlent Corippus (Inlaudem Jus- 
tini,\, 18-21) et l'inscription des murs deTeboursouk (C. I. L., VIII, 1434): mais 
on ne s'est point suffisamment préoccupé d'établirla chronologie de ces docu- 
ments. Or, les trois premiers livres du panégyrique de Justin furent publiés par 
Corippus avant la fin de l'année 566 (Partsch, Praef., p. xlvi); dès ce mo- 
ment donc, le préfet Thomas administrait l'Afrique. L'inscription de Tebour- 
souk, où figurent les noms de l'empereur Justin et de l'impératrice Sophie, 
mais où manque le nom de Tibère, est, pour ce motif, antérieure à 574, et se 
place entre 565 et 574. L'inscription de Mascula enfin, où le seul Tibère 
est nommé, et avec le titre d'empereur., est postérieure à 578. A première 
vue, on sera tenté de conclure que les souverains qui se succédèrent sur le 
trône,, reconnaissant les services du préfet Thomas, le maintinrent sans inter- 
ruption à la préfecture d'Afrique depuis 566 jusqu'à 518 au moins : mais 
un rescrit impérial, adressé en 570 par Justin au préfet d'Afrique Théodore 
(Zachariae, Jus graeco-romanum, III, Coll. I, Nov. 6) ne permet point d'accep- 
ter cette conclusion. Il faut donc admettre que Thomas a, à deux reprises, 
rempli la charge de préfet : une première fois, entre 565 et 570, et c'est àce pre- 
mier gouvernement que j'ai rapporté l'inscription des murs de Teboursouk; 
une seconde fois, postérieurement à 570, et antérieurement à 582, date à la- 
quelle unenovellede Tibère est adressée au préfet Théodore (Zachariae, /. c, 
Nov. 13). On ne saurait préciser absolument l'époque de ce second gouverne- 
ment : il se pourrait, en effet, si Ton rapporte ici l'inscription de Teboursouk, 
que Justin, après avoir rappelé Thomas, l'ait renvoyé en Afrique dès avant 
574. Il paraît plus probable pourtant que Tibère, soit comme César, soit plu- 



LES GUERRES D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTIN II 463 

mandement de l'armée, il nomma, comme magister militum, 
un officier énergique, Gennadius. Le résultat de ces heureux 
choix ne se fit pas attendre; vers 578 ou 579, Gennadius atta- 
qua audacieusement les Maures, battit Garmul, et de sa propre 
main tua le chef berbère 1 . C'était après les désastres des der- 
nières années un succès important, et qui semble avoir été 
décisif : Gennadius et le préfet Thomas s'efforcèrent de l'as- 
surer en occupant fortement un certain nombre de points stra- 
tégiques qui renforçaient utilement la défense delà frontière 5 ; 
et en effet la paix paraît avoir été rétablie en Afrique par leurs 
soins. A tout le moins l'empereur Tibère, qui dès 574 s'était 
préoccupé de réformer l'administration de la province, pou- 
vait-il en 582 prendre les mesures nécessaires pour y restaurer 
l'agriculture 3 , ce qui indique une pacification assez complète 
du pays : et deux ans plus tard, à la date de 584, Théophy- 
lacte Simocatta rapporte que la puissance des Maures dimi- 
nuait de jour en jour, et qu'effrayés parles exploits des soldats 
de Byzance, ils ne songeaient plus qu'à déposer humblement 
les armes et à vivre tranquilles, soumis à l'autorité du basileus*. 
Si l'on essaie de résumer les traits essentiels de cette période 
malheureusement assez mal connue, de dégager d'un petit 
nombre de textes obscurs et incomplets les faits vraiment ca- 



tôt comme empereur, en même temps qu'il nommait Gennadius au poste de 
magister militum, fit appel à l'expérience du préfet Thomas : on compren- 
drait mieux encore, dans cette hypothèse, pourquoi le préfet donna, en l'hon- 
neur de son protecteur, le nom de Tiberia à Mascula reconstruite. En consé- 
quence j'incline à placer entre 574 et 582 le second gouvernement de notre 
personnage. 
i. Jean de Biclar, a. 578 (p. 215). 

2. CI. L., Vlll, 2245 (Mascula); la date se place sous le gouvernement de 
Gennadius (a. 578-582?); 949 (Aïn-Tubernok, date: 578-582); 4354 (Aïn-Ksar, 
date : 579-582, sous le gouvernement de Vitalius, magister militum Africae). Au 
lieu de la restitution Vitalius, M. Gsell croit que dans ce texte, conservé 
par une médiocre copie, il faut lire le nom de Gennadius {Bull, des Anti- 
quaires, 1895, p. 171). 

3. Const. IV (a. 582): Zachariae, III, p. 30. 

4. ïheoph. Simocatta, III, 4, 9. Sur la date, cf. Ewald, dans l'édition de 
Grégoire le Grand, I, p. 82. 



464 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

ractéristiques, il semble d'abord que l'Afrique de Justin II et 
de Tibère ressemble fort à celle de Justinien. C'est la même 
organisation administrative, , où les pouvoirs civils sont en 
général distincts de l'autorité militaire; c'est le même sys- 
tème de défense, s'appuyant sur un réseau de places fortes 
savamment disposées; c'est la même politique à l'égard des 
indigènes, assurant Finfluence byzantine tout ensemble par les 
subsides pécuniaires et par la propagande religieuse; ce sont 
les mêmes guerres enfin, fécondes enpillages et même en désas- 
treux revers, mais où la solidité des troupes byzantines finit 
toujours par avoir le dernier mot. Pourtant, en observant plus 
attentivement les choses, de graves différences apparaissent. 
Malgré la réelle sollicitude que Justin et Tibère témoignèrent 
à l'Afrique, l'état de la province paraît moins prospère qu'au- 
trefois : au dedans l'administration publique se désorganise, et 
les édits impériaux sont impuissants à la reconstituer; la 
misère du pays augmente, et les rescrits du prince ne peuvent 
y porter un remède efficace. La défense de la frontière est 
moins solide, et moins assurée la tranquillité de la contrée; 
ce n'est plus seulement le long du limes, ou sur quelques 
points stratégiques de la seconde ligne qu'on établit les for- 
teresses ; c'est l'intérieur de la région même qui se hérisse 
de citadelles, et — chose plus significative encore — pour la 
première fois les populations sont contraintes de veiller elles- 
mêmes à leur sécurité, et de construire à leurs frais, à côté 
des places fortes impériales, des redoutes où elles trouveront 
un refuge l . Au dehors, les attaques sont plus fréquentes et, 
malgré les succès de la propagande chrétienne, de grands états 
indigènes se forment, qui demeurent soustraits ou hostiles à 
l'influence byzantine. Sans doute la victoire de Gennadius ré- 
tablit pour quelques années la paix en Afrique et y remit la 
domination grecque sur un pied égal, supérieur même, à 



1. C. 1. L., V11I, 4354; le castrum est construit par les « conseotientes sibi 
cives istius loci... de suis propriis laboribus ». Sous les règnes suivants, le fait 
sera plus fréqueut encore (C. 1. L., Vllï, 10681, 12035). 



LES GUERRES D'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE DE JUSTIN II 465 

celui qu'elle avait tenu sous Justinien. Néanmoins les mêmes 
dangers subsistaient, et d'autant plus menaçants que désor- 
mais les guerres d'Orient empêchaient d'entretenir dans la 
province une armée d'occupation bien considérable ; et en con- 
séquence, dans les préoccupations de l'administration impé- 
riale, le soin de la défense tendait nécessairement à prendre de 
plus en plus la première place. De ces diverses causes devait 
naturellement sortir une importante réforme administrative, 
déjà préparée d'ailleurs par une longue suite de circons- 
tances : sous le règne du succcesseur de Tibère, de l'éner- 
gique et intelligent Maurice, les provinces occidentales de la 
monarchie allaient recevoir une organisation nouvelle; en 
même temps que l'Italie se transformait pour résister à l'inva- 
sion lombarde, pour les mêmes raisons et de la même ma- 
nière l'exarchat d'Afrique naissait. 



ï- 30 



CHAPITRE II 



LES TRANSFORMATIONS ADMINISTRATIVES DE LA PROVINCE D'AFRIQUE 
ET LA CRÉATION DE l'eXARCHAT 



Le règne de l'empereur Maurice (582-602) semble avoir été 
pour l'Afrique byzantine une époque de grandes transforma- 
tions. Au point de vue géographique, des changements impor- 
tants apparaissent dans la province à la fin du vi e siècle, et on 
y constate un groupement nouveau des territoires, assez dif- 
férent de celui que Justinien avait établi cinquante ans aupa- 
ravant. Au point de vue administratif, une évolution plus con- 
sidérable encore s'accomplit, et des institutions nouvelles 
naissent et lentement grandissent, qui viennent profondément 
modifier les règles du système de gouvernement romain. Il 
est donc essentiel d'examiner avec soin cette double réforme, 
d'en rechercher la date et les causes, d'en fixer le caractère et 
la portée : en effet elle ne constitue pas seulement un épisode 
— d'ailleurs considérable — de l'histoire africaine : dans 
l'étude qu'on en fera, on trouvera quelque chose de plus, je 
veux dire une application particulièrement significative des 
principes généraux qui, vers ce moment même, tendaient à 
modifier l'organisation administrative de Pempire grec tout 
entier. 



La liste géographique de Georges de Chypre, longtemps 



LA. CRÉATION DE L'EXARCHAT 467 

égarée et comme noyée dans la série des notices épiscopales 
byzantines, a repris récemment, grâce à la pénétrante étude 
de Gelzer, sa valeur et son caractère véritable *. Composée dans 
les premières années du vn e siècle, elle nous offre la descrip- 
tion de l'empire romain tel qu'il était constitué sous le règne 
de Maurice 2 , et grâce à elle nous pouvons retrouver avec pré- 
cision les divisions territoriales entre lesquelles l'Afrique se 
partageait à la fin du vi e siècle. De grands changements s'y 
étaient à ce moment accomplis. D'une part la Tripolitaine en 
avait été détachée pour faire désormais, comme laCyrénaïque 
sa voisine, partie du diocèse d'Egypte 3 ; d'autre part la Mau- 
rétanie Césarienne, maintenue par l'orgueil de Justinien sur 
la liste officielle des possessions byzantines, en avait été défi- 
nitivement rayée, et les quelques places, d'ailleurs peu nom- 
breuses, que l'empire conservait sur cette portion du littoral, 
avaient été réunies à la Sitifienne pour former avec elle la 
province unique de Maurétanie première 4 . En revanche, à 
l'extrémité occidentale de l'Afrique, l'importante citadelle de 
Septem, quijadis dépendait de la Césarienne, était devenue la 
capitale d'ungouvernement nouveau. Pour compenser la dimi- 
nution territoriale produite du côté de l'est par l'abandon de 
la Tripolitaine, pour donner aussi aux possessions byzantines 
dispersées dans l'extrême ouest une organisation plus solide et 
plus rationnelle, une province avait été formée avec Septem, les 
îles Baléares, les territoires que l'empire conservait en Espagne 
et sous le nom de Maurétanie seconde, elle avait été placée 



1. Georgii Cyprii Descriptio orbis Romani, éd. Gelzer, p. vi-xm. 

2. ld., p. xv-xvi : « repraesentat hic liber Rornanum imperium Mauricio 
auctore solidatum ». 

3. Ici., p. li et lxiv. 

4. Ici., p. 34. A la vérité, Sétif est mis par l'auteur en Numidie et Rusuccuru 
seul figure en Maurétanie première. Mais la Maurétanie première étant au 
temps de Procope identique à la Sitifienne, et Sétif étant resté byzantin, il 
serait étrange que ce nom eût été entièrement détourné de sa signification 
primitive pour être uniquement appliquée aux débris de la Césarienne. 11 
vaut donc mieux, avec Gelzer (p. xxxi), admettre une transposition dans le 
manuscrit. 



468 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

sous l'autorité suprême du préfet d'Afrique 1 . Ainsi, en appa- 
rence tout au moins, rien n'était changé dans la liste des pro- 
vinces telle que Justinien l'avait jadis établie : comme en 534, 
on y voyait figurer encore, à côté de la Proconsulaire, de la 
Byzacène, de la Numidie, deux gouvernements de Mauréta- 
nie; et de cette sorte, aux yeux des basileis si soucieux de ne 
sembler consentir aucun abandon de territoire, l'honneur pou- 
vait paraître sauf. Mais en fait, ce n'était là qu'une trompeuse 
équivoque : en fait la Césarienne était si complètement perdue 
que sa capitale même, Gaesarea avait échappé aux mains de 
Byzance 2 ; en réalité, malgré la similitude des noms, c'était 
une Afrique nouvelle qui se constituait. Les empereurs de la 
fin du vi e siècle avaient perdu tout espoir de réaliser jamais 
les rêves ambitieux de Justinien ; ils ne pensaient plus réussir 
à occuper, au moins directement, toute l'immense étendue de 
l'ancienne Afrique romaine : une répartition nouvelle des ter- 
ritoires devait être la conséquence nécessaire de cette modes- 
tie de sentiment. En Italie, à peu près vers la même époque, 
l'invasion lombarde, en brisant violemment les anciens cadres 
des provinces, en avait rapproché les débris en des groupe- 
ments nouveaux, pour la protection desquels le gouverne- 
ment impérial avait dû prendre des mesures énergiques 3 : en 
Afrique des nécessités assez analogues produisirent de sem- 
blables résultats. Puisqu'on n'avait pu parvenir à entamer sé- 
rieusement la Césarienne, ne valait-il par mieux, au lieu de 
conserver à tout prix à cette province une existence illusoire, 
en rattacher les lambeaux au gouvernement plus effectif et 
plus solide de Sitifienne ? Puisque aux extrémités de l'Occident, 
un groupe de territoires subsistait, isolés du reste du pays by- 



i. Georg. Cypr., p. 34. Cf. ibid., p. xxxi-xxxn. De là vient peut-être le nom 
de Maurétanie Gaditane, que l'Anonyme de Ravenne (p. 162) applique à cette 
région. 

2. Du moins elle manque dans la notice. Cf. p. xxxi. Quant à l'extension du 
pays byzantin du côté de la Maurétanie (p. xxx), j'ai déjà discuté ailleurs l'hy- 
pothèse de Gelzer. 

3. Cf. Diehl, Exarchat de Ravenne, p. 12-14. 



LÀ CRÉATION DE L'EXARCHAT 469 

zantin, mais capables de constituer parleur union un centre 
d'administration et de résistance, ne valait-il pas mieux, au 
lieu de maintenir la lointaine Septem dans la dépendance 
d'une Maurétanie Césarienne hypothétique, rassembler autour 
d'elle toutes les possessions byzantines de l'ouest, et lui as- 
surer ainsi de plus sérieuses chances d'existence ! ? En un mol, 
ne valait-il pas mieux, au lieu de nourrir d'ambitieuses illu- 
sions, accommoder sa politique aux circonstances présentes, et 
puisqu'il fallait décidément renoncer à reconquérir toute 
l'Afrique, tâcher du moins de conserver ce qu'on en avait con- 
quis ? Ce fut en Italie comme en Afrique, la politique de l'em- 
pereur Maurice ; et on ne saurait nier que sa prudente sagesse 
n'ait donné par là à ces provinces plus de cohésion et d'éner- 
gie pour la défense. 

Quoi qu'il en soit de ces remarques, à la fin du vi e siècle, 
l'Afrique byzantine comprenait les territoires suivants : 

1° La province Proconsulaire 2 ; 

2° La Byzacène; 

3° La Numidie; 

4° La Maurétanie première (Sitifienne et débris de la Césa- 
rienne) ; 

5° La Maurétanie seconde (Septem, Baléares, villes grec- 
ques d'Espagne); 

6° La Sardaigne, à laquelle il faut sans doute rattacher la 
Corse, omise par Georges de Chypre, mais qui dépendait in- 
contestablement, à la fin du vi e siècle, du gouvernement d'A- 
frique 3 . 

Si incomplets que soient sur certaines de ces provinces les 
renseignements de notre géographe — la liste des villes de la 
Proconsulaire en particulier a absolument disparu 4 — pour- 

i. C'est en effet ce qui arriva, comme on le verra plus loin. Cf. Gelzer, 

p. XLIIl-XLIV. 

2. Le nom se rencontre dans un rescrit de 582 (Zachariae, Jus gr. rom , 
ITI, p. 30). 

3. Cf. Greg., Epist., 7, 3; Gelzer (p. xliv) y met <Vtort un duc: on n'y trouve 
qu'un tribun. 

4 Cf. Gelzer, p. xxix. 



470 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

tant ils suffisent pour faire apprécier d'une manière générale 
Tétendue du pays byzantin. Dans la Byzacène, les limites delà 
province étaient demeurées ce qu'elles étaient au temps de 
Justinien : si, parmi les villes énumérées par Georges de 
Chypre, nous cherchons les plus méridionales, nous trouvons 
en effet, sur la côte, Iunca, dans l'intérieur du pays, Madar- 
suma, Capsa et Thélepte, et vers l'ouest, Cillium; en seconde 
ligne, c'est, sur le littoral, Thapsus et Hadrumète, dans l'in- 
térieur, Kouloulis, Mamma, Sufetula et Sufes, qui déjà porte 
son nom actuel de Sbiba 1 . La Numidie aussi avait sensible- 
ment la même extension qu'autrefois : au pied de l'Aurès, 
les Byzantins occupent toujours Théveste, Bagai, et d'autres 
témoignages nous permettent d'ajouter à ces villes celles de 
Tbamugadi, de Lambèse et de Diana 2 ; à l'intérieur, ils tien- 
nent, comme jadis, la seconde ligne que formaient Laribus 3 , 
Tigisis, Calama ; du côté de l'ouest, ils possèdent Mileu et 
Constantine 4 . La Maurétanie première paraît avoir été plus 
sérieusement diminuée : on y rencontre seulement Sitifis et 
Rusuccuru, cette dernière place provenant de l'ancienne Cé- 
sarienne 5 ; la région du Hodna, si du moins il n'y a ici nulle 
lacune dans la liste, semble à ce moment avoir été abandon- 
née. Enfin, dans la Maurétanie seconde, la notice place Septem, 
les îles de Majorque et de Minorque, et les villes que les im- 
périaux conservaient enEspagne à la fin du vi e siècle : c'étaient 
depuis que le roi Léovigild avait définitivement reconquis 
Corduba, les cités de Carthago Spartaria (Carthagène), Ma- 
laca, Assidona et Sagontia (Gisgonza) 8 . H reste à nommer en 
Sardaigne les villes de Caralis, métropole de l'île, de Turris, 

1. Georg. Cypr., p. 33. 

2. Cf. C. I.L., VIII, 2389; Fournel, I, p. 166-167. 

3. Gelzer, noie 606, hésite à reconnaître cette ville, parce que la liste la place en 
Numidie. Procope fait de même dans un passage, encore inédit, du De Aedif., 
VI, ch. 7. 

4. Georg. Cypr., p. 33-34. 

5. Georg. Cypr., p. 34. 

6. Sur ces possessions et leur histoire, Gelzer, p. xxxii-xliii et surtout xxxrv- 
xxxvi. 



LA CREATION DE L'EXARCHAT 471 

Fausiana, Sulci, Chrysopolis, Oristanum, Tharros ' ; en Corse, 
la correspondance de saint Grégoire mentionne Aleria, Saona, 
Adjacium 8 . 



II 



A côté de ces remaniements territoriaux, une réforme plus 
considérable encore modifiait vers le même temps l'organisa- 
tion administrative de l'Afrique. 

Dès le règne de Justinien, pour mieux assurer la défense 
de l'empire, on avait, dans certaines provinces voisines de la 
frontière, réuni entre les mains d'un même gouverneur les 
pouvoirs civils et militaires; et, afin de fortifier, dans certai- 
nes circonscriptions difficiles à gouverner, Faction de l'autorité 
publique, afin de donner à l'administration une direction plus 
régulière et plus cohérente, on avait institué des magistrats 
nouveaux, appelés praetores ou cTpaTY)yol, dont Justinien lui- 
même a pris soin de définir le double caractère 3 . Quoique 
en principe cette réforme se fût limitée aux parties orientales 
de la monarchie, quoique, dans FOccident reconquis, l'empe- 
reur eût d'abord pris à tâche de rétablir l'antique séparation 
des attributions, sur laquelle se fondait Forganisation romaine, 
de bonne heure pourtant, on Fa vu, les nécessités de la situa- 
tion et les périls de la province avaient amené en Afrique une 
concentration momentanée des pouvoirs entre les mêmes 
mains. A deux reprises, le patrice Solomon avait, à l'autorité 
militaire du magister militum, uni la compétence civile du 
préfet du prétoire; le patrice Germanos avait été investi par 
la confiance du prince d'un pouvoir extraordinaire qui faisait 
de lui le supérieur hiérarchique du préfet du prétoire et du 
magister militum ; plus récemment encore, le préfet Théodore, 



1. Georg. Cypr., p. 35. 

2. Greg., Epis t., 1, 76-77; 11, 77. 

Z.Nov. 25, praef. Cf. Diehl, Exarchat, p. 81-82. 



4"?2 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

tué à l'ennemi, joignait incontestablement à la direction de 
son département civil le commandement des armées. D'au- 
tres phénomènes, non moins significatifs, se produisaient 
vers le même temps et prouvaient l'importance croissante que 
devait prendre, sous la pression des circonstances, l'élément 
militaire dans l'Afrique menacée. Dès 546, on sentait la né- 
cessité, pour tenir tête aux invasions berbères, d'augmenter 
sur la frontière le nombre des commandements militaires : 
en Byzacène, la garde du limes, que Justînien avait cru pou- 
voir confier à un seul officier général, était partagée entre 
deux duces*, dont l'un résidait à Hadrumète et protégeait la 
région du littoral, tandis que l'autre, sans doute établi comme 
jadis à Thélepte ou à Capsa, surveillait l'intérieur du pays. 
Ainsi de toutes parts, et par la force même des choses, l'ad- 
ministration militaire, à laquelle étaient remis les intérêts 
essentiels du pays, tendait à accroître son autorité et à pren- 
dre la première place; ainsi s'annonçait, dès le milieu du 
vi e siècle, la grande transformation qui, réduisant peu à peu 
en gouvernement militaire les anciennes provinces romai- 
nes, aboutira au vn e siècle au régime des thèmes. Les circons- 
tances particulières où se trouvaient placées les possessions 
grecques d'Occident ne pouvaient qu'y hâter encore l'évolu- 
tion qui, vers le même temps, se préparait dans tout l'empire; 
ce fut l'origine de l'importante réforme qui, sous le règne de 
l'empereur Maurice, modifia l'organisation administrative de 
l'Afrique, comme elle modifiait celle de l'Italie. 

Assurément, à la fin du vi e siècle comme aux premiers jours 
de la conquête byzantine, on rencontre à Carthage un préfet 
du prétoire, et on l'y rencontrera jusqu'aux derniers jours de 
la domination grecque en Afrique a . Sans doute il est, comme 

1. Joh., VI, 49. Cf. Partsch, p. vu-viu. 

2. Georg. Cypr., p. 33 ; Greg., 4, 32 (juill. 594); 10, 37, 38 (juill. 600; Jaffé- 
1785-1786); 11, 5 (oct. 600); P. L., LXXX, 478 (a. 627); P. G., XCI, 364, 583 
(a. 641). C'est donc à tort que Bury (II, 347) dit qu'en Afrique le préfet disparut 
bientôt. Il se trompe non moins gravement lorsqu'il affirme qu'à l'époque de 
Justinien les préfets étaient investis de l'autorité militaire (II, 34). 



LA CREATION DE L'EXARCHAT 473 

jadis, un personnage fort considérable : on le salue des titres 
pompeux d'Excellence et d'Eminence; il est, sous le règne 
même de Maurice, le chef incontesté de l'administration civile, 
et sa surveillance s'exerce attentivement sur les actes des 
gouverneurs de province ; le'soin de l'administration financière 
lui est non moins certainement dévolu: pourtant sa situation 
est dès ce moment singulièrement amoindrie. Dans la pensée 
de Justinien, le préfet du prétoire d'Afrique devait être le pre- 
mier magistrat du diocèse, et les ducs eux-mêmes, chargés de 
la défense des frontières, devaient, dans l'intention primitive 
du prince, relever de son autorité *. Or, vers la fin du vi e siècle, 
un autre personnage apparaît à côté de lui : ce n'est plus seu- 
lement, comme autrefois, le magister militum Africae, com- 
mandant le corps d'occupation, dirigeant l'administration mi- 
litaire comme le préfet préside à l'administration civile. C'est 
un magistrat nouveau, l'exarque, placé dans la hiérarchie 
officielle au-dessus du préfet 2 . Or, cet exarque, quel rôle, 
quelles attributions a-t-il dans la province ? A l'origine, ce 
semble, il a été tout simplement, comme le veut Mommsen, le 
successeur de l'ancien magister militum, le gouverneur mili- 
taire de l'Afrique byzantine 3 , et si, pour désigner ses fonctions, 
un terme nouveau a été inventé *, c'est ou bien que le nom de 
magister militum, trop prodigué dans les grades inférieurs, 
ne suffit plus à caractériser le chef suprême de l'armée 3 , ou 
bien — chose plus vraisemblable encore 6 — que pour désigner 
les pouvoirs extraordinaires conférés par mandat spécial à ce 

1. Il se peut même que primitivement Justinien n'ait point pensé à instituer 
en Afrique un magister militum à côté du préfet. En tous cas, il n'en est point 
question dans les rescrits de 534. 

2. Greg., 5, 11; C. 1. L., VIII, 12035. 

3. Neues Archiv, XV, p. 186. 

4. Sur le nom d'exarque, Diehl, Exarchat, p. 15-16. 

5. Neues Archiv, XV,, p. 185. 

6. Il est certain que les exarques d'Italie et d'Afrique furent institués dès 
le début du règne de Maurice. Or, en 589-590 le commandant en chef de l'ar- 
mée d'Espagne s'appelle encore magister militum Spaniae (C. 1. L., II, 3420). 
Si donc l'explication de Mommsen était la vraie, on verrait mal pourquoi ce 
personnage aussi ne s'appelle point exarque. 



474 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

personnage, un titre plus relevé a para indispensable i . En tout 
cas, à l'origine, le caractère essentiellement militaire de l'exar- 
que paraît indéniable ; l'administration civile, théoriquement 
du moins, demeure absolument en dehors de sa compétence. 
Mais, en fait, à l'époque où nous sommes, l'intervention de 
l'autorité militaire dans les affaires civiles devient, pour les 
raisons que nous avons dites, de jour en jour plus inévitable * ; 
etsi dans l'institution primitiven'apparaît point, officiellement, 
la combinaison des deux pouvoirs, en fait, par son rang hié- 
rarchiquement supérieur, par l'importance croissante qui s'at- 
tache à ses attributions, l'exarque arrive bien vite à exercer 
un contrôle effectif sur l'administration civile 3 , et il finira par 
considérer le préfet « moins comme un collègue que comme 
un subordonné » \ En fait, quel qu'ait été le point de départ, 
le résultat final est certain : en Afrique comme en Italie, l'exar- 
que est devenu très rapidement le représentant suprême de 
l'autorité impériale, le gouverneur général de la province, un 
véritable vice-empereur s . 

Voilà, dans le régime administratif établi par Justinien, 
un premier et grave changement. Regardons, un degré plus 
bas, ce qu'il est advenu de l'administration provinciale. Sans 
doute, ici encore, comme dans l'organisation du gouverne- 
ment central, nous rencontrons, à côté des administrateurs 
militaires, des fonctionnaires civils 6 . La Notice de Georges de 
Chypre montre l'Afrique partagée, sous la haute autorité du 
préfet du prétoire, en éparchies ou gouvernements civils 7 ; à 
la tête de ces circonscriptions, la correspondance de Grégoire 
le Grand mentionne à plusieurs reprises des judices* ; et si ce 

1. Hartmann, Unlersuch. z. Gesch. derbyz. Verwalt. in Italien,]*. 9, 28;Diehl, 
Exarchat, p. 17-18. 

2. Mommsen, /. c, XV, p. 186. 

3. Hartmann, /. c, p. 32. 

4. Mommseû, l. c, XV, p. 186. 

5. Hartmann, p. 30; Diehl, p. 172-175; Bury (11, p. 34) se trompe en disant 
que c'est le préfet qui prit le nom d'exarque. 

6. Zachariae, III, p. 10 (a. 568): « judices civiles aut militares ». 

7. Georg. Cypr., p. 33-34. 

8. Greg., 1, 74; 4, 24, 26; 5, 38; 11, 5. 



LA CRÉATION DE L'EXARCHAT 475 

terme, d'une signification un peu vague, peut, dans certains 
cas, laisser place à l'incertitude *, il est incontestable pourtant 
que, dans l'une au moins des provinces du diocèse africain, 
en Sardaigne, le praeses, représentant de l'autorité civile, a 
jusqu'à l'année 627 au moins, subsisté à côté du dux investi 
des pouvoirs militaires 2 . Donc l'administration civile a duré 
en Afrique de même que le préfet qui en était le chef: mais si 
nous examinons d'autre part, dans cette même Sardaigne, 
quels sont les rapports et les attributions respectives du praeses 
et du duc, nous constatons ici une situation assez analogue à 
celle où le préfet se trouve vis-à-vis de l'exarque. Non seule- 
ment les magistri militiim qui remplissent les fonctions de duc 
de Sardaigne dirigent, ainsi, qu'il est naturel, tout ce qui con- 
cerne la guerre ou la diplomatie % mais encore ils intervien- 
nent dans l'administration ordinaire de la justice et jusque 
dans les affaires de finance. S'agit-il d'un testament dont on 
conteste la validité, c'est au duc, non au praeses, que le pape 
recommande la cause, lui demandant de veiller à faire respecter 
le bon droit 4 . C'est le duc qu'on voit mêlé aux procès concer- 
nant les personnes ou les biens d'Eglise 3 ; et quoique l'admi- 
nistration civile semble avoir gardé parmi ses attributions le 
soin de répartir les impôts 6 , le duc pourtant paraît avoir qua- 
lité pour déterminer les redevances et corvées des sujets, puis- 
qu'on lui reproche, précisément en cette matière, de mal tenir 
compte des intentions bienveillantes de l'empereur 7 . Sans 
doute, on peut croire que dans les agissements du duc deSar- 
daigne il y a plus souvent usurpation de pouvoir qu'exercice 
légal d'une compétence administrative : Grégoire le Grand lui- 
même constate que certains actes de ce personnage sont « con- 



1. Sur le sens de judex, Diehl, l. c, 135-137. 

2. Greg., 9,195; 11, 22; P. L., LXXX, 478. 

3. Id., 4, 25; 1, 46. 

4. Id., 1, 46. 

5. Id., 1, 59. 

6. Id., 11, 5, où la plainte est adressée au préfet. 

7. Id., 1, 47. 



476 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

traires à la discipline de l'état ^ l . Mais c'est déjà un fait bien 
significatif, qu'en présence du praeses, ces usurpations puissent 
être aussi fréquentes. Un autre, qui ne l'est guère moins, c'est 
le rôle effacé du gouverneur civil. Deux fois seulement il est 
question de lui dans les lettres de saint Grégoire, et les cir- 
constances où il apparaît ne laissent pas d'être assez remar- 
quables. Une fois, nous apprenons en effet que ce magistrat a 
écrit au pape au sujet d'un incident qui s'était produit à Ca- 
ralis : or on observera qu'en même temps le duc faisait sur la 
même affaire un rapport au pontife 2 . Dans l'autre lettre où 
figure le praeses, Grégoire exhorte cet administrateur à tra- 
vailler à la conversion des païens de sa province; or le duc, 
dans un autre texte, nous pst représenté comme veillant avec 
sollicitude aux intérêts de la foi, et le pape lui adresse des 
conseils tout semblables 3 . On conclura de là avec quelque 
vraisemblance qu'à la fin du vi e siècle les attributions des deux 
pouvoirs n'étaient plus, au moins sur certains points, fort 
nettement distinguées; que la compétence des ducs tendait, 
soit par usurpation, soit autrement 4 , à dépasser le cercle des 
affaires purement militaires; que le magister militum, parla 
force des choses, et peut-être même officiellement 5 , prenait 
rang au-dessus du gouverneur civil. Grégoire le Grand, parlant 
quelque part des personnages chargés d'administrer la Sar- 
daigne, ne pense qu'aux seuls ducs qui successivement ont 
gouverné l'île 6 : tant en fait le praeses tenait peu de place, tant 
le pouvoir militaire prenait une importance croissante dans 
l'administration des provinces africaines 7 . 

Descendons un degré encore. Au-dessous des ducs, nous 
trouvons les tribuns placés à la tête des détachements qui 

1. Greg., 1, 59. 

2. ld., 9, 195. 

3. ld., 11, 22; 4, 25. 

4. ld., 1, 46, où le pape parle de Y administratif) du duc. 

5. Id., 9, 195 : le duc est nommé avant le praeses. 

6. ld., 1, 47. 

7. Cf. sur le développement de l'autorité militaire aux dépens du pouvoir 
civil, HartmanD, p. 47-48, 60-61, 105; Diehl, p. 86-92. 



LA CRÉATION DE L'EXARCHAT 477 

tiennent garnison dans les villes : eux aussi interviennent en 
mainte circonstance dans l'administration civile des cités, 
dont ils ont le commandement militaire. Des exemples em- 
pruntés à FItalie byzantine suffiraient à montrer ces officiers 
intimement mêlés aux affaires de justice et de finances 1 ; le 
diocèse africain, dans un cas tout au moins, présente une situa- 
tion analogue. Le tribun chargé de la défense de la Corse n'est 
point seulement le chef des troupes; il semble également in- 
vesti de l'autorité civile ; en effet les habitants du pays re- 
grettent sa bonne administration et constatent qu'en aucune 
circonstance il n'a opprimé la province 2 . 

Assurément — et c'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue 
— en théorie l'institution justinienne subsiste presque tout en- 
tière : à la fin du vi e siècle, comme en 534, on rencontre dans 
l'Afrique byzantine une hiérarchie d'administrateurs civils, un 
préfet du prétoire à Garthage, des praesides dans les provinces. 
Mais dans ces provinces les commandants militaires usurpent 
perpétuellement sur les attributions des autorités civiles, et à 
Garthage, un gouverneur général, l'exarque, est le supérieur 
incontesté du préfet. Assurément — et ceci encore doit être 
retenu — il n'y a point eu ici, comme dans les provinces asia- 
tiques réorganisées jadis par Justinien, une réforme formelle 
et régulière, fixant par édit, à une date donnée, la compétence 
des différents pouvoirs. Les circonstances plus que la loi ont 
accru l'importance des chefs militaires; mais, pour n'être point 
pleinement légale, la transformation n'est pas moins considé- 
rable : en Afrique comme en Italie, la subordination progres- 
sive de l'autorité civile à l'armée est un des traits caractéris- 
tiques du régime auquel fut soumis l'Occident byzantin 3 . 

Quelle qu'ait pu être d'ailleurs la lenteur de cette évolution, 
la création du titre d'exarque en marque une étape particu- 
lièrement importante. Il n'est donc point inutile de rechercher 



i. Diehl, p. 115-116. 

2. Greg., 7, 3. 

3. Cf. Diehl, l. c, p. 86-91. 



478 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

à quelle date et dans quelles circonstances la magistrature 
nouvelle fut instituée dans l'Afrique grecque. 

En Italie, on le sait, le premier texte où se rencontre le nom 
d'exarque est la lettre, en date du 4 octobre 584, que le pape 
Pelage II adressait au diacre Grégoire 1 . C'est quelques années 
plus tard qu'apparaît, en juillet 591, la première mention 
d'un exarque d'Afrique 2 . Gennadius, qui à ce moment était 
revêtu de ces hautes fonctions, en était-il le premier titulaire? 
On ne sait. Une seule chose est certaine, c'est qu'en Afrique 
tout au moins la création de l'exarchat date du règne de l'em- 
pereur Maurice. Sous Justin II en effet et sous Tibère les tex- 
tes mentionnent encore, à la tête de l'armée d'occupation, un 
magister militum in Africa*, et le rescrit adressé en août 582 
au préfet du prétoire Théodore montre qu'à ce moment ce 
personnage était, dans la province, le chef suprême de l'admi- 
nistration 4 ; il y a donc toute raison de placer entre 582 et 591 
l'institution de la nouvelle magistrature et d'en faire hon- 
neur à l'empereur Maurice. Les circonstances d'ailleurs justi- 
fiaient amplement cette mesure. Outre la tendance générale 
que nous avons signalée, et qui depuis de longues années 
acheminait vers une réforme de cette sorte la politique impé- 
riale, les conditions particulières où se trouvait la province 
réclamaient de vigoureuses résolutions 5 . On a vu de quels 
périls l'Afrique avait été menacée sous Justin et Tibère, de 
quels désastres elle avait souffert : malgré la victoire de Gen- 
nadius sur le roi Garmul, le pays restait profondément trou- 
blé. Sans aucun doute, en Afrique comme enSardaigne, sub- 
sistaient encore, au milieu même des régions pacifiées, des 
îlots nombreux de populations païennes mal soumises, dont 



1. P. L., LXXIl, p. 703. 

2. Greg., 1, 59. 

3. Jean de Biclar, a. 578; C. L L., V11I, 4354. 

4. Zachariae, l. c, III, p. 30 (a. 582). 

5. r Lampe, Qui fuerint Gregorii Magni temporibus... exarchi,^. 3-4, fait une 
objection singulière. Il est fort évident qu'il n'y a pas de Lombards en Afrique : 
mais la situation est analogue et aussi dangereuse. 



LA CREATION DE L'EXARCHAT 479 

les mouvements exigeaient une surveillance constante'. Sans 
cesse, sur la frontière, des invasions nouvelles étaient à redou- 
ter, et en effet le chroniqueur Théophanerapporte qu'à la date 
de 587 les nations des Maures firent de grands troubles en 
Afrique 2 . Il était donc indispensable d'organiser fortement 
la défense du pays : pour cela, comme tous ses prédécesseurs, 
Maurice renforça de quelques citadelles la ligne des places 
fortes africaines, et en particulier il fit occuper les débouchés 
septentrionaux de la grande voie de communication qui tra- 
verse le col d'El-Kantara3. En même temps, il tâchait, on l'a 
vu, en remaniant les circonscriptions administratives, de don- 
ner plus de cohésion et de force défensive auxgroupements nou- 
veaux qu'il constituait. La création de l'exarchat était le com- 
plément naturel de ces décisions. En nommant un comman- 
dant d'armée investi de pouvoirs extraordinaires, l'empereur 
marquait nettement la sollicitude que lui inspiraient les néces- 
sités militaires de la province ; et un gage non moins assuré 
des intentions du prince apparaît dans le choix qu'il lit du 
patrice Gennadius pour être l'un des premiers titulaires du 
nouvel emploi. Le vainqueur de Garmul avait, en 578, donné 
glorieusement en Afrique la mesure de ses talents et de son 
énergie; il avait par ses victoires su imposer aux indigènes le 
respect de son nom, il connaissait à merveille le pays qu'il 
allait administrer et défendre; il était plus qualifié que per- 
sonne pour en être le gouverneur général. On conçoit donc 
qu'après les désordres de 587 Maurice ait fait appel à cet offi- 
cier vigoureux et habile; on voudrait même croire, si ce 
n'était une hypothèse indémontrable, que c'est à ce moment et 
pour lui que la dignité d'exarque fut créée. 

Ce qui est certain, c'est que la magistrature nouvelle n'eut 
en aucune façon le caractère d'une institution extraordinaire 
et transitoire. Lorsque, après huit ans au moins de gouver- 



1. Cf. Greg., 4, 25, 27; 9, 123; Bell. Vand., p. 468-469; Cod. JusL, I, 27, 2. 

2. Théophane, p. 261. 

3. C. I. £,., VIII, 2525. 



480 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

nement 1 , Gennadius abandonna ses fonctions, Maurice lui 
donna pour successeur un des meilleurs généraux de l'empire, 
Héraclius 2 , et les textes grecs désignent ce personnage par le 
titre absolument militaire de patrice et stratège d'Afrique 3 : 
bien plus, Héraclius est assisté dans sa charge par un admi- 
nistrateur également militaire, le patrice et hypostratège Gré- 
goire 4 ; et les documents, nous le verrons plus tard, montrent 
nettement qu'entre les mains de ces deux hommes-, était remis 
tout le gouvernement de la province 3 . L'exarchat était créé 
et jusqu'aux derniersjours de la domination grecque, l'Afrique 
byzantine garda le régime administratif que l'empereur Mau- 
rice lui avait donné 

A la vérité, le temps manqua pour que l'évolution com- 
mencée s'achevât. Tandis que l'Italie, s'assimilant aux autres 
provinces de l'empire d'Orient, pouvait, sauf le nom, être au 
milieu du vn e siècle considérée comme un véritable thème 6 , 
en Afrique les principes qui avaient donné naissance à la 
transformation n'atteignirent point leur entier développe- 
ment : dans l'exarchat d'Afrique, l'administration civile paraît 
avoir gardé une plus grande place que dans l'exarchat de Ra- 
venne : mais dans les deux gouvernements les causes de la 
réforme étaient identiques; dans l'un et l'autre, on trouve un 
frappant exemple de la lente transformation d'où sortit le 
régime des thèmes byzantins; dans l'un et l'autre enfin, les 
mêmes institutions produisirent les mêmes conséquences. En 
Afrique comme en Italie, l'éloignement du pouvoir central 
rendit l'administration impériale de jour en jour plus indépen- 



1. La première mention est de juillet 591 (Greg., 1, 59); la dernière d'oct. 
598 (Greg., 9, 9 et 11). 

2. Nicéph., p. 3. On ne saurait dire si Héraclius fut le successeur immédiat 
de Gennadius; en tout cas, nommé par Maurice, il vint en Afrique avant 602. 

3. Théophane, p. 295,297; Bury (II, p. 345) croit à tort que ce fut là une 
nouveauté : il montre bien pourtant l'importance du terme de axpair^ict. 

4. Théophane, ibid. Cf. sur cet adjoint ordinaire du stratège, Théophane, 
p. 256,284; Théoph. Simocatta, p. 293. 

5. Nicéph., p. 3-4. 

6. Diehl, p. 31-32; Hartmann, p. 72-73. 



LA CREATION DE L'EXARCHAT 481 

dante 1 ; en Afrique, comme en Italie, les exarques, après 
s'être élevés du rang de généraux à la situation de vice-empe- 
reurs, finirent, de vice-empereurs qu'ils étaient, par devenir 
des usurpateurs 2. 



III 



Toutefois les résultats immédiats de la réforme furent heu- 
reux pour les provinces africaines. Les exarques que choisit 
l'empereur Maurice et qu'il eut la sagesse de maintenir en fonc- 
tions pendant de longuesannées, gouvernèrentlepays avecha- 
bileté et le défendirent avec une énergique et heureuse activité. 
JeandeNikiou mentionne plusieurs victoires remportées, sous 
le règne de Maurice, sur les Maurétaniens et les Maures 3 ; 
grâceàelles, Gennadius, en particulier, eut la bonne fortune 
depacifier une nouvelle fois l'Afrique et d'étendre au loin, avec 
le prestige de ses armes, l'influence de la religion chrétienne. 
En 591, Grégoire le Grand félicite l'exarque de l'éclat de ses 
victoires 4 , du succès de ses opérations militaires 5 , de la sou- 
mission de ses ennemis 6 , des tentatives qu'il a faites pour pro- 
pager la foi catholique parmi les nations voisines, des guerres 
heureuses qu'il entreprend moins pour conquérir que pour 
convertir 7 : en 593, il le loue d'assurer par ses triomphes la 
sécurité de la province dont il a la garde 8 : et en etîet, grâce 
aux efforts du patrice, l'Afrique pendant plusieurs années 
paraît avoir été en paix et en tranquillité 9 . Sans doute, de la 
part des Berbères, des retours offensifs étaient toujours à 

1. Cf. Diehl, l.c, p. 291-293, 339-340. 

2. Hartmann, p. 105. 

3. Jean de Nikiou (éd. Zotenberg), p. 524. 

4. Greg., \, 72. 



5. ld., 


. 1, 


73. 


G. ld.. 


, 1, 


59. 


7. ld., 


. 1, 


73. 


8. ld. 


,4, 


7. 


9. Cf. 


id. 


, 2, 52; G, 61 



I. 31 



482 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

craindre; et les soucis que donnaient en Orient les conti- 
nuelles hostilités poursuivies contre les Avares et les Slaves, 
semblent n'avoir point toujours permis d'entretenir des forces 
suffisantes en Afrique. Aussi, malgré les précautions prises, 
de graves incidents se produisaient parfois : en 595 ou 596 
un nouveau soulèvement des indigènes vint porter la terreur 
jusque dans Carthage 1 . L'exarque, trop faible pour résister à 
la multitude des insurgés, eut recours à la ruse; il entra en 
négociations avec les rebelles, feignit de consentir à toutes 
leurs exigences, et comme les Berbères, enorgueillis de ce 
facile triomphe, croyant la paix assurée, célébraient leur vic- 
toire par des réjouissances, Gennadius se jeta sur eux au 
moment où les fumées du festin les livraient sans défense aux 
coups des Byzantins : un butin considérable fut pour les 
Grecs le prix de la victoire, et de nouveau grâce au sanglant 
écrasement des rebelles, l'Afrique se trouva pacifiée 2 . Aussi 
bien, sous tant de défaites, Fénergie des Berbères faiblissait. 
Jadis la peste de 543, en dépeuplant les provinces africaines, 
avait été pour les indigènes l'occasion d'un formidable soulè- 
vement; en août 599 une grave épidémie put éclater en Afri- 
que et pendant toute une année ravager cruellement la pro- 
vince 3 , sans que les Berbères fissent aucune tentative pour 
profiter de ce désastre : bien plus, l'Afrique était à ce moment 
si tranquille qu'on pouvait songer à préparer une expédition 
pour défendre la Sardaigne contre les Lombards 4 . En fait, le 
soulèvement de 595 a été le dernier effort tenté, à notre con- 
naissance, par les indigènes contre l'autorité byzantine : à cet 
égard, du moins, la création de l'exarchat avait porté ses 
fruits. 

1. Théoph. Simocatta, 7, 6, p. 255. 

2. lbid. : o'jto) [xev oùv xaxà t/)v AiS j/)v eu xcà [xâXa xaXù; ôiextàôTO toi; 'Pwjxacoiç. 

3. Greg., 9, 232 ; 10, 63. 

4. Greg., 10,37. 



DEUXIÈME PARTIE 

L'EXARCHAT D AFRIQUE A LA FIN DU VI* SIÈCLE 



CHAPITRE PREMIER 



l'administration de l'afrique byzantine 



Si nous connaissons assez bien, dans ses traits généraux, 
l'organisation administrative de l'exarchat d'Afrique, nous 
rencontrons en revanche, dès qu'il s'agit de saisir le détail des 
choses, de sérieuses difficultés. On sait de combien d'obscu- 
rités, malgré l'abondance relative des informations, s'enve- 
loppe, vers cette époque, l'étude des institutions de l'Italie by- 
zantine; pour l'Afrique, où les textes sont beaucoup moins 
nombreux encore, à plus forte raison, les recherches demeu- 
rent délicates et compliquées; et au vrai, à moins de remédier 
par d'aventureuses hypothèses au silence des documents, il 
faut se résoudre à ignorer bien des faits, à laisser bien des 
problèmes sans solution. A la pénurie des renseignements 
s'ajoute encore l'embarras qu'on éprouve parfois à interpréter 
ceux qui nous restent. Entre l'exercice régulier d'une compé- 
tence légale et les usurpations tyranniques d'une administra- 
tion mal surveillée, il est difficile parfois de faire exactement 
le départ; entre les attributions ordinaires du fonctionnaire et 
le rôle exceptionnel que lui impose la nécessité des circons- 



48Ï HISTOIRE DE LA DOMINATION RYZANTINE EN AFRIQUE 

tances, il est malaisé souvent de tracer la limite précise. Il 
faut donc se contenter, sans vouloir trop serrer les détails de 
cette organisation, de mettre en lumière les traits vraiment 
caractéristiques du régime : c'est d'une part la prépondérance 
chaque jour croissante de l'autorité militaire en face des gou- 
verneurs civils; c'est, de l'autre, la place chaque jour plus im- 
portante que prend l'Eglise dans la hiérarchie administrative 
et le droit de contrôle qu'elle s'arroge sur les actes des pou- 
voirs publics. 



I 

V exarque d'Afrique. 

Parmi les différents représentants de l'autorité impériale en 
Afrique, la première place appartient incontestablement à 
l'exarque. Seul, entre tous les fonctionnaires de la province 1 , 
il est revêtu de la haute dignité de patrice, et ce titre est si 
bien devenu l'inséparable privilège de sa charge, que l'usage 
courant désigne fréquemment l'exarquepar la simple appella- 
tion de patricius". La chancellerie officielle le salue des noms 
d'Excellence et d'Eminence 3 ; la hiérarchie lui donne le pas 
sur tous les autres personnages administratifs et jusque sur 
le préfet du prétoire 4 . Il habite à Carthage l'ancien palais des 
rois vandales, et à en juger par les honneurs rendus à l'exar- 

1. Gregorii Magni Epistolae, 1, 59, 72, 73^; 4, 7,'; 6, 59; 7, 3; 9, 9. Pour les 
neuf premiers livres je cite l'édition des Monumenta; pour les cinq derniers, 
celle de la Patrologie latine, t. LXXVII. 

2. Greg., 6, 59; 7, 3; C. I. L., VIII, 2389, 10965, 12035; P. G., XCI, 287, 354; 
Théophane, p. 343. 

3. Greg., 1, 59, 72, 73. Quelquefois on trouve aussi le terme de gloria (id., 
1, 59, 73; 6, 61). 

4. Greg., 5, 11; C. /. L., VIII, 12035. Plus tard le gouverneur d'Afrique 
s'appellera Tiaxptxt'oç xa\ ffTpaxYjyb; (P. G., XC, 111; Théophane, p. 295, 297) 
titre dont la forme rappelle exactement celui de patricius et exarchus et dont 
la valeur est identique (Hartmann, Untersuckungen, p. 29-30 ; Rambaud, 
L'Empire grec au x e siècle^ p. 187-188). 



L'ADMINISTRATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE 485 

que d'Italie 1 , une pompe presque royale l'environne. Repré- 
sentant suprême de l'autorité impériale, recevant directement 
les instructions du prince et responsable devant lui seul des 
actes de son administration 2 , il règle souverainement toutes 
choses dans l'étendue de son gouvernement et sa compétence 
s'étend aux objets les plus variés. 

Tout d'abord, il commande en chef les forces militaires 
cantonnées dans la province, aussi bien l'armée mobile char- 
gée des grandes expéditions de guerre que les corps de 
limitanei préposés à la garde des frontières. Pour assurer la 
sécurité du pays qui lui est confiée, il prend sans contrôle 
toutes les mesures nécessaires à la dépense 3 : c'est lui qui fixe 
remplacement des garnisons et les change quand il le juge 
utile, lui qui nomme et déplace tous les officiers rangés sous 
ses ordres, lui qui ordonne les préparatifs que réclame une 
entrée en campagne. En temps de guerre, il conduit lui-même 
les opérations importantes, et il semble avoir pleine liberté de 
diriger où il veut l'effort de ses armes 4 . S'il n'a point peut- 
être un droit absolu de signer sans la ratification impériale une 
paix définitive 5 , pourtant c'est à sa diplomatie qu'est remis le 
soin de régler les affaires indigènes. C'est lui qui se préoccupe 
d'assigner aux tribus soumises les cantonnements qu'elles 
devront cultiver 6 , lui qui s'applique à faire pénétrer parmi les 
peuplades vaincues la propagande chrétienne qui achèvera 
l'œuvre des armées 7 . 

Par cette portion de ses attributions, l'exarque n'est guère 
autre chose, on le voit, que l'héritier du magister miliuwi 
Africae auquel il a succédé. Mais voici d'autres points où sa 
compétence dépasse singulièrement celle de son prédécesseur. 



1. Diehl, Exarchat de Ravenne, p. 174-175. 

2. Greg., 6, 61. 

3. la 1 ., 4, 7; 7,3; 9, 11. 

4. ld., 1, 59, 72, 73. 

5. Cf. Hartmann, l. c, p. 30. 

6. Greg., 1,73. 

7. ld., 1, 73. 



486 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Dans une monarchie chrétienne telle qu'est l'empire de By- 
zance,des liens étroits unissent l'Eglise à l'Etat, et les affaires 
religieuses se confondent sans cesse avecles affaires politiques. 
L'autorité impériale ne saurait donc se désintéresser des be- 
soins de la religion et des démêlés de ses ministres : or, c'est 
l'exarque, représentant suprême du prince au dedans comme 
au dehors, qui est chargé d'exercer sur le clergé la surveillance 
des pouvoirs publics. Jadis, dansFAfrique byzantine, le préfet 
du prétoire avait le soin des relations ecclésiastiques, et c'est 
lui qui, dans la querelle des Trois Chapitres, s'était fait l'exé- 
cuteur des ordres et l'instrument des vengeances de Justinien; 
maintenant cette charge revient entièrement au patrice. C'est 
lui qui intervient dans les luttes intestines des églises pour 
rétablir parmi elles, la concorde et la paix ' ; lui qui protège la 
foi orthodoxe contre les assauts des dissidents 2 ; lui qui met au 
service de la religion les forces de l'autorité publique pour 
punir les hérétiques ou provoquer les nouvelles conversions 3 . 
Non seulement, gardien fidèle du dogme, il veille à faire res- 
pecter les canons des conciles 4 et parfois même préside aux 
discussions religieuses 3 ; son autorité absolue s'étend égale- 
ment sur les personnes : sans son consentement, les évêques 
ne peuvent, même pour se rendre à Rome, quitter leur dio- 
cèse 6 ; et pour faire prévaloir sa volonté, plus d'une fois, il lui 
arrive d'employer la force. S'il n'intervient point directement 
dans l'élection des évêques, du moins il surveille attentivement 
les choix que font les conciles : et le pape lui-même lui recon- 
naît le droit de se mêler des affaires ecclésiastiques 8 . De même 
qu'à côté des pasteurs chargés de veiller aux intérêts spiri- 
tuels de l'Eglise, l'empereur se jugeait appelé par Dieu à être 

1. Greg., 1, 72. 

2. Id., 1, 72. 

3. Id., 4, 7. 

4. îd., 1, 72; 4, 7. 

5. P. G., XCI, 287, 354. 

6. Greg., 1, 72; 6, 59. 

7. Id., 1, 72. 

8. Id., 4, 7. 



L'ADMINISTRATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE 487 

l'évêque du dehors, ainsi l'exarque, représentant du basileus, 
se considérait comme le conseiller naturel, comme le juge, 
presque comme le supérieur des prélats. Gennadius trouve 
tout simple de se substituer au primat de Byzacène pour faire 
rapport au pape d'un incident strictement ecclésiastique 1 ; il 
tient pour fort légitime d'accuser un évêque et de le retenir 
par violence, au mépris des ordres du pontife 2 . Il entend exer- 
cer sans restriction, à l'égard de l'Eglise, ses droits de protec- 
teur aussi bien que ses devoirs : et si, dans ses actes, la limite 
est parfois incertaine entre la légalité et l'abus de la force, en 
tout cas, ses prétentions mêmes sont significatives de son au- 
torité. 

Par bien d'autres points encore, la compétence de l'exarque 
empiète sur les pouvoirs autrefois réservés au préfet. Il reçoit, 
en même temps que lui, communication des édits impériaux 
et s'inquiète, aussi bien que lui, d'en assurer l'exécution 3 . Il 
se préoccupe, comme le préfet autrefois était appelé à le faire, 
de prendre, en faveur de l'agriculture, les mesures protec- 
trices dont elle a besoin 4 et il dirige souverainement l'admi- 
nistration des domaines impériaux \ Bien plus, il exerce 
un droit de contrôle sur l'ensemble de l'administration civile 6 . 
Non seulement, il nomme les chefs militaires des provinces, 
ducs et tribuns, leur transmet ses instructions, surveille les 
actes de leur gouvernement 7 : c'est là chose naturelle, puis- 
que originairement ces officiers ont un rôle exclusivement 
militaire : mais dans un temps où constamment ils sont amenés 
à se mêler des aiï'aires civiles, forcément la compétence de 
l'exarque s'accroît avec l'extension de leurs attributions ; et en 

1. Greg., 6, 59. 

2. ld. y 6, 61. 

3. ld., 4, 32 et 6, 59; 5, 3; 6, 61. 

4. Id., 1, 73. 

5. lbid. et l'interprétation que Momtnsen donne du mot daticia {Die 
Bewirthschaftung des Kirchengutes unter Papsl G<-cgor I. (Zeischr. f. social 
und Wirthschaflsgesch., 1893, p. 49, n, 25), 

6. Cf. Hartmann, p. 30. 

7. Greg., 7, 3; 1, §9. 



488 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

effet le patrice tient la main à la bonne administration de la 
justice, à la répartition régulière et correcte des impôts et des 
corvées \ Ce n'est point sans raison que le pape l'invite à faire 
« fleurir dans les provinces qui lui sont confiées, la justice 
avec la liberté 2 » et l'engage à étendre à la Corse les bienfaits 
du bon gouvernement qu'il assure à l'Afrique 3 . L'exarque 
exerce en effet une autorité judiciaire, soit qu'il révise les 
jugements rendus, soit qu'il cite directement à son tribunal 
les personnes coupables 4 ; il prend également sa part du soin 
des finances, soit qu'il surveille les actes du préfet, soit qu'il 
ordonnance directement les dépenses nécessaires pour l'armée. 
A Carthage, comme à Ravenne, il y a une caisse militaire, 
dont le maniement est confié à un saceliarius dépendant de 
l'exarque 3 , et quoique nous connaissions beaucoup trop im- 
parfaitement Yofficiwn de l'exarque d'Afrique pour en pou- 
voir rien conclure sur les attributions de ce personnage, à tout 
le moins nous y constatons la présence d'un cancellarias 6 qui 
semble avoir qualité pour traiter les affaires de justice. Il est 
certain du reste que, pour exercer son grand commandement, 
l'exarque était entouré d'un personnel fort considérable, dont 
on peut prendre quelque idée à l'aide des documents qui 
nous font connaître Yofficium de l'exarque d'Italie 7 . En outre, 
comme jadis le magister militum per Africain, il avait auprès 
de lui, pour l'assister dans le soin des affaires militaires et la 
direction des opérations de guerre, un lieutenant remplissant 
les fonctions de chef d'état-major et assez analogue à l'officier 
qu'on appellera plus tard le domestique du thème 8 . En Afri- 
que, à la fin du vi c siècle, ce personnage portait le nom 

1. Greg., 1, 59. 

2. Id., 1, 59: « quatenus in paitibus vobis coinmissis possit florere cum 
libertate justitia ». 

3. Ici., 7, 3. 

4. Id,, 7, 3. 

5. P. G., XC, 111, 114. 

6. Greg., 7, 2. 

7. Diehl, Exarchat, p. 181-183. 

8. Ratnbaud, /. c, p. 204. 



L'ADMINISTRATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE 489 

àliypostratège l , et comme l'exarque il était revêtu de la haute 
dignité de patrice 2 ; on voit, par ce seul fait, quel était dans la 
province le haut rang- des autorités militaires ; on prévoit 
combien, en face d'elles, l'administration civile était de plus 
en plus condamnée à s'effacer. 



II 



Le préfet d' Afrique. 

A côté de l'exarque, véritable gouverneur général de l'Afri- 
que byzantine, le préfet du prétoire a naturellement perdu 
beaucoup de son ancienne importance. Sans doute, on le 

r 

salue encore des titres d'Excellenceetd'Eminence 3 ; en fait, il 
a cessé d'être le premier personnage de la province et ses at- 
tributions sont singulièrement diminuées. Jadis — et jus- 
qu'en 582 — il était dans le diocèse le représentant le plus 
élevé de l'autorité publique 4 ; c'est par son intermédiaire que 
les sujets faisaient parvenir à Gonstantinople les requêtes 
qu'ils adressaient au prince 5 ; c'est avec son consentement 
qu'ils envoyaient, pour porter leurs plaintes, des ambassa- 
deurs à la cour impériale 6 . Jadis — et jusqu'en 582 — le 
préfet, investi du droit de correspondre directement avec le 
basileus, recevait communication de toutes les lois et déci- 
sions souveraines et se chargeait par ses edicta d'en assurer 
la publicité 7 . Maintenant, sur tous ces points, l'exarque est 
investi des mêmes privilèges : et c'est par le concours des 
deux pouvoirs que sont promulguées les ordonnances impé- 



1. Théophane, p. 295,297. 

2. Ibid., p. 295. 

3. Greg., 4, 32; 10, 37, 38; 11, 5. 

4. Zacbariae, Jus gr. rom., III, p. 13 14, 30-31. 

5. Ibid., p. 14. 

6. Ibid., p. 10. 

7. Zachariae, l. c, p. 14, 31. 



490 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

riales \ Du moins le préfet est demeuré le chef suprême de 
l'administration civile 2 ; c'est lui qui surveille la conduite des 
gouverneurs de province, attentif à protéger les faibles contre 
toute vexation tyrannique, à faire rendre partout bonne justice, 
à empêcher toute perception illégale d'impôt 3 , et on peut 
croire que les praesides dont il contrôle les actes ne sont point 
nommés sans qu'il intervienne dans leur choix. C'est lui qui 
est chargé de maintenir l'ordre public et de faire appliquer les 
lois 4 ; ses attributions judiciaires sont incontestables 5 ; le rôle 
qu'il joue dans l'administration des finances est d'une impor- 
tance toute particulière. Tout ce qui regarde la perception et 
la répartition de l'impôt relève de sa compétence ; Grégoire 
le Grand, se plaignant au préfet Innocent des impositions ex- 
cessives que les gouverneurs provinciaux exigent des contri- 
buables, lui écrit « que le remède à porter au mal rentre tout 
spécialement dans les attributions de sa charge 6 . » Faut-il 
croire aussi que, comme jadis, il fait rapport au prince sur 
toutes les mesures qui peuvent être utiles au relèvement ma- 
tériel du pays 7 ? à tout le moins, on le voit activement occupé 
de protéger et remettre en valeur les domaines de l'Eglise 8 . 
Faut-il croire que, comme autrefois, le soin des constructions 
militaires dépend encore de son département 9 ? la chose est 
d'autant plus probable qu'on le trouve chargé d'équiper les 
escadres qui iront croiser sur les côtes de Corse et de Sar- 
daigne. et que le pape l'informe des circonstances qui pour- 
ront réclamer de nouveaux armements lù . Comme jadis, il a 

1. Jusqu'à la date de 641 le préfet garde en effet le droit de correspondre 
directement avec l'empereur et il reçoit directement les rescrits impériaux 
{P. G., XCI, 4G4. Cf. ibid., p. 587). 

2. Georg. Cypr., p. 33. 

3. Greg., 10, 38; 11, 5; P. L., LXXX, 478. 

4. Greg., 4, 32. Cf. Zachariae, l. c, p. 14. 

5. P. L., LXXX, 478-479. 

6. Greg., 11, 5. 

7. Zachariae, L c.,p. 14. 

8. Greg., 10, 37. 

9. C. L L., VIII, 1434, 10498, 

10. Greg., 10, 37. 



L'ADMINISTRATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE 491 

dans ses attributions le règlement de la police des cultes, et 
il s'inquiète de faire exécuter les édits portés contre les dona- 
tistes l . Mais de nouveau, sur tous ces points, il rencontre ou 
le contrôle ou la collaboration de l'exarque : dans l'administra- 
tion provinciale, constamment ses agents s'effacent devant les 
usurpations des autorités militaires, et par là l'exarque est 
sans cesse amené à y mettre la main, ne fût-ce que pour ré- 
primer les excès de ses officiers ; dans les affaires religieuses, 
le patrice intervient autant et plus que lui ; pour tout ce qui 
touche, de près ou de loin, aux armements et aux travaux de 
défense, le contrôle du commandant en chef est inévitable au- 
tant que légitime. Même dans l'administration des finances 
qui semble être devenue l'essentiel des attributions du préfet, 
le gouverneur général exerce un droit de surveillance. Ce- 
pendant, en théorie du moins, le préfet du prétoire est demeuré 
le chef du gouvernement civil; au vn e siècle encore, c'est de- 
vant lui que les praesides sont responsables de leurs actes, 
c'est à lui que remontent toutes les plaintes qu'excite la 
conduite des fonctionnaires provinciaux. 

Quant aux nombreux auxiliaires qui jadis assistaient le pré- 
fet du prétoire, il n'en existe presque nulle trace dans les do- 
cuments de la fin du vi e siècle. En 570 seulement, un rescrit 
impérial fait mention de Xofficium de la préfecture 2 : un autre 
témoignage atteste que cet officium existait encore dans le 
premier tiers du vn e siècle 3 . Pourtant, on en conclurait à 
tort que tout ce système de bureaux a disparu ; tout au plus, 
la remise de certains services entre les mains de l'exarque 
avait-elle diminué un peu le nombre des employés de la pré- 
fecture. Mais si dans l'Italie byzantine, où pourtant le préfet 
du prétoire semble avoir, plus qu'en Afrique, perdu son im- 



1. Greg., 4, 32; P. G.,XCI, 460. 

2. Zachariae, /. c, p. 14. 

3. Atr[YY)<nç '\i\)xu>yi\r\ç, dans Corobefis, Bibl. graec. pair, auctarium novissi- 
mum, I, p. 324, où il est fait mention, entre 619 et 629, d'un xa^saW-/]; . . . h 



492 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

portance passée l , nous rencontrons encore autour de lui un 
nombreux état-major de fonctionnaires, à plus forte raison, 
des scrinia subsistaient à Cartilage, et le soin de l'administra- 
tion financière les rendait d'ailleurs absolument indispensables. 
Mais ici, il faut se résigner à ignorer le détail des choses ; on 
ne saurait suppléer au silence absolu des documents. 



III 

V administration provinciale. 

À la fin du vi e siècle, on l'a vu, le diocèse d'Afrique, en y 
comprenant la Sardaigne, était, au point de vue civil, partagé 
en six parties. A la tête de chacune d'elles était placé un 
p?*aese$, souvent appelé aussi judex provinciae; et quoique 
nous trouvions en Sardaigne seulement la preuve formelle de 
l'existence de ce fonctionnaire 3 , il y a toute raison de croire 
qu'on le rencontrait de même dans les autres provinces. Au 
moment où Justinien réorganisait l'Italie byzantine il avait 
ordonné, par la pragmatique sanction de 554, que les judices 
provinciarum seraient désormais élus par les évêques et la 
noblesse de chaque province, et simplement confirmés par le 
pouvoir central 4 , et par une constitution de 569, Justin II avait 
étendu cette mesure à tout l'empire 5 . 

On peut se demander si ce droit de présentation trouvait son 
application dans l'Afrique byzantine : au vrai, on n'en rencon- 
tre nulle trace, et les fonctionnaires civils dépendaient étroi- 
tement du préfet. En fait, c'est de l'autorité centrale qu'ils te- 
naient toujours leur investiture et on sait de reste par quel 

1. Cf. Diehl, Exarchat, p. 157-161, 165-167. 

2. Ibicl., p. 162-164. 

3. Oreg., 9, 195 ; H, 22 ; P.L , LXXX, 478. — On trouve le terme de judex 
employé en Sardaigne, Greg., 4, 24, 26 ; 5, 38 ; 11, 5. 

4. Pragmatique, 12; Nov. (édit. Schoell), App. VII. 

5. Zachariae, /. c\, p. 10. 



L'ADMINISTRATION DE L'AFRIQUE RYZANTINE 493 

moyen on obtenait les nominations. En vain Justinien et Jus- 
tin Il avaient prescrit ut judices absque suffragio fiant 1 : le 
mai n'avait pu être enrayé. Les fonctionnaires continuaient à 
acheter leurs charges et, comme pour se rembourser de leurs 
dépenses, ils pressuraient les provinciaux 2 , les conséquences 
du système étaient déplorables pour la bonne administration 
du pays. 

En théorie, les gouverneurs provinciaux conservaient, sous 
la haute autorité du préfet du prétoire, toutes les attributions 
de l'administration civile. Revêtus du titre de magnitudo\ ils 
étaient chargés dans leur circonscription de maintenir l'ordre 
public et de faire exécuter des lois impériales *; ils devaient 
protéger leurs administrés contre toute violence, et si des po- 
pulations païennes se trouvaient établies sur leur ierritoire, 
déterminer les conditions dans lesquelles elles seraient admi- 
ses à y demeurer 5 . Ils étaient investis de pouvoirs judiciaires 
et citaient à leur tribunal toutes les personnes que ne proté- 
geait aucun privilège 6 ; le soin de répartir et de lever des im- 
pôts leur était confié 7 ; enfin ils se mêlaient des affaires reli- 
gieuses,, exécutant les lois contre les dissidents 8 , mettant leur 
influence au service des missionnaires 9 , surveillant les agisse- 
ments des personnes ecclésiastiques 10 , et ils ne craignaient pas 
même d'usurper parfois en ces matières et de faire durement 
sentir aux prêtres ou aux établissements religieux le poids de 
leur autorité 11 . Il semble donc qu'ils exerçaient comme jadis 
dans toute leur plénitude, les pouvoirs de l'administration 

1. Nov. 8 ; Zachariae, l. c, p. 11-12. 

2. Greg., 5, 38. 

3. ld., 9, 195; 11, 22. 

4. ld., 9, 195. 

5. irf.,5, 38. 

6. Id., H, 5; 4, 24. 

7. ld., 5, 38; 11, 5. 

8. M., 9,195. 

9. ld., 11, 22. 

10. ld., 9, 195. 

11. ld., 4, 24, 26; P. L., LXXX, 478. 



494 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

civile; mais en réalité, comme le préfet leur chef, sans cesse 
ils rencontraient en face d'eux d'autres puissances dont Tac- 
lion venait limiter leur compétence. Le développement de la 
juridiction épiscopale enlevait à leur tribunal un grand nombre 
de causes 1 ; les usurpations des gouverneurs militaires enta- 
maient sur bien des points lcurs'attributions. Il n'est peut-être 
pas une affaire, légalement réservée aux magistrats civils, sur 
laquelle le duc ou le tribun ne vienne à l'occasion mettre la 
main; de cette sorte, quoique le praeses subsiste dans la pro- 
vince comme représentant de l'autorité civile, en fait, il est 
constamment soumis au contrôle du chef militaire 2 . 

En effet, à côté des éparchies, d'autres circonscriptions ad- 
ministratives se rencontrent dans l'exarchat d'Afrique : ce sont 
les gouvernements militaires ou duchés 3 . A l'exception de la 
Proconsulaire qui, plus éloignée des frontières, ne compor- 
tait point un régime de cette sorte, et dont l'exarque, résidant 
à Cartbage, avait pu d'ailleurs se réserver l'administration di- 
recte 4 , toutes les autres provinces étaient, pour assurer la dé- 
fense du territoire, organisées en confins militaires. Deux 
ducs étaient chargés de défendre la Byzacène 5 , et résidaient, 
l'un à Hadrumète, l'autre à Capsaou à Thélepte : enNumidie, 
un autre duc commandait le corps d'occupation, mais il n'était 
plus comme jadis fixé à Constantine : du moins, au milieu du 
vn e siècle, il semble avoir été établi à Tigisis, au centre de la 
seconde ligne de défense de la province : son autorité conti- 
nuait, au reste, à ce moment, à s'étendre jusqu'aux citadelles 
qui bordent le flanc septentrional de l'Aurès 6 . En Sardaigne 



1. Bethmanii-IIolIweg, Civilprocess, p. 111, 122 seq. ; Zachariae, Gesch. 
des gr. rôm. Rechts., p. 355. 

2. Cf. Hartmann, /. c, p. 41-43. 

3. Le terme se trouve dans Greg,, 1, 47. 

4. Cf. une situation analogue en Italie (Diehl, Exarchat, p. 24-25). 

"i. Joli , VI, 49. Le magister militum Théodore, qu'âne lettre de Grégoire 
(9, 27) nomme en Byzacène à la date d'octobre 598, paraît être un duc pro- 
vincial. 

d. CI L.- VIII, 2389. Inscr.de Khencïiela(fii/Z/. des Antiquaires, 1895, p. 171). 



L'ADMINISTRATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE 495 

également, un duc est nommé à côté du praeses 1 . Aucun ren- 
seignement tout à fait précis ne nous renseigne sur la condi- 
tion des Maurétanies. Il est probable qu'au moment où les 
débris de la Césarienne furent réunis à la Sitifienne, le duc 
autrefois placé par Justinien à Gaesarea transporta à Sitifis le 
siège de son commandement. Quant à la Maurétanie seconde, 
devenue une province très importante, elle reçut sans doute un 
commandant militaire d'un grade supérieur au tribun, jadis 
chargé par Justinien de défendre Septem. Dans la partie espa- 
gnole de la province, on trouve à Malaca, à la date de 603, un 
certain Comitiolus, auquel Grégoire le Grand donne Pépithète 
de yloriosus 2 , généralement réservée à cette époque aux ducs 
et aux magistri militam, et qui est incontestablement un offi- 
cier de l'administration byzantine. Ce personnage était-il in- 
vesti du commandement militaire de toute la province? la 
chose est possible, encore qu'aucune preuve formelle n'en 
puisse être fournie. Plus tard, après que Malaca fut tombée aux 
mains des rois wisigoths, Septem à son tour devient la rési- 
dence d'un officier de grade assez élevé. Il porte le titre de comte, 
le qualificatif de gloriosus 3 , et il est vraisemblable que ses 
fonctions étaient analogues à celles du duc. En tous cas, on 
peut admettre a priori qu'en constituant dans l'ouest africain 
la nouvelle et vaste circonscription administrative de Mauré- 
tanie seconde, si éloignée du gros des possessions byzantines, 
on lui donna nécessairement les chefs, civil et militaire, qu'on 
trouve vers le même temps clans les autres provinces de l'exar- 
chat. 

Avant d'essayer de définir les attributions des ducs, une 
difficulté reste à résoudre. Dans une lettre de Grégoire le 



1. Greg., 1, 47 (Edautius en 589) ; 1, 46, 47, 59 ^Théodore en 591) ; 4, 25 
(Zabardas en 594) ; 9, 70, 195 (Eupaterius en 598). 

2. Greg., 13, 45. 

3. P. I., XGVI, 416. Cf. Duchesne, Bibl. de V École des Chartes, 189!, p. 19, 
qui voit dans ce personnage un officier byzantin. Cf. Isidore Paeensis, c. 40, et 
P. L., XCII, 427, où l'on voit que Septem est le siège d'un grand comman- 
dement militaire. 



496 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Grand, en date d'août 591, il est fait mention d'un personnage 
portant le titre de magister ?nilitum Africae, et Ton a supposé 
avec quelque vraisemblance que cet officier était, sous la 
haute autorité de l'exarque, chargé de la direction des choses 
militaires, comme le préfet du prétoire avait, sous le contrôle 
du patrice, le soin de l'administration civile 1 ; il correspon- 
drait assez exactement, dans ce cas, à YbKotrzpctvftfoç que, dix 
ans plus tard, on trouve adjoint au stratège 2 . Incontestable- 
ment, l'hypothèse est séduisante, et elle jetterait un jour cu- 
rieux sur l'institution de l'exarchat; au lieu d'être simple- 
ment le successeur du magister militum per Africam, l'exar- 
que serait vraiment alors un magistrat nouveau, investi de 
pouvoirs extraordinaires, et auquel furent subordonnés les 
anciens chefs de l'administration africaine, conservés tous 
deux à un rang inférieur dans le régime nouveau. Malheureu- 
rement la lettre de Grégoire le Grand laisse quelque place au 
doute. Tout d'abord, on se demandera si le personnage oc- 
cupe vraiment une fonction publique : Gaudiosus est donné 
en effet comme un habitant de la province, homme de sens et 
de loyauté, toujours prêt à mettre son influence personnelle 
au service de ses concitoyens, et à offrir le secours de ses con- 
seils aux judices qui viennent gouverner l'Afrique. Fort 
estimé des représentants de l'autorité, qui sont heureux de 
diriger d'après ses avis les actes de leur administration, pour- 
tant il ne semble prendre aucune part directe au gouverne- 
ment du pays : en somme il apparaît comme un grand pro- 
priétaire, ayant servi jadis dans les rangs de l'armée impériale, 
et conservant, dans sa retraite, une situation due tout ensem- 
ble à son expérience et à ses services passés. En tout cas, 
même en écartant cette explication, il demeure difficile de 
voir en lui le supérieur hiérarchique des autres officiers de 
l'armée d'Afrique : il reçoit seulement en effet le titre de glo- 
ria, auquel ont droit tous les autres magistri militum et ducs 

1. Greg., 1, 74 et l'hypothèse d'Ewald dans l'édition des Monumenta, p. 94. 

2. Théophane, p. 295, 297. 



L'ADMINISTRATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE 49"î 

de la province : s'il était leur chef, il serait honoré assurément 
d'une épithète plus retentissante 1 . 

Entre l'exarque et les ducs, il n'existe donc, suivant nous, 
aucun degré intermédiaire. Directement nommés par le pa- 
trice, et pouvant être par lui relevés de leurs fonctions, res- 
ponsables devant lui seul des actes de leur administration 9 , 
les ducs, qui généralement ont dans l'armée le grade de ma- 
gister militum 3 , réunissent comme leur chef des attributions 
fort diverses. Avant toute chose, ils ont comme autrefois le 
commandement des troupes cantonnées dans leur province, 
la direction de toutes les opérations militaires qu'exige la 
défense du pays ; ils sont autorisés à régler, sans doute sous 
réserve de la ratification de l'exarque ou de l'empereur, les 
conditions auxquelles se fera la soumission des populations 
vaincues, et chargés de surveiller la conduite des tribus éta- 
blies sur leur territoire 4 . Naturellement ils ont le droit de 
juridiction sur les soldats placéssous leurs ordres, surles per- 
sonnes attachées à leur officium*, sur tous ceux qui de près ou 
de loin appartiennent à l'armée, sur toutes les causes mêmes 
où Tune des parties est de condition militaire 6 . Mais en fait, 
sinon en droit, ils étendent constamment au delà de leurs 
attributions régulières leur action dans le domaine des fonc- 
tionnaires civils. Placés au-dessus d'eux dans la hiérarchie 
officielle 7 , revêtus du titre de vir gloriosus*, tandis que les prae- 
sides ne portent que celui de vir magni/lcus 9 , ils sont incontes- 
tablement les premiers personnages de la province, et l'impor- 



1. On pourrait à la rigueur supposer que Gaudiosus a été magister militum 
Africae avant l'institution de l'exarchat, mais c'est peu vraisemblable. 

2. Greg., 1, 59. 

3. Id., 1, 47, 59. Cf. Hartmann, l. c, p. 56-57. 

4. Greg., 4, 25. 

5. ld., 1, 46. 

6. Diehl, Exarchat, p. 143 ; Hartmann, p. 60. 

7. Greg., 9, 195. 

8. ld., 1, 46, 47, 59: 4, 25 ; 9, 195. 

9. ld., 9, 195; 11, 22. Or les tribuns sont également magnifici (id., 9, 112, 
174, 205). 

I. 32 



498 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZ\NTINE EN AFRIQUE 

tance de leur situation facilite singulièrement leurs excès de 
pouvoir. Aussi les voit-on s'associer au praeses pour mainte- 
nir l'ordre public et faire exécuter les lois impériales 1 ; ils 
évoquent à leur tribunal des causes purement civiles 2 , ils s'oc- 
cupent même des affaires de finance, et c'est à eux que l'em- 
pereur confie parfois le soin d'opérer les dégrèvements d'im- 
pôts et de régler les diminutions de corvées 3 . Il n'est pas 
rare que de leur autorité propre ils imposent aux provinciaux 
des contributions extraordinaires 4 . Enfin ils se mêlent aux 
affaires religieuses, protégeant les missionnaires 5 , combattant 
les dissidents, surveillant la conduite des évêques'"', interve- 
nant, pour en décider au gré de leur caprice ou de leur intérêt, 
dans les conflits des autorités ecclésiastiques 7 . A chaque pas, 
ils entravent, on le voit, l'action des praesides placés à côté 
d'eux, et la fréquence des plaintes relatives à leurs empiéte- 
ments prouve, mieux que tout autre fait, le développement 
croissant de leur prépondérance s . 

Pour l'aider dans ses fonctions, le duc avait, auprès de lui, 
un certain nombre (ïofficiaies 9 dont malheureusement nous 
ignorons les attributions précises. En tout cas, ces employés, 
relevant uniquement du magistrat auquel ils étaient attachés, 
n'ayant que lui pour juge abusaient sans scrupule de la part 
d'autorité qui leur était déléguée : et leurs excès de pouvoir 
attestent, au moins autant que ceux de leurs chefs, le rôle que 
tenaient dans les provinces les représentants de l'autorité mi- 
litaire. 

Au-dessous des ducs, d'autres officiers, les tribuns, tendaient 
également à devenir des administrateurs. Investis générale- 

1. Greg., 9, 195. 

2. Id., 1, 46. 

3. Id., 1. 47. 

4. Id., 1, 47, 59. 

5. Id., 4, 25. 

i>. Id., 9, 195. , 

7. Id., 9, 27. 

8. Cf. Diehl, Exarchal, p. 143-146. 

9. Greg., 1, 46. 



L'ADMINISTRATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE 499 

ment du commandement militaire d'une ville ou d'une cita- 
delle, parfois même chargés de la défense d'une portion plus 
étendue de la province ', ils arrivent naturellement à exercer 
tous les pouvoirs en des points où ils sont souvent les seuls 
représentants du gouvernement impérial 2 . Placés d'ordinaire 
sous l'autorité du duc, ils semblent, quand leur commande- 
ment est de quelque importance, relever directement de l'exar- 
que; c'est le cas en particulier pour le tribun chargé du gou- 
vernement de la Corse 3 . Malheureusement nous ne rencontrons 
point, dans le diocèse d'Afrique, d'autres exemples qui nous 
montrent l'extension de la compétence de ces officiers : mais 
les textes relatifs à l'Italie byzantine 4 permettent de supposer 
que la transformation constatée dans l'administration provin- 
ciale s'accomplit vers le même temps dans l'organisation 
municipale. 



IV 

Les autres officiers de l'administration byzantine. 

Si nous connaissons à peu près exactement les chefs des 
différents services administratifs, il faut nous résigner à ignorer 
presque complètement la série des employés subalternes qui 
les assistaient dans leurs fonctions : tout au plus peut=on, au 
moyen de quelques indications sommaires, entrevoir le mé- 
canisme de l'administration des finances et le rôle de quelques- 
uns des fonctionnaires qui y étaient attachés. 

En Afrique comme en Italie, le domaine, on le sait, possédait 
des propriétés considérables 3 ; il fallait donc que la tes privata 
eût en Afrique ses représentants. A l'époque de Justinien, on 

l.Greg.,"< 3. Cl la même chose en Apulie et en Calabre (id., 9, 112,174, 205). 

2. Hartma a, l. c, p. 57-58, 60. 

3. Greg., 7, 3. 

4. Diehl, Exarchat, p. 115-116. 

5. Cf. Hartmann, p. 74-76 et Greg., I, 73 (daticia,) 



500 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

l'a vu, la domas divina avait des agents dans la province ' ; plus 
tard, à la fin du vr e siècle, on trouve en Italie des employés du 
fisc, désignés par les noms de cornes privatarum et de palatini 
privatarum * \ il est probable que des fonctionnaires du même 
ordre étaient chargés, dans l'exarchat d'Afrique, d'administrer, 
sous la haute autorité de l'exarque, les domaines impériaux 3 . 

L'administration du trésor public réclamait un personnel 
plus considérable. On sait avec quelle insistance les constitu- 
tions impériales recommandent de faire rentrer exactement 
les impôts, et les plaintes fréquentes que soulève la rigoureuse 
perception des contributions attestent que ces instructions 
étaient attentivement obéies \ Pour percevoir le tributum levé 
sur la propriété foncière s et qu'aggravait encore pour les pos- 
sessores le poids de la coemptio, de Vkr^o\r n des corvées 
(angariaé) de toute sorte \ pour faire acquitter les taxes qui 
frappaient l'industrie et le commerce, par exemple l'impôt sur 
la navigation [nantie atio) 1 , dont parlent quelquefois les docu- 
ments, il fallait de nombreux fonctionnaires. En Italie, on ren- 
contre, employés à ces divers offices, des palatini sacrarum 
largitionum, des susceptores et des collectarii, un erogator 8 : on 
peut croire que l'administration des finances comportait en 
Afrique des agents de même sorte ; mais les seuls qui nous 
soient connus d'une manière certaine sont les commerciaires. 

Depuis la fin du vi e siècle, on trouve, dans chaque province 
de l'empire, des fonctionnaires chargés de percevoir les droits 
de douane, et d'une manière générale les impôts divers qui, 
sous le nom de y.o^epy,(ov, étaient prélevés en argent ou en 
nature sur l'agriculture et sur le commerce : ces commer- 

i. C. I. L., VIII, 14329. 

2. Diehl, Exarchat, p. 159-160 ; Hartmann, p. 77-78. 

3. Cf. la Novelle de Tibère de divinis domibus (Zachariae, /. c, III, p. 24), 
et Mommsen, Die Bewirthschaftung (/. c). 

4. Greg., 5, 38; 11, 5. 

5. Cf. Zachariae, /. c, p. 14. 

6. Greg., 1, 59. 

7. Lib. pontif., p. 344. Cf. Greg., 12, 26. 

8. Cf. Diehl, Exarchat, p. 159-160, 163-164; Hartmann, p. 95-100. 



L'ADMINISTRATION DE L'AFRIQUE BYZANTINE 501 

ciaires étaient établis dans tous les ports importants, dans 
toutes les villes où se faisait un trafic notable, et partout où 
se tenait un marché fréquenté : outre la perception des impôts, 
ils étaient chargés de l'administration des magasins et entre- 
pôts publics («Tcoô^ai), où étaient centralisés les produits de 
ces contributions \ A la tête du service était placé, dans chaque 
province, un commerciaire en chef, résidant dans la capitale 
de la circonscription administrative. On voit quel était dans 
le système financier de l'empire le rôle considérable attribué 
à ces personnages ; au reste, les titres dont ils sont revêtus sur 
leurs sceaux disent assez leur importance : ce sont le plus 
souvent d'anciens préfets (àxo èxap^wv) ou d'anciens consuls 
(àizb u7uaTO)v). 

Le Musée de Saint Louis de Carthagepossèdeuncertainnom- 
bre de sceaux ayant appartenu à des commerciaires d'Afrique 2 ; 
tous portent, sur une de leurs faces, l'effigie du prince sous le 
règne duquel ils furent frappés ; c'est tantôt celle de Cons- 
tant II 3 , plus souvent celle de deux empereurs, où il faut re- 
connaître sans doute, pour les plus anciens, Justin II et 
Tibère 4 , et pour les plus récents deux souverains du vir 3 siècle, 
soit Héraclius II et Héracléonas, soit Constantin Pogonat et 
son fils. Les uns portent des légendes latines, et le titre de 
commerciarins Africae* ; les autres ont des inscriptions grec- 
ques et joignent à l'indication de la fonction la dignité à'àr.o 
ùiuaTwv ou d'arcs iiuap^wv 6 . Dans la disette extrême d'informations 
où nous sommes réduits pour l'étude de l'administrationbyzan- 
tine en Afrique, ces monuments offrent un très vif intérêt ; ils 



1. Schlumberger, Sigillographie byzantine, p. 470-471. 

2. Delaltre, Plombs byzantins de Carthage {Missions catholiques, 1887, p. 524). 
Il faut lire commerciarius Africae et non pas cornes Africae. 

3. Cf. Schlumberger, l. c , p. 317-318. 

4. lbid., p. 197-198, 195, 296. 

5. Delattre, /. c.,p. 524 elBull. de l'Académie aVHippo ne, 1893. 

6. On trouve en Afrique d'autres personnages portant les titres de à%b euap- 
ywv ou d'ex-consuls, mais sans indication de fonctions administratives (De- 
lattre, L c.,p. 508, 525). 



502 HISTOIRE DE LÀ DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

montrent en effet comment, jusque dans l'administration 
financière, qui lui était spécialement réservée, le préfet du 
prétoire vit, au vn e siècle, diminuer l'étendue de ses attribu- 
tions; déplus en plus, par l'importance croissante des autorités 
militaires autant que par la transformation des autres institu- 
tions, l'Afrique tendait à devenir un véritable thème. 



CHAPITRE II 



L'ÉGLISE d'aFRIQUE ET L'ADxMINiSTRATlON byzantine 



La sollicitude de l'empereur Maurice ne paraît point s'être 
seulement appliquée à assurer par une décisive réforme la 
défense des provinces africaines. En même temps qu'il créait 
l'exarchat, en même temps qu'il s'efforçait, par d'énergiques 
mesures, d'arrêter la diminution croissante des effectifs mili- 
taires 4 , il se préoccupait, à l'intérieur de l'empire,, d'améliorer 
le sort des sujets. Il s'appliquait à alléger les lourdes charges 
que l'impôt faisait peser sur les propriétaires et les habitants 
du diocèse d'Afrique B ; il surveillait attentivement l'adminis- 
tration des fonctionnaires, et exigeait d'eux, au sortir de 
charge, des comptes scrupuleusement rendus 3 ; il adoucissait 
pour les dissidents la rigueur des lois de Justinien ; sous son 
règne, les juifs demeurèrent paisiblement en possession de 
leurs synagogues, et il fut rigoureusement interdit de chercher 
par violence à les convertir 4 . Les donatistes profitèrent de la 
même tolérance ; on leur permit d'avoir leurs églises, leurs 
évêques, sous la seule réserve que ces prélats n'ambitionne- 
raient point le titre de primat et la direction religieuse de la 



1. Greg. Magni Epist., 3, 61, 64. On voit, 8, 10, que la loi concerne aussi l'Afri- 
que. 

2. 7d., 1, 47. 

3. ld., 3, 61, 64; 8, 10. 

4. Id., 9, 195, Cf. 8, 25; 9, 38. 



504 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

province *, et grâce à la bienveillance non dissimulée de l'ad- 
ministration impériale 2 , l'hérésie donatiste eut en Numidie 
un regain de prospérité. C'est qu'en face des périls qui de 
toutes parts menaçaient l'empire au dehors, Maurice sentait 
profondément la nécessité de maintenir la paix intérieure ; et 
de même qu'il tâchait d'étouffer en germe les questions im- 
portunes qui pouvaient provoquer un scandale ou un trouble, 
ainsi il s'efforçait d'apaiser les dissidences, de calmer les mé- 
contentements, d'attacher fortement les sujets à cette mo- 
narchie byzantine qui, sous l'œil des barbares, avait plus que 
jamais besoin d'union pour la défense a . 

Malheureusement ces bonnes intentions ne furent qu'im- 
parfaitement réalisées. Assurément Grégoire le Grand vante 
la prospérité que l'Afrique connut sous la bonne administra- 
tion de Gennadius 4 , et, en effet, parmi les plaintes innombra- 
bles qui de toutes les provinces viennent dénoncer à Rome 
les abus des gouverneurs, bien peu se rapportent aux actes 
des fonctionnaires de l'Afrique propre 5 . Mais d'une part les 
besoins de la guerre et la disette lamentable du trésor public 
obligeaient, quoi qu'on en eût, à exiger les impôts avec la 
dernière rigueur; d'autre part, dans ces provinces byzantines 
d'Occident, soustraites par leur éloignement au contrôle in- 
cessant du pouvoir central, la discipline administrative se 
relâchait gravement. L'exarque et le préfet négligeaient plus 
d'une fois de faire exécuter les édits qui leur étaient transmis 
de Constantinople 6 , et, à l'exemple de leurs chefs, les ducs, les 
praesides, surtout lorsqu'ils administraient quelque district 
écarté comme la Sardaigne ou la Corse, en prenaient fort à 



1. Greg., 1,75. 

2. Id., 6, 59, 61. Cf. 4, 32. 

3. Sur cette politique des empereurs, cf. Diehl, Exarchat, p. 389-298. Cf. 
Greg., 5, 39; 7, 30. 

4. Greg., 7, 3 : « bonum vestruru quod testatur Africa. » 

5. J'entends parler ici seulement des plaintes relatives à des actes pure- 
ment administratifs. 
6. Greg., G, 61. 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE ET L'ADMINISTRATION RYZANTINE 505 

l'aise avec les ordres du prince, et y contrevenaient ouverte- 
ment 1 . De là naissaient pour les sujets des exactions innom- 
brables. Pour suffire aux demandes d'argent qui venaient du 
trésor, on faisait rentrer les impôts avec une exactitude si 
cruelle, qu'en Corse les contribuables étaient réduits à vendre 
leurs fils comme esclaves, et que les propriétaires désespérés 
abandonnaient leurs domaines pour s'enfuir chez les barbares 2 . 
Pour satisfaire leur avidité, les fonctionnaires étaient plus 
oppressifs encore, et leur imagination inventive trouvait mille 
prétextes aux vexations. Tantôt le montant des impôts était 
illégalement augmenté, ou plus simplement encore, on récla- 
mait le tribut deux fois de suite 3 ; tantôt on exigeait des popu- 
lations païennes une taxe pour tolérer leur idolâtrie, et après 
qu'elles s'étaient converties, on continuait à percevoir la même 
redevance 4 ; ailleurs, on mettait la main sans scrupule sur 
les biens des établissements ecclésiastiques, on pillait les pro- 
priétés qui appartenaient aux institutions de charité 5 . Contre 
les faibles, contre les pauvres, on multipliait les violences : le 
duc de Sardaigne laisse ses hommes battre et emprisonner 
des clercs ; lui-même écrase l'Eglise d'impôts et de corvées et 
empêche l'évêque d'exercer la juridiction que la loi lui confère 6 ; 
les fonctionnaires civils permettent de dépouiller les petits,, et 
eux-mêmes les traitent avec la plus criante injustice 7 . Au 
contraire, pour les grands, pour les riches^ les administrateurs 
ont d'infinies tolérances, et pourvu qu'on mette le prix à 
acheter leur bienveillance, ils n'hésitent pas à désobéir, même 
aux ordres de l'empereur s : pour leurs amis, les donatistes par 
exemple, ils auront d'inépuisables indulgences ; sans inter- 
venir, ils les laisseront persécuter les évêques catholiques ; 

1. Greg., 1,47; 9,27; 11, 5. 

2. Id., 5, 38. 

3. Id., 11, 5. 

4. Id., 5, 38. 

5. Id., 4, 24. 

6. Id., 1, 59. Cf. 4,26. 

7. Id., 10, 38; 11, 5. 

8. Id., 9, 27; 6, 61. 



500 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

malgré les instructions formelles du prince, malgré les objur- 
gations pressantes du pape, ils traîneront des années entières 
avant d'accorder satisfaction aux victimes, ils s'efforceront 
d'étouffer leurs plaintes sous les accusations et les calomnies ; 
bref, suivant l'expression de saint Grégoire, ils vendront ouver- 
tement la foi catholique l . Indiscipline, rapacité, corruption, 
tels sont quelques-uns des traits caractéristiques de l'adminis- 
tration byzantine à la fin du vi e siècle 2 , et Grégoire le Grand 
n'a pas de mots assez forts pour flétrir « la perversité des 
judices » 3 . Or, contre les scandaleux abus de ces avides et 
tout-puissants gouverneurs, où les populations pouvaient-elles 
trouver un recours? L'empereur était trop loin pour que les 
plaintes pussent lui parvenir 4 , le contrôle qu'il exerçait est 

r 

trop intermittent pour être vraiment efficace "° ; l'Eglise était 
plus proche, la loi même lui faisait un devoir de surveiller la 
conduite des fonctionnaires publics ; naturellement les peuples 
allèrent vers elle chercher l'appui dont ils avaient besoin. 
Ainsi, en même temps qu'apparaissaient dans l'Occident byzan- 
tin, avec les velléités d'indépendance des gouverneurs, les 
premiers symptômes d'une profonde désorganisation admi- 
nistrative, un autre fait se produisait, d'une gravité plus 
grande encore ; l'influence de l'Eglise se substituait lentement 
à l'autorité du pouvoir impérial, et par leur constante inter- 
vention dans les affaires civiles, le pape et au-dessous de lui 
les évêques grandissaient, dans la vénération des peuples et 
jusqu'aux yeux des gouverneurs, de tout le prestige que per- 
dait le basileus impuissant et lointain. 

1. Greg., 0, 61. Cf. 6, 59. 

2. Il faut noter pourtant que la plupart des cas cités se rapportent à la 
Sardaigne, plus isolée et moins surveillée. Mais l'Italie offre bien des exemples 
semblables (Diehl, Exarchat, p. 353-334). 

3. Greg. 8,2. Cf. 5, 40,42. 

4. Ici., 5, 38. 

5. Diehl, l. c, p. 188-190. 



L'EGLISE D'AFRIQUE ET L'ADMINISTRATION BYZANTINE 50 



>u i 



II 



A la fin du vi e siècle, les raisons ne manquaient point pour 
justifier en Afrique l'intervention du souverain pontife : les 
intérêts mêmes de la religion lui commandaient d'exercer dans 
la province un perpétuel et attentif contrôle. Bien qu'à cette 
date, l'Eglise africaine fût encore organisée comme au temps 
de Justinien 1 , bien que des conciles fréquents attestent l'acti- 
vité de la vie religieuse 2 , des causes de troubles assez graves 
travaillaient les chrétientés africaines et réclamaient la solli- 
citude de Rome. La discipline ecclésiastique se relâchait, les 
évêques donnaient de fréquents exemples de désobéissance, 
d'immoralité ou de corruption. Les prélats de Byzacène résis- 
taient aux ordres de leurprimat 3 ; d'autres semaient le désordre 
dans les monastères en soutenant les moines contre leur 
abbé 4 . En Numidie, d'interminables conflits éclataient entre 
les chefs des diocèses pour quelques paroisses enlevées ou 
quelques redevances indûment perçues*; ailleurs, les évoques 
ne craignaient point d'infliger à leurs clercs des châtiments 
corporels 6 . La simonie surtout et la corruption faisaient des 
progrès inquiétants : Tévêque de Tigisis vendait les charges 
ecclésiastiques 7 , celui de Lamiggigase laissait corrompre par 
les hérétiques 8 ; le primat de Byzacène faisait mieux encore: 
pour se soustraire à la condamnation qui le menaçait, il 

1. Pour le primat de Numidie, Greg., 1, 72; 3, 43. Pour celui de Byzacène, 
4, 13; 9, 24, 27; 12, 12. Pour le métropolitain de Carthage, 2, 52. 

2. Conciles en Numidie en 591 (Greg., 1,72, 82), 592 (2, 46), 593 (3, 47, 48), 
602 (12, 29); à Carthage en 594 (5, 3); en Byzacène en 602 (12, 32): en Sar- 
daigne, deux fois par an (4, 9). 

3. Greg., 9, 24. 

4. Id., 7, 32. 

5. Id., 8, 14. 

6. Id., 12, 28, 29. 

7. Id ., 12, 28, 29. Cf. 3, 47, 48. 

8. M., 1, 82. Cf. 2,46. 



508 HISTOIRE DE LA. DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

achetait moyennant dix livres d'or la protection du gouverneur 
delà province 1 . Ce n'est pas tout. En Numidie l'hérésie dona- 
tiste relevait la tête 2 : grâce à la tolérance du gouvernement, 
les dissidents, on Ta vu, avaient conservé leurs églises, leurs 
évêques ; maintenant ils se flattaient d'ébranler le catholicisme 
lui-même Des diocèses où ils dominaient, violemment ils 
expulsaient le clergé orthodoxe 3 ; dans les autres, ils tâchaient 
de s'insinuer en se ménageant à prix d'or la bienveillance des 
évêques 4 , et, devenus de la sorte maîtres de positions impor- 
tantes, ils en profitaient pour faire parmi les fidèles une active 
et souvent heureuse propagande. Beaucoup de gens, séduits 
par leurs promesses, consentaient à se faire rebaptiser, 
selon le rite donatiste* ; les hautes classes de la société elles- 
mêmes étaient gagnées par la contagion, et de grands pro- 
priétaires, non contents de passer avec toute leur famille au 
parti de l'hérésie, usaient de leur influence pour entraîner à 
leur suite les personnes qui dépendaient de leur autorité 6 . 
Pendant six années entières, de 591 à 596, sans cesse, il est 
question, dans la correspondance de Grégoire le Grand, de 
l'audace croissante des donatistes : devant leurs progrès et 
leurs intrigues, les conciles eux-mêmes hésitaient et laissaient 
fléchir la rigueur du dogme 7 . Vainement, en 594, un édit impé- 
rial essayait d'enrayer le mal 8 ; grâce à la tolérance ou à la 
complicité de l'administration 9 , les ordres du prince demeu- 
raient lettre morte ; et les évêques qui tentaient de faire leur 
devoir se voyaient exposés à la fois aux persécutions de leurs 
adversaires, aux calomnies et aux rigueurs de l'autorité 10 . 

1. Greg., 9, 27. 

2. ld., 1, 72. 

3. Id., 4, 32, 35. 

4. id., i, 82 ; 2, 46. 

5. ld., 2, 46; 4, 32,35. 

6. ld., 4, 41; 6, 34. 

7. Id., 4, 7. 

8. Id., 5, 3; 6, 61. 

9. ld., 4, 32; 6, 61. 

10. ld., 4, 32; 6, 59, 61; 8, 15. 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE ET L'ADMINISTRATION BYZANTINE 509 

Enfin dans certaines portions de l'exarchat d'Afrique, l'œuvre 
de la conversion demeurait stationnaire ; en Corse, beaucoup 
de diocèses restaient sans évoques pendant plusieurs années 
de suite et retournaient lentement à la barbarie 1 . En Sardai- 
gne,en Afrique même, beaucoup de prélats étaient négligents 
on indifférents 2 : et malgré les louables efforts que faisait sur 
ce point l'administration impériale, toujours prête à imposer 
par les armes la religion orthodoxe 3 , beaucoup de païens con- 
tinuaient à adorer les arbres et les pierres 4 et jusque sur les 
domaines des propriétaires chrétiens, jusque dans les patri- 
moines de l'Église, subsistaient un grand nombre de cultiva- 
teurs idolâtres 5 . 

Pour rétablir la discipline ébranlée, pour soutenir contre 
l'assaut des hérétiques la résistance des évêques catholiques, 
pour stimuler à l'œuvre de la propagande le zèle affaibli des 
prélats, il fallait que le pontife romain exerçât sur l'Eglise 
africaine une exacte surveillance. Grégoire le Grand ne man- 
qua point à la tâche. Le notaire Hilarus, chargé d'administrer 
en Afrique les patrimoines de l'Eglise romaine, devint dans la 
province un véritable légat pontifical, chargé de surveiller la 
conduite des prélats, de faire sur leurs actes les enquêtes né- 
cessaires, de réprimander leurs fautes, de leur transmettre les 
instructions du pape, de provoquer pour les juger la réunion 
des conciles 6 . A côté de lui, deux évêques méritèrent égale- 
ment la confiance toute particulière du pontife : c'était Domi- 
nique, métropolitain de Garthage, qui pendant neuf ans reçut 
de Grégoire les témoignages de l'amitié la plus tendre et les 
mérita par la ferveur de sa foi et sa déférence pour l'Église 
romaine?; c'était surtout Columbus, un évêque de Numidie, 

1. Greg., 1, 76, 77; 11, 77; 8, 1. 

2. Id., 1,72; 4, 2G. 

3. Id., 1, 72; 4, 25; 11, 22. 

4. Id., 4, 23, 27; 8, 1. 

5. Id., 4, 23, 26, et eu général, pour la Sardaigne, 4, 25, 27, 29; 5, 38; 
9, 204; 11, 22; pour la Corse, 8, 1; pour l'Afrique, 1, 72. 

6. Id., 1, 82; 2, 46; 12, 28. 

7. Id., 2, 52 (juill. 592) à 12, 1 (sept. 601), 6, 19, 60; 8, 31 ; 12, 1. 



510 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

auquel la faveur du pape fit dans sa province une situation 
tout exceptionnelle. Pendant dix ans 1 , il fut le conseiller tou- 
jours écouté du pontife, l'exécuteur fidèle de ses volontés; 
c'est à lui que Grégoire remit le soin d'examiner et de régler 
toutes les questions importantes, s'adressant à Columbus, 
plutôt même qu'au primat de la province, et invitant celui-ci 
en toutes circonstances à prendre les avis et à demander le 
concours du prélat favori 2 . Il est certain que la vive sympa- 
thie dont il était l'objet à Rome valut àl'évêque bien des jalou- 
sies et des haines 3 : il n'en continua pas moins énergiquement 
l'œuvre qui lui était commise. Par ces hommes, Grégoire 
rétablit en Afrique l'unité, la concorde, la discipline ecclésias- 
tique : tandis que, en 594, dans la Proconsulaire, le concile 
de Garthage combattait vigoureusement l'hérésie donatiste et 
menaçait même de la déposition les évêques qui négligeraient 
de poursuivre les dissidents '% en Numidie, grâce aux exhor- 
tations du pontife, on engageait contre les ennemis de l'Eglise 
une lutte courageuse, où les efforts de la prédication se 
mêlèrent aux condamnations conciliaires pour ramener les 
schismatiques repentants, pour punir les obstinés et les cou- 
pables 5 . Aussi bien, de toutes parts, les églises d'Afrique se 
tournaient vers Rome; entre les évêques du diocèse africain 
et la cour pontificale, c'était un constant échange de lettres et 
de mandataires : c'est au pape que s'adressait quiconque 
avait une plainte à faire, une injustice à dénoncer 6 ; c'est à 
son tribunal qu'étaient cités les évêques accusés ou coupa- 
bles 7 : bref, aucune décision importante ne se prenait sans son 
assentiment, et Grégoire félicitait à juste titre Dominique de 



1. Greg.,2, 16 (juill. 592) à 12, 28 (mars 602). Cf. 3, 47, 48; 7, 2; S, 14, 15; 
12, 8, 28. 

2. ld., 3, 47, 48; 12, 23, 29. 

3. ld., 7, 2. 

4. Id., 5, 3. Grégoire d'ailleurs blâmait cet excès de zèle. 

5. ld., 1, 75; 2, 46; 4, 35. 

6. Id., 1, 82; 2, 46; 8, 14; 4, 13. 

7. ld., 4, 32; 6, 59; 9, 27. 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE ET L'ADMINISTRATION BYZANTINE .111 

Cartilage du soin qu'il apportait on toute circonstance à con- 
sulter respectueusement le Siège apostolique 1 . 



III 



Les relations fréquentes que le souverain pontife entrete- 
nait avec l'Eglise africaine le mettaient en rapport nécessaire 
avec les représentants de l'autorité impériale. Aux yeux de 
Grégoire le Grand, en effet, exercer une charge publique 
était chose grave 2 , qui imposait des devoirs envers l'Eglise, 
tout autant qu'envers l'Etat; pour bien remplir ses fonctions, 
il ne suffisait pas à ses yeux de « s'acquitter envers la républi- 
que de ses obligations terrestres », il fallait surtout « ne pas 
oublier de rendre au Dieu tout-puissant l'hommage qu'on 
doit à la patrie céleste » 3 . Aussi l'exarque doit-il avoir pour 
premier souci de vivre sans cesse dans la crainte du Sei- 
gneur* : il est le protecteur né de la religion, chargé d'étendre 
au dehors son domaine par les armes, de la défendre au 
dedans contre l'audace des hérétiques 5 ; s'il veut réussir dans 
les affaires du monde, assurer à ses soldats de glorieuses vic- 
toires, avant toute chose, il doit pieusement, sincèrement, se 
faire le champion de Dieu 6 ; il suffit pour cela qu'il mette au 
service de l'Eglise l'autorité publique, qu'il prête main forte 
en toute circonstance aux prélats et aux missionnaires, qu'il 
corrige sans tarder les abus qui font tort aux personnes ecclé- 
siastiques, qu'il combatte vigoureusement quiconque trouble 
la paix intérieure de la chrétienté, qu'il se préoccupe avant 
tout de respecter les droits de l'Eglise, la personne de ses mi- 

1. Greg., 8, 31. 

2. M., 12, 27. 

3. ld., 4, 25. 

4. M., 1, 59. 

5. ld., 1, 72. 

6. ld., 9, 154; 4, 7. 



512 HISTOIRE DE LA. DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

nistres el les intérêts des pauvres 1 . En conséquence, Grégoire 
se montre implacable pour quiconque manque à ces devoirs 
essentiels. Fort de l'autorité que la loi lui confère et du pres- 
tige qui s'attache à son caractère sacré, il maintient haute- 
ment contre toute usurpation des pouvoirs publics les droits 
et privilèges de saint Pierre 2 . Il n'admet point qu'on impose 
aux biens du clergé des charges ou des corvées extraordi- 
naires, qu'on moleste injustement les personnes ecclésiasti- 
queS3, et il recommande aux évêques de ne jamais, pour com- 
plaire aux puissants de la terre, consentir à sacrifier la justice 
et la vérité 4 . Quand un prélat est mis en cause, son attitude 
est plus hardie encore : entre l'exarque et l'homme d'Eglise, 
le pape se constitue seul juge; entre le témoignage des deux 
personnages, à peine songe-t-il à hésiter 5 . 

Quand l'évêque Paul de Numidie, persécuté par les dona- 
tistes, injustement accusé par le patrice Gennadius, demande 
justice au pape contre ses persécuteurs, aussitôt Grégoire 
évoque l'affaire à Rome. Vainement, pendant deux ans, l'exar- 
que retient le prélat en Afrique; vainement, un peu plus tard, 
il refuse d'accepter le débat devant le tribunal du pontife; Gré- 
goire ne cède point. Au rapport administratif il oppose l'en- 
quête ecclésiastique, faite sur ses ordres par les soins de Co- 
lumbus : énergiquement il affirme qu'il a droit d'examiner et 
de juger l'affaire; il porte jusqu'aux pieds de l'empereur le 
conflit soulevé par le patrice, et finalement il renvoie en Afri- 
que, recommandé, protégé par l'autorité apostolique, l'évêque, 
qui, à ses yeux , n'a commis d'autre faute que de défendre sa 
foi au lieu de céder à la volonté des hommes 6 . 



1. Greg., 4, 7; 1, 59, 72; 11, 22. Cf. 7, 8. 

2. Id., 10, 38. Cf. P. /,., LXXX, 479 : « Jura et privilégias. Pétri... immu- 
tilata intentione... defendere. » 

3. Greg., 1, 59; 11, 5. Cf. Diehl, l. c.,p. 325-326. 

4. Greg., 8, 15. 

5. Id., 6, 59, 61; 7, 2. 

6. Cf. sur cette affaire qui dura quatre ans : Greg., 4, 32 Cjuill. 594); 6, 59, 
61 ; 7, 2 (août et oct. 596) ; 8, 13, 15 (févr. 598). 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE ET L'ADMINISTRATION BYZANTINE 513 

Mais ce n'est point aux seules affaires d'église que se bor- 
naient les rapports du pape avec les pouvoirs publics. Depuis 
que Justinien avait fait aux évêques une place officielle dans 
l'administration des villes et des provinces *, les prélats étaient 
devenus les protecteurs naturels des sujets, et au nom des pri- 
vilèges mêmes que lui conférait la loi civile, l'autorité ecclé- 
siastique intervenait pour surveiller et contrôler la conduite 
des gouverneurs. Encouragés par le pape autant que par l'em- 
pereur à dénoncer tout ce qui pourrait être contraire à la jus- 
tice 2 , les évêques se constituaient les défenseurs de tous les 
humbles, de tous les opprimés : mais ce n'était point dans la 
lointaine Byzance qu'ils allaient porter leurs plaintes ; c'est à 
l'évêque de Rome, plus proche et plus puissant peut-être, qu'ils 
adressaient leurs doléances. Le moindre abus de pouvoir était 
aussitôt signalé au pontife 3 ; et, sans tarder, Grégoire agissait. 
Tantôt il réprimandait directement le gouverneur coupable 4 ; 
plus souvent il s'adressait au chef hiérarchique du person- 
nage, se plaignant des praesides au préfet 5 , des ducs à l'exar- 
que % de tous à l'empereur 7 . Parlant tout ensemble au nom de 
la loi et de la religion, il distribuait, suivant les cas, l'éloge ou 
le blâme, promettant au duc de Sardaigne de rendre à Cons- 
tantinople bon témoignage de sa conduite 8 , dénonçant au prin ce 
les calomnies du patrice Gennadius 9 . De ce droit de contrôle 
à une intervention directe dans les affaires proprement admi- 
nistratives, il n'y avait qu'un pas; les nécessités d'une époque 
pleine de troubles amenèrent souvent Grégoire à le franchir. 
Pour sauver ce peuple chrétien dont le salut spirituel et tem- 
porel lui est commis, le pape avertit l'exarque des dangers qui 

1. Cf. Diehl, /. c, p. 319-321. 

2. Zachariae, Jus gr. rom., III, p. 10 ; Greg., 1, 60, 61, 62. 

3. Greg., 10, 38 ; 1,47. 

4. Id., 1, 46. 

5. Id., 11, 5; P. L., LXXX, 478. 

6. Id., 1, 59. 

7. Id., 1, 47; 6, 61. 

8. Id., 4, 25. 

9. Id., 6, 61. 

IL 33 



514 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

menacent ses provinces, et lui suggère les mesures — même 
celles d'ordre militaire — qui pourront écarter le péril \ Par ses 
ordres, l'évêque de Caralis veille à l'approvisionnement de la 
ville, à l'entretien des murailles, à la garde des remparts 2 : 
ainsi l'Église pénètre dans l'administration et parfois même se 
substitue à elle. 

Or — et ceci est très grave — les gouverneurs impériaux, 
obligés parla loi d'accepter les conseils des évêques, entraînés 
par le respect de la religion à ménager un prélat qui parlait 
au nom de Dieu éprenaient insensiblement l'habitude d'écouter 
les avis du pontife, se disant qu'après tout, c'était souvent, 
comme l'affirmait Grégoire, un moyen assuré de plaire à la fois 
aux princes de la terre et au roi du ciel 4 . L'exarque Gennadius 
s'efforçait de mériter les félicitations du pontife, en répandant 
parmi les nations vaincues le divin nom du Christ 5 ; il veillait 
pour lui complaire à protéger et à mettre en valeur les patri- 
moines de l'Eglise romaine en Afrique 6 ; il faisait bon accueil 
aux personnes que lui recommandaitl'évêque 7 ; et malgré quel- 
ques résistances passagères, il semble avoir inspiré assez de 
confiance à Grégoire pour mériter d'être, même en matière re- 
ligieuse, l'exécuteur de ses volontés : « Nous avons, lui écri- 
vait le pape, d'autant plus de plaisir à vous confier la surveil- 
lance des affaires ecclésiastiques que nous connaissons pleine- 
ment les pieuses dispositions de votre cœur » 8 ; et, entre autres 
choses, il invitait le patrice à rappeler aux évêques numides 
les règles canoniques qui devaient être observées dans l'élec- 
tion du primat provincial 9 . Le préfet Innocent est encore plus 
complètement dévoué à Grégoire; le pape lui écrit comme à 

1. Greg., 9, 11; 7,3. 

2. Id., 9, 11, 195; cf. Diehl, l. c, p. 329-331. 

3. CI. Greg., 2, 30. 

4. Id., 4, 25. 

5. Id., 1, 72. 

6. Id., î, 73. 

7. Id., 7, 3; 9,9. 

8. Id., 4, 7. 

9. Id., 1, 72. 



L'ÉGLISE D'AFRIQUE ET L'ADMINISTRATION BYZANTINE .15 

un ami véritable, comme à un fils bien-aimé 1 , et, en effet, Je 

r 

préfet a non seulement pour les biens d'Eglise une sollicitude 
attentive 2 , mais encore il s'empresse de faire rapport au pape 
des exactions que commettent en Sardaigne les fonctionnaires 
publics 3 ; l'évêque de Carthage lui-même n'aurait pas fait 
mieux. Les gouverneurs des provinces ne sont pas moins sou- 
cieux d'être agréables au pontife: comme leurs chefs, ils font 
marcher la conversion du même pas que la conquête 4 et s'ef- 
forcent de mériter ses bonnes grâces. On juge combien ces 
relations amicales accroissaient l'influence de l'Église dans 
l'administration publique, combien, entre l'empereur lointain 
et l'évêque tout-puissant, les fonctionnaires étaient tentés 
d'obéir aux conseils qui venaient de Rome 5 . 

Les populations plus ouvertement encore mettaient leur es- 
poir dans l'Eglise. Contre les vexations des gouverneurs, elles 
ne connaissaientpoint de plus sûrs défenseurs que leurs évêques, 
et parmi eux que le pontife romain. Elles comprenaient que 
seule, l'Église était assez puissante pour contre-balancer le 
despotisme impérial, pour mettre un frein à la tyrannie admi- 
nistrative ; et sûres d'être écoutées, elles portaient leurs 
plaintes à Rome ou demandaient aux représentants du pape 
de prendre la défense de leurs intérêts 6 . Or ceci encore était 
singulièrement grave : insensiblement les peuples se déta- 
chaient de l'empire et se préparaient pour d'autres destinées. 

Et si nous essayons, pour finir, de résumer les traits caracté- 
ristiques du tableau que présente l'Afrique à 1 a fin du vi c siècle , 
nous constatons, dans la province, les redoutables symptômes 
d'une profonde désorganisation administrative. A tous les 
degrés de la hiérarchie, les fonctionnaires byzantins tendent à 
s'affranchir de l'autorité impériale trop lointaine ; les popula-* 

1. Greg., 10, 37 : « dulcissimus films-)-. 

2. Id., 10, 37. 

3. Id., 10, 38. 

4. Id., 4, 23. Cf. d, 158, 160. 

5. Cf. Diehl, l. c, p. 321-323, 333-334. 

6. Greg., 14, 2. Cf. Diehl, /. c, p. 334-335. 



516 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

tions, cruellement opprimées par une administration souvent 
vexatoire, cessent de prendre intérêt à l'empire qui les ruine 
pour s'attacher à l'Église qui leur assure quelque protection; 
et cette Église enfin, qui, de plus en plus, se range sous l'obé- 
dience romaine, substitue lentement dans l'administration son 
influence à celle du pouvoir central et achève ainsi de fausser 
les ressorts de la machine gouvernementale, déjà si ébranlée. 
Qu'on attende quelques années encore, et ces germes de dis- 
solution porteront leurs fruits. Les insurrections des gouver- 
neurs, la désaffection des peuples, les conflits religieux aggra- 
vant le divorce politique, ruineront, en Afrique comme en 
Italie, la domination byzantine ; et dans l'exarchat d'Afrique, 
affaibli par tant de misères, l'invasion arabe trouvera une proie 
facile, dont les indigènes plus que les Grecs essaieront de lui 
disputer la possession. 



TROISIÈME PARTIE 



L'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE D'HÉRACLIUS (610-641) 



En Tannée 608, l'Afrique byzantine avait pour gouverneur 
le patrice Héraclius \ C'était un homme d'un âge assez 
avancé déjà — il touchait au moins à la soixantaine \ — issu 
d'une grande et riche famille de l'aristocratie arménienne 3 . 
Sous le règne de Maurice, il avait, dans les campagnes de 
Perse, fait une glorieuse carrière militaire et, soit comme 
lieutenant du stratège Philippicus, soit comme général en 
chef, il s'était signalé par sa magnifique bravoure, autant que 
par son énergique fermeté à maintenir la discipline des 
troupes 4 . En récompense de ses brillants services, l'empe- 
reur lui avait, sans doute après la mort ou le rappel de l'exar- 
que Gennadius, confié l'important gouvernement d'Afrique 5 ; 
et en même temps, pour mieux marquer au nouveau stratège 
sa faveur et sa confiance, il lui avait donné pour lieutenant et 
pour collaborateur le patrice Grégoire, propre frère d'Héra- 
clius 6 . Lorsque la révolution de novembre 602 fit monter 



1. Nicéphore, p. 3; Théophane, p. 295, 297. 

2. Héraclius l'empereur est né en 575. Le père est donc né au moins en 550. 

3. Théoph. Simocatta, 3, 1, 1. Cf. Constantin Manassès, 3664, qui en fait à 
tort un Cappadocien. 

4. Théoph. Simocatta, 2, 3, 5-7, 9-10, 18; surtout 2, 18, 26; 3, 6, 2. 

5. Nicéph., p. 3. 

6. Nicéph., p. 3; Théophane, p. 295, 297-298, qui l'appelle Grégoras. 



518 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

Phocas sur le trône de Byzance, le nouveau prince n'osa point 
tenter en Afrique ce qu'il paraît avoir fait en Italie ! : sentant 
probablement le besoin de ménageries puissants personnages 
qui commandaient à Carthage, craignant, par une destitution 
brutale, de provoquer dans la lointaine province un soulève- 
ment dont le premier effet serait de couper les vivres à la ca- 
pitale, Phocas maintint dans leurs fonctions l'exarque et son 
frère; pourtant il ne réussit point à se concilier ainsi leur dé- 
vouement. A l'égard du nouveau régime,, Héraclius paraît en 
tout temps avoir gardé une réserve extrême ; et bientôt, à 
mesure que la tyrannie de Phocas devenait plus sanglante, 
son attitude se fit plus nettement hostile. Il ne pouvait, pas 
plus que son frère, oublier le cruel assassinat de cet empereur 
Maurice auquel il devait tout ce qu'il était, ni le meurtre inu- 
tile de toute la famille de son bienfaiteur, ni tant d'autres 
atrocités 2 ; l'éloignement de sa province l'engageait, d'autre 
pari, à braver plus ouvertement le basileas 3 ; aussi finit-il par 
en venir à une rupture presque déclarée: en 608, il retint à 
Carthage les vaisseaux qui annuellement portaient à Cons- 
tantinople les blés de la province * . Dès lors, pour tous 
les adversaires du tyran, l'exarque apparut comme le sauveur 
de l'empire ; de toutes parts on lui adressa les sollicitations les 
plus pressantes; les mécontents d'Egypte tournèrent les yeux 
vers lui 5 ; le sénat de la capitale le supplia secrètement d'in- 
tervenir 6 ; le gendre même de Phocas, Priscus, comte des 
excubiteurs et préfet de la ville, écrivit au patrice pour lui 
demander de mettre un terme aux sanglantes fureurs du basi- 
leus \ A la vérité, pour tenter cette redoutable aventure, le 
stratège se sentait bien fatigué et vieilli; mais, à côté de lui, 

1. Hartmann, l. c, p. 12; Diehl, Exarchat, p. 185. 

2. Nicéph., p. 3, 5. 

3. Id., p. 3. 

\. Théophane, p. 296. 

:•. Jean de Nikiou (éd. Zotenberg, dans Notices et extraits des mss., XXIV. 
l re partie), p. 541-542. 

6. Théophane, p. 297. 

7. Id., p. 295; Nicéphore, p. 4. 



L'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE D'IIÉRACLIUS ((110-641) 519 

pour soutenir son courage, il avait son fils Héraclius, son 
neveu Nicétas, tous deux désireux de porter secours à l'empire 
en détresse, tous deux profondément émus par les terribles 
nouvelles qui arrivaient de Byzance, par les désastres qui 
coup sur coup frappaient la monarchie et amenaient jusqu'à 
Chalcédoine les armées victorieuses de Chosroès 1 ; sous la 
main il avait une belle flotte de guerre, une armée dévouée, 
une province toute prête à lui fournir les levées nécessaires 
pour grossir le chiffre de ses soldats. Pourtant, tout en accueil- 
lant les ouvertures faites, tout en encourageant les méconten- 
tements 2 , l'exarque hésitait à prendre parti ; pendant plus 
d'une année, il se contenta de faire de menaçants préparatifs, 
lorsqu'un dernier incident acheva de précipiter ses résolu- 
tions. La femme du patrice, Epiphania, se trouvait à ce mo- 
ment à Byzance, accompagnée d'Eudocie, la fiancée de son 
fils; Phocas, espérant ainsi s'assurer de précieux otages, crut 
habile de faire arrêter les deux femmes et de les faire empri- 
sonner dans un monastère 3 . Tout au contraire, cet acte de vio- 
lence hâta le dénouement. Aussi bien les circonstances étaient 
singulièrement favorables. Ace moment même, Alexandrie se 
soulevait, et bientôt toute l'Egypte, travaillée de longue main 
par les émissaires de l'exarque, suivait l'exemple de la capi- 
tale *; la Tripolitaine et la Pentapole s'agitaient, prêtes à se 
donner à l'insurrection; les tribus berbères, gagnées par de 
larges subsides, se prononçaient ouvertement pour Héraclius 5 ; 
les gouverneurs impériaux eux-mêmes n'attendaient qu'un 
signal pour abandonner Phocas 6 . L'exarque se décida à agir 
par les armes. Une forte avant-garde alla prendre possession 
de la Pentapole 7 ; et, à sa suite, Nicétas, le fils de Grégoire, 



1. Chron. paschale (éd. Ronn), p. 708. 

2. Jean Je Nikiou, p. 541-542. 

3. Théophane, p. 298. Cf. Isidore Pacensis (Pair., lai., XCVI, 1253). 

4. Jean de Nikiou, p. 543-544 ; Chron. pasc, p. 699. 

5. Jean de Nikiou, p. 541. 

6. Id., p. 551. 

7. Id., p. 541. 



520 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

avec une nombreuse armée que venaient grossir en foule les 
contingents indigènes, pénétra en Egypte et s'y maintint 
malgré toutes les attaques desgénéraux de l'empereur 1 . Puis, 
tandis que Nicétas, suivant la route de terre, marchait à travers 
la Syrie et l'Asie Mineure sur Constantinople *, Héraclius,le 
fils du patrice, s'embarquait avec le reste des troupes sur l'es- 
cadre de guerre rassemblée à Carthage, et, attachant au mât 
de ses vaisseaux, comme un gage de victoire, l'image vénérée 
de la Théotokos, il mettait à la voile pour l'Orient 3 . On sait 
la suite des événements. La tyrannie de Phocas l'avait rendu 
si universellement odieux qu'il suffit de la seule approche 
d'Héraclius pour provoquer une révolution dans la capitale; 
les victimes de tant de cruautés impériales attendaient impa- 
tiemment leur libérateur; Priscus était tout prêt à trahir, 
avec les troupes qu'il commandait ; aussi le basileus se dé- 
fendit-il à peine. Fait prisonnier, traîné devant le vainqueur, 
il fut, avec les principaux de ses partisans, abandonné à la 
fureur du peuple. Le trône était vacant; malgré la convention 
conclue au départ de Carthage, et qui réservait l'empire à 
celui des deux cousins qui serait assez heureux pour renverser 
Phocas 4 , Héraclius semble avoir éprouvé quelque répugnance 
à accepter le pouvoir; il essaya de se dérober, déclarant 
qu'ayant vengé Maurice et délivré ses proches, il n'aspirait 
qu'à retourner en Afrique auprès de son père 3 ; finalement il 
dut céder aux instances du sénat et du peuple, et, le 5 octobre 
610, il reçut, dans l'église de Saint-Etienne, la couronne impé- 
riale des mains du patriarche Sergius. 

II 

L'Afrique venait de faire un empereur; non seulement elle 

1. Jean de Nikiou, p. 541, 545-547, 550. 

2. Théophane, p. 298 ; Nicéphore, p. 3-4. 

3. Ibid. ; Jean de Nikiou, p. 551. 

4. Théophane, p. 297. 

5. Chron. pasc, p. 708; Nicéph., p. 5. 



L'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE D'HÉRACLIUS (610-641) 521 

avait pris l'initiative du mouvement insurrectionnel, mais ses 
habitants s'étaient à l'envi enrôlés sous les drapeaux d'Héra- 
clius ; non seulement la population des villes lui avait avec 
empressement fourni des soldats 1 , mais à l'appel de Fexarque 
les tribus indigènes elles-mêmes avaient envoyé leurs contin- 
gents pour servir sur la flotte et dans l'armée 2 ; et, après la 
victoire, la province, légitimement fière d'avoir donné un sou- 
verain à Byzance, multipliait à l'égard de la dynastie nouvelle 
les marques de son dévouement 3 . A ce titre déjà, l'Afrique 
eût mérité la reconnaissance toute particulière et la faveur du 
nouveau prince ; d'autres raisons par surcroît la recomman- 
daient tout spécialement à son affection: c'est àCarthage qu'il 
avait passé les plus belles années de sa jeunesse, s'instruisant, 
sous la direction de son père, au métier d'homme de guerre et 
d'administrateur; c'est en Afrique qu'il avait rencontré et 
aimé Eudocie, la fille de Rogatus, dont la captivité, on l'a vu, 
n'avait pas peu contribué à précipiter le soulèvement, et dont, 
au lendemain de sa victoire, il fit en un même jour sa femme 
et l'impératrice de Byzance 4 ; et quoique la jeune souveraine 
soit morte après deux années seulement de mariage, quoique 
Héraclius semble s'être assez vite consolé de sa perte, pour- 
tant il garda toujours un réel attachement au pays qui avait 
été le berceau de ses premières ambitions et de ses premiers 
rêves. On en trouve une preuve fort curieuse dans la résolu- 
tion que l'empereur manqua prendre en 619. 

La situation de l'empire en Orient semblait à ce moment 
presque désespérée. Coup sur coup, les Perses, venaient de 
conquérir la Syrie, la Palestine, l'Egypte 5 ; de nouveau les 

1. On peut voir dans Jean de Nikiou, p. 553, une preuve de l'intérêt pas- 
sionné que l'Afrique prenait à l'expédition d'Héraclius. 

2. Théophane, p. 298; Nicéph.,p. 3: ex x&v "Açpwv xoù Mavpouac'wv ; Jean de 
Nikiou, p. 541, 551. 

3. Quand Héraclius parvint à l'empire,'« les gens d'Afrique, dit Jean de 
Nikiou, proclamaient ses mérites en disant : Cet empereur Héraclius sera 
comme Auguste » (Jean de Nikiou, p. 552). 

4. Théophane, p. 298 : tyjv Quyaxépa Toya tou "Açpou, et ibid., 299. 

5. I<2.,p. 301; Nicéph.,p. 9. Sur la date de ces événements, cf. Gelzer, Chai- 



522 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

soldats deChosroès campaient en face de Constantinople, sous 
les murs de Chalcédoine ! ; et comme si ce n'était pas assez 
de ces cruels désastres, d'autres misères s'abattaient sur By- 
zance : les blés d'Egypte manquant, la famine se déclarait 
dans la capitale; bientôt la peste venait y ajouter ses rava- 
ges 2 ; il semblait vraiment que Dieu, qui avait permis que, 
dans le sac de Jérusalem, la sainte croix tombât aux mains 
des infidèles, se fût pour toujours détourné de son peuple. 
Héraclius, profondément abattu par tant de catastrophes, ne 
sachant où trouver les ressources nécessaires pour sauver 
l'empire, songea un moment à abandonner pour toujours cet 
Orient qu'il ne pouvait plus défendre ; et se souvenant dans 
cette crise décisive du dévouement que l'Afrique gardait à sa 
famille, il pensa à transporter à Carthage la capitale de la 
monarchie 3 . Secrètement, il fit embarquer à destination de 
l'Occident les richesses du trésor impérial ; un ouragan en- 
gloutit les navires, comme si Dieu même se prononçait contre 

kedon oder Karchedon (Rhein. Muséum, 1893), p. 171, 173, et pour la prise 
d'Alexandrie, Thomas presbyter (Land, Anecdota Syriaca, I, 115). 

1. Théophane, 301. De Boor lit Kapxï)8u>v au lieu de KaXxr ( otov et Bury 
(11, p. 216, n. 3) se demande si vraiment il ne s'agit pas de Carthage, à cause 
du mot Aiêuï) qui figure dans ce passage de Théophane, et s'il n'y a pas 
quelque rapport entre ce fait et le dessein d'Héraclius d'émigrer à Carthage. 
Mais Nicéphore (p. 9) parle nettement de Chalcédoine et la Chronique -pascale 
(p. 706) précise en écrivant : «à Chalcédoine et aux environs de Chrysopolis ». 
Sur cette discussion, cf. de Boor, Zur Chronographie des Theophanes (Her- 
mès, 1890, t. XXV, p. 301), qui admet l'expédition des Perses sur Carthage, et 
Gelzer, Chalkedon oder Karchedon (Rhein. Muséum, 1893, p. 163) qui dé- 
montre qu'il s'agit de Chalcédoine dans le texte de Théophane. On peut citer 
en faveur de cette opinion le passage de Tabari (Nôldeke, p. 291-292) où il 
est dit que les Perses occupèrent « l'Egypte, Alexandrie et la Nubie », sans 
qu'il soit question de l'Afrique. Toutefois, à un autre endroit, Tabari em- 
prunte à Hisamben Mohammed el-Kelbi (mort en 820), cette information, que« Ja 
cavalerie de Chosroès II parvint jusqu'à Constantinople et enlfrikiya » (Nôl- 
deke, p. 352). 

2. Nicéphore, p. 12. 

3. Morcelli, III, p. 358, croit que, dès 615, Héraclius pensa à envoyer ses 
enfants en Afrique près de son père et à abdiquer. Cette erreur vient de ce 
qu'on a mal compris le pas?age de la Chronique pascale (p. 708) ; il s'agit 
évidemment dans ce texte de l'hésitation qu'Héraclius eut en 610 à accepter 
l'empire. 



L'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE D'ITÉRACLIUS (610-641) S23 

les desseins du basileus. Néanmoins Héraclius s'obstinait à 
partir: mais quand le peuple de Constantinople apprit cette 
résolution, ce fut dans la ville une consternation générale; 
solennellement le patriarche Sergius vint rappeler au prince 
les devoirs qu'il semblait près d'oublier, et dans Sainte-Sophie, 
au pied des autels, il exigea de l'empereur le serment de ne 
jamais abandonner sa capitale. Héraclius céda, quoique à 
regret, aux désirs de ses sujets et à l'énergique volonté de 
Sergius * : il eu devait être récompensé par un regain de 
gloire. Pendant quelques années, la fièvre religieuse allait 
faire de lui le sauveur du christianisme et de l'empire, et, 
suivant l'expression d'un de ses panégyristes, le champion et 
le « lieutenant de Dieu » 2 . 

Après cet épisode significatif, il n'est plus fait mention de 
l'Afrique dans aucun des historiens du règne d'Héraclius. 
Pourtant quelques indices épars attestent l'importance qu'eut 
toujours la province aux yeux de l'empereur, et sa sollicitude 
se manifeste en particulier dans le choix des personnages 
qu'il appela à la gouverner. Au lendemain de la révolution de 
610, le père de l'empereur, le vieil Héraclius, conserva la 
charge d'exarque qu'il remplissait depuis tant d'années, et il 
demeura en fonctions jusqu'à sa mort. Jean de Nikiou raconte 
en effet que, peu de temps après le couronnement de son fils, 
« Héraclius tomba malade et mourut au siège même de son 
gouvernement » 3 . Faut-il croire, comme on l'a affirmé, qu'a- 
près la mort du patrice Héraclius *, on plaça à la tête de 
l'exarchat Grégoire, son frère et son ancien lieutenant, et 
qu'on nomma, dans ce gouvernement de l'Occident lointain, 
le propre oncle de l'empereur 5 ? Bien qu'aucun texte ne 



4. Nicéph., p. 12. 

2. Cf. Bury, II, p. 218-219; Drapeyron, Héraclius, p. 107-110 et 114-118. 

3. Jean de Nikiou, p. 553. Cf. Drapeyron, /. c, p. 15. 

4. Il était mort avant 617. A cette date la Chronique pascale (p. 708) lui 
donne l'épithète d'àecjxvotrroç. Jean de Mkiou (p. 553) permet de croire 
qu'il mourut vers 611. 

5. DrapejTon, p. 15, 108. Cf. Tauxier {Revue africaine, 1883, p. 242). 



524 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

vienne ici confirmer cette assertion, l'hypothèse n'est pas in- 
vraisemblable. Toutefois Grégoire ne resta point fort long- 
temps à Carthage : il semble bien qu'aux environs de l'an- 
née 617, l'Afrique avait pour gouverneur le patrice Gaesarius 1 . 
Mais en tout cas, il est certain que, quelques années plus tard, 
de nouveau la province fut confiée à un prince de la famille 
impériale. C'était Nicétas, le fils de Grégoire et le cousin du 
basilens, celui-là même qui avait si puissamment aidé Héra- 
clius à renverser Phocas. Investi, en récompense de ses ser- 
vices, de la haute dignité de comte des excubiteurs 2 , chargé 
pendant plusieurs années du commandement des troupes sur 
la frontière perse 3, il avait reçu en outre l'important gouver- 
nement d'Egypte*; traité par l'empereur comme un véritable 
frère 5 , il jouissait à la cour d'une faveur sans égale 6 , et par 
les fiançailles de sa fille Gregoriaavec l'héritier présomptif de 
l'empire 7 , il était vraiment sur les marches du trône. C'est ce 
grand personnage qu'Héraclius ne jugea point inutile de nom- 
mer au gouvernement de l'Afrique 8 . L'Egypte venait d'être 
envahie par les Perses (619) ; de sérieux périls menaçaient 
l'Occident byzantin ; cela seul eût suffi à expliquer le choix 
du prince. Mais en outre c'était devenu une tradition de la 



1. C'est une hypothèse de Gelzer (Georg. Cypr., p. xlii). On trouve en 615 
un patrice Caesarius négociant avec Sisebuth pour terminer la guerre en 
Espagne (Mon. Germ. hist., Epist., III, 662 sqq.), et on peut se demander, les 
possessions byzantines d'Afrique étant rattachées àlaMauritanie seconde, si ce 
patrice n'est point l'exarque d'Afrique. Il n'y a dans ces lettres aucun passage 
vraiment décisif. On lit seulement, p. 664 : « etsi in exteris degeam finibus » ; 
et à la p. 667, le roi transmet directement aux judices grecs le texte delà con- 
vention préliminaire conclue entre lui et le patrice : ce qui semble indiquer 
que celui-ci est éloigné des places d'Espagne. Mais la question reste douteuse. 

2. Nicéph., p. 6. 

3. Chron. pasc, p. 703, 705. 

4. Léontius de Néapolis, Vie de Jean V Aumônier (éd. Gelzer), ch. 12 (p. 23), 
14 (p. 28), 15 (p. 30), 44 (p. 90, 91, 92) et la note de Gelzer, p. 129-130. 

5. Nicéph., p. 6. 

6. Jean Moschus, dans Gelzer, l. c, p. 110. 

7. Nicéph., p. 9. 

8. Aiyjy^atç V/w<peXy)ç (Combefis, /. c, I, 324). Cf. Gelzer, L c, p. 130- 
131. 



L'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE D'HÉRAGLIUS (610-641) 525 

politique impériale de confier aux parents du basilens les 
charges les plus importantes du gouvernement. Maurice et 
Phocas l'avaient fait pour leurs proches *. Héraelius, de même, 
éleva son frère Théodore à la dignité de curopalate, et lui 
confia à plusieurs reprises le soin de combattre les Perses et 
les Arabes 2 ; à son neveu Théodore il donna le titre fort con- 
sidérable de magistros 2 ", à son cousin Nicétas,, fait comte des 
excubiteurs, il avait confié l'Egypte pendant de longues années. 
Quoi d'étonnant à ce qu'il ait voulu placer en des mains sûres 
le gouvernement de la lointaine Afrique? C'est entre 619, date 
où Nicétas quitta l'Egypte 4 et 629, date où nous savons qu'il 
était mort 5 , qu'il faut placer l'administration du patrice Nicé- 
tas. 

Plus tard, un autre prince encore, apparenté à la maison 
souveraine, gouverna l'exarchat d'Afrique, si du moins on 
accepte la séduisante conjecture qui reconnaît dans le patrice 
Grégoire le propre fils de Nicétas 6 . Au vrai, l'hypothèse est 
des plus vraisemblables. Certes on ne saurait tirer des con- 
clusions certaines du nom que porte le personnage; il faut 
bien remarquer pourtant que le père, de Nicétas s'appelait Gré- 
goire et sa fille Gregoria 7 . Un autre témoignage atteste que 
cette branche de la famille impériale, établie en Afrique de- 
puis deux générations, resta assez intimement attachée à la 



1. Bury, II, p. 210. f 

2. Nicéph., p. 7; Théophane, p. 315, 327, 337. 

3. Nicéph., p. 25. 

4. Gelzer, l. c, p. 130. 

5. Nicéph., p. 21. 

6. Bury, II, p. 287; Tauxier, Le patrice Grégorius (Revue africaine, 1885, 
p. 284); Gelzer, /. c, p. 131. 

7. Je ne sais où l'on prend un Grégorius frère d'Héraclius (Bury, II, p. v; 
Tauxier, l. c, p. 300-301). De Boor se trompe en effet à ce sujet dans l'index 
de Nicéphore (p. 240). On connaît seulement par Théophane an Grégoire, 
neveu d'Héraclius, qui mourut, en 651-52 à Héliopolis, prisonnier des Arabes 
(Théophane, p. 345). Tauxier, /. c, veut identifier ce personnage avec le pa- 
trice d'Afrique, qui serait, selon lui, tombé en 647 aux mains des musulmans : 
il faut plutôt y reconnaître, ce semble, le Grégoire, fils de Théodore, qui en 
649-50 fut remis comme otage aux mains de Moaviah. 



526 HISTOIRE DE LA DOMINATION BYZANTINE EN AFRIQUE 

province : lorsque, en 628 ou 629, on célébra le mariage de 
Gregoria avec le jeune empereur Héraclius Constantin, la 
fiancée, quoique son père fût déjà mort à cette date, vivait 
dans la province de Pentapole 1 ; ce qui semble peu explicable, 
à moins d'admettre que la famille de Gregoria possédait des 
propriétés dans cette région, ou qu'un de ses membres y rem- 
plissait une charge administrative. Enfin il est naturel qu'Hé- 
raclius ait reporté sur le fils de Nicétas la faveur dont il avait 
comblé le père, et qu'à ce personnage, beau-frère de l'héritier 
du trône, il ait remis en toute confiance l'important gouverne- 
ment d'Afrique, devenu en quelque sorte héréditaire dans sa 
famille : cela surtout en un moment où l'invasion arabe sem- 
blait de plus en plus menacer cette province, et où le pays, on 
le verra, tendait par surcroît à s'affranchir de l'autorité de 
l'empereur. J'ajoute que, dans cette hypothèse, on comprend 
mieux bien des détails du soulèvement que Grégoire tenta en 
646, et l'appui universel qu'il trouva dans un pays dévoué de 
longue date à sa race 2 , et la sympathie qu'il rencontra dans 
tout l'Occident, hostile à la descendance directe d'Héraclius', 
et désireux pourtant de ne point se détacher de l'empire, et 
enfin les motifs mêmes qui décidèrent l'exarque à se proclamer 
empereur. 

Ce sont là, je le sais, de simples conjectures ; pourtant la 
présence certaine d'Héraclius l'ancien et de Nicétas àla tête de 
l'administration africaine leur donne une grande probabilité ; 
elles ne tirent pas moins de vraisemblance de ce fait, que l'Afri- 
quesemble avoir été, sousle règne d'Héraclius, une des parties 
les plus prospères de la monarchie, qu'elle fut visiblement aussi 
Tune de celles pour qui l'empereur témoigna la plus attentive 
sollicitude. Yers le milieu du vn e siècle, l'Occident semblait 
vraiment le plus sûr boulevard de l'empire; en 619, on l'a vu, 
Héraclius songeait à se retirer à Carthage; en 662, son petit- 



1. Nicéph., p. 21. 

2. Théophane, p. 343. 

3. P. G., XC, p. 111. 



L'AFRIQUE SOUS LE RÈGNE D'HÉRACLIUS (610-641) 527 

fils, Constant II, pensait à rétablir à Rome la capitale de la 
monarchie, et, en fait, il transportait pour six ans en Sicile le 
siège de l'autorité impériale *. 

Et en effet, des rares événements qui nous font entrevoiries 
destinées de l'Afrique byzantine dans la première moitié du 
vn e siècle, on peut conclure que jamais la province ne fut plus 
tranquille et plus florissante 2 . Pour qu'en 610 l'exarque Héra- 
clius n'ait point hésité à dégarnir l'Afrique des forces nom- 
breuses qu'il confia à son fils et à son neveu, il faut évidem- 
ment que le pays ait été parfaitement calme ; et la facilité avec 
laquelle le gouverneur révolté recruta des soldats parmi les 
indigènes atteste qu'à cette date les tribus berbères étaient 
entièrement soumises. Pour qu'en 619 l'empereur Héraclius, 
qui connaissait par un long séjour la situation des provinces 
africaines, ait songé à transporter à Carthage le siège de la 
monarchie, il faut qu'à ce moment le pays ait été complète- 
ment pacifié et singulièrement prospère ; on ne comprendrait 
point sans cela que le prince eût pensé à chercher dans l'Occi- 
dent un sûr et tranquille asile, qu'il eût espéré y trouver les 
éléments d'une sérieuse et durable résistance. Et, de fait, nous 
constatons qu'à cette date l'influence byzan